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Harald et Rozenn Wahler : René Wahler, la guerre d'un soldat allemand (1939-1945)

Merci à Harald et Rozenn Wahler pour ce témoignage.

Mis en ligne le 12 novembre 2018.
© : Harald et Rozenn Wahler.


René Wahler, la guerre d'un soldat allemand (1939-1945)

Le récit qui suit a été écrit en mémoire de René Wahler, en décembre 2004, par son fils Harald Wahler, et corrigé en octobre 2018 par sa petite-fille Rozenn Wahler.

Sources

Les indications et récits qui vont suivre sont issus de mes questions et nos entretiens père-fils, souvent pendant nos promenades, entre mes dix et seize ans (1954-1960). Je les transmets ici le plus fidèlement possible en mémoire de mon père.

DĠautre part, jĠai recueilli des témoignages auprès de parents de sa génération.

Il y a enfin ses carnets de guerre, parfois difficilement déchiffrables et le plus souvent purement factuels, dénués de commentaires.

Ces récits, ma mère, sa femme, les a lus. La plupart, René ne les lui a jamais racontés. Par pudeur peut-être ? En général, mon père était peu loquace. Et la guerre lĠa rendu athée, le contraire de ma mère. Je pense quĠil ne mĠa pas tout raconté non plusÉ Certaines nuits, dans notre HLM, je lĠai souvent entendu crier, croyant à une attaque russe dans ses rêves. Il en riait le matin ! À lĠépoque, il nĠy avait pas dĠassistance psychologique.

Parcours de guerre, parcours de paix

René Wahler, mon père, est né le 23 août 1919 et décédé le 19 avril 1994.

Après le service de travail, il sĠengage en 1939 comme soldat de métier. Caporal en 1940, sous-officier en 1941, adjudant et chef de section en 1942 à 23 ans, il terminait la guerre en 1945 comme adjudant-chef à 26 ans et commandait sa compagnie en absence du capitaineÉ

Sa formation est celle de tireur dĠélite et instructeur dĠinfanterie. Pendant la guerre, il reçoit la Croix de fer, pour bravoure.

En 1943-44, René refuse — plusieurs fois — de faire une formation dĠofficier. Il sait quĠil ne retrouvera pas sa section et ses camarades, à lÔissue de la formation. Et ils sont sa garantie de survie.

En revanche, en 1958, la nouvelle armée allemande, la Bundeswehr, lui propose un emploi comme officier. Il était toujours le meilleur tireur, en concours, sur fusil-mitrailleur et mitrailleuse entre deux douzaines dĠaspirants officiers. À cette époque, il est déjà bien engagé dans le travail syndical et politique (membre du SPD), il décline lĠoffre.

Opérations

Son bataillon dĠinfanterie motorisé équipé de mitrailleuses est engagé pendant la drôle de guerre sur le front français près de Breisach/Bade. Il participe à lĠinvasion du Danemark et ensuite de la Norvège en 1940.

En octobre 1940, lĠarmée allemande du Nord (troupe de montagne de 170 000 hommes) est envoyée sur le front russe en Finlande, pays allié de lĠAllemagne et attaqué par lĠURSS en 1939. René est affecté avec sa section dans la région de la Carélie, autour de la ville de Rovaniemi, là où nos enfants vont aujourdĠhui voir le père No‘l.

Son identité militaire en Finlande : code postal militaire 12302, plaque dĠidentification nĦ 196, unité 2/MG-Bataillon 4 motorisé.

Au début, leur présence est appréciée par la population finlandaise. À lĠété 1944, après la retraite des Allemands de Finlande vers la Norvège, il est fait prisonnier par les Anglais le 8 mai 1945. Bien que prisonnière, lĠarmée allemande de Norvège a droit de garder ses armes et sa tenue jusquĠà juillet 1945. Il est transféré par les Américains vers lĠAllemagne du sud et prisonnier des Français à Innsbruck en Autriche. À lĠété 1946, il sĠévade du camp avec deux copains pour rentrer chez lui en Forêt-Noire.

Plus tard, en 1958, avec mon père, nous avons visité les restes du camp à Innsbruck. Il a fortement regretté les invasions du Danemark et de la Norvège, et il était horrifié par les atrocités commises par les Nazis. Il pensait sincèrement défendre sa patrie, surtout avec les soldats finlandais contre lĠinvasion russe.

Récits de guerre

Voici ce texte, pour tous (et surtout mes enfants et petits-enfants), pour aider à comprendre — un peu — la guerre. Mon père résumait la guerre à sa façon : « La guerreÉ ? Une boucherie insensée et inhumaine, sans règles ! »

René me disait : « Harald, si lĠon nĠa pas vécu dans les mêmes conditions, on a du mal à comprendre : lĠangoisse non seulement dĠêtre tué mais la façon dont on meurt. » Il était question de douleurs et blessures, de perdre un copain plus cher quĠun frère et qui tĠa sauvé ta vie. Il parlait des conditions de vie difficiles, de la neige, du froid (jusquĠà -40Ħ), de la boue, de la vermine. Les abris étaient précaires, la végétation hostile : toundra et forêt vierge. « Nous avions faim, soif, il nĠétait pas question dĠintimité, que de promiscuité. En première ligne par exemple, ne pouvant pas enlever nos bottes pendant plusieurs jours, nous avions eu des pieds et orteils gelés et/ou la peau rongée et infectée par les poux. »

Opération commando en hiver derrière les lignes russes

Nous nous déplaçons pendant des jours sur nos skis à travers la toundra et la forêt vierge enneigées. Nous sommes en camouflage blanc, équipés de pistolets-mitrailleurs russes, grenades et explosifs. Pour protéger notre déplacement, nous cachons dans nos traces de ski des petites mines anti-personnel en bois, de fabrication russe, difficilement détectables : seul le ressort est en métal ! Nous faisons sauter les lignes de chemin de fer entre Mourmansk et lĠintérieur de la Russie pour perturber le ravitaillement de lĠArmée rouge par les Alliés.

Au retour dĠune mission près du front, cinq soldats russes sont faits prisonniers. Un de mes hommes est blessé, les Russes doivent le porter. Nous errons ainsi pendant trois jours pour trouver un passage à travers les lignes du front. Ainsi nous formons un groupe de neuf soldats — allemands et russes —, finalement bien soudés pour survivre. Nous partageons notre pain entre nous. Et nous avons de la chance, un des soldats russes (un sous-officier) connaît bien les champs de mines quĠils ont posés récemment ! Ceci nous sauve, nous parvenons enfin à rejoindre les tranchées allemandes. Notre blessé survit et les soldats russes sont séparés de nous.

Quelques semaines plus tard, jĠai une permission pour retrouver ma famille en Forêt-Noire. En trajet, quelque part dans les Pays Baltes je croise un groupe de prisonniers russes. Soudain, un des prisonniers court vers moi, mais il est repoussé par les gardes allemands. Il mĠa reconnu, cĠest le soldat russe qui nous a sauvés pour traverser les lignes. Nous sommes très émus, je lui donne toutes mes provisions pour le trajet.

Après la guerre, jĠai appris comment les soldats russes étaient maltraités. Enfermés dans des camps, la majorité mourait de faim et de maladie. Pour ce qu'il en est de ce soldat, je ne sais pas ce quĠil est devenu. Je ne lĠai jamais revu.

Permission

Pour revenir de la Finlande vers la Forêt-Noire, il me fallait plusieurs jours. Comme moi, dĠautres soldats attendaient le train, dans le froid. Enfin il arrive, bondé, complet. Seul un compartiment est complètement vide, occupé seulement par un officier supérieur allemand. Il refuse de nous céder un peu de place. Je sors mon pistolet, je le menace. Il voudrait appeler la police militaire mais nous ne lui en laissons pas le temps. Nous montons rapidement dans ce compartiment. Il nĠy a jamais eu de suite à cette affaire.

Attaque dĠinfanterie russe et crimes de guerre

En difficulté, un matin notre compagnie doit se replier en hâte sous le feu russe. Notre capitaine est grièvement blessé et intransportable. Un infirmier volontaire et non armé muni dĠun brassard de la Croix rouge pour secourir nos blessés reste avec lui, dans lĠattente de notre retour. Le soir nous lançons une brusque contre-attaque pour les récupérer.

CĠest un choc, tous nos blessés sont morts, dont le capitaine et lĠinfirmier, le crâne fracassé ! CĠest la rage dans ma section. Impossible de freiner les hommes : des cris, on ne fait pas de prisonniers ! Trop loin, je ne peux pas empêcher quĠun de mes hommes fracasse par derrière le crâne dĠun soldat russe à genoux sans casque. Il implorait pitié en sortant des photos de ses enfants et sa femme. Trop tard, rancÏur, rage et désolation. Nous équipons ensuite tous nos infirmiers avec des pistolets en auto-défense.

Un autre jour, lors dĠune retraite forcée nous avons dû abandonner dans la forêt un des nôtres, blessé, intransportable. Nous ne lĠavons jamais retrouvé. Dans les années 1960, jĠai reçu un courrier pour faire déclarer ce soldat disparu comme décédé. À cette époque, il restait encore 900 000 disparus à identifier, sur 5 millions de soldats allemands décédés.

Courage

Notre section est attaquée, isolée et encerclée par lĠinfanterie russe très supérieure en nombre. Nous nous croyons perdus. Brusquement un de mes soldats mitrailleur se dresse de son abri, un gars frêle, timide et renfermé. Sans ordre, il empoigne sa mitrailleuse lourde MG42, sort, tire et hurle en courant vers les positions russes. Son attaque les surprend tous. Ils réagissent avec lenteur, faible tir. Nous reprenons courage, et attaquons à notre tour. Nous perçons lĠencerclement, nous sommes saufs.

Le soldat a reçu la Croix de fer. Il est tombé plus tardÉ

Hasard – ou destin ?

Au repos derrière nos lignes, nous sommes logés dans des tentes. Au matin jĠai une rage de dents terrible, je quitte le camp pour me faire soigner par le dentiste du régiment. En mon absence, lĠartillerie russe ouvre le feu et tire quelques obus sur notre camp, un obus explose dans notre tente : huit hommes tués et sept grièvement blessés.

Attaque de chars russes

Un des chars attaquants modèle KV1 enfonce notre tranchée et tente dĠécraser notre abri en troncs dĠarbres (un blockhaus). Il sĠembourbe et reste bloqué, alors nous lĠattaquons avec des cocktails molotov. Le char brûle, lĠéquipage est fait prisonnier sauf le radio, qui sĠévade par une trappe en-dessous du char, ne veut pas se rendre et est abattu. Les autres chars russes tirent sur le char bloqué pour nous atteindre par les éclats.

Mes blessures

À la fin de la guerre, je nĠai quĠune une cicatrice sur le visage : un camarade mĠa lancé mon masque à gaz en étui de tôle métallique, entaillant ma joue. Juste des côtes cassées par une chute de ski contre un arbre en commandoÉ

Bureaucratie militaire

Nous avons dû abandonner une de nos mitrailleuses pendant une brusque retraite. LĠadministration militaire voulait déduire le coût du MG42 de ma solde et de celles de mes camarades ! Elle cède seulement après les vives protestations du capitaine de la compagnie.

JĠai un prénom français, René, donné par mon père, qui avait un faible pour la France, bien quĠayant perdu leur ferme près de Belfort au début de la guerre 14-18. LĠadministration nazie dĠétat-civil juge mon prénom indigne dĠun Allemand, surtout soldat : il est changé en Renatus. Quand jĠen suis informé, alors en première ligne, il est trop tard pour contester. Le délai de deux mois est largement dépassé.

Des faits concernant des beaux-frères de René

Mon beau-frère Adolf, jeune recrue dĠinfanterie, après quelques mois de formation, est envoyé en 1943 au front russe central. Sa section avance vers la première ligne, y est une demi-heure mais est attaquée par un avion russe. Il perd une jambe. La guerre est finie pour lui, il nĠaura pas tiré un coup de fusil au combat. Beau garçon, bon danseur avant la guerre, Harald dira de lui plus tard : « Je lĠai toujours connu déprimé. »

Mon beau-frère Otto, soldat dĠinfanterie fait prisonnier par lĠarmée russe en 1945, subit au camp une inspection médicale. Le médecin russe voit sa cicatrice au dos (une blessure dĠéclat dĠobus), pense quĠil a eu une ablation de rein (pas de radioscopie possible). Otto est renvoyé en Allemagne, des années avant ses camarades.

En résumé, les propositions de René pour agir à lĠavenir

Il est légitime de se défendre : donc toute personne doit apprendre à survivre et sĠinformer, savoir marcher et tirer pour se défendre.

Faire autant dĠefforts pour préserver la paix que pour sĠarmer, cela serait un grand pas pour lĠhumanité.

Se réconcilier et se rapprocher du peuple russe, comme la France et lĠEurope (une Europe politique, sociale et militaire).

LĠimportance, cĠest dĠêtre informé de tout : la vie politique, le monde social, lĠaspect militaire par différentes sources, afin de se faire une opinion plus juste de lĠévolution du monde, pour préserver sa liberté et la démocratie.

Harald Wahler et Rozenn Wahler

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