RETOUR : Images de la poésie

Laurent Albarracin. Lecture de trois recueils de Cécile A. Holdban : L'Été, Al Manar ; Poèmes d'après, Arfuyen ; Toucher terre, Arfuyen.
© : Laurent Albarracin.

Article paru dans la revue A ní 7, janvier-mai 2020.

Mis en ligne le 25 octobre 2020.

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Holdban  Holdban  Holdban


Une lecture de Cécile A. Holdban

         L'été est la saison du verbe être à son paroxysme, mais le participe passé qu'on y entend suggère déjà un regret, une nostalgie. Il est un apogée dans une courbe qui ne peut désormais que redescendre ; il est une plénitude, mais celle-ci semble avoir eu son lieu dans l'enfance. L'été est un cycle à lui tout seul à l'intérieur du cycle des saisons : il contient son terme et son germe, son achèvement et son renouvellement. Pour Cécile A. Holdban, la poésie est comme l'été et elle est comme l'enfance. C'est la saison des émerveillements, des générosités de la nature, des plaisirs des sens, du bonheur mêlé de peur, des émotions les plus vives et les plus troublantes. C'est la saison où les êtres et le cosmos vivent au diapason, au même rythme, et se mélangent quelquefois. Et la sensualité en particulier est ce domaine où les sens qui s'éveillent expérimentent une violence qui est franchissement des limites, confusion des sens et des sentiments, dans la plus grande surprise souvent : « dans la cour il y avait, à force de courir / un goût de sel, de fer, de sang. » On dirait que la sensation fleurit à même la peau comme déjà une réminiscence, comme un souvenir irrépressible et violent qui vient attiser les sens. Le poème fonctionne alors comme un fouet qui avive ou ravive, et qui fait prendre la crème des sensations pour en faire un tout englobant, si ce n'est même un sentiment cosmique. Tous les poèmes de Cécile A. Holdban ne sont pas des évocations de l'enfance, mais tous s'enracinent dans l'enfance, dans son énergie, et ont leur source dans cet éveil devant le monde qui est avant tout un élan vers, un désir de.

         Si la sensation est violente, ça n'est pas seulement parce qu'elle est vive, exacerbée, portée à son comble, c'est surtout qu'elle est un moment où se rompent les amarres et s'ouvrent les vannes, où les sensations multiples affluent en désordre, abondent et débordent, se mêlent, s'hybrident, échangent leur qualité propre comme si elles ne pouvaient trouver leur résolution et leur apaisement que dans l'espace ouvert du poème, dans l'espace tranquillisé et heureux que le poème leur offre. Car il semble bien que le poème permette de retrouver des sensations – violentes ou en tout cas intenses – et en même temps de les réconcilier, de se les concilier, ainsi qu'un espace où le monde et le moi s'ajustent, trouvent à se mettre à niveau. D'où l'impression, à lire cette poésie, d'une violence apaisée, d'un flot contenu de sensations vives et contrastées où les contraires sont comme pacifiés, ou en tout cas maintenus en respect. La violence existe, mais elle est la loi du poème, sa loi voulue par tous et qui fait régner le calme, qui établit une sorte de nouvel ordre – poétique – du monde : « des oiseaux et des tigres se dévoraient le cœur. » La violence instaure une  proximité des êtres où chacun a le droit d'exister à part égale et ne domine jamais absolument son vis-à-vis. Une sorte de lutte, mais amoureuse.

         Ce qui dans le poème prend en charge cette intensification (disons l'augmentation de la sensation par la mise en tension du divers), c'est bien sûr l'image. L'image poétique qui, par le raccourci qu'elle crée (raccourci sémantique et sensible, le déplacement des sèmes dans la métaphore n'étant que le signe d'une perception par les sens rendue plus aiguë et rapide), permet de réconcilier les contraires, ou en tout cas de fusionner ce qui appartient à des ordres distincts. C'est la grande vertu de l'image que de pouvoir conserver intacte et active la contrariété de ce qu'elle rassemble au sein de ce qui, soudainement (de son fait), se ressemble. Une image juste est une image où s'ajuste l'inconciliable, où un impossible en quelque sorte s'apaise. Tel ce « vol mouvant des vagues » où une houle d'ailes déferle et en même temps se ralentit, s'alanguit presque. Vol mouvant des vagues comme un train de pulsations sur la mer, où le ciel et l'eau se rejoignent, semblent se gonfler d'espérance, où le haut et le bas s'équilibrent dans un même mouvement continu, où, alors, oui, « les montagnes d'eau galopent dans la transparence ». Les images de Cécile A. Holdban sont heureuses : elles sont réussies, mais surtout elles expriment l'idée qu'il y a un bonheur possible dans la profusion des choses, et même dans la confusion des choses.

         Ce qui se rêve dans les poèmes, ce qui se rêve par eux, c'est une amitié, une grande amitié entre les choses, où certes la violence perdure (comme un gage d'authenticité des sensations) mais où les choses viennent s'emboîter les unes dans les autres comme des matriochkas, comme si l'avalement était encore une gestation : « un ogre sommeille un enfant blotti au chaud dans son ventre. » Tout rêve ici, et en rêvant accomplit son évasion :

        

les fontaines asséchées

les lions de bronze dévorent

leur collier

 

Le poème rêve, et il rêve qu'au bout du poème, à la fin du rêve, les choses auront recouvré leur liberté, que les statues auront brisé leurs chaînes et aboli l'inique loi esclavagiste qui les fige. Le poème sait qu'il rêve, mais néanmoins il rêve que son rêve ne soit pas qu'un rêve, que viendra un moment où les choses effectivement sortiront de leur cage (et les mots de la page ?) pour prendre leur élan vers une réalité renouvelée. Rien n'étanche la soif de ces lions-là, pas même la fontaine du poème.

         Rêver, c'est donner à la violence la possibilité de s'exprimer comme éclosion, à la fois comme défloration et comme efflorescence :

 

Ferme les yeux

le ciel est rose derrière

de grands pétales de sang s'effleurent et se dispersent, nuages pourpres

un paysage de nage lente où les mots comme des fourmis s'affairent

sans que l'on sache où, vers qui, vers quelle tâche, quelle cité frêle ils se dirigent.

 

Le poème, s'il reste en contact avec un amont de violence, se jette en liberté et en confiance vers un horizon fait d'inconnu mais qui travaille en sourdine à l'amitié des choses et des êtres, fût-elle conflictuelle ou tout au moins ambiguë : « un banquet se prépare / dans l'obscurité » : on ne sait s'il s'agira d'un massacre ou d'une fête. Les deux peut-être.

         Dès lors, quelle est la valeur d'un tel titre : « Poèmes d'après » ? Il est moins nostalgique qu'il y paraît, et sans doute très peu élégiaque. Il ne s'agit pas de constater la perte de l'enfance, de s'attrister de la disparition de cette fusion qui eut lieu dans les expériences fondatrices, mais, au contraire, de rejouer cette enfance dans l'avenir, de réenchanter le monde par le poème et par l'amour. Là où l'enfance fut une plénitude, le poème, et surtout le poème amoureux, recommence cette espérance de plénitude. Cécile A. Holdban n'écrit pas une poésie du retour à l'enfance mais bien une poésie du retour de l'enfance. L'enfance n'est pas un temps à retrouver (ce sont là occupations de romancier), mais un temps à redémarrer (ce à quoi s'occupent les poètes) :

 

Vers l'œil,

une route de sel resplendit

jonchée de feuilles

le cerisier est nu.

 

         Même la douleur, les larmes, le regret de ce qui n'est plus, indiquent encore une voie pour voir à nouveaux frais le monde, à nouveaux frais et dans sa fraîcheur nouvelle, dans sa nudité. La nostalgie ne ramène rien du passé, mais elle ré-aiguise, elle réaffûte le regard. Sur ses chemins brûlants de sel, c'est l'enfance qui est remise en route, et la poésie est encore élan vers l'avenir.

         La poésie véritable n'est d'ailleurs jamais celle qui prétend emprisonner un morceau de réel et le conserver tel qu'il fut. Bien au contraire elle est foi dans l'envol :

 

Nos mains avides

convoitent la caresse

des plumes, la douceur

le chant pur des oiseaux.

Eux n'ont que faire

de ce désir de cage

leur cantique

est dans le vol.

 

Quand bien même le poème voudrait saisir (qu'il en énonce le souhait), en réalité il laisse échapper et se contente de ce qui s'enfuit. Car le vœu secret du poème, du poème « d'après » justement, c'est ce qui advient après le poème, une fois qu'il est clos et achevé, qu'il s'est refermé comme sur rien : une envolée, une libération, un regard décillé. Le poème n'est rien d'autre qu'une manière de relancer le voir. Cela seul qu'il accomplit, c'est le possible accompli comme possible, c'est-à-dire se situant sans cesse au devant, toujours à l'avant de lui-même. Alors même l'impossible redevient un possible :

 

Si la coque du temps se brise

et sa graine s'ouvre

alors nos morts vivent

 

Le poème ne garde mémoire qu'en tant qu'il ouvre un chemin nouveau pour que les choses adviennent. La vraie fidélité envers le passé, c'est la conscience du passage, la sensibilité à la fluence des choses, la sourde intuition que tout ce qui meurt se mêle obscurément de renouveau :

 

On n'oublie pas

 

sur les constellations lentes des rivières

gardées par l'aile des fougères,

l'ossature pâle des carex

les torches de bourgeons

où rosit cette mort.

 

Pour la poète, le monde doit être regardé dans le paroxysme de « cette violence joyeuse » des eaux vives, dans une explosion d'images, il doit être observé au moyen du tranchant et du scintillement qu'apportent, par exemple, les orages lorsqu'ils brisent et rendent le monde à son éclat, à ses couleurs chamarrées et transfigurées (« un vert d'un tel bleu »). La bigarrure est en effet le signe de la vivacité des choses ; le divers est la qualité d'un monde richement vécu. Le monde en chacune de ses parties doit être habité et excité par du vivant qui les révèle et les vivifie, telles ces « ablettes (qui) strient et constellent cette portion de ciel dans sa course terrestre ». Un ruisseau est en effet une portion de ciel mis à terre, mais il l'est à la condition de briller des mille feux d'une vie animale. On ne peut faire l'expérience du sacré, ou du grandiose, qu'à la condition d'en jouir terrestrement ; on ne fait l'expérience de l'Un cosmique que si l'on y constate la profusion du divers. C'est l'impétuosité qui emporte avec elle le barrage qui sépare habituellement le sacré du monde matériel, le divin du vivant. L'élargissement – l'ouverture – peut d'ailleurs avoir lieu au plus près des choses, l'espace étant alors une qualité avant d'être une étendue, l'espace étant la requalification de ce qui est par son attente, sa reconduction dans le désir qu'on en a : « l'horizon, on le mesure à ce qui tremble ».

         C'est bien cela qui nous réjouit dans la poésie de Cécile A. Holdban : sa manière, comme le dit l'un des titres, de « toucher terre », d'incarner généreusement un rapport au mystère du monde en évitant les abstractions évanescentes, de nous faire toucher du doigt l'emportement des choses, de retrouver ou de relancer, ici bas et devant nous, les sensations et les désirs infinis de l'enfance.

Laurent Albarracin

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