RETOUR : Images de la poésie

 

Laurent Albarracin : Lecture de Jean-François Mathé, Retenu par ce qui s'en va.
© : Laurent Albarracin.

Mis en ligne le 7 février 2016.

Sur ce site, voir aussi :
la recension de Laurent Albarracin, sur le recueil de Jean-François Mathé, Chemin qui me suit précédé de Poèmes choisis (1987-2007)
la recension de Laurent Albarracin, sur le recueil La Vie atteinte de Jean-François Mathé.

Aller à la page où Laurent Albarracin présente ses « petites activités éditoriales ».


Jean-François Mathé
Retenu par ce qui s'en va
Éditions Folle Avoine, 2015
33 p., 9 €

Ce qui est remarquable dans l'art de Jean-François Mathé, c'est l'alliance d'une grande sobriété – transparence et simplicité du style, économie de moyens – et d'une attention soutenue à la vie de la langue, à sa vie propre, autonome, souterraine, organique presque, en tout cas une vie qui charge les mots d'une épaisseur inentamable. Les mots sont à la fois clairs comme de l'eau et alourdis d'images et comme de conséquences sur la vie du poète, conséquences existentielles qu'il s'agit d'éprouver et ensuite d'approuver.

Chacun de ses livres est un imagier, mais plutôt que d'enfiler sans rime ni raison images et métaphores, Mathé prend le temps et le soin de développer chacune de ses images en un véritable apologue. Chaque métaphore ne vaut pas pour son audace particulière ou sa fulgurance supposée, parce qu'elle déchirerait le tissu de la réalité, mais parce qu'elle porte en elle une leçon qui est souvent une leçon de mélancolie. Chaque image est une fable dont la moralité silencieuse concerne la fuite irrémédiable des choses, fuite qui fait notre malheur et notre chance. Car si le poète est « retenu par ce qui s'en va », c'est que cette fuite des choses le requiert, le chagrine, mais aussi qu'elle le retient de tomber tout à fait.

Une métaphore, pour Mathé, n'est pas une effraction, mais quelque chose comme du temps qui cristallise. Ainsi, d'un regard qui se voile, le poète tirera ceci :

 

Parfois un regard de femme

se lasse du ciel.

Alors les nuages viennent,

descendent si près de son visage

que parmi la pluie

elle pourrait choisir ses larmes.

 

On voit bien ici comment le poète revivifie une image lexicalisée, comment il pousse à bout sa logique interne : l'assombrissement du regard amène les nuages puis la pluie et les larmes enfin qui sont des bijoux dont la femme, dans sa coquetterie (attendrissement ou misogynie ? on penche pour le premier), fera une parure à sa tristesse. Les mots ont une transparence et une opacité : ils viennent l'un après l'autre dans leur fluidité et renvoient directement aux choses qu'ils évoquent, mais aussi ils résistent, quelque chose perdure d'irréductible dans l'emploi qu'on en fait, quelque chose de leur vie propre prend le pas sur la vie du poète. Ils ont leur part obscure dans le déroulement du monde. Les mots sont transparents : ils disent ce qu'ils disent (presque ils font ce qu'ils disent) ; et les mots sont opaques : ce qu'ils ne disent pas mais qu'ils induisent, se tient en embuscade en eux et vient comme embrumer la vie à la moindre rêverie. La vie propre des mots, qui parfois donc s'épanche dans la vie vécue, c'est lorsqu'il y a par exemple un « battement » en eux qu'on perçoit. Ce mot revient souvent sous la plume de Mathé. Or le battement est justement ambigu : c'est celui de la porte et c'est celui du cur. Dans cette oscillation, dans ce battement sémantique si l'on peut dire, il manifeste à plein la vie de la langue. Les mots « battent » : dans leur pulsation même, leur vie échappe ; ils ne la contiennent plus et nous ne pouvons, nous, que la traverser sans la retenir. Le poète est celui qui est sensible à cet entrebâillement des mots par où la substance du monde s'enfuit. Ainsi le monde prend doucement la tangente. Souvent il est comme bordé de sa fugue :

 

Je laisserai la porte ouverte

et le vent sur le seuil sera

l'autre porte de la vie sans limite

que l'on n'enferme pas.

 

Ce qui s'en va fait place nette. Il y a de grandes lames de ciel dans cette poésie qui viennent emporter tout le transitoire et préparer l'arrivée du nouveau. Il y a aussi qu'à la fuite des choses correspond l'élan qui nous porte vers elles :

 

Si petites soyez-vous, espérances,

nous entendons battre vos portes

entre deux battements du cur

et toujours vers vous nous esquissons un pas.

 

À cet égard, la poésie de Mathé est d'abord un assentiment, fût-il quelquefois attristé. Rien de prométhéen jamais en tout cas dans son écriture. La poésie n'est pas la possibilité d'une vie meilleure, mais elle est peut-être la conscience mélancolique d'une vie meilleure enfuie, dont ici se constate la trace déprimée (mais aussi amusée) :

 

Hélas, c'est tous les jours qu'on voit

Icare balayer

les cendres de ses ailes

et continuer à pied la vie d'en bas.

 

Dans cette poésie battue de vent et de sang, balayée par la transparence des choses et par la vie sourde des mots (et vice versa), tout est fuite et appel, tout est ouvert à l'envolée, à la disparition. La vie s'enfuit mais aussi la vie est prouvée par cette fuite même. Et le monde n'est connu en dernier ressort que par celui qui s'adonne à la « lucidité des rêves », par

 

celui qui sait que le vent

pousse d'abord doucement

puis de plus en plus fort

une balançoire

qui ne reviendra jamais.

 

Belle évocation d'une enfance disparue à jamais mais également présente encore pour toujours dans nos vies en ce qu'elle continue de rythmer la disparition de toutes les choses, précisément, comme si l'enfance était ce jeu accroché dans les choses par où elles se balancent et s'en vont. Car la balançoire est le souvenir de l'enfance disparue mais aussi son impulsion, comme restée dans tout ce qui s'en va.

Laurent Albarracin

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