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Maelenn Bernard : Morte de ne pas avoir su en rire.

Maelenn Bernard est élève en classe de Seconde au lycée Diwan de Carhaix.

Cette nouvelle a été primée en 2009 au concours ouvert par le festival des Étonnants Voyageurs de Saint-Malo aux jeunes de 11 18 ans résidant en France métropolitaine, et dans les DOM et TOM.
Le règlement imposait aux candidats le thème « Mort de rire » et deux incipits au choix, dus à Susie Morgenstern. La candidate avait choisi celui que l'on trouvera ici en grisé au début de sa nouvelle.

Texte mis en ligne le 12 juin 2009.

© : Maelenn Bernard.


Morte de ne pas avoir su en rire

Le sac à dos de Marine n'est pas comme celui de tout le monde ! Elle s'assure tous les soirs qu'elle y a mis des pansements, de l'aspirine, du désinfectant, du fil et une aiguille, des crayons et des stylos en plus des cahiers blancs, des trombones, un stick de colle, des ciseaux, des mouchoirs en papier, des tampons, du sel et du poivre, de l'huile d'olive, une culotte de rechange, des enveloppes, son couteau suisse, un compas, une bouteille d'eau, des barres énergétiques, des allumettes, une pince à épiler, une lime à ongles, du savon, du shampoing, des cubes de bouillon, des sachets de thé, du sucre, des épingles à nourrice, du chocolat, une lampe de poche, son téléphone portable, son doudou. On ne sait jamais quand il va falloir sauver une vie. Peut-être même… la sienne. Aujourd'hui, elle est allée jusqu'à y enfoncer sa brosse à dents et un tube de dentifrice neuf, son oreiller et tout les sous de sa tirelire. Parce que cette fois-ci ça y est, elle a décidé de quitter la maison. Il est temps que sa vie commence.
- À ce soir chérie ! crie sa mère en entendant la porte claquer.

Marine ne répond pas. Elle part comme si elle, la bonne élève, la fille modèle, allait sagement au collège, comme tous les jours. Aujourd'hui elle ne court pas, elle suit doucement ses jambes vers la gare. Aujourd'hui est le premier jour du reste de sa vie. Elle se demande ce qu'elle pourrait bien en faire, maintenant. Marine n'a pas fugué par amusement, sur un coup de tête ou encore pour paraître courageuse. Elle n'a fait ça ni par entêtement, ni par fierté, mais parce qu'il le fallait. Marine sait quand il faut agir. Sa vie entière se résume à des décisions prises jour après jour. Il y a quelques années, elle a décidé de bien travailler et de consacrer tout son temps libre aux études. Elle s'est privée de télé, de divertissements, de loisirs, de fêtes, de cadeaux, et de tant d'autres choses afin de suivre sa décision à la lettre, heure après heure. Elle a rejeté ses amies pour la fierté de ses parents. Marine ne fait pas les choses à la légère. Elle est sérieuse, courageuse, travailleuse, soucieuse. Elle bannit toute envie, toute gourmandise, tout plaisir. Elle reste fermée aux joies et aux peines de son entourage comme à celles du monde entier. Elle a fait de son cœur une pierre que ni les rires ni les larmes ne peuvent atteindre. Si par malheur elle se surprend à sourire, à s'émouvoir, à montrer un signe d'affection ou de détente, alors elle s'inflige une demi-journée de quarantaine. Seule dans sa chambre, loin du monde, encore plus loin que d'habitude des émotions et des sentiments. Au collège, sa décision n'a pas embelli sa réputation. Timide, disent certains. Coincée, murmurent d'autres. Ils verraient, pensait-elle, si jamais elle prenait la décision d'être gaie, extravertie, amusante, comme ils seraient étonnés. Elle sentait en elle la force de pouvoir toujours se contrôler et, par ça, de pouvoir contrôler le monde entier. Ainsi, il y a peu, Marine avait pris une autre décision. Elle ne serait plus bonne élève, plus enfant modèle, plus collégienne sur mesure de bonne éducation. Elle changerait. Et pour changer de personnalité, elle le sait bien, il faut changer de vie, de lieu, d'entourage, de look, de compagnie… Elle veut aller loin. Non seulement avec le train aujourd'hui, mais aussi dans la vie. Le professeur de français lui avait dit un jour en lui rendant sa copie :  Vous irez loin si vous continuez ainsi.  J'y vais, aurait-elle répondu si elle n'avait pas décidé de se taire. Et elle y va. Son sac à dos lui pesant sur les épaules, les talons de ses chaussures claquant de façon régulière sur le trottoir, ignorant les bruits et les visages alentour, ses jugements sur la vie, les gens, les bêtes, et toutes ces choses qu'elle ne voit plus lui fermant les yeux comme le cœur. Marine est restée froide et dure depuis cinq ans, depuis ce matin où elle s'est réveillée en croyant tout savoir, comme si un venin glacial s'était tout à coup répandu dans son sang, dans son âme et jusque dans son cœur. Elle ne sait pas que cette froideur constante la tue à petit feu, laissant ses proches impuissants et horrifiés. Ceux qui ne la connaissent pas la comprennent encore moins et la trouvent encore plus pathétique, mais elle ne le voit pas plus que le reste. Elle ne voit plus rien. Elle ne voit pas non plus la foule hilare quelques mètres devant elle, à l'entrée de la gare. Pourtant, elle devrait rire elle aussi. Cela dit, ce n'est pas tout les jours que l'on voit une chèvre sortie de nulle part attachée par une corde à un poteau électrique, s'étranglant presque pour atteindre le parterre appétissant de l'autre côté de l'allée. À quinze ans, on en rit de ces choses-là, de ces situations étranges et comiques qu'on ne voit pas assez souvent. Certes, avec le temps, certains s'en lassent ou bien s'y accoutument. Mais le regard de Marine ne s'attarde sur rien depuis si longtemps. Rien ne l'étonne, rien ne la surprend, elle pense avoir tout vu et tout connu, de telle sorte qu'elle n'a même plus besoin d'ignorer quelque chose pour ne pas le voir. On se demande ce qu'elle deviendra, avec le temps. Mais Marine ne sait pas que quand on croit connaître la vie, quand on ne s'intéresse plus aux surprises différentes de chaque jour afin de les trouver moins longs, quand en réalité on en ignore la beauté comme les dangers, le destin finit un jour par se venger et nous attaquer par derrière. Ses bras croisés dignement sur sa poitrine ne lui sont d'aucun secours quand elle s'entrave dans la corde qui barre l'allée, accrochée d'un bout à un banal poteau et de l'autre à une chèvre qu'elle n'a pas voulu voir, de peur peut-être de devoir en rire. Son sac à dos lourd de prévoyance et de précautions inutiles l'emporte plus vite encore vers le sol dallé que son crâne heurte dans un bruit sourd, lui laissant juste le temps de décider de mourir. La foule toute proche d'elle rit encore quelques instants avant de s'apercevoir du sang coulant derrière sa tête. C'est que la chute aussi fut comique. Marine qui croyait tout savoir l'entendra peut-être enfin, une fois morte, rire de si bon cœur. Mais elle, elle ne rira plus, personne ne pourra le lui réapprendre, elle qui autrefois, il y a si longtemps, avait le sourire si facile, la démarche si légère, l'œil si ému à l'occasion, le cœur si tendre. Morte d'orgueil. Morte de peur. Morte de ne pas avoir su en rire.

Maelenn Bernard

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