RETOUR : Coups de cœur

 

Pierre Campion : Compte rendu du livre de Laurent Albarracin, Le Monde.
Texte mis en ligne le 5 septembre 2013.

Le 13 octobre 2012, à Saint-Malo, Laurent Albarracin a reçu le prix Georges Perros des Rencontres poétiques internationales de Bretagne, pour son livre Le Secret secret.

Sur ce site, Laurent Albarracin tient une chronique d'images de la poésie.

le
secret Laurent Albarracin, Le Monde, Le Pauvre songe, 2013.


Le tour du monde en tautologies

Note sur Le Monde de Laurent Albarracin

Le monde moral, certains et des plus grands en ont vite fait le tour, par maximes : autant de brèves définitions, souvent réductrices, à varier selon le modèle grammatical de telle vertu n'est que… Là,  faire le tour de  procède d'un soupçon, exprime une désillusion, et va à une démolition.

 

Laurent Albarracin, lui, fait le tour du monde physique en des tautologies dont aucune n'épuise le monde mais au contraire le magnifie. Car la tautologie, telle qu'il l'entend et la pratique, place son ambition dans une redite des choses par elles-mêmes qui, les faisant tourner chacune sur elle-même comme un aérolithe, les fait briller toutes du seul fait de ce qu'elles sont ce qu'elles sont, c'est-à-dire du seul fait qu'elles sont au monde.

 

Le monde du monde : la poche où le monde est. Où le monde est monde.

Le monde. Le monde et ses étangs, le monde et ses bagues.

[…]

Renvoyer le monde au monde c'est le faire entrer.

Quitter le monde, c'est le quitter quitte.

 

On voit tout de suite que la tautologie n'exclut pas la métaphore et qu'elle l'appellerait plutôt, par l'énergie centrifuge qu'elle déploie et qui la jette vers les autres choses circonvoisines pour les mettre elles aussi en mouvement — dans son mouvement : loin de l'enrayer, le grain de sable est la roue du monde. On voit aussi qu'Albarracin fait tourner toutes choses dans un carrousel de la langue, où les mots se renvoient les uns les autres dans la longue histoire des expressions françaises : L'éléphant au monde ne connaît pas de vase.

Depuis qu'il publie, l'ambition de Laurent Albarracin est grande. Il a dit du feu qu'il brûle, de l'eau qu'elle remplit le verre de l'eau, de la lumière qu'elle  est tout entière la trace d'une transparence dans la lumière  (Explication de la lumière, éditions Dernier Télégramme, 2010)… Maintenant il produit de brèves totalisations du monde lui-même, selon le mouvement le plus simple, celui qui ramène le monde à lui-même. Je le répète, ramener le monde à sa plus simple expression, ce n'est ni l'épurer ou le subtiliser, ni l'épuiser, ni le liquider ; c'est en exalter la réalité telle que plongeant dans la réalité d'une langue, la nôtre.

 

Le monde, c'est quand l'arbre cache la forêt, quand la feuille couvre la honte de l'arbre et quand la nervure entrouvre un chemin.

L'obstacle, la haie où mange le cheval du monde.

 

La plus simple expression du monde n'est pas la dernière. Chacune en appelle à d'autres. Il n'y a pas de discours du monde. Ni de définition, qui enfermerait les choses dans leurs limites — c'est son nom qui le dit ; ni de description, qui s'épuiserait en qualités.

 

Chaque fois que le monde est le monde, c'est-à-dire toujours et à chaque instant, il s'avance en lui-même entièrement et plus. Il offre de lui son visage, il est la goutte saillante de tout l'invisible, la cuillerée d'écume bruissante où pétillent les profondeurs.

 

En un mince recueil, se porter au sein de quelques planétodes de notre entourage immédiat : varier ainsi nos vues sur le monde vu du monde, pour prêter notre esprit trop centré sur son cogito aux tourbillonnantes énergies du monde.

Pierre Campion


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