RETOUR : Coups de cœur

Pierre Campion : Compte rendu du livre de Colette Cosnier, Histoire de saintes, parcours de femmes.
Texte mis en ligne le 23 février 2017.

saintes Colette Cosnier, Histoires de saintes, parcours de femmes, préface de Michelle Perrot, Presses Universitaires de Rennes, 2017.


Selon Colette Cosnier : la sainteté au féminin

Colette Cosnier nous a quittés, mais son livre nous fait signe. Comme tout livre fait signe, mais lui particulièrement, en tant que ce livre-là bien entendu — sujet, construction, écriture —, mais aussi en tant que livre posthume.

À sa parution, tout livre fait signe de lui-même, et de son destin particulier, que nul ne peut prévoir : « Ce qu'on écrit ne meurt pas, écrit Colette Cosnier, même caché dans une bibliothèque ou échoué chez le plus misérable des bouquinistes et n'attend qu'un hasard pour en sortir. » Tout livre fait signe de sa pure et simple existence car, le remarque-t-on assez, il aurait pu ne pas exister — tant il faut supposer de livres possibles, qui n'ont pas été et qui ne seront jamais. Ces fantômes-là ne désignent pas seulement l'absence momentanée d'un volume sur les rayons d'une bibliothèque de prêt ; ils évoquent les contingences qui président à l'avènement de toute création humaine et même à l'apparition de tout homme en ce monde. S'agissant d'un écrit posthume, cela est encore plus évidemment vrai. Dans un manuscrit laissé derrière soi en état de publication mais que l'auteur ne peut plus accompagner, il y a une attente et une demande troublantes, un appel en Justice : il y a du mystère — pour le dire d'un fait et d'un mot qui n'appartiennent pas exclusivement aux croyants, mais à la langue française et à la pensée universelle. À cet appel muet des Histoires de saintes répondirent une attention, une volonté et même une obstination, celles d'André Hélard, et les sympathies que cet écrit a suscitées, et la reconnaissance éditoriale de sa qualité, et la complicité de Michelle Perrot signant la belle préface qui dit tout du livre, en toute objectivité et en familiarité.

Sous la belle et très parlante couverture qu'on lui a donnée, ­une « Sainte Catherine d'Alexandrie lisant » du peintre Onorio Marinari (1627-1715), le livre est là.

 

Tout livre fait signe vers son auteur en personne. On appelle cela le style, dont les stylistiques et les théories de la littérature ont peine à rendre compte vraiment, tant qu'elles n'ont pas pris en considération le lien mal déchiffrable entre le livre et l'être de l'auteur — l'attache dont certains de ces théoriciens dénient même la réalité. C'est encore plus vrai pour un style comme celui de Colette Cosnier, qui met tout le récit à la première personne et dont la marque est la verve.

La verve est la propriété créative d'une personne car, ainsi que son nom l'indique, la verve est liée au verbe : un féminin verba tardif, dérivé du neutre verbum. Quand on a connu Colette Cosnier — même, je suppose, comme conférencière — la lisant on croit entendre sa vivacité, son inventivité et son ironie. C'est une grâce, arbitraire comme don et particulière comme forme — la grâce, un mot que notre langue ne réserve pas à la seule théologie morale. On la reconnaît à une voix immanente à l'écriture. Ici cette parole affirme essentiellement deux principes de vie : le fait de sa croyance chrétienne et celui de son féminisme, plusieurs fois dits de manière directe et assurée, assumée. Ce sont des faits, à prendre ou à laisser. Sans les partager, je les prends.

 

Non croyant et non féministe (que de manques !), j'entre pourtant volontiers dans cette problématique de la sainteté. « Les Saintes de Colette », comme écrit Michelle Perrot, sont nombreuses et diverses, et peut-être plus reconnues de l'Église qu'elle ne le dit, témoin les expressions qu'elle cite de Ratzinger-Benoît XVI. Elles sont documentées par une information solide et détaillée, par des lectures impressionnantes et de toutes sortes : légendes, martyrologes et autres pièces d'Église, récits et commentaires anciens et modernes… J'avoue que je m'attache plus à ses saintes du Moyen Âge, du XVIIe siècle et de notre âge qu'à l'énumération des vierges et martyres et de leurs supplices. Car il y a, plus près de nous, à tous points de vue, des vies non légendaires ou pas exclusivement, des conduites attestées et des expériences abordables dans leurs singularités. Les quatre dames de Helfta et Hildegarde de Bingen, Thérèse de l'Enfant Jésus, voilà des femmes dont les conduites, pour étranges qu'elles nous paraissent et même si obscurément racontées par elles-mêmes, demandent à être, sinon entièrement comprises, du moins respectées, admirées et regardées comme de ces expériences humaines où l'étrangeté justement se manifeste à bon droit, comme spiritualité.

Et puis il y a la gracieuse Colette de Corbie, la sainte patronne de l'auteur et l'occasion pour celle-ci de rappeler des souvenirs d'enfance et d'adolescence, et d'évoquer la grande Colette, « celle de La Maison de Claudine et du Blé en herbe », une fausse marraine mais non reniée. L'occasion aussi de décrire la condition des recluses, lesquelles s'enfermaient dans un réduit muré, tout à fait officiellement, avec la bénédiction du clergé et les visites nombreuses des fidèles en quête d'écoute et de conseils. Seulement cette Colette-là sortit de sa réclusion par permission de son évêque et, de 1407 à 1447, voyagea à travers toute l'Europe, visitant les puissants pour essayer de soigner la chrétienté de ses maux.

L'un des plus beaux chapitres est celui qui traite la relation entre Jeanne Frémyot de Chantal et François de Sales et qui sort la question de la sainteté du tête-à-tête des femmes entre elles. Elle y est racontée comme l'une des formes indubitables et mystérieuses que peut prendre toute relation entre homme et femme, quand elle est poussée à un degré élevé de son accomplissement. L'homme d'Église et homme du monde et la veuve, mère de six enfants, qui avait connu l'amour d'un homme et pour un homme vivent une rencontre qui les frappe l'un et l'autre, puis forment une relation passionnée, qui les conduira, chacun selon son charisme et ses ¤uvres, à la canonisation. Ils parlent de cette relation et en écrivent avec lyrisme ; après sa mort à lui, elle brûle les lettres très nombreuses qu'elle lui avait adressées, qu'il avait annotées de sa main, et que la famille de François lui avait rendues : « Ah ! les belles choses qui brûlent… », murmurait-elle. Rien, nous dit Colette Cosnier, même dans les propos gais et légers de Mme de Sévigné, la petite-fille de Jeanne, sur sa grand-mère et cette espèce de grand-père, rien qui puisse nous faire conclure à une banale et scabreuse histoire de sexe entre un directeur de conscience et sa pénitente.

 

Qu'est-ce que la sainteté sinon peut-être l'un des noms de cet état de perfectionnement accessible à chacun des humains, de ce degré d'élévation de la vie que décrit Spinoza du côté d'une philosophie des plus affûtées, et dont il nomme l'affect : la Joie ? Peut-être alors les saintes et les saints pourraient-ils emprunter une certaine phrase à l'auteur de l'Éthique, une phrase qui demande beaucoup de subtilité aux philosophes et de réflexion à tout homme qui veut vraiment la lire : « Sentimus experimurque nos aeternos esse, nous sentons et nous savons par expérience que nous sommes éternels. »

Il y a des moments de la sainteté comme plénitude de la simple humanité : non pas des promesses d'immortalité, mais des instants, parfois partagés, de l'éternité.

Pierre Campion

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