RETOUR : Débats

 

Pierre Campion

Compte rendu du livre de Jean-Patrice Courtois, Les jungles plates.
Mis en ligne le 19 avril 2010.

Note en date du 2 novembre 2015 : Lire le cahier Jean-Patrice Courtois dans la revue Il Particolare, n° 30, 2015.

© : Pierre Campion.

courtois Jean-Patrice Courtois, Les jungles plates, éd. Nous, 2010.


Une critique poétique du sens

Sur Les jungles plates de Jean-Patrice Courtois

C'est un livre déroutant : mal commode, provocant, presque illisible au premier abord. Perplexité, désarroi. Se raccrocher aux branches.

Même si certains de ses passages ont pu paraître antérieurement, ce n'est pas un recueil, c'est bien un livre, très écrit et fortement composé : cinq parties, chacune dans son style ; une référence principale (l'Obériou, l'Union de l'Art réel, le groupe russe de post futuristes des années 1927-1937) ; une phrase courant au fil du livre (de Daniil Harms, l'un des membres de ce groupe) ; une suite d'apparitions discrètes de personnages, par leurs initiales, de temps à autre en haut de page (au gnrique de la fin, p. 321, on peut lire leurs noms) : des sortes de tags, peut-être ?

Mobiles

Prenons ce livre par son commencement.

Cette partie « Mobiles », de soixante-quatorze pages, consiste en six cents expressions, environ (pas compté, évalué forfaitairement), plutôt courtes et parfois très courtes, qui s'ouvrent toutes sur la ponctuation deux-points espace (: ), comme ceci, si on en retient les deux premières :

: par où l'intérieur — ou pas, alors pas

: ce cumul est-il roche où il est est-il

Une fois qu'on a accommodé, on discerne des images somme toute des plus admissibles :

: nous n'avons que le vide qu'un chapeau contient [un alexandrin, certes scandé un peu bizarrement, par une coupe lyrique] (p. 27),

et des groupements, des continuités même, comme dans cette suite repérable de propositions (31) :

: nous sommes : 1/ des êtres parlants 2/ ignorants de ce qui forme en son fond la parole 3/ parlant quand même

: 4/ disant puis rien : ça se peut depuis tout —

: accompagnant parlant en 1/ murs 2/ murs 3/ murs 4/ encore murs — le répéter, les secondes veulent parler — pacification, peut-être

: pacification (sans outrance) juste pacification, ça, ventre bien plié

: parlant même quand

: le vide fabricant (dont le sien, d'elle en ça proche) ouvrira n'importe quelle roche —

: laquelle

: on verra la matière

Ne pas se laisser prendre à certaines ressemblances apparentes, par exemple avec Forêt noire de Breton.

Notées sommairement les complexités internes de ce dispositif et repoussée la tentation de penser pouvoir tout deviner, reste le dispositif lui-même. Si, dans notre système de ponctuation, les deux-points ouvrent sur une explicitation, une explication, un développement quelconque, quelles propositions, ou quelle proposition, ou quel mot manqueraient ici, avant les deux-points ? Si ce signe est « un sas universel » (Jacques Drillon), qu'est-ce qui refuse ici d'emblée d'entrer dans le sas ? Ne pas s'épuiser à formuler ce qui manque ici. Ça manque, c'est tout, et c'est ce manque-là qui s'explicite, en tant que manque, par cette profusion de propositions et d'images, en nombre par force fini mais en droit indéterminable. Une phrase nous manque, sans doute parce qu'elle énoncerait l'objet du manque ou le concept de ce manque, philosophiquement, lyriquement ou par tout autre mode connu de la pensée. Or comment dire mieux ce qui n'est pas — ou ce qui n'est plus —, qu'en prenant acte de ce manque-là ? Après Blanchot et bien d'autres, qu'il évoque ou non, Courtois tourne autour de l'absence du sens ou du sens comme absence, ou de la perte du sens — aucune de ces formules n'étant équivalente aux autres.

Le manque de sens ne se démontre pas. Il ne se formule même pas, il s'éprouve, il se désigne, il s'exerce, il se met en œuvre, il se décline, agilement, en un nombre indéterminé de propositions dont aucune ne fera sens par elle-même ni en tant qu'elle formerait avec les autres un « discours sur le peu de sens ».

Cependant il y a le titre, « Les jungles plates », où manque la majuscule, et qui nous fait quand même supposer, explicitée ainsi par les propositions en : et par tout le livre cette fois, une phrase non dite, moins générale que la déclaration du non-sens, une image, quelque chose comme ceci : où sont passées les Jungles que nous rêvions ? Celles de Kipling ou de Malraux, celle du Douanier Rousseau, de beaucoup des Tarzan et des Aventures en Birmanie ? Le monde aurait-il perdu son épaisseur, sa profondeur et son inquiétante étrangeté ? Non pas seulement le monde sans doute, mais nos rêveries, nos imaginations, notre pensée : aplaties, appauvries, anéanties. Disparus en notre monde l'inquiétude et l'effroi, le désorientement, et le sentiment d'une présence ? Étêtée notre littérature — européenne —, plus une phrase, plus un nom qui dépassent :

En toute saison une phrase de bossuet, rousseau, rimbaud, stifter, est abandonnée toutes les trois secondes, dernières statistiques autoroutières européennes globalisées ! Diderot, balzac, montesquieu, vous y êtes, pareil pour vous, ne riez pas, leopardi, shelley vos grandes morsures politiques squattent les bandes d'arrêt d'urgence, nerval, calmez-vous, vous y êtes tous, henein, sauvageot, leduc, lamarche et vadel aussi, vous tous jeunes et divins conducteurs non encore autorisés sur autoroute, vous y serez, le jour même de votre mort on dispersera vos phrases sur les revêtements anti-pluie des autostrades et autoroutes auto-immunes, s'il vous plaît, duras marguerite, ne pleurez pas […]. (177)

On peut n'être pas d'accord sur ce constat — c'est mon cas —, mais telle est bien la protestation qu'élève ce livre énorme, touffu, presque irrespirable : peut-être voudrait-il être, à lui seul, la Jungle perdue.

Emballages

« Rime, tu n'écriras pas l'écho à tout coup ni ne pourras chérir la mer trop libre si tu désires un lieu où plusieurs vivent » (198). Du temps de Baudelaire, qu'était-ce que les dimensions du monde, dans lesquelles la littérature vivait et qu'elle célébrait ? Une illusion déjà, ou cela fut-il en vérité ? (Déjà Baudelaire et Flaubert fulminaient contre leur époque, et Nerval se retirait de la monarchie de Juillet « dans l'air pur des solitudes ».) Qu'elles aient été perdues ou qu'elles n'aient jamais existé, elles nous sont absentes, les Jungles du sens, effet de l'époque et préoccupation de l'époque, préoccupation dite dans les termes de l'époque. Elles font partie de nos exigences et de nos indignations, et, par cette affirmation fragile et déterminée, elles sont, sur le mode de l'absence.

Sans aucun doute, ce livre ne veut pas ne rien dire, et c'est ainsi qu'il veut dire : du moins, je le comprends comme cela.

S'il en est ainsi, il faut bien qu'il ne se prenne à aucun sentiment de nostalgie. La poésie y sera donc reniée, ou bien plutôt abolie, ce qui signifie qu'elle demeurera, mais au titre de la négation et du travail souterrain que celle-ci peut continuer : vieille taupe. Ce qui fut beau et sensé, il faut d'abord l'empêcher de nuire comme illusion, et puis le ramener au présent, comme agissant. On cite Homère : « […] je ne chante pas les armes. Je ne chante pas, point » (161). On réunit Hugo et Baudelaire : « Tope-là ! imbécile, mon frère, qui crois que je ne suis que toi ! » (172). Parmi bien d'autres collages dynamiques, celui-ci encore : « Dans la chambre des choses nous n'aurons pas des lits pleins d'odeurs légères, nous n'aurons pas les étagères qui n'auront plus de fleurs, même étranges » (179). On cite des phrases, on les recompose dans les accents de nouvelles phrases : « Mots baudelaire, ô enfants marchepieds d'une nuit bitumée, vous absorbez par bruit consonantique ces beaux nuages sans multiplication qui plaisaient par pans » (166). Et, notamment, on réinterprète Nerval par les tags, Nerval qui en effet se gardait de la nostalgie, mortelle pour lui aussi ou déjà :

Ce n'est pas que toujours les vieux thèmes, les mêmes éternellement invariables, reviennent et s'imposent, non, le tag en langue, portant à la langue l'indélébile depuis le réel, opère depuis la syllabe de pierre et d'arbre, le jet de cheveux, le roulement de billes ultrafin dans l'aquarium de l'oreille qui va chanter dans le cerveau, le déraillement à faire la phrase, à l'avancer, à poser la forme à même la langue, acte de la rose enlaçant l'eau des mots, c'est Nerval, à Châalis, qui invente le tag à l'envers en inventant le rêve sur site, décollant le rêve issu du site pour l'écrire en son site à lui qui ne vit que décollé. Le lobe est sa loge et l'abbaye son lit. […] Les murs de Châalis vont à la langue en murs d'images, par esprit de tag lié à un lieu délié d'être lu comme image, par transport, par langue sur site et de site à langue, sans sursauts, sans métaphore. (206)

Au cœur de ce qu'il faut appeler une prosodique, il y a une image-concept de la phrase comme étant le lieu où s'imprime un mouvement de rénovation : il y naît, il s'y poursuit, il s'y achève et relance. « Sans description des surgissements, le récit se casse et ne peut pas modifier la signature sans pli du “il n'y aura plus” » (160). Pensons à Breton, quand même : « Il y aura une fois. »

La phrase est le mode écrit, le seul possible, d'une sorte de révolution. Ce mode s'élabore ici, en une prose très personnelle, qui accomplisse une sorte de programme aux accents mallarméens — du Mallarmé de L'Action restreinte qui aurait lu les tracts des futuristes russes — prose inspirée peut-être de Meschonnic, « le traducteur biblique » :

Nuages, fantômes variables du grand comme du petit paysage où rien ne se perd, je vous présente ici l'acte prosodique par lequel les nuages entrent dans une phrase sans salutations particulières. Ils sont entrés et sont ressortis et vous ne savez même pas s'ils sont restés dans la phrase le temps d'y être cités ou le temps d'une accentuation. Avancez, malheureux indices ! gloussent les présentateurs/trices météo qui ne savent rien des nuages parce qu'ils ne savent rien des phrases. Météo, esclavage en Égypte, nuages ! Toi, prosodie, sois leur Moïse. Parle, oui, enfin, fais le, avance-toi sans crainte. (166)

La phrase est l'impulsion d'un phrasé, quand, se saisissant du moment propice, du kairos, elle le réalise et le porte à la disposition de tous :

Tandis que Prose et Prosodie, ordonnées chacune en son ordre au strictement exact de la délicatesse urgente à percevoir, farouche parfois, faseyent comme lieu d'une lutte politique audible et silencieuse. À l'abandon les phrases ! — phrases de décharge bien sûr ! — s'en foutre de la mort du style au fond des bois, bien sûr ! — qu'ils crèvent les artistes, bien sût ! […] « Moment thucydidéen », toi et ta tête de gant retourné significatif, deviens digne de l'entaille par truchement de qui parle ! Phrases, vous, à l'assaut de l'accent par tous vos moyens de transport ! Accentuez vous vous-mêmes donc ! Rapprochez vous de plusieurs, vous qui êtes couleur de une et de toutes ! Vive la proxémique ! Vive la phrase ! (162)

D'où en effet, dans cette partie du livre, une éloquence et un lyrisme bien particuliers, maniant l'interpellation à notre époque et la dérision — laquelle aussi doit à l'époque —, suscitant des images et des jeux de mots, dont on ne craint plus les dérapages ou qu'ils ramènent le passé. L'idée du temps en est refondue :

Pas plus que le passé ne peut imiter le passé mais le présent et le futur, oui, le passé ne ressemble au passé. Ô présent divisible en trois comme augustin confessé ne le découvre pas jusqu'au bout mais le traducteur biblique des accents conjonctifs et disjonctifs, si ! Bienvenue à vous tous, passé du présent, présent du présent et futur du présent ! Amis augustiniens, voyez comme le passé mité égale le tissé pas mis, comme tout cela est affaire de série, d'occurrence et d'étagements de plans ! […] Tout est vêtement dans cette toile des dimensions du temps trois fois divisé et il suffit de porter celui qui ne blesse pas et qui sait se frotter aux trottoirs. (186)

Lyrisme et épopée, pas morts. L'inquiétante étrangeté nous travaille à même la prose de Jean-Patrice Courtois.

Hourra l'Obériou ! Chapeau les chapeaux ! Danses

« Brille l'étoile du non-sens

Elle seule est sans fond » (A. V., Alexandre Vvdenski, citation trouvée sur Internet, jungle peu profonde et trop calomniée).

La quatrième partie du livre retient les leçons de l'Obériou. Le nonsense exprime le non-sens, témoin cet hommage, en acte :

Les poètes de l'Art réel fument beaucoup parce que ce sont des enfants sans pédiatre et aussi parce qu'ils ont tendance à être incorporels comme les oies assises. Une météorite qui appelle au téléphone pour s'inviter à une soirée entre amis entendit sous la fumée un dialogue logique comme Çiva : « Le mot qui dit la chose perd la chose » — « C'est donc la perte de la chose qui est perdue » — « Donc on ne sait pas ce qu'on perd ni même si on perd » — « Donc on parle comme si de rien n'était » — « Donc comme si de rien de perdu était ». Le ravage logique a toujours fait bouillir les fauteuils. « Empoisonnez les heures, donnez-leur ce médicament » dit celui qui ressemblait le plus à une gare et au miel. (271)

C'est aussi la leçon du couteau de Lichtenberg, « ce couteau qui déchire les poches qu'on n'a pas » (270). Tous ces passages, parfois en tant que « variations sur A. V. » cherchent à faire bouillir les fauteuils des assis.

D'une autre façon, plutôt inspirée par un fantasme personnel, sous les espèces d'une forme empruntée aux Lumières, la partie deux, celle des Chapeaux, drôlement fait dialoguer des chapeaux ou des personnages à chapeaux — une note, à la fin du livre nommant « Charlie Chaplin, Daniil Harms, Buster Keaton, Franz Kafka, Fernando Pessoa et Robert Walser. En tout premier lieu Buster Keaton ». Le principe :

A — Le chapeau noir dit « l'humeur est noire ». B — Le chapeau blanc dit « la vie est blanche » (ou « vive la vie », c'est selon). C — Mais c'est surtout qu'ils ne savaient pas, l'un comme l'autre, quoi dire à ce moment-là. (77)

L'exécution en quelque soixante-quinze petites scènes bouffonnes, une par page, qui se résolvent en celle-ci :

A, B, C et D, à l'unisson — De toute façon, il n'y a pas de chapeau, entendons de chapeau crédible, pour l'arbre. (154)

Chacune à sa manière, ces deux parties, qui encadrent celle à tous égards centrale des Emballages, confortent ce lyrisme par une critique du Lyrisme, le sens par une critique du non-sens : À quelles conditions le sens est-il possible ?

Et les Diversions, en cinquième partie, viendront confirmer que la critique du sens relève d'une stratégie complexe dans une guerre difficile. Des diversions en forme d'énoncés énigmatiques, dont beaucoup évoquent des rythmes. Il faut aussi savoir danser :

 

« Petits sauts / répétés //. Répétitions.

 

 

D'un pied à l'autre /

 

(et d'un même au même et réciproquement à l'autre) //

 

 

Répétitions. » (282)

 

 

Ou encore ceci (299) :

 

« La spirale dans le tourbillon / Leopardi Gombrowicz // le non sens de quoi déjà / Leopardi Gombrowicz // le sens n'a aucun nom / Leopardi Gombrowicz //. »

 

 

C'est un livre-somme, la critique ambitieuse d'une époque, la nôtre, qu'il entend prendre à revers, par cette esthétique dérisoire de la dérision et du non-sens et par le côté de ce style sans style qu'elle affiche avec naïveté, mais il le fait aux risques et périls de tous les mouvements tournants. Cependant, les autoroutes bétonnées de la pensée ont été construites aussi, nolens volens, par les pensées du désenchantement, c'est-à-dire par les plus brillantes inventions des deux siècles derniers. Courtois est du côté des Lumières et de la raison, et il le montre déjà par la configuration de la pluralité de ses styles en un seul livre. Mais certains qui se réclamaient d'elles ont pu pousser à des formes nihilistes de non-sens. Et, bien pis encore, parmi ces héritiers abusifs, quelques-uns, usurpateurs des armes de la critique et devenus les brutaux possesseurs des armes tout court, collèrent Daniil Harms au mur pour cause de nonsense, mais non sans prononcer leurs phrases à eux probablement, pleines d'un sens mortifère. À la même page 299, sous la danse en / Leopardi Gombrowicz /, on en lit une autre :

 

« N'ont pas eu de gilet pare-balles “la nuit sans étoile et la rive sans voix” /// non plus “le cousu d'enfant et le déchaînement jambier”. »

Délaissement du sens

Le désenchantement du monde ne commence pas aux insanités de notre époque, ni à la mort de Daniil Harms, ni au vingtième siècle. Nerval l'a éprouvé pour lui-même vers 1840 — au même moment que Tocqueville et pour des raisons voisines. Puis il l'a retrouvé en Orient, et il l'a daté du moment raconté par Plutarque et du cri anonyme : « Le Grand Pan est mort ! » Dans Aurélia, allant plus loin et aux limites de l'humainement possible, il l'a pris sur lui-même, comme le malheur de l'humanité et comme celui de la Terre, lieu des crises et des renaissances — lieu de l'Histoire —, bien avant qu'il y eût des hommes :

Puis, les monstres changeaient de forme, et dépouillant leurs premières peaux, se dressaient plus puissants sur des pattes gigantesques ; l'énorme masse de leurs corps brisait les branches et les herbages, et, dans le désordre de la nature, ils se livraient des combats auxquels je prenais part moi-même, car j'avais un corps aussi étrange que les leurs.

Première jungle. Pour Nerval, le sens demeure tant que nous avons l'idée et la force d'en porter l'exigence. Jean-Patrice Courtois choisit l'une des manières de l'assumer aujourd'hui.

Pierre Campion

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