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Pierre Campion : Merleau 1954-1955

Mis en ligne le 10 mai 2013.
© : Pierre Campion.

Pierre Campion a publié par ailleurs L'Ombre de Merleau-Ponty. Entre philosophie, politique et littérature, coll. Essais, Presses Universitaires de Rennes, en librairie le 7 mai 2013.


Merleau 1954-1955

Octobre 1954. Dans la classe de Philosophie d'un collège religieux, en une petite ville perdue, des jeunes garçons écoutent leur professeur citer, au besoin de la question traitée, ses professeurs à lui (il a à peine plus de trente ans) : Gurvitch pour la socio, Bachelard pour la logique, Gusdorf pour la morale, Merleau-Ponty pour la psycho. Le professeur est nouveau, les deux redoublants sont un peu inquiets, ils ont le souvenir de leur maître à eux. Les autres, tout de suite, sont à la fête.

Bachelard, le fils du postier, sa barbe et son langage fleuri même pour décrire la rupture épistémologique, c'est notre fétiche. Nous avons posté sur un meuble sa figure sous l'apparence d'un morceau de tronc sommairement équarri. Il veille sur nous et nous le saluons parfois. Quand le Supérieur entre pour lire les notes de la quinzaine, ils se font la tête.

« Merleau, disant : … », c'est lui le préféré du professeur. Nous prenons en notes, sous sa dictée, les citations et ses commentaires, pour le cours sur la perception, évidemment. Tout cela est plus compliqué que Charles Blanchet ne nous le laisse entendre, et, même mis à notre portée, il nous en passe encore au-dessus. Et puis, sur le langage et sur l'art, au printemps 55, nous entendrons à nouveau parler de Merleau, non d'après un livre publié mais directement à partir de son cours de la Sorbonne. Bien plus tard, nous aurons compris que l'étudiant attentif avait saisi l'infléchissement dans la pensée du philosophe. Aucun pittoresque, pas de nouvelles de l'amphi ni les tics des professeurs : pour nous la pensée même, en direct de là-bas, où s'élabore la philosophie d'aujourd'hui et de demain. Dans ce monde enchanté, Sartre décrit les manèges du garçon de café parisien, Merleau-Ponty pose sa main gauche sur sa main droite et, assis à la table de son bureau, se représente un pont de Paris, où nous ne sommes jamais allés ; et l'un et l'autre se demandent ce qui se passe alors dans l'esprit.

La Sorbonne et le quartier latin sont ici et maintenant, à la disposition de quatorze garçons de dix-sept ou dix-huit ans, plus les huit de Math-Élem, qui se joignent à nous pour la philosophie des sciences (« la logique ») et la morale : quelques-uns externes mais surtout des pensionnaires, qui vivent les uns sur les autres pendant des semaines et des mois, « chacun de ces états, écrit Sartre à propos des clans de l'École, se prend pour une chevalerie dont l'autre est la piétaille ». Au bac, au total et dans la France entière, même pas dix pour cent de la classe d'âge ! Très peu sont entrés en Sixième, et encore l'évaporation a-t-elle été forte au fil des années de collège. Nous le savons : sans cela, est-ce que nous supporterions l'éloignement de nos familles, les conditions de vie de l'internat et la pratique du dernier système d'enseignement inspiré des collèges des Jésuites ? Peu de cours, beaucoup d'étude ; peu de langues, peu de sciences. Nous venons de notre campagne ou de nos petits bourgs, bien instruits en humanités par six années sous des prêtres qui viennent du même monde que nous, sûrement mal formés pour les maths que certains nous enseignent, et mal dégrossis pour tout le reste.

Là, nous entrons avec enthousiasme dans un univers que nous ne soupçonnions pas. Nous entendons les noms de Bergson, de Hegel, Heidegger et Husserl, de Platon et de Descartes aussi bien sûr, et ceux, mal aimés, de John Watson, Théodule Ribot ou Félix Le Dantec : haro sur le behaviourisme et l'associationnisme !

Il existe donc une vie de l'esprit ! Et puis le vaste monde vient à nous : indistinctement celui de la pensée en action (Mendès-France), celui de L'Express et du « niveau de vie », celui de l'avenir, d'une profession à choisir, d'une vie ouverte : nos parents nous ont assez dit que la terre n'est même pas un métier, et nous vivons l'enfermement, à l'internat et chez nous. Bref, sans le savoir, nous sommes les premiers enfants d'une révolution silencieuse déjà en plein développement et des Trente Glorieuses, des notions dont personne n'a encore entendu les noms, et pour cause : le livre de Debatisse ne paraîtra qu'en 1963 et celui de Fourastié en 1979, ce dernier quand les belles années seront finies et que nous aurons quarante ans. Saisissante application pour plus tard d'une formule qui nous enchante mais que nous comprenons mal : L'oiseau de Minerve ne s'envole qu'à la nuit tombée. Drôle d'idée aux Anciens et à Hegel que d'avoir représenté la pensée par cet oiseau au vol silencieux et inquiétant, de mauvais augure et mal vu : au moins les corbeaux des campagnes glacées, les entend-on arriver et se poser menaçants. Il nous faudra encore bien du temps pour reconnaître l'exacte beauté, justement, de cette image.

Pour l'oral, le programme des œuvres, choisies par notre maître : le livre VII de La République ; le Manifeste communiste ; l'Esquisse d'une théorie des émotions. Ce dernier, de chez Hermann : il y est toujours, mais sous un format et une couverture plus conformes à l'esprit de maintenant. Les trois arrivèrent sous commande groupée, grosse dépense pour certains. Je ne vois plus que le troisième, long et large, plat, de couleur brique ; je l'ai eu longtemps.

Platon, d'accord, et il se murmurait entre nous que c'était pour faire passer les deux autres auprès de la direction et dans les jurys. Le Marx, une sensation ! Mais le Sartre nous fit l'effet le plus raffiné. Il consonait avec Merleau, mais il n'évoquait pas la Sorbonne ni le Collège de France. Publié en 1938, il traînait maintenant avec lui les mots de l'Existentialisme, de l'Absurde, de l'Être et du Néant, de l'Angoisse…, une constellation de noms, certains étranges (Sǿren Kierkegaard, Raymond Aron, Albert Camus, Paul Nizan, Martin Heidegger…) et de problèmes (la liberté et la conscience, la situation, l'engagement et la politique…). Et puis le personnage de Sartre : cinquante ans, un mode de vie inou•, une influence sans pareille. Nous n'aurons manqué que Paul Ricœur, le dernier des portraits dans la galerie de notre Foulquié : né en 1913, quarante et un ans, bientôt nommé en Sorbonne. Notre professeur évoque ses premières œuvres, il lui arrive de le citer (sur « le problème du mal »), mais il ne le connaîtra vraiment et ne l'aimera qu'un peu plus tard.

Nous avons trente ans de moins tout juste que Merleau-Ponty, nous sommes la génération d'après nos héros, mais jamais nous ne ferions le calcul ni le rapprochement. D'abord ce sont des héros, justement. Et puis, s'ils sont nés exactement dans les mêmes années que nos parents, c'est dans un autre monde dont nous n'avons pas la moindre idée pratique et réelle, où l'enfance, dans le salon entre les livres et le piano, est bourgeoise et l'adolescence révoltée, l'École normale supérieure le lieu naturel de l'initiation à la vie et l'agrégation un concours où l'on ne peut être que premier ou deuxième, — un univers où la vie de professeur est un parcours selon lequel, après un détour légendaire par les lycées de Beauvais, de Montauban ou de Bouville, passant par Condorcet ou Carnot on revient triomphalement à la Sorbonne, où on écrit des livres difficiles qui sont autant de bréviaires promis aux gros soulignements en bleu, bistre et rouge de clercs assis sous la lampe. Une existence vouée aux essences, où personne n'a jamais travaillé de ses mains, conduit des attelages dans les champs, fait à quatorze ans des journées de douze ou treize heures en juillet et mangé aux battages des nuages de poussière — ce qui avait dû arriver, je pense, à Blanchet, mais il ne nous le dit pas. Un univers où nous apprendrons plus tard que la famille Sartre se trouve alliée aux Schweitzer (Il est minuit, Docteur Schweitzer ; Louis cousin de Jean-Paul, mais oui…), où les Mauriac se marient avec les Proust (un livre envoyé par François à Marcel vers 1920 revient à Claude en 1986, dans la succession de son épouse Marie-Claude, petite-fille de Robert), où Claude Lévi-Strauss et Maurice Merleau-Ponty furent condisciples en stage d'agrégation avec Simone de Beauvoir bien avant de se retrouver collègues au Collège de France — seul le deuxième des trois étant normalien, bizarre. Certes Camus aurait pu nous être proche… Mais lequel d'entre nous se serait imaginé Maria Casarès à son bras et qu'on puisse mourir d'accident dans la Facel Vega d'un Gallimard ? Voilà qui reste pour moi, même maintenant, dans l'ordre des rencontres arrangées par un romancier puissant et malicieux.

En quelques semaines, nous voilà ravis aux ciels de la modernité. Peints aux murs de ce monde, il y a les mots du logos, de la praxis et de la doxa, l'ego et son alter ego, cogito ergo sum, primum vivere deinde philosophari, homo sum, la natura naturans et même l'ipséité ou l'identité, où nous retrouvons vite notre grec et notre latin. Mais le lexique du freudisme et celui du marxisme, et surtout la langue de la phénoménologie, allusive et métaphorique, au phrasé importé de Husserl, truffée de formules magiques et définitives (La conscience est toujours conscience de quelque chose, facile à placer au bac, gros gain envisageable dans un paquet de copies arrêtées à Kant), de mots à traits d'union (l'être-pour-la-mort, le pour-soi et l'en-soi) et de termes allemands que les traducteurs et même les auteurs français conservent entre parenthèses comme autant de signes de leur compétence, de leur connivence ou de l'impuissance moquée de leur propre langue (Erlebnis, Erinnerung, Einfźhlung, Empfindung, Leib, Dasein), tout cela nous paraît consubstantiel à la philosophie elle-même et à l'époque dans laquelle nous entrons : bientôt nous parlerons couramment l'idiome de notre temps.

Deuxième malentendu : dans notre cénacle de convertis à la nouvelle et vraie vie, nous tendons à recevoir uniment toutes ces langues de feu sans concevoir qu'elles puissent se dévorer entre elles : car ici-bas, ce n'est pas la Pentecôte que nous croyons, c'est Babel, c'est l'incendie dans la plaine, c'est le temps du mépris et des exécutions… Il nous faudra du temps pour saisir que la vie intellectuelle aussi est le lieu de modes et de conflits, les uns fabriqués, les autres graves, que la société et la politique ne se règlent pas dans les libres débats de l'Université ni dans les entretiens que publient les hebdomadaires, que la raison, fût-elle nommée Vernunft, n'est pas la loi du monde des hommes et des choses. Pourtant notre maître nous montre Kant aux prises avec Péguy (« Le kantisme a les mains pures mais il n'a pas de mains »), Mounier (mort naguère d'une attaque cardiaque) en proie à la crise de l'homme du XXe siècle, les conflits qui divisent même la CGT (quinzième congrès, novembre 1954, la thèse de la paupérisation relative contre celle de la paupérisation absolue, première nouvelle d'un printemps de la pensée syndicale, survenue un beau jour dans notre classe), la littérature sœur jalouse de la philosophie et inversement, l'art exclusif de tout dans sa sphère propre (Les Phares de Baudelaire, Les Voix du silence). Parmi ses préférés, Blanchet nous évoque Péguy justement, et Alain-Fournier, tués avant le temps, Kafka laissant tout en état d'inachèvement, Pascal et l'échec de ses Pensées, le Baudelaire aphasique de la fin : Cré nom… Et parfois il part d'un grand rire de tête et cascadant, comme pour nous signifier qu'il faut aussi s'en amuser — un rire qui nous inquiéterait plutôt. Mais ni lui ni nous ne doutons que Sartre donnera sous peu le livre de sa Morale, lequel sera le digne pendant de L'Être et le Néant et que Merleau dépassera sa Phénoménologie de la perception dans une œuvre à faire pâlir la gloire de Descartes.

Mais nous ne savons pas encore que Merleau va mourir bientôt, que par la suite Sartre aura affaire à la critique des sciences humaines et aux ironies de l'Histoire, que les Partis communistes et le camp de la Paix vont s'effondrer sur eux-mêmes, que nos héros et nous-mêmes sommes mortels. Et comment le saurions-nous ? Nous avons dix-huit ans et l'avenir nous appartient.

 

Dans une institution où ne régnait pas la joie et pendant le mois de novembre où commençait la guerre d'Algérie, notre classe était l'enclos paisible et heureux de l'esprit. Bien des années plus tard, notre maître fut enterré un jour caniculaire d'août 2003 au village où il était né quatre-vingts ans plus tôt. Et cependant, dans l'édifice de nos souvenirs cette salle claire porte toujours le nom de Maurice Merleau-Ponty. Car, selon la phrase provocante de Spinoza, que Charles Blanchet, je crois, ne nous avait pas citée, malgré tout nous savons et nous connaissons par expérience que nous sommes éternels[1].

Pierre Campion



[1] Spinoza : « At nihilominus scimus experimurque nos aeternos esse » Éthique, V, XXIII.
Voici le texte complet de ce passage (livre V, proposition XXIII, scholie, traduction Saisset 1842) : « Cette idée qui exprime l'essence du corps sous le caractère de l'éternité est, comme nous l'avons dit, un mode déterminé de la pensée qui se rapporte à l'essence de l'âme et qui est nécessairement éternel. Et cependant il est impossible que nous nous souvenions d'avoir existé avant le corps, puisque aucune trace de cette existence ne se peut rencontrer dans le corps, et que l'éternité ne peut se mesurer par le temps, ni avoir avec le temps aucune relation. Et cependant nous sentons, nous éprouvons que nous sommes éternels. L'âme en effet, ne sent pas moins les choses qu'elle conçoit par l'entendement que celles qu'elle a dans la mémoire. Les yeux de l'âme, ces yeux qui lui font voir et observer les choses, ce sont les démonstrations. Aussi, quoique nous ne nous souvenions pas d'avoir existé avant le corps, nous sentons cependant que notre âme, en tant qu'elle enveloppe l'essence du corps sous le caractère de l'éternité, est éternelle, et que cette existence éternelle ne peut se mesurer par le temps on s'étendre dans la durée. Ainsi donc, on ne peut dire que notre âme dure, et son existence ne peut être enfermée dans les limites d'un temps déterminé qu'en tant qu'elle enveloppe l'existence actuelle du corps ; et c'est aussi à cette condition seulement qu'elle a le pouvoir de déterminer dans le temps l'existence des choses et de les concevoir sous la notion de durée. »

Sur le problème de l'éternité dans Spinoza, lire l'étude admirable de Pierre-François Moreau, Spinoza. L'expérience et l'éternité, PUF, coll. Épiméthée, 1994.

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