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Pierre Campion
Belles de Fontenay.

Mis en ligne le 3 juillet 2009.
© : Pierre Campion.

 Daniel Morvan, Mai 69, les Éditions du temps, 2009.


Belles de Fontenay

À chacun son mois de mai. Si on fut trop jeune pour 68, alors ce sera pour 69. Le fond de l'air est encore rouge.

De mon temps, près de vingt ans auparavant, la géante était déjà un souvenir, la bintje régnait, et la sirtema ne faisait qu'arriver. Dans le Léon plus évolué, à la récolte de 69, deux par deux autour d'une manne — nasalisez : man-ne —, à genoux à même la terre dans le sillon de l'arracheuse, on ramasse la belle de Fontenay (sous Bois), et ce faisant on se parle. Seulement, voilà… Tristan, le fils de la ferme, quatorze ans et déjà frotté de latin, fait équipe aux patates avec Judith, la normalienne, descendue de Fontenay (aux Roses) dans une équipe de maos pour évangéliser les campagnes chrétiennes en les réveillant à leur progressisme. Les dévots de la Chine et l'élite paysanne se sont rencontrés autour d'une proposition des plus exaltantes : il faut tuer le vieil homme en nous pour que naisse l'humanité nouvelle. Mai 69, on cueille les primeurs de la Révolution.

L'homme à la faux et celle qui lie les gerbes derrière lui, le vendangeur et la vendangeuse, le charretier et la servante : depuis toujours, à la campagne, il se noue là forcément quelque amour. Le chef du détachement rouge s'avise enfin que le ramassage des pommes de terre est l'occasion de dialogues qui n'ont à voir ni avec la Longue Marche ni avec les tâches agricoles, il s'efforce de séparer le couple de l'institutrice et de son studieux élève, il y échoue.

De cette rencontre improbable et éphémère entre une poignée de missionnaires allumés et un monde qui est en train de faire sa deuxième révolution silencieuse — culturelle, justement —, Daniel Morvan tire un feu d'artifice mémorable. Oh les belles rouges ! Pour éclater les hypocrisies et la bêtise en gerbes fracassantes, il arme les fantaisies irrésistibles du désir dans les champs de patates, les noces campagnardes et les granges à foin. À ce jeu, les deux puritanismes se révèlent tels qu'ils sont, et l'amour triomphe. En bout de champ, Judith ne jettera pas la tête d'Holopherne dans un sac, et Tristan ne se laissera pas mourir d'amour.

À cet âge, toute saison a sa fin, qui éloigne chacune de chacun et chacun de soi-même, de bien plus que de trois mois. Cependant, des années plus tard et dans un autre univers, par une péripétie dont tous les normaliens connaissent la théorie et qu'il leur restait à vivre, l'histoire remettra en présence les protagonistes, celui qui la cherchait toujours — parbleu, elle n'était plus à l'École quand il y arriva — et celle qui, sans doute, ne se savait tant recherchée. Dénouement et chœur : tout est-il bien ?

Pour le lecteur qui avait quinze ans de plus et qui la décale d'autant pour la comprendre, la poésie de ce monde-là est encore ailleurs : dans la retrouvaille de ces étés un peu fiévreux où, sur fond d'ennui, de lectures et de travaux des champs, on essayait tout nouveaux un Pony rouge ou un Hanomag à la direction bizarrement décentrée — Google m'assure que l'un et l'autre ont leurs collectionneurs —, on courait voir en haut d'une butte la première moissonneuse-batteuse (une Case, oui, monumentale), et le lundi, en plantant les betteraves dans une campagne pélagique, on regrettait les occasions manquées du dimanche.

Pierre Campion

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