RETOUR : Coups de cœur

 

Pierre Campion : Compte rendu du roman d'Irène Némirovsky, Suite française.

Texte mis en ligne le 24 août 2007.

À lire :
le dossier paru dans Le Monde2 du samedi 1er septembre 2007
la biographie : Olivier Philipponnat et Patrick Lienhardt, La Vie d'Irène Némirovsky, 1903-1942, Grasset-Denoël, 2007.

Où l'on reparle de Suite française, à l'occasion de la sortie d'un film qui reprend le roman (note du 3 avril 2015)…

© : Pierre Campion.

Irène Némirovsky Irène Némirovsky : Suite française, roman, Folio, 1ère éd. Denoël, 2004.


Le roman aux risques de l'Histoire

Irène Némirovsky et sa Suite française

Sur le coup d'un événement sans précédent, dans l'été 40 et pendant que Marc Bloch de son côté écrivait son Étrange défaite[1], Irène Némirovsky, Juive russe et écrivain français, concevait cette Tempête en juin qui devait devenir, selon ses notes de travail, le premier mouvement d'un ensemble de cinq[2]. Ainsi un historien connu et une romancière qui avait déjà une réelle situation dans les lettres se saisirent-ils immédiatement de l'une des épreuves les plus bouleversantes et les plus obscures que la France ait eu à subir, cela avant que cet épisode ne fût dévoré et digéré par le mythe. L'un et l'autre livre frémissent de stupéfaction, d'accablement et de colère : le premier recherche des responsabilités et désigne des coupables, et pas seulement du côté de l'État-major ; le second passe la France de 1940-41 au révélateur cruel du roman. L'un et l'autre ont la valeur irremplaçable des livres de nécessité et de talent qui surgissent de l'événement lui-même.

Irène Némirovsky fut arrêtée le 13 juillet 1942 par les gendarmes français et presque aussitôt déportée et tuée (quelques mois plus tard, son mari devait connaître le même sort). Dans les jours précédents, elle venait d'achever Dolce, le second mouvement de ce que nous lisons maintenant sous le titre général de Suite française[3]. Porté de cache en cache dans le bagage de ses deux petites filles, le manuscrit des deux parties fut sauvé, mais il fallut attendre 2004 pour le voir publier par une chaîne de bonnes volontés et recevoir, fait exceptionnel pour une œuvre posthume, le prix Renaudot de cette année-là.

Ainsi nous arrivèrent à la fois des échos de ces déjà lointaines années trente où Irène Némirovsky avait connu le succès avec ses publications, et des nouvelles fraîches de l'exode et de la première année de l'Occupation, puisées à l'expérience immédiate et rapportées en un style remarquable.

Du mardi 4 juin 1940 au 1er juillet 1941, des premiers moments de la panique des Parisiens au départ pour la Russie des unités allemandes stationnées dans le petit bourg de Bussy, on suit le destin d'un grand nombre de personnages dont l'arc-en-ciel va de la grande bourgeoisie française et de l'aristocratie à la paysannerie, en impliquant aussi quelques officiers allemands. La bourgeoisie française, bien qu'étrangère l'auteur la connaît bien, l'ayant fréquentée et ayant vécu à son niveau de vie ; les classes moyennes et populaires, sans doute les a-t-elle découvertes justement à l'occasion de l'exode et dans le séjour qu'elle fit alors avec sa famille en Bourgogne. Avec une virulence certaine, et quelque ressentiment sans doute, mais avec la dignité de sa vision et de son écriture, elle observe la chute inouïe de ce pays qu'elle croyait devenu le sien mais qui lui a refusé la naturalisation en 1938[4].

L'ambition, c'est d'écrire une grande œuvre[5]. Le modèle, avoué par le journal de travail, c'est Tolstoï et son Guerre et paix ; la volonté, c'est d'inscrire des destinées individuelles dans un moment privilégié de l'Histoire ; l'esthétique, c'est celle d'un rythme, emprunté à la musique symphonique de Beethoven et au cinéma ; le ton, c'est le mélange de la tragédie, de la trivialité et de la comédie.

Plus long et plus pressé, plus agité, de tonalité estivale et même brûlante, le premier mouvement, Tempête en juin, raconte le désordre insensé qui s'est abattu sur le pays : les derniers combats en toute absurdité, les bombardements et mitraillages, la débâcle des troupes mêlée à l'exode des civils, l'encombrement des routes et des villages, la stupeur et les paniques, le vol à l'arraché d'un panier garni ou d'une auto, la violence et la mort… Le deuxième, Dolce, se présente comme une sorte de tableau ironiquement apaisé où, dans les quelques mois d'un hiver précoce et dur, un mode de l'occupation s'installe avec ses mesquineries bien partagées et ses pénuries moins également réparties, ses rivalités sociales et ses divisions familiales, ses implications amoureuses y compris entre Allemands et Françaises, et ses premiers incidents graves[6]. L'ensemble des deux mouvements dirige la narration vers cette fête du 21 juin 1941 que les Allemands organisent dans un château pour marquer l'anniversaire de l'entrée de leur régiment à Paris : commencées sous les yeux fascinés de la plupart des Français du lieu, les réjouissances pourtant n'iront pas à leur terme car, juste avant l'apothéose du feu d'artifice sur l'eau, la nouvelle de l'entrée en guerre contre l'URSS parvient au château. Pour nous, lecteur de 2007, et par une coïncidence intéressante, ce deuxième mouvement et, de fait, le livre s'achèvent au moment de l'Histoire où Jonathan Littell la reprendra avec ses Bienveillantes et suivant, lui aussi, une composition musicale, celle d'une suite de danses à la française…

Mais, dans chaque mouvement, la variété et la rigueur des rythmes frappent aussi. Entre les chapitres et à l'intérieur des chapitres, parfois jusqu'au cœur des phrases, la sensualité des nuits de juin éclate d'un coup en scènes de violence et de mort, la morne continuité des demeures de province débouche sur telle scène de déchirement amoureux, une vieille personne embaumée de haine froide se transforme en une espèce d'héroïne décidée à sauver le meurtrier d'un Allemand. À peine le chat d'une maison bourgeoise de Paris, qui vient de découvrir les délices d'une nuit d'été à la campagne, revient-il s'endormir aux pieds de sa petite maîtresse que la poudrière du village explose, semant la mort et la fuite au cours de laquelle la famille oubliera le grand-père impotent, mais non le chat Albert… Et, par exemple encore, au moment précisément où une grande paix intérieure l'a enfin regagné, le prêtre qui convoie en province un groupe de jeunes orphelins se fait par eux massacrer de manière atroce.

Ainsi la satire d'une nation en train de se défaire se trouve-t-elle sauvée de la facilité, de l'acharnement et de la complaisance, et portée à la hauteur de vue d'un beau style.

Un roman dévoué à l'Histoire

Ce qui frappe le plus quand on lit cette histoire, c'est l'espèce d'audace presque naïve avec laquelle Irène Némirovsky attache le sort de son roman à l'avenir de la guerre. Ce n'est pas ici Le Silence de la mer, bien que Vercors l'ait publié en pleine Occupation. Cela ressemblerait plutôt au défi que lance Malraux en 1937 quand il publie L'Espoir et qu'il le livre au risque du démenti de la défaite, pourvu dangereusement de ce titre, qui devra, pour s'avérer, attendre la mort de Franco et la disparition de son régime, l'une et l'autre accomplies si tardivement : alors son roman trouva dans la réalité l'achèvement qu'il poursuivait jusque là dans l'espoir de ses lecteurs.

En avril 1942, presque à la veille de la mort d'Irène Némirovsky, le plan des parties à écrire, si possible en les faisant tenir en l'unité symphonique d'un seul volume, prévoyait une troisième partie appelée Captivité, une quatrième appelée Batailles, et une dernière La paix.

Ainsi, avec ce qui devait devenir Suite française, il s'agissait de composer une fiction dans le temps même des événements qu'elle racontait, c'est-à-dire que, avec une confiance admirable et égale en la créativité de l'Histoire et en son génie d'écrivain, elle voulut lier le destin tout littéraire de son roman au développement et à l'issue du conflit. Alors que Tolstoï publiait son grand œuvre cinquante ans après l'épopée de la guerre patriotique contre Napoléon, elle, Némirovsky, volontairement écrivait, sans autre recul que celui de l'écriture, le roman d'une guerre inachevée et par définition encore non pourvue du sens qu'elle allait revêtir ; et c'est miracle — miracle du style — que le sens humain des événements racontés, et de ceux qu'il restait à advenir, ait été si bien vu et, en somme, si justement compris.

« 2 juin 1942 : ne jamais oublier que la guerre passera et que toute la partie historique pâlira. Tâcher de faire le plus possible de choses, de débats… qui peuvent intéresser les gens de 1952 ou de 2052 » (notes de travail, p. 531). Ainsi, alors qu'elle pensait que la vision historique de son livre serait vite périmée, au contraire ce qui nous frappe c'est justement cette réalité et cette vie propre des événements qui nous retiennent principalement, comme vision et comme signification. Car, justement, ce qui manque heureusement dans cette Suite française — et ce qui alourdit tellement L'Espoir —, c'est bien ces débats et ces personnages que Malraux adonnait à l'analyse de l'Histoire. Elle, elle dissout, raffine et exalte la vie de ses personnages dans le bain des événements, ceux-ci en tant que tels restant seulement effleurés : il suffit que le lecteur voie et entende[7].

Ce qui saisit Irène Némirovsky, ce qui lui crève les yeux comme artiste, c'est le fait que l'effondrement physique et moral, en mai 40, du pays tout entier (de « la première armée du monde », d'un État, d'une nation et d'un peuple forgés dans une histoire sans pareille, de sa classe intellectuelle, de son armature sociale, de ses villes et de ses paysages, de ses mœurs…) ne peut pas ne pas être la marque d'un conflit sans précédent dans l'histoire de la France et de l'Europe, l'effet d'un dessein pour ainsi dire providentiel et l'indice d'un nouvel état du monde. Quel écrivain, dut-elle penser, quel romancier voudrait manquer ce moment d'humanité ? Quel livre un Tolstoï aurait-il écrit sur le moment, s'il avait combattu à Borodino et poursuivi Napoléon dans sa retraite de Russie ?

Pleinement consciente de ce défi, voici ce qu'elle écrit dans ses notes et, à certains moments, avec les accents d'une ironie tragique et presque involontaire : « Les trois premières parties […] ne couvriront qu'un espace de trois ans. Pour les deux dernières, c'est le secret de Dieu et je donnerai cher pour le connaître » (p. 527). « Commencer à me préoccuper de la forme qu'aura ce roman terminé ! Considérer que je n'ai pas encore fini la 2e partie, que je vois la 3? Mais que la 4e et la 5e sont encore dans les limbes et quelles limbes ! C'est vraiment sur les genoux des dieux puisque ça dépend de ce qui se passera. Et les dieux peuvent s'amuser à mettre 100 ans d'intervalle ou 1 000 ans comme c'est à la mode de dire et moi je serai loin. Mais les dieux ne me feront pas ça. Je compte aussi beaucoup sur la prophétie de Nostradamus. 1944 Oh God » (p. 531-532). Puis, évoquant tel épisode de la future troisième partie : « À voir. Je n'y suis pas encore et j'aborde la dictée de la réalité » (p. 534). Belle antinomie en effet : créer un style — sous la dictée de la réalité historique.

Alors qu'ils étaient créés pour la durée de la guerre, Lucile et Jean-Marie, Benoît Sabarie et Corte, les Péricand et les Michaud…, aucun ne devait entendre parler de Stalingrad, ni parcourir les campagnes françaises de l'été 44, ni voir la chute du Reich de mille ans ni le retour des Juifs survivants. Le secret de Dieu, cette baptisée de l'année 1939 ne savait pas encore que c'était aussi sa propre mort — mais ces notes montrent qu'elle s'en doutait. Parce qu'elle a abandonné sa propre personne et la conduite de son roman à l'événement, parce que la romancière accepte en écrivant de ne pas connaître la fin de son histoire, le coût de cette abnégation lui sera rendu au centuple : tardivement certes, mais elle-même et l'événement nous reviennent vivants.

Cependant redisons-le. Ce qui l'intéresse en tant que la romancière née qu'elle est, ce n'est pas exactement l'Histoire mais le bouleversement au quotidien que celle-ci produit, à tel de ses moments privilégiés, dans les conditions et dans les vies, c'est l'événement en tant qu'il retentit dans les existences et qu'il les fait retentir entre elles — toutes les existences, avec le degré et le son de retentissement que chacune renvoie, jusque celles des chats et des jardins. De même que Marc Bloch ne laisse pas passer l'occasion d'une histoire indignée de l'étrange défaite, lui l'officier patriote que les lois antisémites révoquèrent de son enseignement, de même Irène Némirovsky ne laisse pas passer l'occasion d'un grand roman, aussi léger et aussi fort, aussi irresponsable et aussi véridique que le veut le genre romanesque.

Pierre Campion



[1] Marc Bloch, L'Étrange défaite. Témoignage écrit en 1940, [éd. de Franc-Tireur, 1946], Gallimard, Folio-Histoire, 1990.

[2] Irène Némirovsky, Suite française, Denoël, 2004. La préface de Myriam Anissimov raconte les circonstances de l'œuvre et son odyssée. Les annexes reproduisent les notes de travail de l'écrivain et la correspondance relative à son arrestation et à sa mort. Le livre sera cité ici dans l'édition Folio, 2006.

[3] Les notes de travail prévoyaient : « Titre général : Tempête ou Tempêtes et la 1e partie pourrait s'appeler Naufrage » (p. 530). Apparemment, le titre de Suite française a dû être donné par les éditeurs de 2004. À ceux-ci, il a peut-être échappé que ce titre était déjà celui d'un livre de Claude Roy, paru en 1943. Pour ce livre, au mois de juin 1943, Maurice Blanchot rédige l'une des ses chroniques du Journal des débats, laquelle figure à sa date dans le recueil tout récemment paru, Maurice Blanchot Chroniques littéraires du Journal des débats avril 1941-août 1944, Gallimard, 2007. Curieux destin que celui de ces trois écrivains d'une même génération : Claude Roy (né en 1915) passé autour de 1943 de l'Action française et de Vichy à la Résistance et au Parti communiste, Maurice Blanchot (né en 1907) membre lui aussi de l'Action frnçaise et qui signera en 1961, avec Claude Roy précisément, le Manifeste des 121 défendant le droit à l'insoumission en Algérie et Irène Némirovsky, de peu leur aînée, publiée jusque sous l'Occupation dans certains journaux et revues de l'extrême-droite antisémite et morte comme on sait. (Note complétée le 11 novembre 2007.)

[4] « Mon Dieu ! que me fait ce pays ? Puisqu'il me rejette, considérons-le froidement, regardons-le perdre son honneur et sa vie », notes de travail, p. 521.

[5] Les notes de travail expriment souvent cette résolution : « Il faut faire quelque chose de grand et cesser de se demander à quoi bon » (p. 527), « […] se pénétrer de la conviction que la série des Tempêtes, si je puis dire, doit être un chef-d'œuvre. Y travailler sans défaillance » (p. 528).

[6] Pour le troisième mouvement, Captivité, l'auteur voulait « quelque chose de sourd, d'étouffé, d'aussi méchant que possible » (p. 532).

[7] Notes de travail : « Malgré tout, ce qui relie tous ces êtres entre eux c'est l'époque, uniquement l'époque. Est-ce bien assez ? Je veux dire : est-ce que ce lien se sent suffisamment ? » (p. 530).



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