Retour : Écritures

Nicolas Deleau : Alang

Nicolas Deleau, professeur de lettres, a séjourné à Addis Abeba, Luanda et Pondichéry. Il vit et travaille à Prague.

Il est membre d'I(a)mus, un collectif d'artistes constitué en rhizome de création. Alang est l'un de leurs chantiers rhizomiques.

Texte mis en ligne le 12 janvier 2020.

© : Nicolas Deleau pour le texte et pour les images.


Alang

On n'entre plus aux chantiers d'Alang : ici, tout le monde se souvient avec amertume de ces journalistes et de leur reportage assassin. « Vous nous envoyez vos déchets, et vous venez ensuite nous faire le couplet sur la pollution et les conditions de travail. »

 

On approche des « chantiers » par une unique route ; et pendant des kilomètres, on découvre avec stupeur le plus formidable marché qu'il soit possible de concevoir. On trouve là des blocs moteurs grands comme des maisons ; des montagnes de bouées ou de néons ; ici un champ couvert de radeaux de survie. Aux étagères, clés dynamométriques, compas, sextants ; à même le sol, des mètres cubes de cartes marines, des hectares de vaisselle… Tout est trié, classé, rangé. Plus loin, on s'est spécialisé dans les pièces détachées – lampes et projecteurs de pont, ressorts, pistons, roues dentées… plus loin encore, c'est le royaume de la machine-outil. On les répare, on les récure, on les remet en état, amoureusement. Au pinceau. À l'essence. Graisse, cambouis, savon, microbilles. Ça rutile et ça tourne comme du neuf. Une longue rallonge que terminent deux fils dénudés permet de tout tester : tours, perceuses à colonne, fraiseuses. Ça marche. Ça marche. De l'autre côté de la route s'entassent pêle-mêle des centaines de fauteuils de bureau, des tablettes, des ordinateurs. Appareils électroniques, câbles en tous genres… Et des batteries, des lampes, des lentilles, des lunettes, des jumelles ! Et deux cents paires de chaussures de sécurité ! Et des bottes fourrées ! Toutes tailles ! Pompes à graisse ! Pompes à graisse ! Mallettes de diésélistes ! tarauds ! filières ! Et dix mètres cubes de lampes de coursive, des horloges de bord ! des abat-jour métalliques ! mille lits ! Deux mille tables de nuit ! Des balises et des gilets, des feux à main, des fusées, des projecteurs de pont grands comme des timbales ; là-bas, des palans, des chaînes, du bout, des drisses, des aussières ; des échelles de coupée, des escaliers, des garde-fous ; plus loin, on a entassé du matériel de cuisine – des fours énormes, des marmites de huit cents litres, des pétrins, des culs de poule, des chambres froides, des lèchefrites. Le coin de l'inox couvre à lui seul un bon hectare. Cinq cents roupies le kilo. On peut tout acheter. Tout.

 

Pas un pays ne manque au stock de pavillons.

 

Plot 87. Dans un fatras de tableaux, d'électronique et de meubles en formica, on déniche deux cartes marines – elles viennent d'un cargo coréen. Le propriétaire de l'entrepôt a probablement racheté en vrac l'intégralité de ce qu'il contenait, ce cargo – jusqu'au livre de bord. On achète les cartes pour une bouchée de pain. Annotées, écornées, pleines de plis, roulées et reroulées, griffonnées de caps, de pattes de mouche, de coordonnées. Terre-neuve et Gibraltar.

Terre-Neuve.

Gibraltar.

 

L'interminable ruban de route, bordé d'entrepÖts, donne peu à peu la mesure du spectacle. On plonge dans les entrailles d'une dissection géante. C'est toute la vie du bord qui est là, la vie de tous les bords, des bords de centaines de bateaux, chacun grand comme une ville. Des soutes à la salle des machines, de la passerelle aux communs. Vie et démesure. C'est le ventre des grands bateaux qu'on a ouvert ici et foutu sous le soleil.

Je songe à Novecento. Le pianiste. À la fin des grands navires, aux mers qu'ils ont parcourues, aux hommes dont c'était l'autre maison, et l'autre vie.

 

Ce qu'ils contenaient de vraiment précieux a déjà disparu. Chez les grossistes d'Ahmedabad, pour l'électronique embarquée ; pour le reste, de discrets chemins mènent à de lointaines salles de ventes, à des magasins feutrés ou des salons particuliers.

À l'issue de la vente aux enchères qui a eu lieu en mai 2017 le Ministère de la Culture a préempté le Nez du FRANCE pour le compte de la municipalité du Havre.

Le dernier vestige du paquebot poursuit donc sa carrière là où elle a commencé, dans son port d'attache.

 

Beaucoup de choses sont déjà négociées et revendues lorsqu'un cargo touche le sable.

 

Alang traite ce qui reste. Alang, poubelle, sans doute – mais aussi, tout simplement, lieu d'hommes, lieu de travail, et la plus formidable entreprise de recyclage, de réutilisation, de résurrection, de RâINCARNATION enfin qui se puisse concevoir. La plage n'y a rien d'une plage ; même la vase n'y est plus de la vase. C'est un limon de ferrailles, de bouts de plastique, de métaux lourds, une boue noirâtre dont l'odeur d'oxydation mêlée d'hydrocarbures s'agrippe profondément au fond du ventre – pas à la gorge, non. Au fond du ventre. Les monstres des mers y échouent, venus de France, du Panama, de Grèce ou des âmirats ; on les désosse, et rien, rien de ce qui s'y trouve n'est jeté. C'est un univers de mise en pièces. Seul l'humain y est entier. Abîmé, très abîmé – mais debout. Leurs pieds ont pris la teinte et l'odeur des vases de fer.

Trente mille hommes. Une économie colossale.

Un train de tracteurs achemine dans un manège sans fin des charrettes pleines de bonbonnes d'acétylène. Des camions s'en vont chargés de tôle, jusqu'aux fonderies les plus proches.

 

***

 

Plusieurs jours, une persévérance de cabochard et une chance inouïe nous auront finalement ouvert les portes des chantiers eux-mêmes. Il a fallu pour cela l'aimable et inespérée proposition d'un homme qui s'apprêtait à aller dans la zone. Il faisait ici des affaires.

Pas de téléphone.

Pas d'appareil photo.

Pas de micro.

Poches vides.

Rien que les sens. Rien pour y suppléer.

 

Tant mieux.

 

 

Alang

 

À chaque bateau sa zone

À chaque zone son trésor

À chaque zone son tribut.

 

Shin Ondo : V1 ;

Mtide Salvage1 : 50 ;

King Spirit : 24N (67) ;

Marimar Gas : 24 (24/0) ;

Lady Leen : 50 ;

Li Bai : 87A ;

 

Tai : 133M ;

King Pride : V6 ;

Maria India : 84F ;

Ocean Prince : 24B (56) ;  

Electra : 107 ;

Dimitrios C : 84 ;

New Fortune : 23 ;

Balboa Pearl : 24 ;

 

Il y avait Kumar, il y avait Darshan et son œil gauche ouvert au ciel, la cornée comme un ongle

et les rugissements d'un peuple de chalumeaux, et la tôle qui cédait.

 

Et, quand un tronçon basculait dans le vide, ce silence très profond, avant la grande déflagration – la plage tremblait alors

bouummm

une tranche,

puis une autre

bouummm

et l'immense cargo tombait bout par bout, comme un gros cake.

 

Aqua Pearl : 13 ;

King Grace : 127 ;

Gladiator : 40 ;

Bosphours Queen : 24A (55) ;

Ocean Pearl : 128 ;

Pearl : 111M ;

Dona Maria : 108 ;

Commodore : 160 M ;

Hanjin Marseilles : 38 ;

Ocean Queen : 22 ;

Clio : 114 ;

Arctic Ocean : 86 ;

Panamax Blessing : 140 ;

Eva II : 2 ;

Atlantic Companion : V9 ;

Golfo De Bengala : 47 ;

Golden Trader : 79 ;

Atlantic Pearl : 26 ;

Seagull D : 84 F ;

Dubai Star : 84 D ;

MSC Isabelle : 141 M ;

Paris Y : 84D.

 

Il y avait Kumar, Darshan, et ces autres dont je ne sais pas le nom

rien que le regard

rien que le regard fauve

Là-bas où finissent les bateaux, là où la mer n'est plus la mer,

Là où les hommes vivent debout sous le soleil d'étain ou dans le ventre brûlant de la nuit

 

C'était un four.

 

Je ne crèverai pas. Je ne peux pas.

Je vis pour d'autres.

Raconte, toi qui sais. Il faut bien vivre.

Raconte – on ne te croira pas, mais raconte quand même

 

Il y avait Kumar, Darshan et quelques trognes qu'éclairait la flamme du réchaud ; et comme émergeant des vapeurs de gasoil, l'odeur du riz.

La lune là-haut, gueule ouverte, réclamait son dû. Elle avait faim, la lune, c'était une gueule comme une autre, une gueule affamée, éreintée, lumineuse. La mère des hommes d'ombre.

Il faisait chaud comme dans un ventre, comme dans une fièvre – on ne respirait presque pas.

 

Il y avait un entrepôt, parmi cent autres – ses toits dominaient les vasières – et sur une étagère, une tasse

et sur cette tasse,

dessiné d'une main qui tangue,

un bateau, un mât et ces mots :

Oleg, matelot d'Odessa.

 

Bon vent, Oleg.

Bon vent.

 

 

La nuit c'était un haut-fourneau

c'était cet autre enfer qui ronflait fort sous les étoiles

c'était des peuples d'ombre noire

dans les jaillissements du fer

dans les fontaines d'escarbilles

 

 

Alang

Qui n'a pas entendu le gong d'un maillon de chaîne d'ancre contre le flanc d'un cargo vide ne sait rien du chant des sirènes.

Nicolas Deleau

Retour : Écritures