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Christine Février : cours sur le thème « L'Argent ».

Ce cours est mis en ligne progressivement : 14 septembre, 28 octobre, 4 novembre 2009, 4 janvier 2010.

© : Christine Février.

Ce texte est le plan d'un cours de Philosophie fait en classes préparatoires au lycée Chateaubriand de Rennes. Il peut faire l'objet seulement d'un usage personnel : aucune reproduction n'en est permise, sous quelque forme que ce soit.

Christine Février est professeur de Philosophie en Classes Préparatoires Économiques et Commerciales et en Classes Préparatoires Scientifiques au lycée Chateaubriand de Rennes.

 

Prépas scientifiques 2009-2010

Épreuve de français et de philosophie

 

« L'Argent »

L'Avare de Molière, édition GF (Av)

L'Argent d'Émile Zola, édition du Livre de Poche nº 584 (Ar)

Philosophie de l'argent de Georg Simmel, édition Quadrige/PUF (PA)

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Plan du cours de Mme Christine Février - Lycée Chateaubriand à Rennes

Ce cours combinera l'étude des questions posées par le thème « L'Argent » et l'approche plus spécifique que chacune de nos œuvres en propose.

 

Problématisation du thème de « l'argent » articulée aux trois œuvres du programme

I - Définition du terme « argent » et des termes qui lui sont corrélés

1 - L'« Argent » : du métal précieux à la valeur en passant par la monnaie

1.1 - « Argent » a d'abord désigné le métal blanc précieux : « il y a là […] une mine d'argent » (Ar 94).

1.2 - « L'argent » est devenu un terme générique qui désigne la monnaie d'échange : « les fameux trois cents millions » (Ar, 81).

1.2.1 - Pour comprendre la fonction monétaire de l'argent, il faut décrire le mécanisme d'échange des produits.

1.2.2 - « L'argent (Geld) est tout simplement ce qui vaut (gelten), et valoir en économie veut dire […] pouvoir s'échanger contre autre chose. (PA 111). L'argent est donc « l'équivalent de la valeur des choses » (PA 280) : « une table […] un luth […] une peau de lézard » (Av, III, 1).

1.2.3 - Contrairement à l'anglais qui distingue silver (argent-métal) de money (argent-monnaie), le mot français « argent » amalgame la matière et la valeur d'échange : « L'argent comme métal a une valeur comme toutes les marchandises mais il en a encore une autre comme signe des marchandises » (Diderot, Encyclopédie).

1.2.4 - Le signe monétaire s'est de plus en plus dématérialisé : des « dix mille écus d'or » (Av, I, 4) aux « obligations et actions » (Ar 160).

1.2.5 - Dans les pratiques économiques, l'argent prend différentes formes : capital, patrimoine, salaire, épargne, crédit…

1.3 - Là où l'anglais dispose du terme unique de money, le français dispose des termes « argent » et « monnaie » soulignant, explicitement, deux réalités non substituables.

1.4 - La charge symbolique particulièrement puissante de l'argent est connotée en hébreu dans des termes, qui associent l'argent au sang et au désir.

2 - Le lexique de l'argent

2.1 - Lexique général : Avare, bien, crédit, dépenser, gain, intérêt, payer, pécuniaire, richesse, vénal, etc.

2.2 - Le champ lexical de l'argent dans L'Avare.

2.3 - Lexique des termes boursiers et des opérations financières à la Bourse dans L'Argent.

2.4 - Les expressions et proverbes concernant l'argent.

2.5 - Le terme « argent » est l'un des substantifs pour lesquels on trouve un grand nombre de synonymes argotiques d'usage courant ; mais employer de préférence le terme argent évite de dévaloriser cette notion.

II –  L'argent est au centre de nos préoccupations les plus quotidiennes, « il ne fait pas pourtant partie des themes canoniques des sciences de l'homme » (D. de Blic, J. Lazarus, Sociologie de l'argent). Comment réfléchir sur le thème de l'argent ?

1 - « À la quasi exception des travaux de G. Simmel, l'argent est le grand absent des sciences de l'homme » (S. Moscovici, La Machine à faire des dieux).

1.1 - L'argent est un des principaux objets de la science économique mais sous l'angle de la monnaie seulement. Cette approche ne prend donc pas en compte la dimension d'institution sociale de l'argent.

1.2 - De nombreux aphorismes et proverbes portent sur l'argent ; mais ce sont souvent des propos moralisateurs qui substituent le parti pris à l'analyse.

1.3 - En fait c'est à G. Simmel qu'on doit la seule analyse globale de l'argent comme support et manifestation de la société moderne.

2 - Réfléchir à ce thème s'impose cependant tout particulièrement.

2.1 - Ce phénomène est d'une actualité constante comme en témoignent L'Avare et L'Argent ainsi que, très largement, la littérature, la peinture et le cinéma.

2.1.1 - « Vous savez mieux que moi que l'argent est la clé de tous les grands ressorts… » (Molière, L'École des femmes, I, 4).

2.1.2 - L'argent a toujours inspiré la création littéraire et artistique.

2.2 - « La crise » actuelle souligne aussi la nécessité dans laquelle nous nous trouvons de penser l'argent.

2.3 - Pour rendre compte de la richesse et de la complexité du phénomène de l'argent, plusieurs appareils heuristiques seront mobilisés, comme le programme nous y invite.

3 - Étudier l'argent c'est d'abord déterminer les conditions qui lui permettent d'assurer sa fonction monétaire. C'est ainsi comprendre comment les propriétés de l'argent influencent les modalités des échanges des biens et en quoi la circulation de l'argent favorise l'activité économique.

4 - Mais surtout il faut prendre conscience que l'argent, débordant largement ses fonctions économiques, est un fait social total. C'est bien sûr un critère de distinction sociale entre riches et pauvres, mais, plus subtilement, les caractéristiques de l'économie monétaire induisent le mode d'organisation des interactions sociales. L'argent est aussi le moteur des rivalités et des luttes sociales.

5 - « Chiffre du plaisir et de la puissance, l'argent fait miroiter l'idée des innombrables possibles que sa possession recèle » (S. Moscovici, La Machine à faire des dieux). Par conséquent la liberté, le bonheur, le rêve, l'utopie se déclinent selon les multiples combinaisons de l'avoir et de l'être.

6 - Mais prendre la pleine mesure du phénomène de l'argent c'est remarquer aussi combien l'échange marchand ramène les relations humaines a des relations d'intérêt, combien l'argent peut avoir un pouvoir corrupteur, un pouvoir d'aliénation, de nivellement des valeurs, combien il peut susciter des fascinations pathologiques.

7 - La valeur des biens, des hommes et des vies s'évaluant à l'aune de l'argent, on ne peut s'intéresser à l'argent sans s'interroger sur l'estime dans laquelle on doit tenir ses divers usages.

8 - Par conséquent «  l'argent est autre chose qu'une entité économico-historique ; il représente le fil d'Ariane qui sert à explorer la subjectivité humaine en général » (S. Moscovici, La machine à faire des dieux)

9 - Il y a donc tout un vocabulaire à maîtriser pour formuler précisément les réflexions sur l'argent.

III – L'Avare de Molière permet d'aborder plus particulierement certains aspects du thème « l'argent »

1- Molière (1622-1673) : une vie sous le signe du théâtre et de l'argent

1.1 - Quelques repères biographiques dans l'histoire de son temps.

1.2 - Auteur et acteur de théâtre, Molière connaît, à partir de 1658 et après des années difficiles, de belles réussites qui lui permettent de vivre de son art.

1.3 - « Deux événements importants de la vie de Molière éclairent certains aspects de L'Avare : l'expérience de l'endettement et le montage d'une opération financière complexe » (Jean de Guardia, L'Avare, GF, III et 129 à 131).

2 - L'argent irrigue toute l'action dramatique de L'Avare, pièce de théâtre créée en 1668

2.1 - Une pièce en cinq actes, en prose, avec scènes d'exposition, coups de théâtre, monologue, dénouement…

2.2 - Résumé de L'Avare

2.3 - C'est autour de la possession ou non de l'argent que se structure la dynamique de la pièce.

2.4 - Puisant son inspiration à des sources antiques comme à l'actualité de son époque, Molière met en scène des considérations sur l'argent à la fois transhistoriques et contextualisées.

3 - L'Avare est une comédie dont la singularité permet un traitement remarquablement riche des comportements face à l'argent

3.1 - Dans le fond comme dans la forme, cette pièce a été contestée même si, par sa structure, elle répond aux préceptes classiques. L'insuccès à son époque, certains jugements sévères ne semblaient pas la créditer d'un riche avenir.

3.2 - Mais la volonté de dénoncer un vice plutôt que d'évoquer quelques travers de l'époque, conduit Molière à choisir une comédie de caractère où les intentions et les modalités dramatiques rendent peu pertinentes les critiques dont L'Avare a fait l'objet.

3.3 - « L'Avare fait partie des œuvres que l'on peut comparer aux pièces d'or dont parle Bergson, “dont on ne finit pas de rendre la monnaie” » (C. Grenot, L'Avare, Classiques Hachette).

3.3.1 - Certes L'Avare n'a pas un grand crédit auprès des spécialistes.

3.3.2 - Mais cette comédie hors-norme se prête à des lectures fructueuses, et Goethe qualifie les comédies de Molière de « riches trésors » (Goethe, Conversations avec Eckermann).

4 - Amasser des richesses et ne pas les dépenser est une façon de vivre dont l'avare jouit absolument mais qui fige la vie, lui nuit radicalement

4.1- « Sans toi, il m'est impossible de vivre » (Av, IV, 7). Demander de l'argent à Harpagon c'est « lui percer le cœur, lui arracher les entrailles » (Av, II, 5).

4.2- Harpagon, usurier, est âpre au gain : « plus qu'au denier quatre » (Av, II, 1) ; et avare il est virtuose dans les calculs financiers : « Vingt pistoles rapportent par année dix-huit livres six sols huit deniers, à ne les placer qu'au denier douze » (Av, I, 4). Cette passion d'argent donne à son existence toute son intensité.

4.3 - Mais l'avarice contredit la logique même de la vie, faite d'échanges et d'élans

4.3.1 - Harpagon est incapable de réciprocité dans l'échange. Son avarice est une forme de déliaison sociale.

4.3.2 - Harpagon, sacrifiant la jeunesse pour ne pas dépenser d'argent, contrarie la vie puisqu'il se moque de « la grande inégalité d'âge, d'humeur et de sentiments » (Av, I, 5).

4.3.3 - Au physique comme au moral, « il n'est rien de plus sec » (Av, I, 5) ; la rigidité d'Harpagon s'oppose à l'exubérance de la vie.

4.4 - Insatiabilité d'argent, égoïsme, tyrannie, épargne sordide, sont autant de traits d'avarice qui nuisent à la vie de tous.

4.4.1 - L'entourage d'Harpagon vit dans un climat de suspicion oppressant : « Y a-t-il longtemps que vous êtes là ? » (Av, I, 4) ; et la vie domestique est totalement étriquée : « Prenez garde à ne point frotter les meubles trop fort, de peur de les user » (Av, III, 1).

4.4.2 - L'avarice détruit les nobles sentiments de la vie : « Et on s'étonne après cela que les fils souhaitent qu'ils [les pères] meurent » (Av, II, 1).

5 - Certes Molière présente combien la possession avare est morbide et mortifère, mais il ne s'agit pas pour autant de renoncer à l'argent, nécessaire pour épanouir la vitalité de la vie : « avoir du bien […] dans le bel âge d'en jouir » (Av, I, 2)

5.1 - On ne peut pas vivre, bien vivre, sans argent.

5.1.1 - L'Avare fait bien prendre conscience qu'on ne peut négliger les nécessités matérielles de la vie : « J'ai mon haut de chausses tout tiré par derrière » (Av, III, 1).

5.1.2 - Le manque d'argent étouffe la vie, rend dépendant : « J'ai besoin d'argent, il faut que je consente à tout » (Av, II, 2).

5.1.3 - Il faut avoir assez d'argent pour pouvoir faire preuve de générosité : « Quelle joie ce peut être que de relever la fortune d'une personne qu'on aime […] et concevez quel déplaisir ce m'est de voir que, par l'avarice d'un père, je sois dans l'impuissance de goûter cette joie » (Av, I, 2).

5.2 - Avoir de l'argent est une nécessité pour la vie de chacun. Des stratégies diverses peuvent être mobilisées : « Je joue » (Av, I, 4)…

6 - L'argent compte dans la vie, mais tout dans la vie se compte-t-il ?

6.1 - Pour Harpagon, même l'amour relève de la logique de l'intérêt, et l'argent compte plus que tout : « Il aime l'argent plus que réputation, honneur, vertu » (Av, II, 4).

6.2 - Pour Valère, Cléante, Anselme, donner vie, cadeaux ou argent pour faire le bonheur des êtres aimés est ce qui compte le plus: « ce n'était point l'intérêt qui m'avait poussé à faire ce que j'ai fait […] un motif plus noble m'a inspiré » (Av, V, 3).

6.3 - À toujours calculer la vie dans les termes de l'échange, on perd : l'amour, la considération de ses voisins, la joie de donner, et son humanité : « Le seigneur est de tous les humains l'humain le moins humain » (Av, II, 5).

7 - À ce vice quasi incorrigible de l'avarice, Molière oppose le rire de la vie en nous offrant une comédie mordante

7.1 - Molière traite son sujet dans le registre du réalisme sombre et sans illusion : « Et moi, ma chère cassette » (Av, V, 6) sont les derniers mots de la pièce.

7.2 - Mais un rire impitoyable, distancié, omniprésent, symbole de l'énergie jubilatoire de la vie, peut constituer au moins un rempart contre les avaricieux.

7.3 - Pour cela Molière mobilise une profusion de procédés comiques, qui font de cette comédie un espace vital.

7.4 - Si L'Avare est une dénonciation de l'avarice, et une invitation à mettre l'argent au service de la vie amoureuse, généreuse et vivante, c'est surtout dans l'échange des rires que la vie reprend le dessus.

IV – L'Argent de Zola permet d'aborder plus spécifiquement certains aspects du thème « l'argent »

1 - Émile Zola (1840-1902), auteur de L'Argent, est un écrivain qui dans sa vie personnelle et litteraire revendique l'émancipation par l'argent

1.1 - « Jeune, j'ai connu la misère noire […] j'ai lutté longtemps […], la fortune est venue, je l'ai acceptée, mais je la disperse sans compter » (Zola interview au Figaro du 2/04/1890).

1.1.1 - Éléments biographiques et bibliographiques.

1.1.2 - Quelques repères sur le Second Empire (1851-1870) puisque le cycle des Rougon-Macquart dont fait partie L'Argent est l'histoire matérielle et sociale d'une famille sous le Second Empire : « Cette note de ruissellement des millions sonnait si haut et si continuellement que je me décidai à la donner » (Zola à Louis Ulbach).

1.2 - « Et cette dignité, ce respect, cet élargissement, cette affirmation de sa personne, à quoi [l'écrivain actuel] le doit-il ? À l'argent sans aucun doute » (Zola, « L'argent dans la littérature », dans Le Roman expérimental).

2 - L'Argent, roman naturaliste, caractéristique de l'œuvre de Zola

2.1 - L'auteur des Rougon-Macquart et du Roman expérimental, défenseur d'une esthétique naturaliste, considère l'écrivain comme un « savant » qui étudie l'homme en société et en fait l'expérience romanesque pour en extraire une vérité.

2.1.1 - « […] Le roman naturaliste […] est une expérience véritable que le romancier fait de l'homme en s'aidant de l'observation » (Zola, Le Roman expérimental).

2.1.2 - « Nous montrons le mécanisme de l'utile et du nuisible : nous dégageons le déterminisme des phénomènes humains et sociaux pour qu'on puisse un jour dominer et diriger ces phénomènes […] nous travaillons avec tout le siècle à la grande œuvre qui est […] la puissance de l'homme décuplé » (Zola, Le Roman expérimental).

2.2 - Puisque Zola caractérise « notre âge » par « le débordement des appétits, le large soulèvement […] qui se rue aux jouissances » (Zola, La Fortune des Rougon), ce sont ces forces de la réalité qui sont expérimentées dans le cycle des Rougon-Macquart auquel appartient L'Argent.

2.3 - Les références précises à l'histoire du Second Empire dans lequel Zola situe son roman de la spéculation, la documentation fouillée sur la Bourse comme sur les théories de Marx donnent aussi à L'Argent sa facture naturaliste.

2.3.1 - L'Ébauche, dossier préparatoire à L'Argent, comporte de nombreuses notes sur la Bourse.

2.3.2 - Plusieurs scandales financiers de la Troisième République et tout particulièrement le krach de L'Union générale (1882) sont transposés dans le Second Empire et servent de modèle à la faillite de la Banque Universelle.

2.3.3 - L'effet de réel est accru par l'ancrage historique du roman.

2.3.4- « L'Argent, récit où Marx est reproduit et Le Capital résumé » (M. Serres, Feux et signaux de brume, Zola).

2.4 - Dans une perspective naturaliste, le romancier se doit de décrire des phénomènes sociaux sans censure morale. Ainsi Zola place dans la bouche de Saccard les stéréotypes antisémites sur les juifs et l'argent, alors même qu'il ne les partage pas.

2.5 - Les convictions naturalistes de Zola le conduisent à ne pas douter de présenter dans L'Argent la réalité telle qu'elle est.

2.6 - Toutefois on peut méditer la critique du naturalisme en art proposée par Simmel dans son Rembrandt (1916) : « Le réalisme en art croit recopier la réalité sans remarquer que cette copie est déjà une stylisation. »

3 - L'Argent : « Au centre se trouve l'histoire d'une grande maison de crédit, le brusque lançage d'une banque, toute une royauté d'or suivie d'un écroulement dans la boue et le sang » (correspondance de Zola du 9/7/1890)

3.1 - Résumé du roman.

3.2 - Présentation des personnages principaux.

3.3 - L'argent n'est pas ici seulement le mobile d'une intrigue romanesque, il est un personnage à part entière.

3.4 - « Une œuvre d'art est un coin de la création vu par un tempérament » (Zola, Mes Haines, « Proudhon et Courbet ») : par toute une série de procédés littéraires, Zola entremêle esthétique naturaliste, souffle épique et élan mythique.
Dans L'Ébauche, Zola indique à propos de L'Argent qu'il veut « en faire le roman du trafic de l'argent […] et de la toute puissance de l'or ». C'est donc autour de la puissance de l'argent que va s'organiser l'analyse du thème dans le roman de Zola. Le champ lexical de l'action militaire et politique est d'ailleurs omniprésent.

4 - La « toute puissance de l'or » (l'ébauche) dans la société française du Second Empire est celle du pouvoir financier. Zola décrit, documentation à l'appui, comment peut se construire une position en bourse et aussi comment une puissance bancaire considérable peut être réduite à néant

4.1 - C'est dans les banques et à la Bourse que réside le pouvoir financier moderne.

4.1.1 - « L'ancienne fortune domaniale est une forme caduque de la richesse » (Ar, 173).

4.1.2 - « Rien n'est possible sans argent […] ni les applications de la science ni la paix finale et universelle » (Ar, 173).

4.1.3 - Même les catholiques, hostiles par principe à l'argent, lui reconnaissent le pouvoir de refaire « le royaume de Palestine et nous y mettrons le pape » (Ar, 116).

4.2 - Le banquier Gundermann « le maître de la Bourse et du monde » (Ar, 42) a construit son empire sur « la froide logique » (Ar, 42).

4.2.1 - «Il n'était pas un spéculateur […] il était un simple marchand d'argent mais le plus habile » (Ar, 135), « ouvrier impeccable […] avec l'unique rêve de léguer [sa fortune] au sein de sa famille pour qu'ils grandissent encore jusqu'à dominer le monde » (Ar, 137).

4.2.2 - « Toute action est condamnée qui monte au-dessus de la valeur vraie qu'elle représente » (Ar, 409).

4.3 - Saccard, en « poète des millions » (Ar, 285) canalise l'argent vers la Banque Universelle qui devient une des banques qui comptent.

4.3.1 - « Rêvant de combats héroïques […] où il gagnerait pour lui un butin colossal » (Ar, 135), Saccard « avec sa parole ardente transformait une affaire d'argent en un conte de poète » (Ar, 143).

4.3.2 - Saccard imagine pour la création et le développement de l'Universelle un habile montage juridico-financier.

4.3.3 - «Les clients […] baillaient de béatitude devant la porte, ressortant rouges de plaisir d'avoir des fonds là-dedans » (Ar, 299).

4.4 - Saccard mise sur la spéculation boursière pour accroître sa puissance : « …peu à peu on se rendrait maître du marché, on conquerrait le monde » (Ar, 118).

4.4.1 - «La spéculation, le jeu est le rouage central, le cœur même, dans une vaste affaire comme la nôtre » (Ar, 160).

4.4.2 - Miser sur la hausse continue de l'Universelle est « destiné à griser la foule, à l'entraîner dans cette épidémique folie de la danse des millions » (Ar, 282).

4.5 - Certains montages financiers assurent la puissance de l'Universelle, son crédit bénéficie aussi d'un contexte d'euphorie sociale et politique ainsi que de ce ressort psychologique puissant qu'est l'appât du gain conduisant à la frénésie du jeu spéculatif.

4.5.1 - « Toutes les prospérités du règne, les immenses travaux, les furieuses dépenses du luxe devaient aboutir à une fièvre chaude de spéculation » (Ar, 300).

4.5.2 - « Chacun voulait sa part, risquait sa fortune […] pour la décupler et en jouir, comme tant d'autres, enrichis en une nuit » (Ar, 300).

4.6 - Dès lors, quand « l'idée de valeur de l'argent se trouve abolie à ce degré de fièvre […] » (Ar, 404), la puissance bancaire de l'Universelle s'écroule.

4.6.1 - Au début, « Saccard n'avançait que pas à pas sur une terre solide » (Ar, 220).

4.6.2 - Puis recourant à des « tactiques illégales » (Ar, 226), se succédèrent des « hausses rapides des actions de l'Universelle » (Ar, 227).

4.6.3 - « Dans le surchauffement mensonger de toute la machine, au milieu des souscriptions fictives » (Ar, 315), le cours de l'action s'envole.

4.6.4 - Mais « des mains violentes chauffaient sans mesure cette puissante machine jusqu'à l'explosion » (Ar, 228) : « Le dernier cours est à 830 francs » (Ar, 420)

5 - Le roman représente aussi concrètement la réalité de la puissance économique, sociale, symbolique de ceux qui ont de l'argent, beaucoup d'argent et l'impuissance de ceux qui n'ont pas ou pas assez d'argent

5.1 - Confort et « luxe flamboyant » (Ar, 130), considérations et influences sociales, gratification symbolique et liberté, autant d'avantages dont jouissent les riches.

5.1.1 - « Par l'argent, il avait toujours voulu en même temps la satisfaction de ses appétits, la magnificence d'une vie princière » (Ar, 80).

5.1.2 - « Il avait l'autre joie, la lutte des gros chiffres, les chocs des millions adverses le grisaient » (Ar, 86).

5.1.3 - « Cet Amadieu dont le succès faisait le génie » (Ar, 40).

5.1.4 - « Ayez un journal c'est une force » (Ar, 166).

5.1.5 - « Il vivait parfaitement heureux, mangeant sa fortune avec art et précaution » (Ar, 207).

5.2 - « Ah ces plaies d'argent pour le petit monde, ces grandes douleurs faites de honte et d'impuissances ; la vie remise sans cesse en question à propos de quelques misérables pièces de cent sous » (Ar, 362).

5.2.1 - Mme de Beauvilliers est condamnée aux « sordides économies de chaque heure » (Ar, 103).

5.2.2 - « La belle gaîté de Mme Caroline s'assombrissait du découragement où elle voyait son frère » (Ar, 90).

5.2.3 - « Quelle honte brûlante dont elle souffrait encore » (Ar, 351).

5.3 - La ruine fait remarquablement saisir le pouvoir de l'argent : « Dans la stupeur de leur félicité morte […] passait l'effroyable souffrance… » (Ar, 454).

5.4 - « L'abjection humaine dans l'absolu dénuement » (Ar, 204).

6 - Puissance divine ou diabolique, l'argent tient la plupart des personnages de Zola sous son emprise, en figurant, dans l'espace romanesque, une loi de la société

6.1 - L'argent peut avoir un pouvoir d'attraction tout à fait passionnel.

6.1.1 - « L'argent le rend fou […] cet argent roi, cet argent Dieu […] dans l'infini de sa puissance » (Ar, 85).

6.1.2 - « Elle les trouvait moins tendres, lentement envahis d'une passion nouvelle, le jeu » (Ar, 246).

6.2 - L'argent a aussi un pouvoir de corruption, d'humiliation, de déshumanisation : « l'horrible argent qui salit et dévore » (Ar, 288).

6.2.1 - « loup féroce aux débiteurs, très capable de voler dix sous dans le sang d'un homme » (Ar, 68).

6.2.2 - Saccard dans un besoin d'argent avait toléré « chez lui les amours de sa femme et de son fils » (Ar, 287).

6.2.3- « ce caprice de deux cent mille francs qui s'étalaient […] ce scandale fait de violents appétits » (Ar, 334).

6.3 - L'argent peut aussi avoir un pouvoir réparateur : « elle n'avait plus vécu que pour des œuvres immenses de charité » (Ar, 81).

6.4 - Mme Caroline reconnaît à l'argent son pouvoir ambivalent : « Tout le bien naissait de lui, qui faisait tant de mal » (Ar, 292).

7 - Soucieux d'une observation exhaustive des comportements, Zola montre aussi que « l'argent ne donnait pas tout » (Ar, 334)

7.1 - Tout ne s'achète pas.

7.1.1 - « La petite Mme Connin […] était tendre mais pas pour de l'argent, uniquement pour le plaisir et une seule fois » (Ar, 56).

7.1.2 - « Lorsque la mort entre dans une maison » (Ar, 198) […] « ce terrible mangeur d'or qui aurait tué un homme pour dix sous […] hurlait d'une abominable souffrance » (Ar, 496).

7.2 - Toutes les relations humaines ne se ramènent pas à des calculs d'intérêt : « Ah mes enfants aimez-vous bien, vous êtes les seuls raisonnables et les seuls heureux » (Ar, 443).

7.3 - L'influence d'un homme d'argent peut être réduite si le pouvoir politique ne le suit pas ou le lâche.

7.3.1 - Bien souvent il y a une connivence entre le monde de l'argent, celui de la presse et le pouvoir politique : « […] la campagne quotidienne menée par L'Espérance […] une façon lente de s'emparer du public et de l'étrangler correctement » (Ar, 232) / « je n'ai jamais marchandé mon admiration à l'empereur » (Ar, 239).

7.3.2 - Mais « Rougon venait de prendre le parti d'en finir avec ce membre gangrené de sa famille » (Ar, 430).

7.4 - Jouir de l'argent n'est pas une fin en soi pour certains personnages du roman : « L'or pleuvait à plein seaux parmi les coups de foudre et il continuait à gagner ses petits gains pour ses petits vices » (Ar, 441).

8 - Et dans cette expérimentation du réel qu'est le roman naturaliste, Zola examine comment imagination, raison, foi, désir, mépris, illusion, passion sont autant de puissances qui confortent, contiennent ou combattent la puissance de l'argent

8.1 - Les forces de la passion, de l'imagination, de volonté de puissance peuvent démultiplier le pouvoir de l'argent : « Il avait toujours été homme d'imagination […] transformant en poème ses trafics louches d'aventurier ». (Ar, 402).

8.1.1 - « Ma passion me grandit, me pousse très haut, puis elle m'abat» (Ar, 484).

8.1.2 - « Cédant à sa rancune ancienne » (Ar, 43), Saccard se déchaîne contre « ce Gundermann, ce sale juif qui triomphe au milieu des peuples achetés un à un par la toute puissance de l'or » (Ar,484).

8.2 - La force de la foi redistribue l'argent mal gagné : « rendre aux pauvres les trois cent millions de l'héritage du prince, volés dans les poches des actionnaires crédules » (Ar, 459).

8.3 - La puissance de l'utopie sociale pour combattre l'argent : « Nous supprimons l'argent monnayé, cet argent qui favorise l'exploitation » (Ar, 366).

8.4 - La puissance de la raison, de la joie de vivre peut être un garde-fou à l'usage démesuré de l'argent.

8.4.1 - « La logique seule régnait, la vérité était en spéculation comme ailleurs une force toute puissante » (Ar, 265).

8.4.2 - Constatant lucidement que pour « repétrir la terre » (Ar, 161), il faut l'espoir d'un gain considérable et alors les passions s'allument, la vie s'affirme, chacun apporte son argent » (Ar, 161), « Mme Caroline était gaie malgré tout » (Ar, 500).

9 - Ainsi Zola, défenseur du naturalisme, a composé L'Argent animé par cette exigence : « Il n'y a qu'un chose de bête, c'est d'être dupe » (Ar, 287). La force de la vérité doit servir à forger une puissance éclairée de l'argent

9.1 - Non seulement l'argent ne se réduit pas à son côté néfaste : «  Il est bête de déclamer contre l'argent » (Zola, Le Roman expérimental)…

9.2 - Mais surtout : « L'argent, empoisonneur et destructeur, devenait le ferment de toute végétation sociale » (Ar, 500).

9.3 - Par conséquent : « Il faut s'y résigner puisque cela est dans le plan de la nature » (Ar, 185).

9.3.1 - « Pouvait-on se laisser manger et ne pas manger les autres ? C'était la vie. Il aurait fallu des vertus trop sublimes… » (Ar, 317).

9.3.2 - « Lui, elle le subissait de nouveau comme une des violences de la nature, sans doute nécessaires » (Ar, 488 ), « Mme Caroline était gaie malgré tout » (Ar, 500).

9.4 - Assumer l'excès destructeur de l'argent tout en le faisant contribuer au bonheur de l'humanité serait pour Madame Caroline, porte parole de Zola, la meilleure solution.

9.4.1 - Viser la suppression de l'argent n'a pas de sens.

9.4.2 - Mais cela ne signifie pas accepter « d'étourdir [ses ] journées avec [une ] notion pervertie de l'argent » (Ar, 400 ).

9.4.3 - Cependant il faut se rappeler toujours que le pouvoir fécondant de l'argent est en raison directe de sa puanteur. « C'est l'excès qui amène le nécessaire » (Ar,185).

9.4.4 - S'il faut être rigoureux dans la gestion de l'argent, ce doit être pour le bien de l'humanité et pas de sa seule famille.

9.5 - Cette position de Zola repose sur des convictions qui ne sont pas de simples inductions objectives comme le naturalisme veut le croire.

9.5.1 - Peut-on conclure comme Madame Caroline : « Vivre cela devrait suffire » (Ar, 294) ? Le vitalisme n'est pas nécessairement un humanisme, même si Zola entend défendre les valeurs humanistes.

9.5.2 - Est-il certain que « au dessus de tant de victimes écrasées […] n'y a-t-il pas quelque chose de supérieur, de bon, de juste […] auquel nous allons sans le savoir… » (Ar, 500) ?

9.5.3 - Mettre l'argent au service du progrès scientifique et technique, (« l'argent, aidant la science, faisait la progrès » Ar, 113), est-ce nécessairement contribuer au progrès social ?

9.5.4 - Que penser de cette confiance dans le fait que « la crise passée, tout allait reprendre et resplendir de nouveau » (Ar, 427).

9.5.5 - Et Zola laisse en suspens la question de savoir : « Comment faire de ce qui peut être l'occasion d'un passion dévastatrice, un instrument bienfaisant sans lui enlever cette énergie qui le meut et sans laquelle l'outil lui-même deviendrait inopérant ? » (J. Boissonnat, « L'Argent pour quoi faire ? » in L'Argent, 2004).

V - Philosophie de l'argent de Simmel permet d'aborder plus particulièrement certains aspects du thème « l'argent».

1 - Georg Simmel (1858-1918) voit l'argent jouer un rôle essentiel dans sa biographie et son parcours intellectuel

1.1 - Georg Simmel : un esprit brillant et original ; des origines juives qui le marginalisent et une fortune qui lui assure son indépendance n'y sont pas étrangères.

1.2 - Georg Simmel est l'un des pères fondateurs de la sociologie.

1.2.1 - Le contexte historique et intellectuel dans lequel naît la sociologie au XIXe.

1.2.2 - La sociologie de Simmel est qualifiée de sociologie formelle.

1.3 - Une œuvre foisonnante, d'une grande actualité puisque Simmel pense notre modernité.

2 - « Les principes épistemologiques » (PA, 17) de Simmel retentissent sur son style de pensée et d'écriture et justifient que ce sociologue intitule sa réflexion sur l'argent «  Philosophie de l'argent »

2.1 - « Du point de vue de la méthode […] il s'agit de construire, sous le matérialisme historique, un étage laissant toute sa valeur explicative au rôle de la vie économique […], tout en reconnaissant les formes économiques elles-mêmes comme le résultat de valorisations et de dynamiques plus profondes, de présupposés psychologiques, voire métaphysiques » (PA 17).

2.2 - La démarche théorique de Simmel va et vient entre déduction et induction, richesse de détail et conceptualisation, détours et rigueur : « Simmel change sans arrêt de cadrage, les exemples multiplient les approches dans une volonté de couvrir la totalité du réel » (Collectif, À propos de Philosophie de l'argent de G. Simmel).

2.3 - Simmel explique pourquoi aborder l'argent en philosophe : « Le fait que deux hommes échangent leurs produits n'est pas seulement un fait économique […] ; l'échange |…] se traite aussi légitimement comme un fait psychologique, en relevant de l'histoire des mœurs, voire comme un fait esthétique […], se prête […] à l'examen philosophique » (PA 17).

2.4. Ces considérations de méthode sont bien sûr à l'œuvre dans la partie au programme : « distinguer soigneusement » (PA 284) / « Je vais clore le cycle de ces phénomènes servant à éclairer… » (PA 306).

3 - Philosophie de l'argent : « C'est un traité de philosophie sociale qui nous est offert quoique la societe y soit considérée sous le point de vue de l'argent » (Durkheim, L'Année sociologique 1900-1901)

3.1- Structure générale de Philosophie de l'argent.

3.2- Quelques-unes des thèses principales de Philosophie de l'argent.

3.3 Partie analytique, troisième chapitre, section I et II, 235 à 310

4 - Simmel cherche à comprendre « la structure du phénomène de l'argent » (PA 14), à partir des conditions et des relations de la vie en général (PA 15) : « L'homme est l'animal fabricant d'outil / l'animal s'assignant des fins » (PA 244)

4.1 - Distinguer « le vouloir pulsionnel et le vouloir finalisé » (PA 236), « l'action par impulsion » (PA 236) et « l'action téléologique » (PA 237).

4.2 - Dans le cas du vouloir finalisé «  la fin est tributaire du moyen » (PA 238).

4.3 - L'argent n'est pas un moyen parmi d'autres c'est « le moyen absolu » (PA 242), « l'outil le plus pur » (PA 242).

4.4 - Donc « parce qu'il incarne, accentue, sublime la position de l'homme [ni enchaîné comme la bête aux mécanismes de la vie instinctuelle, ni ne bénéficiant d'un pouvoir direct comme un dieu, 244], l'argent est d'une importance […] pour la compréhension des motifs fondamentaux de l'existence » (PA 245).

5 - « Un outil prendra d'autant plus de sens et de valeur qu'il peut éventuellement servir à un plus grand nombre de buts et que sa réalité s'ouvre à un large cercle de possibilités » (PA, 246). L'argent remplit parfaitement cette condition, il gagne beaucoup en importance » (PA, 246)

5.1 - « La valeur d'une somme d'argent donnée est égale à la valeur de chaque objet particulier dont elle constitue l'équivalent plus la valeur de la liberté de choix offerte entre un nombre indéterminé d'objets pareils » (PA 247).

5.2 - « n'ayant aucune propriété concrète préjugeant de son emploi il […] laisse aussi libre du choix des moments où on le dépense » (PA 249).

5.3 - « De cette valeur spécifique de l'argent […] découle la prépondérance du donneur d'argent sur le donneur de marchandise (PA 249).

5.4 - Donc si l'argent peut avoir une si grande valeur c'est grâce à « cette qualité très positive : l'absence de caractère » (PA 252).

5.5 - « Voilà qui débouche sur un autre phénomène général qu'on pourrait appeler le super-additum de la richesse » (PA 253) qui « n'est rien d'autre que la manifestation particulière de cette essence métaphysique de l'argent en vertu de laquelle il impose la possibilité de toutes les valeurs en tant que valeur de toutes les possibilités » (PA 259).

5.6 - « De par son rôle de moyen au-dessus de toute fin spécifique, l'argent devient le centre d'intérêt et le domaine propre de ces individus auxquels leur position sociale interdit toutes sortes de visées particulières » (PA 259).

6 - « La signification de l'argent à savoir représenter l'exemple le plus grand et le plus parfait de promotion psychologique des moyens au rang de fin… » (PA, 279)

6.1 - Simmel note « l'importance que le moyen, indifférent quant à lui, prend du fait qu'il réalise un objectif précieux » (PA 270).

6.2 - Selon un principe d'économie d'effort qui s'impose aux esprits comme aux corps, on a tendance à se fixer sur les moyens : « Le mieux qu'on puisse faire pour le but final c'est de traiter le moyen qui y mène comme s'il était le but » (PA 273).

6.3 - « Aucune instance intermédiaire de l'existence ne réalise cette prédation de l'objectif final avec autant d'ampleur et de radicalité que l'argent » (PA 274-275).

6.4 - Le propre de l'argent consiste à « être par nature le moyen absolu et devenir dans la psychologie de la plupart des gens la fin absolue » (PA 275).

6.5 - Et ceci d'autant plus aisément que « ce qui se présente comme objectif final est provisoire et arbitraire donner à un moment téléologique la valeur d'un moyen ou celle d'une fin est une simple question de point de vue » (PA 280).

6.6 - « Par conséquent l'argent […] a des rapports significatifs avec l'idée de Dieu » (PA 281).

7 - Ayant expliqué le processus par lequel l'argent de moyen absolu devient fin absolue, Simmel déduit les types humains qui se construisent à partir de cette interversion

7.1 - Trois remarques préalables

7.2 - Pour l'avare, l'argent est devenu fin en soi. « L'argent n'a d'emblée aucune prestation à fournir au delà de sa propre possession » (PA 291).

7.3 - « La prodigalité est […] plus apparentée à l'avarice que ne le feraient croire leurs oppositions apparentes » (PA 296). « Le plaisir de prodiguer […] s'attache au moment où s'effectue la dépense d'argent » (PA 297). Le prodigue se conforte dans sa valeur « au moment où l'argent passe dans d'autres formes de valeur » (PA 297).

7.4 - Le cynique jouit de mettre toutes les valeurs sur le même plan : « Rien ne peut mieux flatter cette mentalité que la capacité de l'argent de réduire les valeurs les plus hautes comme les plus basses uniformément à une seule et unique forme de valeur » (PA 307).

7.5 - Le blasé, lui, est incapable de ressentir des différences de valeur, là encore c'est une conséquence du développement de l'économie monétaire : « L'acquisition des objets ne différant pas de l'un à l'autre […] doit nécessairement rendre ces objets neutres » (PA 309).

8 - « Entre tous les sociologues, Simmel est le moins sermonneur et moralisateur. Il nous tend […] le miroir […] pour nous aider à comprendre notre condition » (S. Moscovici, La Machine à faire des dieux)

8.1 - Quand Simmel qualifie de dit-il « pas forcément heureuse » (PA 283) l'égalité formelle [argent/Dieu], quand il parle des « dégénérescences pathologiques de l'intérêt monétaire » (PA 287)…, il décrit un fonctionnement structurel de la modernité qu'il nous laisse libre d'approuver ou de rejeter.

8.2 - Si la neutralité axiologique de Simmel est incontestable, l'idée que Philosophie de l'argent serait bien le miroir de notre condition a suscité certaines objections.

VI – Des considérations présentées ci-dessus, on déduit la problématique du cours et ses quatre étapes, ainsi que les exigences méthodologiques qui l'animent

1 - La problématique du cours : quelle(s) valeur(s) accorder à l'argent ? On cherchera à avoir une pleine intelligence de l'argent afin de déterminer comment vivre en bonne intelligence avec l'argent

1.1 - Quelques rappels sur la notion de valeur, d'estimation, de jugement de valeur, de valorisation.

1.2 - Pour « une meilleure intelligence de l'argent » (PA 14), on mettra en évidence que si l'argent est une incarnation de la valeur monétaire, « la signification de l'importance de ce phénomène […] repose sur des connexions de nature conceptuelle, psychologique » (PA 14).

1.3 Estimer la valeur de l'argent n'a pas seulement des enjeux cognitifs mais a aussi des enjeux normatifs.

1.4 - Le choix de cette problématique correspond à une volonté d'intelligibilité et d'émancipation que partagent, chacun à leur manière, les trois auteurs du programme.

2 - Les quatre étapes de ce cours, qui mettront en œuvre cette problématique

2.1 - Première étape : Pour saisir la véritable valeur de l'argent (« son essence » PA 15) on ne peut s'en tenir « au point de vue de l'économie » (PA 15). La valeur économique de l'argent n'est jamais seulement économique mais toujours aussi psychologique et anthropologique. Saisir cela donne donc à l'argent une valeur heuristique exemplaire : « L'argent est d'une immense importance pour la compréhension des motifs fondamentaux de l'existence » (PA 245).

2.2 - Deuxième étape : L'argent a une valeur sociale prépondérante et discriminante. En effet, les propriétés de l'argent déterminent les caractéristiques de « l'ère moderne » (PA 276). La rationalité instrumentale de la culture monétaire semble dominer les conduites. Et « la question sociale […] se résume presque toute entière à la question de la richesse » (Zola, L'Ébauche). Par conséquent on observe toute une série de comportements de surinvestissement de l'argent. Face à ces tendances structurelles, se dressent ceux qui veulent limiter, annuler le rôle de l'argent dans la société. D'autres contestent la pertinence du modèle utilitariste pour penser les conduites humaines.

2.3 - Troisième étape : l'argent a également une valeur existentielle, c'est-à-dire « des effets sur l'univers intérieur, sur le sentiment vital des individus » (PA 14), sur l'estime de soi et le bonheur, la liberté et le désir de puissance. C'est également une valeur stimulant le désir et l'imaginaire.

2.4 - Quatrième étape : Par conséquent quelle valeur morale donner à l'argent ? Autrement dit, quelle place veut-on lui fixer dans une existence estimée vraiment humaine ? C'est en fonction de ce critère que se sont forgées de nombreuses et contrastées positions valorisant ou dévalorisant (radicalement ou pas) l'argent. Comment les évaluer ?

3 - Le traitement des sujets de dissertation sur ce thème s'inscrira directement ou indirectement dans cette problématique

3.1 - Une liste de sujets de dissertation sous la forme de questions.

3.2 - Une liste de sujets de dissertation sous la forme de citations.

4 - Quelques règles de méthode pour aborder ce programme et les sujets de dissertation

4.1 - Prendre conscience de la discordance entre nos représentations spontanées sur l'argent et la complexité du phénomène, dépasser nos préjugés, assumer de s'investir dans une réflexion sur l'argent malgré notre familiarité immédiate sont les vertus intellectuelles requises : « à partir de toutes ces connexions s'offrent donc des points de comparaison bien plus nombreux que ceux qui nous sautent aux yeux » (PA 283)

4.2 - Ne pas commencer par plaquer des discours moralisateurs sur l'argent et sur « les manifestations de la culture monétaire » (PA 306). Éviter de penser de façon binaire et caricaturale.

4.3 - Ne pas s'interdire d'user des formulations si répandues qui font de l'argent un être doté d'une force propre (« Oui ! L'argent fera des prodiges » Ar 113), sans être abusé par elles.

4.4 - L'argent, a une nature « éminemment a-historique » (PA 382), malgré la variété de ses configurations prises dans l'histoire. Toutefois on en comprendra mieux l'essence par la façon dont il se révèle dans la société moderne.

4.5 - Se demander comment nos trois œuvres abordent la question de l'argent doit tenir compte de la pluralité des voix qui s'y font entendre

4.6 - Mettre en évidence systématiquement les points communs et les différences dans la manière dont nos trois œuvres abordent le thème.

VII - Bibliographie

1 - Sur le thème « l'argent »

1.1 - L'approche philosophique
ARISTOTE, Éthique à Nicomaque, GF-Flammarion, 2004.
ARISTOTE, La Politique, éd. J. Tricot, Vrin, 1995 [1962].
PLATON Les Lois
SENEQUE, La Vie heureuse
LOCKE, Traité du Gouvernement civil
ROUSSEAU, Contrat Social et Discours sur les arts et les sciences
HUME, Essais moraux, politiques et littéraires
DIDEROT, Encyclopédie
MANDEVILLE, La Fable des abeilles
SMITH, Théorie des sentiments moraux
CONDILLAC, Du commerce et du gouvernement considérés relativement l'un à l'autre
KANT, Doctrine du droit et Doctrine de la vertu
NIETZSCHE, Aurore
ALAIN, Propos (sur l'avarice)
PEGUY, L'Argent
DERRIDA, Donner le temps et La Fausse monnaie
HENAFF Marcel, Le Prix de la vérité : le don, l'argent, la philosophie, Seuil, 2002
COMTE SPONVILLE André, Le capitalisme est-il moral ?
Revue AUTREMENT, l'Argent, pour une réhabilitation morale, dir. A. Spire,
Autrement, série « Mutations », nº 132, octobre 1992
LE MONDE/LE MANS, Comment penser l'argent ?, textes réunis et présentés par R.-P. Droit, Le Monde Editions, 1992.
Revue ESPRIT, L'Argent et le « hors-de-prix », dossier y-a-t-il encore des biens non marchands ?
Revue PHILOSOPHIE MAGAZINE, L'Argent : Totem et tabou
Revue SCIENCES HUMAINES, janv.2001, Les Métamorphoses de l'argent

1.2 - L'approche sociologique, anthropologique
Max WEBER, L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme
George BATAILLE, La Part maudite
Albert O. HIRSCHMAN, Les Passions et les intérêts, PUF, « Sociologies », 1980
P. DUMARCHEL/ J.P. DUPUY, L'Enfer des choses
J. GODBOUT, L'Esprit du don, 1992. Le Don, la dette et l'identité, homo donator versus homo economicus, La Découverte, 2000.
Christian LAZZERI, Le Bonheur et l'utile
J. ATTALI, Les Juifs, le monde et l'argent (LGF) 2003
Bernard LHÔTE, Une affaire de sentiments : l'argent
Jon ELSTER, Le Désintéressement de l'homme économique : traité critique, 2009
Damien DE BLIC, Jeanne LAZARUS, Sociologie de l'argent, La Découverte, « Repères », 2007
La revue du MAUSS consacre régulièrement des articles à l'utilitarisme

1.3 - L'approche religieuse
La Bible
Les Évangiles
Arrad KLEINBERY, Les Péchés capitaux
Actes du XXVIIIe colloque des Intellectuels juifs de langue française « L'Argent ». Colloque organisé à Paris en déc. 1987, actes publiés par DenoĎl en 1989.

1.4 - L'approche économique.
MARX, Grundrisse, chap. argent
MARX, Le Capital, Section 1
GALBRAITH, L'Argent
ALTERNATIVES ECONOMIQUES juin 2007, L'Argent aux multiples facettes

1.5 - L'approche littéraire
P. MIQUEL, L'Argent (Bordas).
De nombreuses œuvres de la littérature française classique sont commentées au regard du thème de l'argent
Le Monde a fait paraître chaque jour en juillet, août, septembre 2009 le compte rendu d'un roman ayant trait à l'argent

1.6 - Cinéma / Théâtre
Le cinéma fait de l'argent un de ses thèmes de prédilection.
Un exemple parmi cent : L'Argent de R. Bresson
Vive l'argent au théâtre du Rond-Point, printemps 2009

1.7 - Iconographie
Les Couleurs de l'argent : catalogue de l'exposition organisée par le musée de La Poste, nov. 1991/ fév. 1992
L'Art et l'argent, anthologie de peintures choisies et commentées à partir d'une commande de la BNP dans les années 1980
L'Argent (et l'art contemporain) de Katy Siegel et Paul Mattick, ed Thames and Hudson

2 - Sur Molière, sur l'Avare


D. MORNET, Molière (1943)
G.A. GOLDSCHMIDT, Molière ou la liberté mise à nu, Julliard, 1973
Patrick DANDREY, Molière ou l'esthétique du ridicule, éd. Klincksieck, 1992
Gérard DEFAUX, Molière ou les métamorphoses du comique
Pierre FORCE, Molière ou le Prix des choses, Morale, économie et comédie, Nathan, 1994.
Roger PLANCHON commente sa mise en scène de L'Avare dans l'édition de poche nº 6173, 1986
Charles DULLIN commente sa mise en scène de L'Avare, éditions du Seuil, 1946

DVD de mises en scène de l'Avare :
Molière, L'Avare, La Comédie Française, mise en scène de Jean-Paul Roussillon, DVD 2008.
Molière, L‘Avare, Théâtre de la Porte Saint-Martin, mise en scène de Georges Werler avec Michel Bouquet, DVD 2007.
Molière, L'Avare, adaptation de Christian Chalonges pour France 3 (2006) avec Michel Serrault, DVD 2008.
Molière, L'Avare, film de Jean Girault avec Louis De Funès, DVD zone 2, 2002
Molière, film d'Ariane Mouchkine

Site Internet : Tout Molière, site de référence sur l'œuvre de Molière : un réservoir inépuisable d'informations précises et précieuses

3 - Sur Zola, sur L'Argent


Emile ZOLA, Les Rougon-Macquart, tome V, édition Henri Mitterand, Gallimard, collection La Pléiade, 1967. Les notes présentent les ébauches de l'auteur (l'Ébauche)
Emile ZOLA, Le Roman expérimental (GF, 2006)
Revue EUROPE, 1952, Zola
A. LANNOUX, Bonsoir M. Zola
Colette BECKER, Gina GOURDIN-SERVENIERE et Véronique LAVIELLE, Dictionnaire d'Emile Zola, Robert Laffont, « Bouquins », 1993.
Michel SERRES, Feux
Film, L'Argent de Marcel Lherbier.

4 - Sur Simmel, sur Philosophie de l'argent


Georg SIMMEL, L'Argent dans la culture moderne et autre essais sur l'économie de la vie, intr. et éd. Alain Denault, Presses universitaires de Laval, 2006. (Il s'agit d'un recueil de cinq articles écrit avant Philosophie de l'argent ; les deux premiers exposent de façon très synthétique les idées principales qui seront plus longuement développées dans Philosophie de l'argent.)
Georg SIMMEL, « Digressions sur l'étranger », in Yves Grafmeyer et Isaac Joseph, L'Ecole de Chicago, Flammarion, « Champs », 2004, p. 53-60.
Georg SIMMEL, La Tragédie de la culture et autre essais, Petite Bibliothèque Rivages, 1988, traduit de l'allemand par Sabine Cornille et Philippe Ivernel, avec une introduction de Vladimir Jankélévitch.
Georg SIMMEL, Le Pauvre, édition Allia, 2009, traduit de l'allemand par Laure Cohen-Maurel.
Fréderic VANDENBERGHE, La Sociologie de Georg Simmel, La Découverte, collection « Repères », 2001.
A. GUERY, J.-Y. Grenier et alii, À propos de “Philosophie de l'argent” de Georg Simmel, L'Harmattan, 1990.
Raymond BOUDON, notice « Georg Simmel » dans l'Encyclopaedia Universalis.
François CUSIN, « Motivations et cognitions dans les comportements liés à l'argent : l'apport de Simmel », L'Année sociologique, 1998, vol. 48.
Serge MOSCOVICI, La Machine à faire des Dieux.

Étape I : Pour saisir la véritable valeur de l'argent, « son essence » (PA, 15), on ne peut s'en tenir « au point de vue de l'économie » (PA, 15). La valeur économique de l'argent n'est jamais seulement économique mais toujours aussi psychologique et anthropologique. Saisir cela donne donc à l'argent une valeur heuristique exemplaire : « L'argent est d'une immense importance pour la compréhension des motifs fondamentaux de l'existence. » (PA, 245)

I - « La forme monétaire […] s'est emparée de la totalité de la sphère économique. » (PA 268)

1 - « L'argent se dresse toujours en face des marchandises usuelles comme l'unique incarnation adéquate de leur valeur » (Marx, Le Capital, livre I)

1.1 - L'argent : « un joker, équivalent général qui a toutes les valeurs » (M. Serres, Feux) ; L'argent peut exprime « le rapport des choses entre elles, réalisable dans l'échange » (PA, 149).

1.2 - « La monnaie constitue une sorte d'étalon qui rend les choses commensurables et les met sur un pied d'égalité » (Aristote, Les Politiques, I).

1.3 - C'est « le manque absolu de contenu propre » (PA, 247) qui donne à l'argent « sa marque distinctive et sa valeur permanente » (Lévinas, Socialité et argent).

1.4 - Dans l'économie monétaire, l'argent et les marchandises ont à la fois une valeur abstraite et une valeur concrète, une valeur d'usage et une valeur d'échange, une valeur quantitative et une valeur qualitative.

2 - « Pour remplir sa fonction de mesure, échanger, représenter des valeurs, l'argent est-il, doit-il être une valeur ou bien peut-il se contenter alors d'être simplement signe et symbole, dépourvu de valeur propre ? » (PA, 125)

2.1 - « Il est fondé dans le développement historique de l'argent qu'il devait être à l'origine une valeur autonome. » (Simmel, Sur la psychologie de l'argent)

2.2 - Toutefois l'argent est devenu : « une bande de papier à valeur intrinsèque nulle, mais n'importe quelle bande de papier ne peut faire l'affaire. » (Galbraith, L'Argent)

2.3 - L'histoire de la monnaie est celle d'une dématérialisation croissante : de la monnaie métallique à la monnaie scripturale.

3 - « Il est deux propriétés de l'argent qui font apparaître l'échange de marchandises et de prestations contre de la monnaie comme le plus satisfaisant des échanges, ce sont sa divisibilité et son utilisabilité sans limite. » (PA, 357)

3.1 - L'économie monétaire se distingue avantageusement de l'économie de subsistance et de troc.

3.2 - Mais cette évaluation positive de l'argent est contestée par certains. Sigismond, partisan d‘une société communiste, propose de le remplacer par « un paiement en nature » (Ar, 71)

4 - Quelques contextualisations historiques feront comprendre « ces mouvements qui mènent l'argent vers son pur concept » (PA, 125)

4.1 - « Lorsque au XIIIe resurgissent d'assez grosses fortunes en capitaux, le capital était un moyen de puissance encore inconnu de la masse populaire. » (PA, 292)

4.2 - Harpagon représente cette bourgeoisie, classe sociale en plein essor au XVIIe qui s'enrichit entre autres par le commerce de l'argent.

4.3 - Sous le Second Empire, on assiste à la multiplication des banques, des compagnies d'assurances… et en 1867, la loi sur les sociétés anonymes permet à l'activité financière de se développer sans contrôle.

5 - Quand « l'argent […] se révèle l'index fidèle de l'économie » (PA, 276), cela prend diverses formes

5.1 - L'achat et la vente : « Nous feras-tu bonne chère ? oui si vous me donnez de l'argent » (Av, III,1).

5.2 - L'activité bancaire : « le courant banal des maisons de crédit ; d'assez gros bénéfices sur l'emprunt mexicain … des promesses d'avenir glorieux…, le rapport concluait à l'augmentation du capital » (Ar, 222-223).

5.3 - La spéculation boursière : «  L'Universelle était montée à 3060, en hausse encore … la déroute des baissiers était complète » (Ar, 398).

5.4 - Le prêt à intérêt : « Il conviendra que ledit premier emprunteur paye cet intérêt sans préjudice du reste, attendu que ce n'est que pour l'obliger que le dit prêteur s'engage à cet emprunt » (Av, II,1).

5.5 - Le contentieux : « Dans cette chasse aux débiteurs, la Méchain était une des aides que Busch aimait le mieux à employer » (Ar, 58).

II - « Les réalités psychiques et culturelles ne viennent pas s‘ajouter à l'économie comme des éléments extérieurs, éventuellement perturbateurs, ils sont la condition de son existence » (N. Dodds, La Sociologie de la monnaie, 1994)

1 - « Le fait que deux hommes échangent leurs produits n'est pas seulement un fait économique » (PA, 15). On doit considérer « l'économie comme un cas particulier de cette forme générale de la vie que constitue l'échange, c'est à dire un abandon contre un gain » (PA, 61).

2 - On doit considérer l'argent comme le cas le plus pur de la « position de l'homme dans le monde caractérisé en général par l'idée de moyen » (PA, 245).

3 - On doit considérer l'argent comme la figure emblématique du désir et de l'essence de l'homme comme « création du désir » (Bachelard, La Psychanalyse du feu). L'indétermination, la plasticité, la potentialité, l'avidité, l'illimité du désir se trouvent exhaussés par l'argent.

4 - « La monnaie révèle l'essence de l'homme comme être purement symbolique » (Simiand, « La monnaie comme réalité sociale » dans Annales sociologiques, 1934).

5 - « À partir de quelle réalité et par quelle réalité l'argent est-il engendré ? À partir de cette vie qui est la nôtre, dont le propre est de s'éprouver soi-même, de se sentir, d'agir, de souffrir et de jouir » (M. Henry, dans Comment penser l'argent, Forum Le Monde / Le Mans).

5.1 - « L'inter-essement » (Lévinas, Socialité et argent).

5.2 - G. Bataille, dans La Part maudite, interprète les dépenses improductives et somptueuses comme le mouvement de l'énergie excédante traduit dans l'effervescence de la vie.

5.3 - « Sans la spéculation, il n'y aurait pas de grandes entreprises vivantes et fécondes pas plus qu'il n'y aurait d'enfant sans la luxure. Il faut cet excès de passion […] à la continuation même de la vie » (Ar, 292).

6 - On doit « déployer la structure et l'idée [de l'argent] en partant des sentiments de valeur, de la praxis envers les choses et des relations humaines de réciprocité vus comme leurs présupposés » (PA, 14)

6.1 - « L'étude de l'argent est une ligne directrice conduisant aux valeurs et aux significations dernières de tout ce qui est humain » (PA, 16).

6.2 - « … construire sous le matérialisme historique un étage… » (PA, 17).

III - Établir la valeur monétaire d'un titre boursier ne dépend pas exclusivement de considérations économiques. Entrent en jeu « les imaginations surchauffées » (Ar, 282), le désir mimétique, ou bien encore « la volonté de mettre toute sa force dans la patience et la logique » (Ar, 331)

1 - Zola décrit fidèlement cette réalité économique qu'est la Bourse : « L'Argent est le premier roman sur la finance et le capital » (A. Lannoux, Bonjour M. Zola)

1.1 - « Le premier cours se trouvait fixé…tout le paquet des affaires apportées par les agents se concluait … les coteurs … avaient grand peine à inscrire toutes les cotes nouvelles que venaient leur jeter les agents et les commis » (Ar, 391-392)

1.2 - Après une hausse spectaculaire mais artificielle (« le système de la société achetant ses propres titres, jouant sur eux, se dévorant », le cours de l'Universelle se met à baisser, « c'était un mouvement irréversible » (Ar, 391-392).

1.3 - « …les terrains favorables du cynisme sont les lieux de grande circulation spécialement boursière où l'argent est présent massivement et change facilement de propriétaire » (PA, 308).

1.4 - Cette description fidèle de l'activité boursière n'est pas totalement limpide : les opérations financières restent opaques au plus grand nombre (« se servir des mots techniques de liquidation, de prime, report, déport sans toujours les comprendre » Ar, 400) d'autant qu'elles peuvent être sous-tendues par des tractations secrètes et frauduleuses.

2 - Mais c'est la totalité de « notre compréhension vis-à-vis des choses » (PA, 252) qui est à prendre en considération pour rendre véritablement compte de ces opérations économiques

2.1 - Le jeu spéculatif repose le plus souvent sur « l'appétit d'argent » (Ar, 320), « si ça monte encore, j'aurai un tel crève-cœur d'avoir vendu » (Ar, 311).

2.2 - Quand on mise moins sur la valeur objective des choses que sur ce qu'on estime être l'estimation faite par les autres (« Comment, vous n'avez pas d'Universelle ? Achetez vite … si vous voulez qu'on vous aime » Ar, 302), se produisent les phénomènes de folle spéculation (« cet engouement persistant du public, les achats entêtés malgré l'exagération des cours » (Ar, 388) et de panique boursière.

2.3 - L'illusion, l'imagination, la passion peuvent être des alliés puissants de la spéculation : « « ils s'imaginent qu'ils ne donnent pas, que c'est un cadeau qu'on leur fait » (Ar, 314).

2.4 - Ce peut être pour des raisons de rivalités idéologiques, de volonté de puissance que l'on se lance dans les affaires « se battre, être le plus fort […] manger les autres pour ne pas être mangé » (Ar, 86).

2.5 - Mais l'intelligence, la modération, la lucidité peuvent aussi donner le ton des affaires : « Sa théorie était qu'on ne provoquait pas les événements de la Bourse, qu'on pouvait au plus les prévoir et en profiter quand ils s'étaient produits » (Ar, 265).

Étape II : L'argent a une valeur sociale prépondérante et discriminante. En effet, les propriétés de l'argent déterminent les caractéristiques de « l'ère moderne » (PA, 276). La rationalité instrumentale de la culture monétaire semble dominer les conduites. Et « la question sociale […] se résume presque toute entière à la question de la richesse » (Zola, L'Ébauche). Par conséquent on observe toute une série de comportements de surinvestissement de l'argent. Face à ces tendances structurelles, se dressent ceux qui veulent limiter, annuler le rôle de l'argent dans la société. D'autres contestent la pertinence du modèle utilitariste pour penser les conduites humaines.

I - « L'argent est le grand ressort de la vie moderne » (H. Taine, Derniers essais de critique et d'histoire, 1894)

1 - Le développement des fonctions monétaires témoigne d'une tendance historique globale de la culture humaine.

1.1 - L'échange monétaire est une forme d'interaction sociale fondamentale.

1.2 - La différence entre « l'ère moderne et par exemple la Grèce classique » (PA, 276) se mesure au nombre de segments qui sépare l'acte immédiat de sa fin ultime. L'argent quand il sert essentiellement à la production se révèle constituer un élargissement de l'agir téléologique.

1.3 - «  Nous avons […] vu la forme de la richesse changer » (Ar, 367) / « on meurt avec un million de terres, on vit avec le quart de ce capital placé dans de bonnes affaires, à quinze, vingt et même trente pour cent » (Ar, 173).

1.4 - L'Argent montre la collusion, dans les sociétés modernes, des affaires, des journaux et de la politique : « Rougon était disposé à favoriser l'Universelle si le journal de la société l'Espérance […] défendait le gouvernement » (Ar, 173).

2 - La monétarisation globale de l'économie moderne a des effets considérables sur le style de vie et les relations sociales.

2.1 - L'argent par son caractère mobile et impersonnel participe à l'indépendance et à l'individualisation de chaque personne comme à la dépersonnalisation des rapports sociaux : « L'objectivité indifférente du commerce d'argent entre en conflit avec la nature personnelle de la relation » (PA, 268).

2.2 - L'argent « fait de quantité pure » (PA, 252) favorise l'intellectualisation et la rationalisation de notre rapport au monde : « La forme d'existence qu'est l'universalité abstraite devient, avec l'argent, une réelle puissance » (PA, 259).

2.3 - L'argent par son « vide sémantique » (PA, 247) favorise le nivellement des valeurs ou l'incapacité de « ressentir la différence des valeurs » (PA, 308) et conduit à « la valorisation moderne de l'excitant » (PA, 310).

2.4 - « Cette qualité de l'argent d'être l'objet de la convoitise finale » (PA, 275) relègue au second plan un certain nombre de fins et « plus il va se développer une mentalité frivole et moqueuse par rapport aux biens existentiels supérieurs » (PA, 308).

3 - Dans la civilisation monétaire « l'argent est à la fois l'absolu terminus a quo menant vers tout et l'absolu terminus ad quem vers quoi tout mène » (PA, 308).

3.1 - « Le moyen de subsistance le plus sublimé de tous devient le but le plus sublime de l'existence » (PA, 280)

3.2 - « L'argent est ici le dieu terrestre » (PA, 283)

3.3 - « Il y a un consensus pour parler de l'argent non comme d'un produit mais comme d'une créature créatrice » (B. L'Hôte, Une affaire de sentiments : l'argent).

II - Les temps modernes voient naître une nouvelle échelle de valeurs sociale fondée sur l'argent

1 - « L'ouvrier est défavorisé tout autant que le commerçant vis-à-vis du détenteur de capitaux » (PA, 250).

2 - L'argent est le critère de hiérarchisation sociale : «  L'existence si dure dans le cloaque de la cité de Naples et […] si prodigue […] au milieu de cette savante richesse » (Ar, 208).

3 - De surcroît, « le riche bénéficie d'avantages qui dépassent ce qu'il peut se procurer concrètement par son argent » : « […] mais avec la tranquille assurance de l'homme qui connaît la puissance de l'argent, montré, étalé, Saccard […] » (Ar, 372).

4 - Simmel recense les médiations par lesquelles passe « la connexion entre les significations sociologiques respectives de l'argent et des étrangers » (PA, 264).

5 - On peut également forger une typologie sociale selon la valeur accordée à telle ou telle étape du processus téléologique dont l'argent est le vecteur.

III - La suprématie sociale de la valeur argent sur les autres formes non monétaires de la valeur n'empêche pas absolument leurs manifestations

1 - On constate « cette majoration spéciale des valeurs monétaires par rapport aux valeurs qualitatives » (PA, 252).

1.1 - La logique de l'intérêt semble l'emporter sur toute autre considération : « Il vaut mieux pour vous de prendre un vieux mari qui vous donne beaucoup de bien » (Av, III,5).

1.2 - « Plus l'argent devient le seul centre d'intérêt, plus on voit l'honneur et les convictions […] la vertu […] à vendre comme marchandises sur le marché » (PA, 308). « Tout et tous s'achètent » (PA, 309).

1.3 - La sphère du soi-disant non monnayable se restreint de plus en plus.

2 - Cependant tout ne relève pas de la logique marchande

2.1 - Pour certains, il y a des biens qui ne s'achètent pas.

2.2 - « On peut affirmer la pérennité du don dans les sociétés modernes (J.T. Godbout, L'Esprit du don) ; la gratuité, la générosité, le désintéressement ont encore un sens.

3 - Et d'ailleurs la théorie du choix rationnel et l'utilitarisme sont loin d'avoir une valeur heuristique totalement satisfaisante quand il s'agit de penser les décisions des acteurs sociaux.

3.1 - Selon la théorie du choix rationnel tout agent, en principe, se comporte rationnellement pour maximiser ses intérêts : « Il y a donc une valeur maximum qu'elle ne doit pas raisonnablemnt dépasser […] la sagesse est de se mettre à la baisse, avec certitude  qu'elle se produira » (Ar, 344), et tout échange peut se penser dans les termes de l'échange marchand rationnel et intéressé.

3.2 - Pourtant l'analyse du don dans les termes de la logique marchande manque de pertinence.

3.3 - Et bien des conduites ne maximisent pas leur intérêt : « J'en voulais mille, est-ce assez bête ! » (Ar, 438) / « Je suis trop passionné » (Ar, 484).

3.4 - « L'opposition entre égoïsme et altruisme ne suffit pas à englober toutes les motivations de nos actes » (PA, 284).

3.5 - L'efficacité d'une démarche est maximale quand l'instrumentalisation des protagonistes est minimale : le paradoxe de Dale Carnegie.

IV - La prépondérance économique et sociale de la valeur argent peut-être réévaluée à la baisse

1 - Certes Simmel, dans PA, n'envisage pas les formes que pourrait prendre la remise en cause d'une société dominée par l'argent et son cortège d'injustices et de conflits sociaux.

2 - Mais certains comportements témoignent de la volonté de ne pas se laisser guider strictement par la logique de l'intérêt : « Dame, il va falloir s'occuper d'eux […] nous ne les laisserons pas dans la rue » (Ar, 441).

3 - Sigismond croit être parvenu à faire tenir debout « la société de l'avenir, cité de justice et de bonheur » (Ar, 493), dans laquelle « il n'y a plus d'argent et dès lors plus de spéculation, plus de vol, plus de classes hostiles […] plus d'oisifs, […] plus de luxe ni de misère » (Ar, 494).

Étape III : L'argent a également une valeur existentielle c'est-à-dire « des effets sur l'univers intérieur, sur le sentiment vital des individus » (PA, 14), sur l'estime de soi et le bonheur, sur la liberté et sur la volonté de puissance. C'est aussi une valeur stimulant le désir et l'imaginaire.

I - Le type de considération qu'on porte à l'argent exprime le type de considération qu'on porte à soi-même et engage telle ou telle représentation d'une vie réussie.

1 - On peut repérer toute une série de combinaisons possibles entre la plus ou moins grande estime dans laquelle on tient le fait d'avoir ou de ne pas avoir d'argent, d'en avoir assez ou pas assez et la plus ou moins grande estime de soi dans le rapport à soi ou dans le rapport aux autres : « Des différences individuelles ancrées dans la profondeur de la personnalité qui n'apparaissent qu'avec l'économie monétaire » (PA, 387).

1.1 - Comment s'épanouir si on manque trop d'argent ou si on a perdu trop d'argent : « Les yeux semblaient morts dans sa face décomposée » (Ar, 437) ?

1.2 - Avoir toujours plus d'argent est un principe vital, au service de la volonté de puissance : « Une fièvre le prenait de tout recommencer pour tout reconquérir, de monter plus haut qu'il n'était jamais monté, de poser enfin le pied sur la cité conquise. » (Ar, 35)

1.3 - L'avare s'identifie à son avoir. Donner son argent ou se le faire voler le tue : « Je suis perdu, je suis assassiné […] on m'a dérobé mon argent » (Av, IV,7).

1.4 - « L'ostentation de la richesse sert à affermir et préserver toutes les raisons d'être satisfait de soi » (T. Veblen, Théorie de la classe de loisir).

1.5 - C'est en assumant d'avoir peu ou très peu d'argent que l'on parvient à la qualité d'existence la plus riche. La richesse d'argent appauvrit notre être.

1.6 - La façon de gérer son avoir dans la relation avec les autres participe aussi de la construction de soi.

2 - Comment on gagne et utilise son argent provoque des jugements d'approbation ou de désapprobation qui invoquent la bonne manière d'être avec son avoir : « Il semble à chacun, d'après son sentiment subjectif des valeurs, que les autres dépensent trop ou trop peu pour certaines choses » (PA, 383).

2.1 - Prêter, emprunter, spéculer, voler, épargner, dépenser chichement ou luxueusement, faire la charité, travailler […] sont diversement évalués : « Qui est le plus criminel […] celui qui achète un argent dont il a besoin ou bien celui qui vole un argent dont il n'a que faire ? » (Av, IV,7) / « soulagée par cette vente comme par un acte tardif d'honnêteté » (Ar, 340) / « […] l'imagination hantée de millions conquis en une heure, lui qui avait mis trente ans à gagner quelques centaines de mille francs » (Ar, 246).

2.2 - La mesure et la démesure face à l'argent sont diversement évaluées : « des opérations quotidiennes faites à coup sûr » (Ar, 247) / « le jeu […] qui est l'âme même, le foyer, la flamme de cette géante mécanique que je rêve » (Ar, 162) / « Gundermann était au-dessus de la rancune, il n'avait d'autre gloire que d'être le premier marchand du monde, le plus riche et le plus avisé… » (Ar, 428).

2.3 - L'indifférence ou le mépris face à l'argent est diversement évalué « Combien avez-vous d'actions, vous ? nous, pas une ! […] Ah ! les pauvres gens qui n'avaient pas d'action » (Ar, 349).

2.4 - Simmel qualifie l'avarice, la prodigalité, le cynisme et le blasement de « dégénérescences pathologiques de l'intérêt monétaire » (PA, 287).

3 - Par conséquent les valeurs intellectuelles, spirituelles, artistiques et pécuniaires se distribuent très diversement sur l'échelle des valeurs de la vie.

3.1 - L'argent peut passer « pour valeur en soi, la conscience téléologique s'arrête définitivement à lui » (PA, 275) / « la royauté de l'or » (Ar, 44) / «  le dieu terrestre » (PA, 283).

3.2 - On peut aussi inverser cette hiérarchie de valeur et rejeter (ou mépriser) les valeurs matérielles au profit de valeurs comme l'amour, l'art, le salut de l'âme, la justice, la liberté…

3.3 - On peut encore faire de la pauvreté « une valeur indépendante en corrélation avec les besoins intérieurs les plus profonds » (PA, 305).

3.4 - À moins de « réduire les valeurs les plus hautes comme les plus basses à une seule et unique forme de valeur » (PA, 307).

II - « La simple possibilité d'usage illimité qu'il a en lui » (PA, 247) fait de l'argent une valeur précieuse pour le rêve, l'imagination et la fiction ; ce qui produit des effets de réalité ambivalents.

1 - Le désir trouve dans « la pure potentialité à quoi s'identifie l'argent » (PA, 255) son expression et son instrument : « Voilà encore deux mille francs de plus ! … alors maintenant nous voulons davantage » (Ar, 349).

2 - « Sa nature abstraite de moyen » (PA, 249) permet à l'argent d'entretenir des rapports subtils avec l'imagination et la fiction.

2.1 - Saccard, homme passionné et inspiré, métamorphose son entreprise financière en épopée : « Il devenait grand, le geste dans les étoiles, en poète de l'argent » (Ar, 315). Lui, comme ses interlocuteurs, imagine les coffres-forts de l'Universelle « comme les tonneaux des contes, où dorment les trésors incalculables des fées » (Ar, 298).

2.2 - L'argent condense tant de rêves et d'angoisse qu'il a une véritable puissance fictionnelle.

3 - Anticipée mais déjà présente dans l'anticipation, la jouissance du réel qu'offre l'argent a des effets de réalité dont la valeur peut être positive comme négative.

3.1 - Dans les sociétés modernes, l'argent, par son omniprésence, est une des clés de compréhension de la réalité et l'instrument de sa maîtrise.

3.2 - L'argent permet à des projets de se concrétiser, donne à la réalité toute sa saveur, agrandit le réel de tous les possibles qu'il représente : « […] puis l'horizon s'élargit encore sur les opérations futures » (Ar, 324).

3.3 - Pourtant l'argent peut également faire perdre le sens des réalités, peut réduire les choses et les êtres à leur valeur comptable, peut niveler la réalité : « Plus l'obtention de l'objet se fait de manière mécanique et indifférente, plus il paraît lui-même sans couleur et sans intérêt » (PA, 309).

III - Dans quelle mesure l'argent est-il une valeur émancipatrice ?

1 - Si l'argent est un facteur essentiel de liberté c'est qu'il offre un pouvoir de choix, de libération, de subversion, de destruction, de création…

1.1 - « La valeur d'une somme d'argent donnée est égale à la valeur de chaque objet particulier dont elle constitue l'équivalent, plus la valeur de la liberté offerte entre un nombre indéterminé d'objets pareils » (PA, 247).

1.2 - « À l'opposé des temps où chaque relation extérieure aux autres revêtait également un caractère personnel, l'existence de l'argent permet, conformément à notre caractérisation des temps modernes, une rupture plus nette entre l'agir économique objectif de l'homme et sa coloration individuelle, son moi propre qui maintenant se trouve complètement évacué de ces relations et qui peut pour ainsi dire se retirer plus que jamais dans ses retranchements les plus intimes » (Simmel, L'Argent dans la culture moderne).

1.3 - L'argent permet à son détenteur d'affirmer sa volonté, il lui permet d'éprouver une certaine puissance.

1.4 - « […] lui seul [l'argent] n'était-il pas la force qui peut […] rendre la terre enfin habitable aux hommes… ? » (Ar, 292).

2 - Mais on ne peut gommer le pouvoir d'aliénation de l'argent : « Donnez de l'argent et bientôt vous aurez des fers. Ce mot de finance est un mot d'esclave » (Rousseau, Du contrat social, III, XV).

2.1 - S'asservir à ce qui est censé libérer est le comble de la servitude : « […] il s'était vendu lui-même, il la vendrait elle aussi, il vendrait son frère, battrait monnaie avec leurs cœurs et leurs cerveaux » (Ar, 288).

2.2 - La liberté qu'offre l'argent est « seulement la liberté contre quelque chose et non la liberté pour quelque chose » (PA, 509).

2.3 - L'argent peut être considéré comme une source infinie d'aliénation car le monde qu'il définit et les hommes qu'il fait penser et agir se comprennent uniquement par rapport à la catégorie de l'intérêt : « L'argent libère les échanges mais gomme les visages » (C. Riveline, Colloque 1987 des intellectuels juifs : L'argent).

3 - Néanmoins la valeur émancipatrice de l'argent peut être préservée, à certaines conditions.

IV - L'argent est-il la valeur cardinale d'une existence heureuse ?

1 - L'argent peut être une valeur capitale dans la recherche du bonheur : « On peut certainement être porté à croire que tout bonheur et toute satisfaction définitive dans l'existence sont liés à la possession de l'argent » (PA, 45).

2 - Mais dans la plupart des cas la valeur fondamentale sur laquelle on mise pour être heureux est d'une autre nature, l'argent restant une valeur plus ou moins secondaire, sans être négligeable : « […] son premier roman […] brûlant de se remettre au travail, certain de la fortune et de la gloire » (Ar, 442).

3 - Cependant l'argent est toujours susceptible de rendre malheureux : « Madame Caroline avait dressé la liste des désastres » (Ar, 448).

4 - Chercher à quelles conditions l'argent ne compromet pas le bonheur reste bien la question centrale.

Étape IV : Par conséquent quelle valeur morale donner à l'argent ? Autrement dit, quelle place veut-on lui fixer dans une existence estimée vraiment humaine ? C'est en fonction de ce critère que se sont forgées de nombreuses et contrastées positions valorisant ou dévalorisant (radicalement ou pas) l'argent. Comment les évaluer ?

I - Il est légitime de poser la question de la valeur morale sinon de l'argent du moins des conduites à tenir face à l'argent.

1 – Certes interroger la valeur morale de l'argent pourrait sembler contestable ou vain.

1.1 - L'argent de par sa nature de moyen est étranger à toute valeur : « Il n'y a aucune nécessité logique à ce que la coloration de valeur reposant sur les finalités de nos actions se transmette aux moyens » (PA, 269).

1.2 - L'argent, du fait de sa fonction économique, est amoral.

1.2. 1 - « L'indifférence de l'argent par rapport à la morale est liée au fait que […] la finalité de l'argent […] n'est pas d'accomplir une bonne action mais de faciliter les échanges économiques » (J. Figari, « L'odeur de l'argent » dans Perspectives philosophiques nº 5, 1998).

1.2.2 - Il ne faut pas confondre ce qui relève de l'économie et ce qui relève de la morale, nous rappelle A. Comte-Sponville dans Le capitalisme est-il moral ?.

1.3 - Et quand l'argent « a su s'élever […] jusqu'à un absolu psychologique de la valeur, jusqu'à une finalité qui absorbe entièrement la conscience pratique » (PA, 275), la réflexion morale sur ce qu'il convient d'appeler une vie bonne est désamorcée d'emblée.

1.4 - De surcroît, « le cynisme et le blasement, deux manifestations […] sur les sommets de la culture monétaire » (PA,306) semblent rendre caduc le questionnement moral.

2 - Pourtant nous ne cessons de porter des jugements de valeur sur la façon dont nous-mêmes ou les autres nous comportons vis-à-vis de l'argent.

2.1 - On peut disqualifier l'avarice : « La peste soit de l'avarice et des avaricieux » (Av, I, 3).

2.2 - Mais l'avare, quant à lui, estime son avarice comme « une forme de volonté de puissance » (PA, 293).

2.3 - Le parti pris moral et spirituel des moines bouddhistes est défavorable à l'argent : « Nous vivons dans la félicité nous qui ne possédons rien » (PA, 306).

2.4 - Mais, dans la culture monétaire, l'argent « passe pour une valeur en soi et la conscience téléologique s'arrête définitivement à lui » (PA, 275).

2.5 - Certaines façons de gagner de l'argent sont moralement réprouvées : « Ils affectèrent de s'égayer encore et pourtant un malaise leur restait, un sourd mécontentement d'eux-mêmes, le remords inavoué d'une complicité salissante » (Ar, 319).

2.6 - Mais on peut n'avoir aucun scrupule moral et se situer par delà le bien et le mal : « On ne remue pas le monde sans écraser les pieds de quelques passants » (Ar, 162).

3 - Même si les comportements qui incarnent ces jugements de valeur face à l'argent semblent convenir à ceux qui les adoptent, leur pluralité et leur incompatibilité conduisent nécessairement à se demander lequel il est bon d'adopter ; ce qui relève de la conscience morale.

II - Les raisons ne manquent pas de faire le procès de l'argent et de chercher comment ne plus subir les effets néfastes et pervers de l'argent (ou de l'amour excessif de l'argent).

1 - Socialement, l'argent écrase, exploite, ruine, tue, humilie : « C'est abominable l'argent, le pauvre monde qui souffre » (Ar, 492).

2 - Existentiellement et moralement, l'argent aliène, tyrannise, déshumanise, corrompt, pourrit : « Quand une femme joue, elle tomberait au commissionnaire du coin qui lui porterait un ordre » (Ar, 355).

3 - Ontologiquement et moralement, l'argent nivelle : « Son sentiment de l'existence [au cynique] ne s'exprime de façon adéquate que lorsqu'il a démontré […] la bassesse même des valeurs les plus hautes et l'illusionnisme des différences des valeurs » (PA, 307).

4 - Et « L'Église [trouve] les affaires d'argent absolument condamnables » (PA, 292) / « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu » (Évangile selon saint Marc).

5 - Quand ce n'est pas l'argent en tant que tel qui est condamnable, c'est l'amour excessif de l'argent sous la forme de l'avidité insatiable ou de l'avarice.

5.1 - « J'espère bien le doubler [le pauvre petit capital de vingt-cinq millions], le quadrupler, le quintupler […] il nous faut […] la danse des millions » (Ar, 162).

5.2 - « L'avarice qui nous agenouille devant un moyen comme si c'était un but suprême contient la forme […] la plus caricaturée de la soumission intérieure » (PA, 294).

6 - Bon nombre de pratiques ou d'attitudes liées à l'argent sont honteuses et déshonorantes : « Ne rougissez-vous point de déshonorer votre condition par les commerces que vous faites ? […] de renchérir en fait d'intérêts sur les plus infâmes subtilités qu'aient jamais inventées les plus célèbres usuriers » (Av, II, 3).

7 - Face à de tels méfaits, on doit prendre des mesures réparatrices plus ou moins drastiques, selon l'intensité de la réprobation ; on peut recommander d'éliminer l'argent (« plus d'argent » (Ar, 494) ) ou de n'accepter que « la fortune gagnée d'un lent effort » (Ar, 448), ou encore de cantonner l'argent dans son rôle de moyen, de n'y voir même « comme Platon et Aristote qu'un mal nécessaire » (PA, 277).

III - Mais cette condamnation plus ou moins radicale de l'argent suscite des objections qui conduisent à lever totalement ou partiellement les réticences morales face à l'argent.

1 - Réduire l'argent à son pouvoir de corruption, d'aliénation, de nivellement ne correspond pas à sa réalité duale où chacun de ses vices recèle une vertu : destruction versus création ; dégénérescence versus régénération ; aliénation versus liberté ; dégradation versus épanouissement ; ruine versus progrès ; impuissance versus puissance ; souffrance versus jouissance.

2 - Apprécier pleinement les vertus de l'argent peut conduire à compter pour peu ou pour rien ses vices : « ah dame il y a beaucoup de saletés inutiles mais certainement le monde finirait sans elles » (Ar, 185).

2.1 - Selon une perspective morale conséquentialiste, il faut cesser de discréditer l'argent, la fin justifie les moyens : « Il allait se retrouver en plein dans la bataille des intérêts, dans cette course au bonheur qui a été la marche même de l'humanité de siècle en siècle vers plus de joie et de lumière » (Ar, 118) / « Chaque pas en avant était fait de boue et de sang » (Ar, 185).

2.2 - Selon une perspective morale vitaliste il faut apprécier dans le désir d'argent : « l'éternel désir qui force à lutter et à vivre » (Ar, 184); « lui seul n'était-il pas la force qui peut raser une montagne » (Ar, 292).

3 - Au point même de placer l'argent au dessus de tout : « L'or est tout et le reste sans or n'est rien » (Diderot, Le Neveu de Rameau)/ « Oui l'argent est plus précieux que tout […] voilà parlé comme un oracle » (Av, I, 5).

4 - Toutefois on peut refuser de dévaloriser l'argent sans pour autant le valoriser plus que tout car on peut assortir de certaines conditions sa valorisation : « Tâchons de faire un peu de bien » (Ar, 185).

IV - Afin de décider ce que doit signifier vivre en bonne intelligence avec l'argent, les lecteurs de L'Avare, de L'Argent, de Philosophie de l'argent peuvent également tirer profit de l'intelligence de l'argent offerte par les auteurs de ces trois œuvres, Molière, Zola, Simmel.

1 - Molière, Zola, Simmel offrent également leur voix/voie pour inviter, chacun selon des modalités et des tonalités propres, à apprécier l'argent à sa juste valeur, à lui accorder du prix mais pas à n'importe quel prix.

1.1 - Pour Molière, l'arme critique du rire doit permettre de mettre à distance les avaricieux et leur pouvoir de nuisance. Cela ne disqualifie pas l'argent dont un emploi généreux et joyeux va dans le sens de la vie, de la liberté, du bonheur.

1.2 - Pour Zola, mépriser l'argent et la spéculation sur l'argent est un contre sens sur la vie. Comme elle, l'argent est intrinsèquement ambivalent. Il faut l'assumer sans préjugés. Y consentir n'empêche pas de cherche lucidement et gaiement à orienter sa double puissance mortifère et vivifiante dans le sens du progrès de l'humanité.

1.3 - Simmel cherche à expliquer comment la condition humaine porte structurellement en elle la culture monétaire ainsi que la toujours plus grande complexification des séries téléologiques par laquelle l'agent de simple moyen d'échange est devenu fin en soi. Ceci est le fruit d'une évolution paradoxale mais logique qui révèle le sens de la vie : « L'argent est la réalisation ironique des exigences de la vie pratique » (PA, ). Ainsi le rôle de l'argent est définitivement problématique : si l'argent est facteur de liberté c'est aussi cette valeur sans valeur qui nivelle toutes les valeurs. Au mieux peut-on circonscrire « les dégénérescences pathologiques de l'intérêt monétaire » (PA, 287). Mais quoi qu'il en soit, analyser empêche de subir.

2 - De cette confrontation des options ainsi exposées, le lecteur peut même tirer quelques leçons que les trois auteurs ne donnent pas explicitement mais qu'ils ne renieraient pas.

2.1 - Molière, Zola, Simmel nous offrent cet éclairage qui peut dissiper nos confusions ou nos illusions sur l'argent et en permettre un usage plus maîtrisé : « L'argent est une grande puissance, il faut savoir d'en servir » (Gombrowicz, Ferdydurke).

2.2 - Grâce à eux, on peut envisager comment profiter des vertus de l'argent tout en apprenant à réguler son usage et à résister à l'avidité : « N'estimer l'argent ni plus ni moins qu'il ne vaut ; c'est un bon serviteur et un mauvais maître » (A. Dumas, La Dame aux camélias).

2.3 - Grâce à eux on peut vouloir donner à l'argent toute sa place mais rien que sa place et préserver des valeurs qui échappent à la logique marchande : « Notre grand et glorieux chef d'œuvre c'est de vivre à propos. Toutes autres choses, régner, thésauriser, bâtir n'en sont qu'appendicules » (Montaigne, Essais).

3 - Par conséquent la lecture de ces trois œuvres permet des échanges fructueux dont les gains existentiels et moraux sont un trésor ni monnayé ni monnayable.

3.1 - Mettre l'argent sur scène, y consacrer un roman ou y réfléchir conceptuellement non seulement permet une compréhension plus riche des questions d'argent mais aussi offre le bénéfice d'en avoir une certaine maîtrise émotionnelle et intellectuelle.

3.2 - Par ces / ses lectures, le lecteur apporte la preuve qu'on peut contourner « ce sommet de la culture monétaire » qui consiste « à appliquer la notion de prix du marché à des valeurs qui refusent toute évaluation en dehors de celle qui ressortit à ses propres catégories et idéaux » (PA, 308).

FIN

© Christine Février

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