RETOUR : Entretiens de La Mètis

Jean-Marc Ghitti : Nietzsche, hôte de Nice.

Cet article a été publié primitivement dans la revue La Mètis, que dirigeait alors Maryline Desbiolles (nº 10 « Les Confins », décembre 1993).

Professeur de philosophie en Haute-Loire, Jean-Marc Ghitti est l'auteur de plusieurs livres : La Parole et le Lieu. Topique de l'inspiration, Éd. de Minuit, 1998 ; L'État et les liens familiaux : Mécanisme de la domination, Cerf, 2004 ; La Séparation des familles, Cerf, 2003 ; L'Écriture des pins, L'Escampette, 2005 ; Contes à marcher. De Meygal et d'Emblavez, AME Éditions, 2010.

Nous remercions vivement Jean-Marc Ghitti et Maryline Desbiolles de nous avoir autorisé à reprendre cet article sur ce site.

Mis en ligne le 26 novembre 2008.

© : Jean-Marc Ghitti et Maryline Desbiolles.


Nietzsche, hôte de Nice

Y a-t-il un sens à demander  : Qu'est-ce que Nice ? Quel mystère se cache sous un toponyme ? Quel propre désigne le nom propre ? Et Nice vaut ici pour n'importe quel lieu dans la mesure où la singularité, en topologie, est un attribut universel. Vouloir dégager la personnalité d'un lieu, n'est-ce pas s'exposer au pire subjectivisme et le genius loci n'est-il pas une chimère qui ne prend chair que par des impressions trop personnelles ? Comment alors parviendrions-nous à tomber d'accord sur une définition de Nice, nous qui y vivons ou y avons vécu en y suivant des parcours si différents ? D'ailleurs la question du philosophe s'applique mal à une réalité si évidente que Nice. On ne peut guère répondre qu'en montrant : venez et voyez le site, dans une lumière sans égale qui dissuade la question. Y être vaut pour définition et y être ensemble est un meilleur partage que l'accord des esprits.

Pourtant chacun sait qu'en tout lieu il faut un guide. C'est déjà reconnaître que Nice ne se donne pas dans un seul regard et comme par miracle dès qu'on y est. Une ombre plus épaisse que celle de ses vieilles rues pèse sur ce nom qui passe de bouche en bouche. Il faut un guide, certes, et s'il est philosophe ne nous ramènera-t-il pas à la question : qu'est-ce que… ? Faisons de Nietzsche notre cicerone et acceptons quelques instants, bien que nous y soyons, de tenir Nice à l'horizon.

De décembre 1883 à mars 1888, Nietzsche a régulièrement pris ses quartiers d'hiver à Nice : 38 rue Ségurane, petite rue Saint-Étienne, 26 rue Saint-François de Paule ou encore rue Rossini. Or l'un des paradoxes, c'est que, malgré un indéniable attachement à ce site, il s'y sent mal. Par là, notre guide, dès le départ, nous fait soupçonner la duplicité de Nice. Il oppose clairement deux villes, chacune liée à une époque et à une nation : « La partie française de Nice m'est insupportable et forme presque une tache dans cette splendeur méridionale ; mais il y a, en outre, une ville italienne — c'est là, dans les quartiers les plus anciens, que j'ai loué, et lorsqu'on est obligé de parler, c'est en italien : on y est comme dans une banlieue de Gênes. » L'espace traduit donc le déchirement qui se lit dans l'histoire de la cité. Un seul nom propre, certes, mais dans deux langues : Nizza, Nice.

Mais de parler de duplicité, est-ce suffisant ? N'y a-t-il pas, en Nice, un déchirement, une sorte d'éclatement que recouvre le nom propre ? Ville de villégiature, elle rassemble bien plus de deux nationalités, de deux langues : « C'est “Cosmopolis” s'il en fut jamais en Europe », s'exclame notre guide allemand ; et ce n'est pas pour s'en réjouir car, ailleurs, il s'en prend à « la misérable et vénale engeance qu'on y rencontre - sans excepter les étrangers ». Cosmopolite, Nice est un lieu tendu : sa puissance de rassemblement est constamment éprouvée par le passage. C'est à la question «  » que répond Nice, et en particulier par un certain aménagement de son site. Une station porte bien mal son nom et Nice l'illustre : lieu d'un flux permanent, d'un devenir sans retenue, d'une interminable promenade, elle met en péril sa substance dans le jeu des allers et venues. Site traversé parmi d'autres, elle n'est plus qu'un point sur les itinéraires, une halte pour l'hébergement, un grand hôtel. Ceux qui partagent avec Nietzsche la même table d'hôte évoquent d'où ils viennent et où ils vont, mais auront-ils jamais le souci d'être à Nice, d'accueillir ce qui en fait le propre ? La route alors l'emporte sur le lieu. Cosmopolis, ville de partout et de nulle part où l'ici n'en vient jamais à se décanter, à se séparer de l'ailleurs, Cosmopolis, tel est le second nom de Nice, son nom impropre, son nom de déchirement.

 

Philosophe du devenir qui se rit bien de la substance, apologiste de Dionysos, le dieu mis en lambeaux, Nietzsche en souffre pourtant. Car ces lieux où l'on passe sont ceux des pires solitudes. C'est de Nice qu'il pousse, le 30 mars 1885, ce fameux cri de détresse : « Ah, si vous saviez combien je suis seul sur la terre ! » Aussi se prend-il à rêver d'une communauté de disciples car Nice, pour des raisons qu'il nous reste à découvrir, est bien l'endroit où sa philosophie devrait être enseignée. Mais il faudra attendre longtemps avant que cela ne se réalise. II cherche, faute de mieux, et avec insistance, à faire venir Gast près de lui. Mais notre guide doit demeurer presque seul, nous indiquant par là qu'elle est sans cohésion, la ville éclatée, et qu'elle renvoie chacun à lui-même.

Toutefois, cette ville de villégiature offre au moins l'avantage, aux yeux de Nietzsche, de n'être pas laborieuse. Lorsqu'il avoue : « Nice a pour moi je ne sais quel charme capiteux avec son élégance mondaine », c'est qu'il retient, de ces mondanités, ce que l'oisiveté y a d'ostentatoire. Ainsi, il se réjouit en remarquant que « cette année aussi la ville pullule de fainéants, de Grecs et autres philosophes ». Si la Côte d'Azur est vraiment devenue, comme le remarque É. Reclus à la même époque, « le grand sanatorium de la France », Nietzsche est moins sensible à la morbidité qui en résulte qu'à l'otium dont elle s'accompagne. D'autant plus que le séjour niçois, s'il est parfois curatif, est également de pure plaisance. Destinée à la promenade, au jeu et à la fête, Nice n'est pas le lieu de l'effort ou de l'affairement mais celui de la dépense, du luxe. Il est des sites d'affrontement entre l'homme et la matière première, des sites qui se retournent contre eux-mêmes par le travail ; Nice jouit de soi et, dans son mouvement inactif, repose.

 

Pourtant l'apparat des mondanités ne plaît pas à Nietzsche et l'oisiveté fastueuse n'est pas celle qu'il aime. Si la lumière azuréenne ouvre à la vue ce royaume que tant de peintres ont exploré, elle est souvent voilée par le luxe. Nice désigne aussi ce risque que court le manifeste de déchoir en apparence et le plus clair paraître de devenir parure. Un lieu sacrifie parfois à la pro-motion de son image ce qu'il comporte de pro-duction, de physis. Nice est un cosmos. Le cosmopolitisme par quoi elle rassemble en elle des voyageurs venus des quatre coins du monde n'en est pas la seule raison : parure, en grec, se dit κόσμος et Nice offre le visage apprêté de la ville fastueuse et soucieuse de son image. Du cosmopolitisme, un lieu glisse aisément au cosmétique et c'est par là que Nice acquiert la dimension cosmique qui lui est propre : celle de présenter la plus belle figure du monde, du monde des mondanités bien sûr.

Aussi Nietzsche, avant de répudier Nice, « cette folie pure », pour Turin, n'y revient que faute de mieux. Cherchant ailleurs, ne trouvant rien, il avoue : « Je m'en tiendrai à Nice, comme à un fragment de fatalité. » La part de destin qui lie sûrement au pays natal, Nietzsche la retrouve dans l'adoption d'un site, comme si l'élection n'était pas plus libre que la naissance. Le lieu est une figure du sort et, d'entre les Parques, si ce n'est pas Nona qui y attache, c'est Decima. Par conséquent, Nietzsche souffre Nice plus qu'il ne la choisit. Il en souffre, assurément, et la supporte. Mais c'est alors que la cité lui livre son secret par son nom même : « Ces jours-ci, j'ai été revigoré d'apprendre que le nom de cette ville que je ne peux ni quitter ni troquer contre une autre, évoque la victoire. » Et notre guide nous transmet la leçon que l'étymologie lui donne : Nice, la ville qu'il faut souffrir, est un appel à la victoire, Νίκη. Le lieu est souvent ce qu'il nous faut souffrir, car comment pourrait-il répondre toujours et parfaitement aux besoins de notre corps, aux attentes de notre esprit ? Mais il est aussi ce dont on peut triompher. Si Nice représente, pour ceux qui y sont liés, le visage d'un sort ambigu qui retient, comme par ensorcellement, elle est aussi la ville qui s'offre à la victoire : tout ce qui en elle déplaît peut être surmonté.

De Nice, on peut facilement sortir, on peut fuir et la ville s'efface vite : « On a à soi tout ce que la nature offre de plus exquis, tels les sentiers sylvestres de la proche montagne ou la presqu'île de Saint-Jean. » D'ailleurs, sous le nom propre de Nice, Nietzsche entend tous les alentours, jusqu'à Eze et en passant par la baie de Villefranche et par le Cap Ferrat. Comme si, en Nice, on se devait d'inclure un agon secret entre la ville proprement dite et ce qui permet d'y échapper. Par cette polémique, cette « topomachie », c'est Nice qui triomphe de Nice, et selon deux directions : la montagne et la mer. S'avancer au bout du Cap, comme si déjà on pénétrait dans le domaine pélagique, ou gravir les pentes qui montent vers Eze, c'est dire adieu à Nice tout en demeurant sur son territoire, dans la sphère du toponyme, en pays niçois comme on dit. Ce lieu qui contient en lui-même ce qui en libère, c'est Nice, la ville de la victoire sur soi.

Janicule pourrait être un autre nom pour cette ville bipolaire ; bipolis, Nice est l'envers de Nice. Pour la même raison, elle est un ici rempli d'ailleurs. Un exotisme sourd enveloppe la ville, qui tient à la fois à l'histoire et à la position portuaire : « Des Phocéens ont réellement jadis établi ici un comptoir - mais quelque chose de victorieux et d'extra-européen s'en dégage. » La référence à l'Antiquité, chez Nietzsche, est le rappel non pas d'une origine mais d'une culture orientale très différente de l'Europe actuelle, et spécialement de la germanité qu'il porte en lui. L'élément phocéen, même s'il ne subsiste que dans les noms (comme, par exemple, dans celui du « Square des Phocéens ») apporte indéniablement un dépaysement. Celui-ci est accru par les bateaux en partance qui éveillent ce rêve constant chez Nietzsche : le rêve de l'île, dont les îles Fortunées, dans Ainsi parlait Zarathoustra, est la forme la plus célèbre. De Nice, c'est vers la Corse que notre guide projette à plusieurs reprises une traversée qui ne pourra pas se faire. Mais, au-delà, c'est vers l'autre continent que tendent ses songes : « Au cours de mon voyage vers Nice, j'ai vu et senti très nettement qu'à partir d'Alassio on entre dans une sphère nouvelle sous le rapport de l'air, de la lumière et de la couleur ; la sphère africaine. » L'imaginaire africain qui s'exprime dans les Dithyrambes de Dionysos trouve curieusement sa source dans les Alpes maritimes. D'ailleurs, n'est-ce pas à Nice que Matisse rêvait de Tahiti, d'Indonésie et de Polynésie comme l'attestent ses toiles et tout près, dans la « cité d'en face », que Picasso ressuscitait une Grèce bien plus primitive que celle où l'on peut faire naître l'Europe ? C'est de deux manières, en somme, que Nice conjoint l'ailleurs à l'ici. Cosmopolite, elle rassemble en elle toute une bonne société qui vient de l'Europe entière, de la vieille Europe : près d'une presqu'île et presque une île déjà tant elle est proche de la Corse, elle s'ouvre par la mer vers d'autres continents, l'Asie des Phocéens et l'Afrique. Certains lieux sont des seuils ou des signes : ils semblent s'effacer devant l'ailleurs qu'ils indiquent. Ils sont la porte ou la clef. Nice est de ceux-là, ville qui n'existe vraiment qu'hors d'elle-même. Tout ce qui lui vient de l'intérieur et la retient est ce qu'il faut souffrir mais pour pouvoir le dépasser, comme elle en indique elle-même le chemin, vers des contrées extérieures et neuves. Lien de la conversion, son propre est l'exotisme  : on y est déjà ailleurs. Ville de la victoire sur soi.

Ce que, cependant, Nietzsche apprécie le plus à Nice, c'est ce climat qui fait sa réputation. Il est persuadé que « les conditions climatiques de cet endroit ne se retrouvent nulle part en Europe » et c'est ce qui l'y retient, l'y fait revenir d'année en année. Il souffre ce que cette ville peut avoir de déplaisant pour ne pas trop souffrir de son corps. Peut-on dire, pour autant, que c'est sa faiblesse qui l'y enchaîne et que Nice, ville de toutes les débilités, représente l'échec de la santé ? Il est vrai qu'il insiste quelquefois sur la douceur du climat, sur la modération dans l'écart, l'influence marine rafraîchissant les étés et atténuant les hivers. Pourtant, ce qui se dégage vraiment ici, c'est la lumière. À sa première arrivée à Nice, il explique ainsi son choix : « Deux cent vingt jours parfaitement sereins dans l'année ont fini par me décider : cette magnifique plénitude de lumière a sur moi, mortel très supplicié (et souvent désireux de mourir) une action quasi miraculeuse. J'aurai ici pour les six mois d'hiver presque autant de jours ensoleillés qu'à Gênes durant l'année entière. » Nice est la ville du « ciel alcyonien ». La mer elle-même ne semble là que pour refléter et accroître la luminosité céleste et les couleurs pour la célébrer, la faire chanter : « des couleurs de l'esprit, des couleurs spirituelles ; il n'y reste plus rien de la brutalité des couleurs fondamentales ». Nice, en effet, est une fête pour la lumière et pour la vue, une ville de peinture. Et pourtant Nietzsche n'est-il pas ce promeneur à moitié aveugle dont toute la sensibilité s'est reportée sur la musique ? Lui qui n'a jamais cessé de souffrir de ses yeux ne devrait-il pas fuir la lumière, cette cause interminable de douleur ? Le climat azuréen n'est pas, pour lui, celui d'une douceur reposante : il doit constamment surmonter ses maux pour se réjouir de la lumière. Cet azur, il en souffre, le souffre car, pour ses yeux offusqués, Nice est un excès surhumain de lumière, une démesure de clarté. S'y tenir, c'est déjà s'accorder au site par la victoire sur soi.

Du reste, il n'est qu'à voir comment Nietzsche parle du ciel dans son Zarathoustra. C'est dans le livre Ill, précisément celui qui s'imposa à son auteur lors de la montée vers Eze, qu'on peut lire : « Ô Ciel par-dessus moi, ô toi le pur, ô toi le profond ! Te contemplant, je frissonne de divins désirs. » Loin d'une conception hédoniste de la lumière, Nietzsche la perçoit comme un abîme. Abîme, en grec, se dit χάος et c'est justement le contraire du cosmos. Dans la mesure où Nice se définit par son ciel, il faut comprendre qu'elle est un lieu jeté dans un abîme de lumière, un chaos. N'est-ce pas étrange que cette ville du cosmos, cosmopolite et cosmétique, se trouve à présent être une ville du chaos ? C'est précisément sa nature profonde, cette vocation à la victoire, qui en rend compte. Elle est le lieu fondamental, comme un vrai visage derrière le masque. L'aspect le plus avenant de Nice, qui rebute Nietzsche, n'est que l'apparence qu'elle offre au regard le plus superficiel. Nice désigne aussi les sentiers de la montagne, la presqu'île qui s'avance sur la mer, les terres étrangères que suggère son horizon : ce sont là ses figures chaotiques, celles qui plaisent à Nietzsche et l'invitent à revenir parce que, par elles, Nice, victorieuse de son propre cosmos, atteint sa plus grande profondeur. Cet aspect-là de Nice est un appel à la surhumanité car, se dépassant elle-même, elle exige une identique victoire sur soi chez qui prétend y accéder. Affronter la pente ou le flot, choisir les hauteurs ou l'inconnu, c'est le mouvement difficile par lequel l'homme surmonte son désir de repos et mérite le chaos. Car le chaos nomme ce à quoi l'homme doit s'ouvrir s'il veut se mettre en route vers le surhumain. Le surhomme n'est rien d'autre que celui qui peut accéder à ce que Nice a de plus ardu. Mais cet accès est difficile, non pas physiquement bien sûr (comme dans un sport) mais par la capacité d'accueil qu'il suppose. Le « sens de la Terre » trouve ici le meilleur endroit pour s'exercer. À celui qui sait vraiment se tenir en ce que Nice a de plus chaotique, la plus haute idée est permise : celle de l'éternel retour. C'est pourquoi le livre III que Nice inspire est celui où s'exprime cette idée. Nice est le site où l'on peut s'élever à l'idée de l'éternel retour, c'est-à-dire à l'acceptation tragique de la vie. Être à Nice, égaler son ciel excessif, son chaos de lumière, ce n'est que cette acceptation.

Son chaos, Nice ne le doit pas à son seul ciel, ce ciel rehaussé par la mer et les monts ; Nice comporte un abîme plus chtonien que Nietzsche connut à l'occasion du tremblement de terre de 1887. C'est une ville où la terre s'ouvre, un lieu fragile sur la Béance. Lors du séisme, notre guide eut une attitude étrange. En proie à une grande exaltation, il parcourt les rues dans la nuit pour se faire le témoin avide du drame. Il note que l'événement s'est produit six heures après la clôture du carnaval, comme si, une fois tous les masques jetés, le gouffre était le vrai visage de Nice. C'est une expérience qui ressemble à une révélation et par quoi Nice s'élève à une présence plus intense. En allant voir à travers les ruelles », confie-t-il, « jusqu'à quelles folies la peur pouvait pousser l'humanité, j'ai fait à Nice la promenade la plus instructive. » Ce qui frappe le promeneur, et indéniablement lui plaît, c'est la manière dont ce chaos bouleverse la bonne société qui n'y est pas préparée. Par l'ironie cynique de son ton, il s'en désolidarise totalement, manifestant une fois de plus qu'il n'est pas chez lui dans le cosmos mais seulement dans le chaos. N'est-elle pas plutôt rare dans ses lettres, cette expression qu'on trouve le lendemain sous sa plume : « Pour moi, je vais bien » ? La philosophie tragique, celle de la pleine acceptation, trouve tout son sens lorsqu'il s'agit de rire sur l'abîme : « Absence complète de frayeur - et même pas mal d'ironie. » Très vite le cosmos reprendra le dessus et Nietzsche note : « Nice, ébranlée par son tremblement de terre, s'applique à mettre en œuvre cet hiver tous les moyens de séduction. » Mais, pour lui, Nice reste au cœur du chaos, entre l'abîme du ciel et celui de la terre.

 

Vivre Nice comme chaos et coïncider à la victoire sur soi d'un site par le dépassement de sa propre existence, qu'est-ce que cela apporte à qui en fait l'effort ? Suivons encore notre guide pour l'apprendre, et particulièrement dans Ecce homo. Il y fait un aveu : « Bien des endroits cachés, bien des hauteurs des environs de Nice sont pour moi sanctifiés par d'inoubliables instants. » C'est parce qu'il y a connu une de ses plus fortes expériences de l'inspiration (après, toutefois, celle d'août 1881 à Sils-Maria). Nice est un lieu qui fait naître des pensées et des discours. Il pourrait bien faire naître aussi de la musique si Gast, à la suite de Berlioz, consentait à y venir : « Il mériterait que vous essayiez de voir ce que les Muses ou le mistral ou le ciel lumineux auraient à vous inspirer ici. » Mais, bien sûr, ce n'est pas la ville niçoise qui inspire, pas le cosmos ; ce sont les endroits retirés, ces sentiers tracés en pays de bergers, sur des pentes où s'ouvrent, dans le calcaire, des cavités qui ressemblent à des bouches béantes. Nice est une parole secrète, une voix qui est le prix réservé à ceux qui veulent vraiment s'approcher du site, Entendre cette parole, c'est se tenir au bord de l'intenable, plus haut que toute habitation ; c'est être à Nice.

Que dit cette voix qui donne à Nice la singularité désignée par son nom propre ? C'est là que notre guide nous est indispensable car il nous l'a traduite en sa langue, bien qu'elle aurait pu être rendue autrement tout en restant identique. La voix de Nice dit que victorieux de soi-même, il faut surmonter ce qui masque et qui fait souffrir, qu'il faut dépasser le cosmos et acquiescer à tout ce que la vie comporte d'excessif : le lointain qui s'ouvre au-delà de la mer, l'altitude des montagnes. Dans la voix de Nice, on reconnaît donc la philosophie de Nietzsche, l'idée du surhumain et de l'éternel retour. On reconnaît même l'accent de Dionysos et Nice, dont nous avons vu tour à tour la dualité, l'éclatement et la polémique interne, est bien une ville déchirée, comme le corps de la divinité dispersée. Ce mouvement qui part du cosmos pour retourner au chaos, c'est celui que commande le dieu. Nice est une figure de Dionysos ; et celui-ci donne figure au genius loci.

Quant à la joie qui s'attache à la philosophie tragique, il ne fait pas de doute que Nietzsche l'ait également obtenue de Nice. Évoquant son premier séjour, il le reconnaît : « Je dormais bien, riais beaucoup. » Est-ce à dire que la joie soit, à Nice, le sentiment dominant, celui qui constitue le ton même de la voix secrète ? Y a-t-il un sens à dire qu'un lieu est, plus que les autres, le lieu de la joie ? Qu'on puisse être triste ici comme ailleurs n'est pas le problème. Est-ce un hasard si le chef-d'œuvre de Picasso à Antibes s'appelle « La Joie de vivre », si Renoir à Cagnes arrache à son corps douloureux les toiles que l'on sait, si Matisse etc.? À condition de parler de la joie tragique et pas d'une autre, de celle que procure le dépassement des grands malheurs, il semble que Nice, parce qu'elle appelle constamment à être surmontée, trouve bien dans ce sentiment son éthos fondamental.

Que penser d'un portrait de Nice qui en vient à identifier la voix propre de ce site à celle de Nietzsche, un hôte parmi d'autres qui n'y entendit peut-être que des paroles résonnant déjà en lui ? Le guide n'a-t-il pas manqué à son rôle en occultant le lieu au profit de sa pensée si, à la question « qu'est-ce que Nice ? », on doit répondre : « la philosophie de Nietzsche » ? En somme, tout au long de ce portrait, un doute subsiste à chaque instant : est-ce Nice ou est-ce Nietzsche ? Le philosophe, il est vrai, a connu d'autres sites où il a porté les mêmes pensées, et pourtant ils ne se confondent pas avec Nice. Gênes apparaît comme une ville sombre où Nietzsche, plus proche de la mort, semble en proie à un grand pessimisme. Sils-Maria, à l'inverse, est un séjour plus serein où l'accord l'emporte bien souvent sur le contraste. Turin est la ville de la grande réconciliation, toutes tensions étant désormais dépassées. Nice, incontestablement, a une personnalité propre qui la distingue des autres séjours nietzschéens. Elle ressort comme le lieu le mieux accordé à la pensée de ce voyageur exigeant. On comprend alors que celui-ci ait voulu enseigner là, plutôt qu'ailleurs, sa philosophie. Il reconnaît y éprouver « quelque chose de très réconfortant qui [lui] dit : Ici tu es à ta place ». Nice est peut-être le vrai lieu de Nietzsche dans la mesure où ce qui se dégage du site confirme fort bien sa pensée. Doit-on alors voir, réciproquement, en Nietzsche, le vrai penseur de Nice ? Il y a, assurément, bien d'autres manières, philosophiques, poétiques, musicales, picturales ou architecturales d'exprimer ce qu'est Nice. Mais elles doivent ressembler, sur des points importants, s'il est vrai qu'elles sont à l'écoute d'un même site, à la pensée de Nietzsche.

Pourtant, ce guide indispensable, laissons-le maintenant s'éloigner de quelques pas et, d'après ses précieuses indications, risquons une certaine définition de Nice. Peut-être que le toponyme est une parole qui désigne un parole plus secrète : cette voix qui fait le propre du nom propre. Un lieu est une source d'inspiration : plus qu'à l'habitation, c'est à l'écoute qu'il s'offre. Et le discours de Nice, oserons-nous dire qu'il se résume en trois mots ? Κόσμος, νίκη, χάος : Nice. La victoire qu'est ce lieu, elle est à prendre sur soi-même et consiste à dépasser une dispersion première, incohérente et divertissante, pour l'élever, par une déchirure plus radicale mais mieux orientée, vers l'accord avec tout, y compris avec l'excès. Nice, c'est ce sort jeté à qui s'ouvre au site, c'est ce message adressé à qui écoute. C'est cette vocation qui ouvre une voie et donne une voix.

Jean-Marc Ghitti

RETOUR : Entretiens de La Mètis