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Jacqueline Lagrée : Hommage à Pierre Corbel. Méditation sur la retraite

Le 13 septembre 2016, Pierre Corbel, directeur des Presses Universitaires de Rennes (PUR), partait en retraite. Jacqueline Lagrée, professeur émérite de philosophie l'université de Rennes 1 et ancien membre du comité éditorial des PUR lui rendait hommage.

Rattachées à l'université de Rennes 2, les Presses Universitaires de Rennes sont constituées en Service d'Activités Industrielles et Commerciales commun aux universités de l'Ouest atlantique.

Mis en ligne le 13 février 2020.

© : Jacqueline Lagrée


Hommage à Pierre Corbel
Méditation sur la retraite

Avant même de dire quelques mots, je pourrais me demander : à quel titre ai-je été ici invitée à parler ?

Comme membre du comité éditorial sans doute, mais je ne suis pas de Rennes 2 ?

Comme philosophe ?

Comme femme ? plus particulièrement veuve de Michel Lagrée qui, avec Pierre, contribua à la création des PUR et à l'établissement de leur niveau d'exigence académique ?

Comme retraitée peut-être ?

Un peu de tout cela sans doute, mais c'est la deuxième casquette, celle de la philosophe que je voudrais prendre pour m'adresser à toi, Pierre.

 

Il y a dans la tradition juive, comme dans toute mythologie qui se respecte, plusieurs récits de la création. Le second (Gen. 2 :4-25) se concentre sur un seul aspect, la création, de l'homme puis de la femme. Il part d'un sol stérile et non cultivé, car « Dieu n'avait pas fait pleuvoir sur la terre » ; Dieu plante des arbres, modèle l'homme et les animaux, et commence la création non par la liberté mais par un interdit : celui de manger du fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal ; et ce récit est immédiatement suivi de celui de la chute. Histoire triste.

Le premier récit (Gen. 1 :1-2 :4) m'intéresse beaucoup plus et bien qu'on l'appelle sacerdotal, je le trouve plus poétique. Il part d'un néant, de l'abime et des ténèbres qui sont des figures du rien, et procède par séparations successives : la lumière et les ténèbres (J1), l'eau et le ciel(J2), l'eau et la terre et, sur la terre, différentes sortes de plantes et d'arbres féconds (J3), le soleil et la lune (J4), les oiseaux du ciel et les êtres marins (J5), toutes les bêtes, bestiaux,bestioles qui vivent sur terre et puis l'homme, créé immédiatement homme et femme, à l'image de Dieu, qui n'apparaît pas ici comme le juge ou le maître tout puissant mais comme le travailleur fécond qui s'arrête le septième jour : « au septième jour il chôma après tout l'ouvrage qu'il avait fait. Dieu bénit le septième jour et le sanctifia car il avait alors chômé après tout son ouvrage de création. »

Cette bénédiction du septième jour, en regardant en arrière tout le travail qu'on a fait et bien fait, et en laissant sa création vivre sa vie propre, me paraît une belle métaphore de la retraite — et c'est une retraitée qui entame sa sixième année qui le dit. Non que je te prenne pour Dieu ! Mais, toi aussi, tu es parti de rien et tu as créé, avec d'autres certes mais en maintenant l'inspiration initiale, un ouvrage dont tu peux être fier. Toi aussi, tu as peu à peu différencié, en créant des collections et en confiant leur direction à d'autres et il a bien fallu toute l'insistance du comité éditorial pour que tu acceptes, non de créer la collection Essais, mais d'en prendre la direction.

Mais ce premier récit comporte une faille que connaissent bien tous les parents qui ont du mal à voir partir leurs enfants. Le Dieu du récit sacerdotal n'est pas le juge ou le maître qui pose des interdits mais il ne s'éloigne pas de sa création ; il est le dieu provident qui intervient quand ça va mal, le dieu qui fait des miracles et donc un dieu bricoleur maladroit qui doit réparer sa création de temps en temps.

Il existe aussi une troisième version, beaucoup moins connue, bien étudiée par Gershom Scholem, et que l'on doit à un cabaliste du XVIe siècle, Isaac Louria, qu'on appelle le tsimtsoum, d'un mot hébreu qui signifie contraction. Dieu ici n'est pas le créateur mais l'infini (En Sof). Son premier acte, qui fait passer de l'infini au fini, n'est pas création et révélation comme dans la Bible, ni émanation comme dans la philosophie plotinienne, mais retrait ou dissimulation. Si Dieu est l'infini ou le tout, il contient tout en soi ; il ne peut donc laisser être quelque chose qu'en se contractant, en se retirant en lui-même pour laisser place à un espace vide à l'intérieur duquel le monde pourra prendre place, s'organiser, se déployer. En se retirant, Dieu laisse comme des traces de vagues sur la plage que bien peu savent reconnaître.

Dans ce processus très compliqué et que je ne détaillerai pas, l'En Sof joue encore un rôle par diffusion de sa lumière qui permet l'ordre et la structure du monde qui se crée. « C'est en concevant le vide en soi pour accueillir l'altérité du monde, c'est en se retirant de lui-même en lui-même que Dieu créa le monde. De ce vide de Dieu, surgit le monde. La création de l'espace vide rend possible l'altérité à partir de la séparation » écrit ainsi un exégète de la cabale, Marc Alain Ouaknin.

Dans cette conception Dieu ne peut plus être ni véritablement créateur ni provident ; il faut qu'il se cache pour que les êtres et le monde soient ; et c'est là une conception beaucoup plus difficile et plus exigeante de la retraite, non comme repos mais comme retrait. Quand on a bien travaillé, on a besoin de repos mais ce repos ne saurait trop durer et, quand on fait un travail qu'on aime, a fortiori quand le travail est une passion, on est heureux de se lever de bonne heure le lundi matin. Ici il n'y a pas de lundi matin ni de dimanche d'ailleurs, ni de temps mais sans doute l'éternité.

 

Si j'ai voulu évoquer ces deux récits de création c'est qu'ils me paraissent significatifs de l'expérience que j'ai vécue après septembre 2011, date de mon départ en retraite : une espèce de gêne à recevoir de l'argent de l'État à la fin du mois sans avoir vraiment travaillé, l'inconfort d'un bureau bien plus modeste, l'agacement devant les nouvelles orientations d'une UFR que j'avais dirigée et qui, évidemment, ne faisait pas les choses comme je les aurais faites, des désaccords sur le choix de nouveaux collègues, la préparation de l'agreg, et j'en passe.

Rassurez-vous, cela n'a pas duré très longtemps. Parce que j'ai compris que ma vie, si elle voulait être libre, ne devait pas être commandée par mon passé, fût-il valeureux, mais par mon avenir. Et ici je voudrais quitter la tradition juive pour Montaigne et un essai que j'aime particulièrement, Des trois commerces (III,3).

 

Montaigne, lorsqu'il écrit cet essai, est déjà retiré de la vie publique. Il y a certes du monde qui passe en son château mais cela ne l'intéresse guère. Loin de regretter sa vie passée et le rôle modeste mais effectif qu'il a pu jouer à la Cour ou à Bordeaux, il entend continuer à « forger son âme ». Retiré dans sa bibliothèque, il examine les trois occupations, les trois commerces, qui meublent désormais sa vie : les amis, les femmes “honnêtes”, les livres. Les deux premiers montrent vite leurs limites car ils sont fortuits et dépendants d'autrui. Après avoir goûté en sa jeunesse « une amitié seule et parfaite » avec La Boétie, les autres lui ont souvent paru fades, même s'il ne saurait s'en passer. Le commerce des femmes est toujours ambigu. Pas de Vénus sans Cupidon certes mais les flèches de Cupidon s'épuisent et la beauté se fane.

La finalité de ces deux commerces, c'est simplement « la privauté, fréquentation et conférence ; l'exercice des âmes sans autre fruit », ce qui exige des amis qu'ils soient honnêtes hommes et des femmes qu'elles ne soient pas savantes mais belles et honnêtes, et il saura réunir ces deux commerces dans l'amitié tardive pour Marie de Gournay.

« Ces deux commerces sont fortuites et dépendants d'autruy. L'un est ennuyeux par sa rareté ; l'autre se flétrit avec l'âge; ainsi ils n'eussent pas assez pourvu au besoin de ma vie. Celui des livres, qui est le troisième, est bien plus sûr et plus à nous. Il cède aux premiers les autres avantages, mais il a pour sa part la constance et facilité de son service. Cettuy-cy côtoie tout mon cours et m'assiste par tout. Il me console en la vieillesse et en la solitude. Il me décharge du pois d'une oisiveté ennuyeuse ; et me défait à toute heure des compagnies qui me fâchent. Il émousse les pointures de la douleur, si elle n'est du tout extrême et maitresse. Pour me distraire d'une imagination importune, il n'est que de recourir aux livres ; ils me détournent facilement à eux et me la dérobent. Et si, ne se mutinent point pour voir que je ne les recherche qu'au défaut de ces autres commodités, plus réelles, vives et naturelles ; ils me reçoivent toujours de même visage. »

Montaigne était bibliophile au sens où l'est Pierre. Il n'aimait pas un livre pour la beauté de sa reliure ou l'antiquité de sa parution. Il aimait lire, avec volupté, mais de cette volupté même comme de toute autre, il savait aussi se défier : « Les livres sont plaisants ; mais si de leur fréquentation nous ne perdons enfin la gaité et la santé, nos meilleures pièces, quittons les ». Il aimait lire, non point tant pour s'instruire, encore moins paraître savant dans les conversations mondaines, mais pour exercer son jugement. « Les livres m'ont servi non tant d'instruction que d'exercitation » écrit-il dans De la physionomie. « Mon dessein est de passer doucement et non laborieusement ce qui me reste de vie. […] Je ne cherche aux livres qu'à m'y donner du plaisir par un honnête amusement ou, si j'étudie, je n'y cherche que la science qui traite de la connaissance de moi-même et qui m'instruise à bien mourir et à bien vivre » dit-il enfin dans Des livres (II 10) où il décrit les livres qui l'ont marqué, livres de philosophes et d'historiens principalement.

 

Pierre Corbel, l'amoureux des livres, le bibliophile au sens propre, le savant directeur de la collection Essais des PUR dont j'ai maintes fois admiré au comité éditorial, mais sans le lui dire, l'immense culture et la capacité à dégager d'une phrase l'essentiel d'un manuscrit proposé à notre lecture, est bien pour moi un vrai neveu de Montaigne. Il saura donc trouver comme lui, dans le retrait de son immense bibliothèque, cet « honnête amusement » qui nous console des rides de l'âge. Car les rides du visage ne sont rien pour qui nous aime. Ce dont il faut nous garder, ce sont les rides de l'âme car la vieillesse « nous attache plus de rides en l'esprit qu'au visage ; et ne se voit point d'âmes ou fort rares, qui en vieillissant ne sentent à l'aigre ou au moisi. L'homme marche entier vers son croît et son décroît ». Je n'ai donc aucune inquiétude en ce qui te concerne, Pierre : celui qui a su aimer les livres et les faire aimer, sans rien céder de l'exigence académique ni du plaisir de la lecture, celui qui a su faire des PUR les premières éditions universitaires françaises que nous envient toutes les universités qui n'ont pas eu la chance d'être situées à l'ouest de la France, celui qui a su préparer sa succession, celui-là marchera droit et alerte vers de nouvelles aventures, celle de l'histoire des PUR, et comme de bons parents, nous nous réjouirons toi et moi, de voir nos enfants poursuivre notre route et vivre leur vie.

Jacqueline Lagrée

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