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Yvon Logéat : Barewar Lougou.

Ce texte, rédigé à partir des notes de Boubé Namaïwa, est un fragment d'un livre à venir.

Yvon Logéat est professeur de Lettres. Il effectue des missions au Niger au titre de l'aide au développement, au sein du GREF (groupement des retraités éducation sans frontières) et de l'association Tarbiyya Tatali. Cette association prépare, de son côté, un livre sur la culture azna.

Texte mis en ligne le 12 novembre 2006, continué le 1er février et le 22 mars 2007.
Mis à jour le 22 mars 2007.
© : Yvon Logéat.


Barewar Lougou

Chapitre 1

 

Dakar, le 11 septembre 2003

Longtemps, je me suis méfié des Français. Ma tante Tahantsi, mon oncle Atto et mon père Alou Doki avaient nourri mon enfance de la vision d'une cité forteresse d'où leur grand-père, Barewar Lougou, avait dû fuir à cause de ces étrangers, sur ordre de la reine des Azna. Demeurent profondément ancrées dans mon imaginaire, comme si je les avais vues de mes yeux, les images de Lougou, la cité qu'ont détruite ces hommes venus d'ailleurs, guerriers égorgés, Saraouniyya Mangou, la reine, et son peuple, vaincus, mon aïeul exilé. Sur le flanc d'une falaise, des ossements, vaste charnier de ceux qui sont morts au combat. Oui, longtemps, je me suis méfié des Français. Chez nous, la plaie ouverte saigne encore. J'ai aussi souvent refusé de parler en France. Si les couloirs de l'aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle n'ont pas de secret pour moi, c'est que je dois les arpenter pour partir aux États-Unis, parler des Azna.

Car je n'ignore pas la culture de mon peuple. La philosophie que j'enseigne à Dakar me laisse un peu de temps pour contribuer à la connaissance du monde des Azna. La distance entre les récits de mon enfance et les travaux ethnologiques ou anthropologiques que j'ai pu lire, la rareté des textes sur les Azna de l'Arewa, me conduisent aujourd'hui à témoigner plus complètement de ce que je considère comme une nécessité : transmettre à cette jeunesse déboussolée de l'Arewa — et d'ailleurs, en Afrique — ce que je sais du passé.

Le destin de Barewar Lougou m'y aura conduit et aussi, la voix des hommes de son temps qui me hante et que je tente de retranscrire ici. Comme si j'étais l'un d'eux, comme si je savais retrouver les pensées de mon aïeul… M'efforcer d'écrire chaque jour une page de cette histoire…

I.

S'il y a la guerre, elle sera sans merci !

Depuis que les Blancs étrangers longent les chemins bordant le fleuve, à des journées de marche, on le sait, le sang n'a cessé de couler. Sont-ils donc des génies, puisque leur force est telle qu'ils n'hésitent pas à sacrifier des hommes comme on sacrifie une chèvre ? Ils volent, brutalisent et massacrent. Surtout, ne pas se trouver sur leur passage !

Un homme qui rentrait paisiblement chez lui a refusé de leur indiquer le chemin vers l'Est ; le chef des Blancs, celui que l'on nomme désormais Sara-Sara, « Coupe-Coupe », a ordonné qu'on lui tranche la tête. Dans un village, ils se sont emparés de deux cent cinquante bœufs, cinq cents moutons, vingt huit chevaux et ont fait quatre-vingts prisonniers. Là où l'on résiste, le Blanc fait des exemples : vingt femmes mères, avec des enfants en bas âge et à la mamelle, ont ainsi été tuées à coups de lance. Parfois la poursuite de ceux qui résistent les a amenés à assassiner des innocents et à promener leurs têtes plantées sur des bâtons !

Dioundiou malgré ses remparts de banco n'a pu résister. Le tata a été détruit. Le chef de la ville a écrit qu'il se soumettait et avec lui ont fait soumission tous les cantons du pays Maori.

On dit cependant que Sara-Sara a été atteint d'une flèche à la cuisse ; il s'en remet lentement à Matankari. Le poison des flèches azna ne lui aurait laissé aucune chance.

II.

Chipkaw, fils bien aimé de la reine des Azna de Lougou, Saraouniyya Mangou, a écouté plein d'effroi, le récit des malheureux réfugiés parvenus au village. Jamais les combats qu'il a menés n'ont provoqué de telles cruautés ! Saraouniyya elle-même, n'a pas perdu un mot de ce qui s'est dit. Elle n'a pas tardé à envoyer aux étrangers, cette simple missive : « Contournez mon territoire et surtout ma cité ou vous trouverez mes guerriers sur votre route ! »

Ce 14 avril 1899, les nouvelles sont mauvaises, la cité est en effervescence : les étrangers, on le sait, ont très mal pris l'avertissement. Ils campent à Matankari, à une nuit de marche et sont décidés à passer coûte que coûte par le village.

Voici donc Chipkaw et les siens, à la veille d'un affrontement avec un ennemi aux pratiques guerrières mal connues, puisqu'il ne s'agit ni des Touaregs ni des Peuls, seuls encore à envisager de les attaquer. Les populations les plus lointaines les craignent ; en effet, leur renommée est faite : le poison mortel de leurs flèches les a rendus jusqu'alors invincibles. On ne doute donc pas tout à fait à Lougou de l'issue victorieuse du combat.

Les préparatifs matériels et mystiques terminés, les deux remparts ont été renforcés — le nouvel ennemi utilise, paraît-il, des armes puissantes — et pour parer à toute tentative de fuite, ont été tressées les cordes qui vont servir à fixer les guerriers. Une fois de plus, selon la coutume des ancêtres, ces liens les relieront étroitement les uns aux autres, les empêcheront de fuir et montreront ainsi à l'ennemi leur volonté de combattre ensemble jusqu'à la mort. Chipkaw qui les dirige y veillera.

III.

Mais ce même jour, une décision surprend tous les guerriers : Saraouniyya a ordonné à Chipkaw, le grand chasseur de lion, l'un des meilleurs d'entre eux, de quitter Lougou sur le champ. À contre cœur, il obéit à sa mère et s'en va dans le sens opposé à la progression des étrangers sanguinaires.

Et c'est en courant comme un lièvre, qu'il doit quitter avec ses trois arcs cette terre qui sera demain un champ de bataille ! Oui, il obéit aux ordres de Saraouniyya mais il fuit. Mille questions ne cesseront plus désormais de le tourmenter.

Pour quelle raison Saraouniyya a-t-elle donc décidé soudain de se priver de sa force et de son soutien, lui, le guerrier, son bras droit, dont chacun des trois arcs a la taille d'un homme et qui a la réputation de meilleur tireur de la cité ? N'a-t-il pas dirigé les travaux de consolidation du rempart, ainsi que la séance de renforcement du poison ? N'en a-t-il pas déjà enduit toutes ses flèches ? N'a-t-il pas sacrifié à ses génies personnels les animaux qui leur sont dus, avant de participer aux sacrifices collectifs ? Ne devait-il pas demain, selon le rite, avoir le corps oint par le Maiyaki, maître de la guerre, du mélange d'écorces et de racines qui rendent invulnérable ? Qu'ont donc révélé les devins de la volonté de Tunguma, la pierre sacrée ?

Chapitre 2

 

Dakar, 19 février 2004

J'avais les temps passés, beaucoup de mal à poursuivre ce travail. Bloqué par les interrogations infinies de Barewa… Et puis, ce matin, par la BBC, est tombée la nouvelle. Un accident sur la route Konni-Tahoua. Dans la voiture, Rouch, le vieux Kafr, et ses deux fidèles amis Damouré Zika et Moustapha Alhassane, le cinéaste. Tous deux sont à l'hôpital de Galmi, mais le vieux Rouch y est resté. J'ai essayé en vain de joindre J. L. !

Rouch a tant aimé le Niger qu'il y a laissé ce qu'il avait de plus précieux : sa vie. Et voilà ! le vieux Kafr, s'en est allé, sans m'avoir donné le nom de la « mère de Dieu », tel qu'il lui fut révélé par les Dogons.

 

Sannun ku da Tillas. Ubangiji ya Jikan shi. wu fo'nda Tillas! Irkoy ma sujji a ma yaffa.

Voici donc le vieux Rouch devenu Hauka/Babule. Et justement chez les Hauka/Babule, Kafiri est la divinité terreur des marabouts. C'est dire qu'il a choisi sa famille et son nom. En tout cas, il doit pouvoir trôner dans le panthéon azna. Peut-être pas tout de suite…

Cette mort est un appel à poursuivre… Je ne crois pas que Jean Rouch soit revenu, depuis longtemps, consulter Tunguma.

Notre pierre sacrée avait-elle prévu la tempête qui a balayé Lougou ?

IV.

L'ennemi est apparu en haut de la falaise, dans l'aube de brouillard empoussiéré. Les guerriers se sont aussitôt portés au devant d'eux mais à mi-flanc, tonnerre et éclairs les ont terrassés. Ces génies blancs commandent donc aussi aux orages ! Quelques flèches volent malgré tout, les tirs sont précis, et des hommes tombent en face, des hommes noirs comme eux.

Et puis l'orage reprend de plus belle ! Au bas de la pente, encordés, ils ne cèdent pas un pouce mais leurs rangs s'éclaircissent et Saraouniyya ordonne que l'on se réfugie dans l'épaisseur de la brousse toute proche. Elle espère ainsi attirer l'envahisseur dans le piège des épineux. Le feu prend bientôt dans les fourrés. Les femmes et les enfants s'enfoncent encore dans les taillis.

Entre les guerriers encordés et le village, la reine implore la divinité. Son vêtement de cotonnade blanche tourbillonne dans un souffle violent, de sa bouche s'élève le chant du génie, cri de désespoir et appel à la retraite.

Les guerriers qui le peuvent s'échappent de la fournaise, le village brûle, la reine est emportée quelque part, ailleurs dans l'Arewa. Quelques hommes tentent encore d'atteindre de leurs flèches ces êtres diaboliques.

Le soleil est bien haut dans le ciel quand le combat cesse. Lougou brûle.

 

Se documenter plus précisément sur le combat ! Les seuls récits écrits en ma possession, en dehors de notre tradition orale, sont ceux de Français. L'extrait du journal de la colonne sans doute écrit par un officier du groupe Chanoine ou peut-être par Chanoine lui-même. Je le retranscris pour mieux m'en imprégner :

16 avril 1899. Dimanche. Séjour à Béré-Béré du capitaine Chanoine et du Docteur Henric avec le convoi de porteurs, les prisonniers et le troupeau.

Séjour à Matankari du sergent Bouthel et du maréchal des logis Tourot avec le convoi d'animaux porteurs ; dans la soirée, le sergent major Laury va prendre le commandement du détachement de Matankari.

À 9 heures du soir, le capitaine Chanoine reçoit un courrier du capitaine Voulet qui l'informe des faits suivants :

Le chef de la mission, les lieutenants Pallier et Joalland, ayant quitté le 15 avril, au soir, le campement de Matankari, firent la nuit une étape d'une vingtaine de kilomètres dans la brousse. Le matin, à 6h, ils se trouvèrent en face d'un groupe de villages nombreux, le groupe de Lougou, de réputation hostile. Les hommes, en armes, s'étaient réfugiés dans une brousse épaisse s'étendant entre les divers groupes prêts à une vive défense. Le capitaine Voulet envoya 3 sections balayer la brousse de l'ouest vers l'est, pendant que le lieutenant Joalland lançait deux obus sur une masse assez compacte d'ennemis. Les tirailleurs bousculèrent l'ennemi en lui infligeant de grosses pertes. Pendant ce temps, le reste de nos troupes occupaient les hauteurs dominant le Dallol, les naturels se voyant complètement cernés rentrèrent dans la brousse ; il devint nécessaire de faire balayer de nouveau le terrain par trois sections du nord au sud. À midi, l'opération était terminée avec un plein succès ; l'ennemi s'était vigoureusement défendu. Nos pertes étaient de 4 tués et 6 blessés.

Tués : Section Luby Taraoré, Cie Voulet : Moriba Keyta, tiraill. auxil.

Section Moussa Diallo, Cie Voulet : Mahamadou Dabo, Moussa Snaïobho, Ba Taraoré, tiraill. auxil.

Blessés : Caporal auxil. Kaspa Kourouma, caporal Madhiou Dia (blessure à la tête, très grave), tirailleurs auxiliaires Baba Coulibaly, Seïdou Kamara, Mahmadou Koné (section Moussa Diallo), tirailleur régulier de 1ère classe Mouna Deuébélé (section Soley). Il est à remarquer que la mort des 4 tués a été déterminée par des blessures de flèches n'intéressant aucun organe essentiel mais seulement les membres ; la mort est arrivée en quelques minutes. Les flèches du nord de l'Aréwa sont donc fortement empoisonnées. Le capitaine Voulet installa son bivouac à Lougou et prévint le capitaine Chanoine qu'il existait 4 puits dans un rayon d'1 kilomètre et qu'il serait par conséquent facile au convoi de boire dans ces groupes pendant plusieurs jours.

Temp. 9h30 matin = 39 T maximum = 42 T. 6h soir =37 Temp. Minimum = 22.

Il est envoyé à Dosso, un courrier pour France par un homme de Bébeï (Maori).

 

Quelle froideur dans le constat de fin : la liste des blessés, la force du poison, les ressources en eau, la température, le courrier. Mais qu'attendre d'un journal militaire, sinon un rapport distancié des événements ?

Le récit de Joalland, extrait de son livre Le Drame de Dankori, écrit trente ans plus tard, contient plus d'émotion. En date du 16 avril, il évoque l'incendie du village de Lougou après le combat mais comme d'un accident ou d'un incendie volontaire des « naturels » comme ils disent, puisque, selon lui, la troupe qui se repose après le combat doit quitter précipitamment le village avec les blessés pour échapper aux flammes. Je n'arrive pas à le croire.

 

Le combat venait de finir, nous étions entrés dans une grande case pour déjeuner, car nous n'avions rien pris depuis la veille au soir, quand tout à coup le cri « Au feu » retentit. Nous avons à peine le temps de nous sauver en emportant nos bagages que tout le village se trouvait la proie des flammes. Le soleil était d'une ardeur exceptionnelle, la chaleur de l'incendie s'en mêlant, la place était intenable ; il fallut enlever nos blessés du milieu de cette fournaise. Des chèvres qui étaient attachées dans les cases et que nous ne pouvions songer à détacher, poussaient des hurlements terribles, ressemblant à s'y méprendre, à des cris humains. Pendant un moment, nous fûmes terrifiés à l'idée que peut-être c'étaient de nos blessés qui se trouvaient encore à l'intérieur. Heureusement, il n'en était rien.

Le soir vint enfin apporter un peu de calme à nos nerfs surmenés par tous ces événements ; nous pûmes ensevelir nos morts et nous reposer de nos grosses fatigues…

 

Et les guerriers de Lougou morts sans sépulture ? Cet incendie a scellé l'avenir de Barewa et de ma famille : nous avons vécu dans deux pays, celui de notre réalité quotidienne et celui qui ne m'aura jamais quitté, du village incendié de mes pères.

V.

Deux jours, depuis que les Blancs ont détruit le village ! Deux jours que la reine Mangou a été transportée de force loin des lieux du combat par de robustes guerriers alors qu'elle aurait voulu que la terre de Lougou l'engloutisse ! Depuis deux jours aussi, elle s'inquiète du sort de son fils préféré qu'elle a voulu préserver. Les devins qui ont prédit le désastre et ont fui avec elle, l'apaisent : son fils est parvenu dans le Sud du Dallol Maori, chez les Tudawa de Fadama. Aussitôt, un messager court porter au Sarkin Tudu, le chef des Tudawa et du village de Fadama, ces paroles : « Mai Fadama, j'ai appris que ma gazelle est dans tes prairies. Tu la reconnaîtras facilement car elle porte sur chacune de ses trois cornes trois amulettes. Prends-en soin ! »

Jusqu'à la réception du message, Mai Fadama, chef du village, ignore l'arrivée de l'étranger sur son territoire car Chipkaw, le Azne sait se taire. Son rang de chasseur, depuis la longue et dure initiation, lui impose discrétion. Mais Mai Fadama ne tarde pas à découvrir le préféré de la reine : « La gazelle paissait », non loin de là, dans le petit village de Katarma. Mai Fadama envoie aussitôt dire à Saraouniyya que sa gazelle retrouvée est en de bonnes mains.

Chapitre 3

 

Dakar, 20 février 2004

Gazelle ! Barewa ! Mon arrière-grand-père devra désormais s'accoutumer à ce surnom qui le désigne comme le fils chéri de Saraouniyya Mangou. Nul ne lui donnera plus d'autre nom. Barewar Lougou, la Gazelle de Lougou, le trésor de la reine, qui avait grandi chez elle, la gazelle aux trois cornes, le guerrier aux trois arcs dont il ne se sépare jamais et dont chacun porte trois amulettes !

À Fadama, au Takassaba, loin de son Lougou natal, il mène désormais, depuis des années, sa vie entre amertume et chasse. Son silence ténébreux le maintient à l'écart. On ne lui connaît pas d'ami. Toujours isolé, debout, adossé à son arbre, il passe des heures loin des tumultes du quotidien. Sa haute taille, ses yeux rouges et ses regards lointains inspirent la crainte. Songe-t-il à sa terre lointaine ? Est-il encore mortifié par cet ordre royal qui l'a privé de l'honneur de mourir les armes à la main ? Sombre-t-il dans la tristesse de n'avoir que des filles comme héritières directes ? À qui transmettre les secrets de la chasse ? Sa fille aînée, ne vient-elle pas de mettre elle-même au monde une fille, son premier enfant ?

Bien sûr, il se rend de temps à autre à Lougou mais sa vie n'y a plus la même force, il n'est plus vraiment de là-bas. Depuis qu'on l'a surnommé « Gazelle », depuis que sa mère Mangou lui a ordonné de fuir le combat, il n'a plus, en dehors de la chasse, que la pensée d'autrefois, pour le faire vivre.

Il a épousé Karama, une princesse du terroir, que lui a destinée le Sarkin Tudu. Elle lui a donné treize enfants. Il lui a fallu ensuite s'assurer d'une descendance plus nombreuse, il a donc décidé de s'unir, en secondes noces, à une autre princesse de la région. Elle lui a donné quatre filles. Seulement des filles !

Par sa mère, mon aïeul est Gubawa et appartient à l'aristocratie des premiers occupants de Lougou ; dans ses rangs sont désignées par procédé magique les Saraouniyya. Mais les scarifications font aussi de lui un Yarawa, le groupe des premiers chasseurs de lion venus s'installer à Lougou et rassemblés dans la chefferie voisine de Zakuda.

À Lougou, il est de la lignée féminine, fils de femme ou dan mace. Il jouit donc là-bas d'un statut privilégié : il peut agir à sa guise, il a le droit à la parole avant ses cousins diya maza, fils d'hommes. Mais à Zakuda il est dan namiji, c'est-à-dire de la lignée masculine. La richesse de sa vie qu'il a perdue le jour de sa fuite, c'est peut-être aussi cela que Chipkaw regrette : au pays de Lougou, il pouvait être faible puisqu'il représentait la femme, au contraire, il était homme à Zakuda et représentait la force du chasseur de lion. Être homme et femme, fort et faible !

Autrefois, là-bas, il était « femme » de chasseur à Lougou et « mari » de chasseur à Zakuda. Ce plaisir qui le prenait, comme fils de femme, quand il avait la charge de la musique des chasseurs, il l'a perdu ! Ce plaisir d'entraîner par les chants le chasseur qui ne pouvait résister à l'appel de ses « femmes », il l'a perdu ! Devant la porte du chasseur, il savait, par la facilité de son verbe provoquer l'amour propre de celui qui devait partir aussitôt affronter le lion. Alors, il aimait aller en compagnie de son « homme » avec ses instruments de musique et son arc dont il saurait se servir pour sortir son protégé d'un danger imminent.

VI.

Les pensées de Chipkaw vont souvent à son paradis perdu.

Elles l'éloignent de la foule et des cérémonies ; il reste revêtu de son éternel walki, sorte de pagne de peau tannée, tout simplement noué autour des reins. Et quand, pour un acte rituel, il a dû porter un habit de cotonnade, il s'empresse de l'ôter dès son retour chez lui. Il n'y fait d'ailleurs qu'acte de présence, toujours pressé de revenir à sa méditation solitaire. Souvent, de loin, son petit fils Alou fixe la silhouette adossée à l'arbre et songe alors :

« Grand-père, que tu es fort et puissant ! » Et il envie cette énergie qui force le respect.

Le mutisme de Barewa, ne l'empêche pas de tenir son rôle de chasseur ! Il ne lance pas de défi. Il se contente simplement de les relever. On vient se mesurer à lui des quatre coins du Dallol et il part souvent affronter les fauves des confins du Dahomey. Jamais il ne rate sa cible ! Une flèche projetée à des centaines de mètres par ses bras puissants passe dans le trou de manche d'une hache. Il sait ordonner aux flèches de sortir du carquois lorsqu'il se mesure à un autre chasseur. Point besoin dans ce cas d'utiliser son arc : il parle à la flèche qu'il a pointée et elle se dirige aussitôt vers la cible. Avec quels génies a-t-il donc scellé alliance ?

VII.

Ce jour-là, Barewar Lougou reçoit la visite d'un étranger qui se dit originaire du Kabbi, ses scarifications le laissent aisément deviner. L'homme porte deux arcs et Barewa comprend qu'il le comptera au nombre de ceux qui viennent de loin le défier : un chasseur qui ne poursuit pas un gibier blessé ne se déplacerait pas pour une autre raison depuis le Kabbi giboyeux jusqu'au Takassaba agricole.

« Ton étranger est ton roi », dit l'adage africain. Ainsi Barewa, depuis six jours, prend-il soin de son hôte comme il se doit. Pendant tout ce temps entre eux, ils n'ont pas parlé de chasse. Se promener ensemble, tresser des cordes ou tisser des nattes, réparer un habit rongé par les termites, porter du foin au cheval, voilà les actes bien ordinaires qui les ont occupés. On parle peu quand on est chasseur. Une brève réponse à une question, une simple suggestion et tous deux retournent déjà à leurs pensées. Et les soirées se passent à regarder les femmes filer leur coton ou à écouter les contes que se récitent les enfants, sous l'œil amusé de leurs mères.

 

Mais à l'aube du septième jour, au moment où le soleil commence déjà à s'élever, Barewar Lougou invite son hôte à l'accompagner jusqu'à la petite brousse d'acacias, à l'est du village. Il emporte deux arcs et l'étranger sait immédiatement qu'il le convie à une partie de chasse. Avec un seul arc, un chasseur ne dépasse pas l'orée du village ou part rendre visite à des parents. Alors l'arc n'a pas plus d'usage qu'un bâton et ne sert, par exemple, qu'à frapper ou éloigner un serpent. L'étranger emporte donc lui aussi ses deux arcs.

Soudain, à quelques centaines de mètres du village, Barewa s'arrête.

— Peux-tu abattre la gazelle, là-bas ?

L'étranger scrute vainement l'horizon : nulle gazelle dans les parages !

— Mais si, là-bas, sous ce grand arbre, tu ne vois pas une gazelle ?

— Non, je ne vois rien, fait l'étranger.

— J'ai beau avoir la vue d'un vieillard, j'aperçois bel et bien une gazelle, sous l'arbre, là-bas !

— Je vois très bien l'arbre mais point de gazelle, rétorque l'étranger.

— Tiens-moi cet arc et ma gibecière, je vais m'occuper d'elle. Tu n'es encore qu'un jeune sans expérience !

Sur ce, Barewa décoche une flèche haut dans le ciel, au-dessus de sa tête, sans viser, semble-t-il. La flèche retombe à la verticale et disparaît. Quelques secondes plus tard s'élève la plainte d'une gazelle mourante.

— Touchée, dit Barewar Lougou à l'autre, allons chercher la viande. Aujourd'hui notre marmite va bien bouillir. Nous pouvons rentrer. Point besoin d'aller plus loin.

 

Effectivement, sous le grand arbre gît une gazelle, la flèche fichée dans le flanc.

VIII.

— Mais, mais… Comment… ? bafouille l'étranger.

— Viens, dépeçons-la et rentrons. Ce sera un régal. Depuis sept jours que tu es ici, tu n'as pas encore mangé de la viande de brousse. Tu sais très bien que la viande des bouchers sent mauvais. En tant que chasseur, je me dois de te donner une viande qui ne provient pas de la boucherie.

On déguste le soir même des quartiers de gazelle en famille, en l'honneur du chasseur étranger. Le soir même aussi, autour du feu, ce dernier avoue à son hôte :

— Demain je vais rentrer au Kabbi. J'étais venu pour te défier à la chasse.

— Je le savais, dit simplement Barewar Lougou.

— J'ai beaucoup entendu parler de toi. Il se dit que tu es un grand chasseur, et moi, en tant que chef des chasseurs de ma contrée, je me devais de te défier pour savoir si je te valais. Tuer une gazelle dans une région où hérissons et lièvres suffisent à contenter le chasseur, relève du miracle. Or, je l'ai vu, ce miracle, de mes propres yeux. À présent je sais que tu es plus fort que moi. Je me mets sous ta protection et te demande de pardonner mon audace. Je suis désormais ton apprenti.

— Seul Dieu peut protéger un être humain et il n'y a que lui qui puisse pardonner nos erreurs. Ce que tu as fait est dans l'ordre normal des choses. Il faut cependant prendre garde de ne pas trop t'exposer à la colère des chasseurs. Blessés dans leur amour-propre, ils peuvent devenir dangereux. Tu seras toujours le bienvenu dans ma maison. Tes descendants pourront se sentir chez eux ici. Va et que Dieu te protège.

IX.

Le lendemain du départ de l'étranger, une femme fait retentir le village de ses plaintes. De concession en concession, elle cherche sa chèvre qui n'est pas rentrée de la brousse depuis trois jours. Peut-être se trouve-t-elle enfermée en compagnie d'un bouc qu'elle aurait suivi ? Elle passe un instant devant Barewa, adossé à son arbre. Elle l'ignore et interroge les femmes. Non, personne n'a aperçu de chèvre ni de bouc !

Le chasseur azne esquisse alors un sourire. Il s'approche, avoue à la visiteuse qu'il a tué sa chèvre et qu'il est prêt à lui en payer le prix. Il avait dû, dans les lueurs de l'aube, transformer la pauvre bête en gazelle pour l'abattre devant son étranger. La dame ne se plaint plus : sa chèvre aura été sa contribution au festin organisé en l'honneur de l'étranger. Elle n'en réclame aucun dédommagement et rentre chez elle, toute fière d'avoir pu servir à corriger cet effronté d'étranger qui a osé défier le respectable chasseur réfugié qui n'a jamais causé de peine à personne.

Car, Barewar Lougou est resté un homme simple. Très calme de nature, il ne s'est jamais querellé. Avec lui, pas de discussion oiseuse. Il écoute toujours attentivement ses interlocuteurs et se contente de peu de mots.

Jamais une dispute, non plus, avec ses épouses. Elles-mêmes n'en connaissent pas entre elles, tant il leur a imprimé son propre état d'esprit. Et pourtant derrière cette sérénité, se cache une personnalité redoutable. Nul n'ose le braver. Les fardeaux qu'il peut transporter sur le dos suffisent à dissuader un candidat à la provocation : il n'a jamais besoin d'aide pour placer sur sa tête un gros fagot, lorsqu'il ramène de la brousse le bois avec lequel ses femmes vont cuisiner.

X.

Il sait aussi être guérisseur. Toutes les victimes d'une morsure de serpent lui sont confiées. Comme il les soigne toujours avec succès, il est devenu célèbre dans la région. Il connaît encore les secrets qui délivrent de la possession des sorciers, tout comme il chasse certains génies maléfiques qui envoûtent les humains. En somme, c'est un chasseur complet qui connaît les mystères de la brousse, les plantes médicinales et les génies. En bon Azne originaire de Lougou, il a ses propres génies qu'il vénère. Mais il ne participe pas aux cérémonies de possession du bori et ne se met jamais en transe.

Il préfère s'adonner à une autre folie qui a laissé des souvenirs impérissables ; c'est un très bon cavalier. Il sait dresser un cheval à sa guise. Il en élève toujours au moins un dans sa concession. Sa passion est si forte qu'il en contamine Karama, sa femme. À son premier petit fils, elle offre une jument, le jour même de son baptême, c'est-à-dire son septième jour sur terre. Le garçon a, dès lors, été prénommé Maidawaki, propriétaire de chevaux, qui se transformera en un simple diminutif, Doki, cheval.

XI.

Un jour se répand le bruit qu'un lion solitaire fait des ravages dans le Kurfey, aux environs d'Itchigen. Tous les chasseurs qui ont tenté de l'affronter ont lamentablement échoué. On commence à s'interroger sur la nature de ce lion qui déroute tant de chasseurs. S'agit-il réellement d'un lion ou d'un génie métamorphosé ? Les spéculations vont bon train. Les imaginations rivalisent à propos des pouvoirs mystiques supposés ou réels de l'animal. Tel chasseur l'aurait aperçu, assis sur un tapis tandis que des Doguwa (ce sont des génies maléfiques) le ventilaient. Tel autre l'aurait approché et se serait transformé en tourbillon. Fleurissent alors les anecdotes les plus extraordinaires. Bref, on ne parle que de cela, depuis le Kurfey jusqu'au sud du Dallol.

C'est un soir, près du feu que notre ermite apprend la nouvelle.

Ses épouses et ses filles filent leur coton en se racontant des histoires. Dan Bina entre soudain dans la concession. Que vient-il donc chercher, celui-là, à cette heure de la nuit ? Barewa se contente de répondre à ses salutations et replonge immédiatement dans ses méditations, convaincu que l'intrus n'est pas là pour lui. Il suit pourtant, d'une oreille distraite il est vrai, la conversation qui s'engage entre le nouveau venu et les femmes. Dan Bina a-t-il été envoyé par quelqu'un pour provoquer Barewar Lougou ou bien est-il venu de son propre chef ? L'air de rien, le chasseur de lion prête de plus en plus attention aux propos du visiteur./p>

— Il n'y a plus de vrai chasseur dans l'Arewa. Il ne reste que des preneurs de hérissons qui nous embêtent avec leurs battues.

Karama feint de s'étonner :

— Pourquoi dis-tu cela Dan Bina ?

— Parce qu'autrefois, du temps des vrais chasseurs, d'ici jusque dans l'Ader en passant par le Kurfey et le Zabarma, sans oublier le Kabbi et le Gobir, dès qu'un lion agaçait la population, ils partaient l'affronter, même au péril de leur vie.

Karama comprend l'allusion, c'est une attaque indirecte contre son mari. D'ailleurs, quelques jours plus tôt, au puits du village, elle a entendu un cavalier de passage qui faisait boire sa monture, proclamer haut et fort qu'un lion met en déroute les chasseurs dans le Kurfey. De retour à la maison, elle a aussitôt convoqué une petite réunion à l'insu du chef de famille. Elle y a rapporté les propos du cavalier et a demandé à chacun de tenir sa langue et de ne pas en informer le chasseur de lion qui serait tenté par une si belle occasion. C'est ainsi que Barewar Lougou est resté quelque temps dans l'ignorance des événements. Mais à présent, cette impertinence de Dan Bina a tout dévoilé. Karama sait que rien n'a échappé à son mari et qu'il a dû être touché dans son amour-propre. Elle s'autorise néanmoins une légère protestation.

— Tu as peut-être raison de parler ainsi, Dan Bina. Mais je te préviens, si tu es venu nous insulter, parce que nous n'avons pas mis au monde de garçons, je demanderai à Baou, ma fille, de te jeter dehors tout de suite, à moins que tu ne préfères l'affronter à la lutte. Et tu sais très bien qu'elle est capable de te battre. Et, si par hasard tu la terrasses je te donne une vache.

XII.

Baou a une force herculéenne, elle peut rivaliser à la lutte avec les hommes. Du jamais vu ! Certains par peur de perdre, se dérobent en prétextant qu'ils ne veulent pas se mesurer à une femme. En réalité ils savent parfaitement de quoi elle est capable. Toute petite, en effet, elle a appris à lutter contre les jeunes garçons de son âge.

Son mari qui connaît sa force a l'habitude, les soirs où elle se chamaille avec sa co-épouse, de leur demander de venir lutter devant leurs enfants et leurs brus. La règle est simple : on ne mord pas, on ne frappe pas, on lutte. Alors les deux co-épouses retroussent leur pagne devant tous les enfants et les brus. Trois combats sont généralement organisés. Dès la fin du premier, la maison s'emplit de monde car la clameur des premiers spectateurs alerte le voisinage. Venez ! Le chef du village organise un tournoi de lutte entre ses épouses. Naturellement, Baou finit toujours par gagner et toujours, son adversaire pleurniche, alléguant qu'elle n'était pas prête et qu'on l'a vaincue par surprise.

Dan Bina sait donc à quoi s'en tenir !

— Je t'assure, Karama. Loin de moi toute idée de vous offenser. Mais la réalité c'est qu'il n'y a plus de chasseur du tout. Tu peux garder ta vache puisque de toute façon je sais que je ne la gagnerais pas. D'ailleurs je rentre chez moi.

Sur ce, il s'en retourne, ayant dit ce qu'il avait à dire.

XIII.

Pour Barewar Lougou voilà donc un défi à relever. Ah ! Le bruit court qu'il n'y a plus de chasseur ! Ah ! On ose tenir, chez lui, ce genre de propos ? Il rentre dans sa case sans mot dire. Il renvoie même l'épouse qui doit passer la nuit avec lui. Et sans qu'aucune de ses femmes ose lui demander de raison, l'abstinence dure plusieurs nuits.

Un matin, en sortant de sa case, Karama tombe nez à nez avec son époux qui attend devant sa porte. Il porte en bandoulière son premier arc et tient l'autre dans la main droite. Il n'utilise que le premier pour abattre les lions, le second servira si l'autre se brise. À l'épaule gauche pend la fameuse gibecière qu'il ne sort du grenier que pour les grandes occasions. Il se tient là, debout, l'extrémité de l'arc aussi haut que lui, plantée au sol. Il a attendu que Karama sorte enfin pour lui parler. Face à cet arsenal, elle comprend que son mari a quelque projet en tête. Sans un mot, elle va se débarbouiller et revient auprès de son homme qui n'a pas changé de position.

Après les salutations d'usage, elle hasarde timidement :

— Où vas-tu donc dans cette tenue ?

— Je pars au Kurfey affronter ce chat. Tu as la responsabilité de la famille jusqu'à mon éventuel retour puisque je ne sais qui, du chat ou de moi, survivra.

En bon chasseur de lion, Barewa ne désigne pas l'animal par son nom courant, zaki. Ce serait accorder trop d'importance à celui qu'il part affronter. Voilà donc le fauve réduit à la taille d'un simple chat, mushe. Il aurait pu à la rigueur parler de mazuru, chat sauvage, mais ce serait en rajouter à la réputation déjà bien établie de l'adversaire.

XIV.

Karama sait qu'il est inutile de chercher à le dissuader. La décision est prise. Néanmoins, elle tente quelques manœuvres verbales pour s'opposer à cette aventure. La plus jeune des épouses, elle-même, mise à contribution, n'y peut rien. Protestations, évocation de la distance qui sépare le Kurfey du Takassaba, possibilité d'une affabulation, rien n'y fait. Ce n'est pas qu'elles manquent de confiance dans les qualités de leur homme mais elles appréhendent de voir leur mari partir affronter un carnassier à la réputation redoutable. Elles regardent longtemps s'éloigner dans l'horizon brumeux de l'harmattan, Barewa avec deux de ses trois arcs.

Cette fois encore, il aura vaincu le lion. On ne saura jamais comment il s'y est pris, seul face au lion solitaire. Et comme il n'a rien d'un fanfaron qui tire prestige de ses exploits, il s'est contenté d'apporter la tête et la queue de l'animal au chef de Itchigen, en disant : « Ce n'était qu'un chat comme tous les autres. »

Pour fêter son exploit, à Itchigen, on lui a donné une femme qu'il a épousée en troisièmes noces. À partir de cet instant, il a passé son temps entre Fadama et Itchigen.

Peut-être sa femme d'Itchigen appartenait-elle à la famille de ces nombreux réfugiés originaires de Lougou ?

XV.

Barewar Lougou se fait vieux. Dans le Takassaba, ses femmes lui font remarquer que bientôt, son corps ne pourra plus supporter les grands voyages : il doit donc se décider à enseigner à son petit-fils les secrets de la chasse. Barewa fixe un moment l'enfant et répond qu'il est encore trop jeune pour apprendre. Les femmes insistent.

Alors Barewa se rend à leurs arguments :

— Alou! répète après moi : Bissimillahi ! (C'est la formule de politesse passe-partout que tous les enfants connaissent.)

Alou réplique sans attendre :

— Hé, Dobi, si le secret, c'est « Bissimillahi », papa nous l'a déjà enseigné à la maison !

Le grand-père feint de s'emporter devant l'impertinence.

— Vous voyez ? Je vous le dis, cet enfant est encore trop jeune et trop impatient pour apprendre. Peut-être sera-t-il assez mûr l'année prochaine lorsque je reviendrai de Itchigen ?

 

Mais Barewa n'est plus jamais revenu.

 

Il est mort à Itchigen, il avait promis à son petit-fils de l'initier aux secrets de la chasse, à son retour au Takassaba. Hélas, le destin en a décidé autrement et Alou se souvient encore de la promesse de Barewa.

Son grand-père s'est interrogé toute sa vie sur les intentions de la reine quand elle lui fit quitter les lieux du combat à Lougou, et lui Alou, s'interrogera longtemps sur les grands secrets de la brousse que n'a pu lui révéler le grand Barewar Lougou.

Chapitre 4

 

Dakar, 28 février 2004

Il faudrait que je rentre au Niger. Revoir Alou et l'interroger longuement. Quelles images garde-t-il de son grand-père ? Ressent-il comme moi, parfois, une sorte d'amertume surgie de l'impasse dans laquelle les interrogations de Barewa et le silence qu'il laisse après lui sur les secrets de la brousse, tendent à m'enfermer ? Il faut avouer que ce récit que je viens d'achever ne me calme pas.

Oserai-je un jour visiter ce village où Barewa lui-même n'était presque jamais retourné ? Pourquoi partir là-bas ? N'ai-je d'autre chose à faire qu'entretenir la nostalgie d'un royaume merveilleux qui n'a peut-être jamais été que dans la mémoire de mon aïeul ? Alou saura peut-être m'apaiser… En tous cas, aujourd'hui je ne saurais écrire une seule ligne. Quant à la communication que me réclament les Américains… !

 

Dakar, 3 mars 2004

Décidément, c'est encore la technique qui me trace la voie. J'ai voulu revenir à Jean Rouch, tenter de retrouver par l'internet dans quelles circonstances il avait eu contact avec les Azna, il y a une quarantaine d'années. Voici que je découvre sur le site de la revue Africa une lettre que M.-H. P., ethnologue qui a beaucoup travaillé sur la région de Dogondoutchi, a écrite à son ami Jean, quelques jours après son grand départ. Suit une réflexion sur les films de Rouch avec ces quelques lignes si parlantes :

Lorsque les aléas de l'histoire l'ont projeté en 1941 au Niger, destiné à y construire des routes et des ponts, il y a rencontré une réalité de la nature au-delà des apparences convenues. La foudre tuait les travailleurs de ses chantiers. Il se fit alors conduire auprès des personnes qui, à l'intérieur de la société concernée, les Songhay, savaient interpréter ces phénomènes et en connaissaient l'approche. Il découvrait le culte des holey et les phénomènes de la transe et de la possession. Il portait ainsi un regard respectueux et sans a priori normatif sur une réalité dont le sens appartenait d'abord à ceux qui en vivaient les événements. Son recours immédiat fut donc au savoir de l'autre, premier concerné et premier interprète des agencements possibles entre les faits. Soumis à l'exigence d'un regard prompt à accepter et reconnaître l'autre et son expérience, il entrait de plain-pied dans le champ d'une ethnologie accordant au discours autochtone son entière validité interprétative.

Accorder au discours autochtone son entière validité interprétative ! Le holey des Songhaï est voisin du culte du bori des Haoussas.

Alou, père, accepteras-tu de relire avec moi l'histoire de Tasagni que j'ai entendue conter par un prêtre du Bori à Niamey, il y a une dizaine d'années ? Sauras-tu me reparler de la culture de nos pères et du monde de l'invisible ?

I.

Ce matin-là, à Janguéro, on avait vu mourir Tasagni au moment où elle tendait ses petits bras de fillette de quatre ans vers Hakimi, son père, si haut sur son cheval : les claquements des sabots l'avaient soudain éveillée. La monture allait droit à l'écurie et elle s'était précipitée mais brusquement, avant d'atteindre celui qu'elle voulait embrasser et qui ne semblait ni la voir ni l'entendre, elle était tombée raide morte.

Au dernier souffle de la petite, Hakimi avait paru retrouver instantanément ses esprits. Hébété, il contemplait la fillette étendue. Il se précipita vers elle et la transportant dans la demeure de sa mère, il ne tarda pas à comprendre, d'autant qu'un homme entrait à l'instant même en transes, interpellant aussitôt les parents éplorés. Le génie qui parlait par sa bouche révéla la triste réalité : « Celui qui t'a suivi, Hakimi Gao, c'est lui qui vient de prendre possession de ta fille et il veut rester dans cette maison. » Sans hésiter, Hakimi s'écria : « Que l'on aille immédiatement chercher le violoniste et Boka Mallan, grand prêtre du Bori ! Que la cérémonie commence tout de suite ! »

Le rôle de violoniste, maï-goge, est primordial dans ces circonstances. Sans lui, les génies ne sauraient se manifester et seule sa musique permettra aux hommes d'entrer en contact avec le sacré. On ne lésina pas sur les moyens, la fortune du chef du village et celle de sa femme, mère de Tasagni, le permettaient. Dès le début de la cérémonie la fillette avait repris vie, mais on s'aperçut vite qu'elle avait perdu la parole. Quatre jours plus tard, selon la loi de l'invisible, elle fut possédée par le génie étranger dont les premières paroles furent destinées au chef qui assistait personnellement à la cérémonie.

— Hakimi Gao ? Me reconnais-tu ?

Hakimi dut avouer son ignorance.

— Tu t'es retourné à deux reprises pour me regarder. Souviens-toi de l'arbre près duquel tu es passé et de l'autel où se consumaient les restes d'un sacrifice.

II.

Tout s'éclairait à présent, il s'était fait suivre par un génie à son retour du rassemblement des chefs coutumiers de Dogondoutchi. Hakimi mettait un point d'honneur à toujours y participer en tant que chef du village de Janguéro. D'ailleurs la centaine de kilomètres qu'il faisait à cheval ne lui pesait pas puisqu'il retrouvait, chemin faisant, l'un ou l'autre de ses confrères avec qui il pouvait calmement deviser. Mais cet après-midi-là, laissant ses compagnons traiter de diverses questions administratives, il avait quitté seul la réunion, désirant que sa monture profitât de la fraîcheur de la nuit, en cette période où tout le monde scrutait avec impatience les nuages annonciateurs de la première pluie de l'année.

À la tombée du jour, au bord du chemin encore couvert des restes d'un sacrifice, les dernières bûches d'un autel achevaient de se consumer au pied d'un arbre. La viande avait été cuite et consommée sur place. Personne alentour, seules scintillaient les dernières étincelles de brandons. Aucune raison de s'arrêter. Mais quelques centaines de mètres plus loin, il avait cru entendre le trot d'un cheval et s'était retourné, espérant trouver un compagnon de route. Rien en vue puis, à brève distance, le bruit s'était répété sans plus de cheval ni de cavalier.

Pas de doute, avait-il pensé, un génie se présentait et ce pouvait être Ouma Aïché, la Zanzana, prostituée de son état, dont l'activité ne se limitait pas au seul monde invisible. Elle faisait souvent des incursions dans le monde des humains où elle charmait surtout les jeunes hommes qui osaient s'attarder la nuit. Elle aurait pu ici se montrer sous les traits d'une jeune fille séduisante, ce n'était donc pas qu'elle cherchait à séduire. Soudain, il avait éprouvé au plus profond de lui cette présence : un génie ne se déplaçait jamais ainsi gratuitement. Bien vite, il avait perdu toute notion de la réalité et sa monture s'était chargée de le conduire, inconscient, jusqu'à son village.

« Près de chez toi, poursuivit le génie, entre nous deux, cette petite s'était interposée. À présent c'est elle qui va devenir ma “jument”. Tu as de la chance car malgré ton âge avancé, j'allais faire de toi mon “cheval”. Tu viens de m'accueillir de la meilleure façon qui puisse exister. Je t'en fais le serment : jamais ni toi, ni tes descendants, n'aurez à subir de honte tant que vous m'honorerez. »

Voilà comment Tasagni évita à son vieux père d'être constamment possédé en public par un génie, ce qui n'aurait pas manqué de nuire à sa personne de chef de village respecté.

III.

Une dizaine d'années plus tard, à la fin d'un autre séjour à Dogondoutchi, auquel ses fonctions l'avaient appelé, Hakimi partit abreuver sa jument au bord de la mare Tapkin Saw, à l'extérieur de la ville. Là, quatre jeunes filles et une vieille femme se reposaient sous un arbuste. Quand elles l'aperçurent, les quatre jeunes filles se précipitèrent sur lui en prononçant la formule traditionnelle : « Hangna ta tsayché ka !  Ce qui, littéralement, signifie : « La route t'a arrêté. »

De cette façon, les femmes de l'Arewa offraient autrefois l'hospitalité à un étranger de passage. Les jeunes filles à marier ou les femmes divorcées, elles-mêmes, pouvaient ainsi faire leur cour. Le passant devait alors demander sous quelle forme la route l'arrêtait. Il décidait de son attitude selon la réponse obtenue : une invitation à se désaltérer, à passer la journée, la nuit, toute une semaine ou plus chez son hôtesse. S'il était pressé, il devait s'acquitter d'un droit de passage symbolique, une noix de kola ou une petite pièce de monnaie. Dans le cas contraire, il pouvait décider de rester une journée, une nuit ou bien des semaines. Il serait alors traité comme un roi par celle qui l'accueillait. Cela menait le plus souvent au mariage entre l'étranger et l'une des jeunes filles ou, tout au moins, un lien d'amitié sincère s'installait entre eux : cela pouvait aller jusqu'à une alliance entre les familles respectives. Dans ce cas aucun membre d'une des familles ne se sentirait dépaysé à l'occasion d'une visite dans l'un des villages. Par la suite, cette tradition se limita à une affaire de cadeau.

Hakimi demanda aux jeunes filles à quel titre la route l'arrêtait ainsi. Elles répondirent en chœur : « Da sunan Gouhi. » Autrement dit : « Que tu passes la nuit avec l'une d'entre nous. » Et chacune s'était mise à minauder pour le charmer, espérant ainsi être choisie. Mais la vieille intervint pour leur signifier qu'elles devaient lui abandonner un homme de cet âge. Alors le vieux chef sortit une pièce d'un franc pour tout droit de passage, et ajouta qu'il « demandait la route » : passer ainsi la nuit n'était plus de son âge, de plus il était pressé de rentrer chez lui. Les cinq femmes prirent congé, mais en partant la vieille s'écria qu'ils se reverraient un jour. Hakimi fit boire sa jument et s'en alla sans plus penser à cette rencontre. Il était à mille lieux de savoir qu'il avait là devant lui non pas des êtres humains mais des génies métamorphosés.

IV.

Trois jours après son retour de Dogondoutchi, Hakimi tomba malade. L'oreille droite le faisait horriblement souffrir. Ses nuits étaient de véritables cauchemars tant l'oreille lui brûlait. Aucun médicament ne le soulageait. Or, depuis plus d'un mois, Tasagni était partie accompagner sa mère jusqu'à son village natal de Rwahi pour y aider, oncles, tantes et cousins. Elles devaient y demeurer trois mois. Toutes deux ignoraient donc l'état de santé du père.

Une fin d'après midi, subitement Hakimi se sentit mieux. La douleur, comme par miracle avait cessé. En sortant de sa case avec la selle de sa jument dans les bras, il héla Dan Kuri, lui demandant de seller la jument.

— Où veux-tu aller, papa, toi qui es malade ?

— Je me sens beaucoup mieux. Je vais à Rwahi voir Tasagni et sa mère. Cela fait déjà plusieurs semaines que Tasagni est partie.

— Pourquoi ne pas attendre demain ? Si le mal te reprenait en brousse, qui pourrait te secourir ? Hakimi se contenta d'aider Dan Kuri à seller la jument.

— Papa… Tu peux au moins me laisser t'accompagner.

— Tiens-moi l'autre étrier, puis tu avertiras ta mère : je serai de retour après demain. Il faudra que le foin soit prêt pour la jument…

Avec fermeté et douceur, il faisait entendre à son fils qu'il était inutile d'insister. Dan Kuri le vit s'éloigner dans le disque rouge du soleil : il arriverait au village de Rwahi après dîner.

V.

La nuit était déjà tombée depuis quelques heures sur le gros village de Rwahi. Comme à l'accoutumée, après le dîner, les jeunes gens s'étaient regroupés sur la place publique et s'adonnaient à leurs jeux favoris. Souvent, les jeunes filles en âge de se marier chantaient et dansaient en cercle dans un ordre bien précis, de la plus âgée à la plus jeune. Ce soir-là, accompagnées de quelques garçons, elles avaient décidé de sortir bien à l'écart, à l'est du village. Dans l'Arewa, une forme d'éducation sexuelle fonctionne alors comme une tradition, que l'on désigne par le vocable de « Gouhi ». Un jeune célibataire, à la tombée de la nuit se présente sur la place publique et demande à une jeune fille si elle accepte de l'aider à passer la nuit dans sa case. À cette occasion, point de relations sexuelles mais une sorte de libertinage de bon aloi.

Tasagni, bien que plus jeune, faisait partie du groupe. En effet, étrangère au village, elle jouissait, dans le cercle des danseuses, de la préséance sur toutes, les plus jeunes comme les plus âgées. D'ailleurs, elle était sous la protection directe de l'une de ses tantes qui dirigeait le groupe. Mais voici qu'au milieu de leurs chants et de leurs danses, soudain, une sorte de nuée obscure et mouvante les enveloppa. Dans cette région de sorciers, il n'en fallut pas plus pour provoquer la débandade vers le village

Tasagni, à cause de sa petite taille se laissa vite distancer, heurta un obstacle mais eut le temps, en tombant, de crier à l'intention d'un des ses cousins.

— Tasao, au secours !

Le garçon ne pouvait rester sourd à cet appel. Quoi qu'il arrivât, fils d'homme, il se devait de la protéger, elle, fille de femme, donc plus faible que lui, en dehors même de toute considération de sexe. Il lui devait protection en toutes les circonstances. Il revint aussitôt sur ses pas et trouva Tasagni couchée, sans connaissance : elle ne respirait plus. Il était désormais seul avec ce petit corps inerte, près de ce nuage sombre qui les avait fait fuir. Calmement, il chargea le corps sur ses épaules et partit en direction du village.

Les cris des jeunes filles avaient attiré les parents qui vinrent à leur rencontre, se portèrent au devant de la nuée sombre et ne tardèrent pas à retrouver Tasao qui portait la petite Tasagni inanimée. On se dirigea alors vers la concession de sa grand-mère. Le corps, porté par les uns et les autres, à tour de rôle, fut déposé dans la maison. La mère de Tasagni tirée brusquement de son premier sommeil, découvrit le cadavre de sa fille. Très vite, Tasao rapporta ce qui était arrivé.

VI.

Que faire ? On désespérait de savoir comment agir, lorsqu'on entendit résonner le bruit des sabots du cheval de Hakimi. Le cavalier sut bien vite trouver le pieu qui servait à attacher les montures.

À peine dans la maison familiale, il comprit, pour avoir déjà vécu une situation identique, que celle qu'il était venu voir n'avait peut-être pas perdu la vie.

On alla, sur ses conseils, chercher le vieux violoniste du village. Toute la nuit, les airs de génies Doguwa résonnèrent dans les murs de la concession. À l'aube, au moment où retentissait l'air de Baka-Baka, le vieux violoniste se redressa et fit signe au petit groupe qui avait veillé le corps : un génie se manifestait. Les adeptes du Bori savent que les violonistes sont les premiers, après les médiums, à reconnaître un début de possession, par le mouvement de leur index gauche ou le frémissement de leurs cheveux. Il guetta, à partir de cet instant le moindre signe de vie chez la victime et découvrit bientôt que l'un des orteils de Tasagni bougeait. Hakimi avait à juste titre perçu l'intrusion du génie mais il avait songé à Ouma Aïché et voilà que la musique en avait désigné un autre. Au petit matin la possession était totale. Et comme il fallait s'y attendre le génie demanda au père de Tasagni s'il l'avait reconnu. En l'occurrence, Hakimi dut reconnaître une fois de plus son ignorance.

— Souviens-toi de la mare Tapkin Saw de Dogondoutchi, de la vieille femme avec les quatre jeunes filles. C'était moi et mes quatre filles. Elles voulaient te faire la cour mais je leur avais demandé de me laisser faire, je convenais mieux à ton âge. Tu m'avais offert un cadeau et je t'avais promis qu'on se reverrait. En fait depuis ce moment je ne t'ai pas quitté. Tes maux d'oreille, pendant des semaines, c'était moi. Cependant, je ne pouvais pas te choisir personnellement pour ne pas nuire à ton rôle de chef. J'ai cherché alors parmi tes enfants qui pourrait devenir mon médium. De tous ceux que j'ai vus jusqu'ici aucun ne peut me supporter. J'étais sur le point de repartir à Dogondoutchi, ce qui t'avait délivré de ton mal, lorsque tu parlas de Tasagni. Voilà comment j'ai décidé de te suivre et finalement de posséder ta fille, qui me convient.

Le génie disparut alors et, immédiatement, débuta la cérémonie d'initiation.

VII.

Depuis lors, Tasagni était devenue l'incroyable réceptacle d'une dizaine de génies, qui la prenaient tour à tour au cours des cérémonies. Souvent sans interruption. Un génie survenait, et parfois sans communiquer s'en allait puis un autre se présentait immédiatement avant même que la pauvre n'eût repris ses esprits. Les prêtres du Bori, tout en les redoutant, appelaient de leurs vœux ces cavalcades. En effet, certains génies qu'ils n'avaient pas sollicités pouvaient s'avérer difficiles à calmer, empêchant ainsi longuement celui à qui l'on avait fait appel de se manifester ; mais les génies de Tasagni comptaient parmi les plus puissants et les plus considérés par tous ceux qui croyaient en eux, surtout dans sa famille où l'on ne les traitait jamais à la légère.

Tasagni devait donc deux de ses génies à son père. Par la suite, les autres lui vinrent de ses grands parents maternels, son grand-père étant un chasseur originaire de la capitale des Azna. Dans le culte Bori en effet, on obtient les génies de ses grands-parents et non de ses parents. À la mort de l'aïeul, la cérémonie particulière du Hwasa Kokwabé rassemble tous les petits-enfants du défunt ou de la défunte. Pendant une journée, au son de la musique Bori, on invite tous les génies de la personne décédée à opérer parmi eux le choix d'un médium. Il arrive que tous les génies portent leur choix sur un seul, mais chacun d'eux peut aussi bien choisir son propre medium parmi les descendants. Ces derniers, dans le sens large de la famille africaine, peuvent être les petits-neveux et nièces aussi bien que les petits-enfants. Il arrive aussi que les génies refusent tous de faire le choix d'un médium parmi les petits-enfants réunis. Ils ont dès lors jeté leur dévolu sur un individu absent où qu'il se trouve au moment de la cérémonie. Tasagni avait donc hérité normalement des génies de ses grands-parents mais le fait qu'elle ait pu hériter de ceux de son père sort de l'ordinaire.

VIII.

Tasagni acquit bientôt la réputation d'être la plus belle femme de la région : de partout dans l'Arewa, les jeunes gens venaient au village de Janguéro, la demander en mariage. Elle savait mettre en valeur sa beauté par un maquillage et une tenue que l'on disait inspirés par le génie Maria dont elle était le médium. Sa générosité aussi l'avait rendue célèbre d'autant que les griots, qui bénéficiaient alors de ses largesses financières, ne manquaient pas de la chanter. Princesse, chacune des ses apparitions publiques était pour les musiciens du Bori, une occasion de cadeaux, cela allait du simple pagne à une vache ou un mouton. Elle savait d'autre part créer des pas de danse inimitables ; d'ailleurs, elle était la seule avec laquelle la grande cantatrice du Bori, Tagimba aimait danser. Toutes deux étaient passées maîtresses dans cet art et leurs mouvements empreints d'harmonie les rendaient indispensables à toutes les grandes cérémonies de possession.

Tasagni n'avait pas fréquenté l'école des Blancs. Elle était ainsi destinée à un mariage traditionnel avec un de ses cousins, dans sa contrée. En 1958, à 18 ans, elle avait épousé un cousin originaire de Garin Kiawo à une dizaine de kilomètres à l'ouest de Janguéro. Leur union aurait pu être heureuse et stable si elle n'avait été tourmentée par l'idée d'avoir des enfants. « Fût-ce un fils unique, pensait-elle, avant que mes parents ne décèdent. » Comme si elle était certaine de leur survivre !

Elle consulta des prêtres animistes, des marabouts, des vieilles femmes expertes en médecine traditionnelle, rien n'y fit. La stérilité de cette union finit par l'obséder et bien vite, dans son entourage, on comprit que le génie qui l'habitait, Maria, refusait que son médium ne portât un enfant. Mais Tasagni ne s'arrêtait pas à ces explications mystiques et mettait sans cesse en cause son mari. Contrairement à l'habitude qui pousse un homme à répudier une femme qui ne lui donne pas d'enfant, ce fut Tasagni qui prit l'initiative de rompre cette union après quatre longues années d'attente anxieuse. La mort de sa mère précipita la décision. Elle se remaria au village même de Janguéro.

Tasagni était l'aînée de sa marâtre, mais du côté de son père, ses demi-frères et ses demi-sœurs, déjà mariés, avaient des enfants. Difficile de calmer les esprits dans cette situation : la polygamie entretient la rivalité entre enfants de mères différentes. Pour compliquer le tout, Tasagni adopta, avant même qu'il ne soit sevré, le premier enfant de son plus jeune frère, un garçon, bien qu'elle eût préféré une fille.

Les mois passèrent sans promesse de naissance. Fréquemment, on la retrouvait en larmes au fond de sa case. En 1968, son père vint lui-même à mourir sans que sa fille eût donné un petit-fils ou une petite-fille. Tasagni rompit alors son second mariage et resta encore une année au village. Elle repoussa, durant toute cette année, les soupirants qui se présentèrent. Et ils ne manquaient pas. En effet, elle consacrait tout son temps aux cérémonies du Bori et y attirait la gent masculine. Elle était réclamée par les Boka, prêtres du Bori : il fallait absolument qu'on la vît pour qu'une cérémonie fût réussie. Mais un matin, à la saison des exodes, juste après les récoltes du mil, sous le vent froid de l'harmattan, elle partit, avec son jeune frère, pour Niamey. Elle ne reverrait plus son village.

IX.

Depuis trois ans, elle était installée quartier Kalley-est, l'un de ces quartiers populaires de la capitale nigérienne qui, avec Lacouroussou et Boukoki, abrite l'essentiel des prostituées originaires des régions Hausa du Niger. Tourmi, la cinquantaine, proxénète notoire, l'avait accueillie dans sa concession et la protégeait. Là, sous la direction de Magajiya Kankantché, leur « grande sœur », Tasagni s'adonnait avec d'autres filles au plus vieux métier du monde. Mais si ses « sœurs » avaient une clientèle très variée, elle, n'avait de relations qu'avec Goga, son amant, lutteur et boucher de profession.

Goga découvrit Tasagni un jour où il était de passage chez Magajiya Kankantché. Il en tomba amoureux et décida de l'entretenir. En somme elle était sa maîtresse. Pouvait-on parler d'elle comme d'une prostituée ? On la connaissait surtout, dans les quartiers de Gamkalley, Yantala, Boukoki ou encore Gawèye comme une magnifique danseuse bori souvent possédée dans des cérémonies où l'on accourait pour l'admirer. Ainsi, au cours des ans, ses dispositions en la matière s'étaient-elles sans cesse enrichies. Plus de dix génies pouvaient, disait-on, la posséder au cours d'une seule séance. En réalité, c'étaient la richesse de sa mère et le pouvoir de chef de son père qui l'avaient conduite si loin : chacun des génies qui dépendaient de la puissante fille de Doguwa, une Zanzana, au cours d'une fête rituelle particulière, avait acquis ce pouvoir de la « chevaucher ». Et la maîtresse des génies Doguwa ne voyait pas d'un très bon œil la relation privilégiée de Tasagni avec Goga. Elle avait déjà averti Tasagni à deux reprises sans que celle-ci répondît à ses demandes ; en cas de troisième refus, les conséquences pouvaient être tragiques. En effet, chaque initié du culte bori sait qu'après deux avertissements non suivis d'effet, le médium encourt de lourds châtiments.

La Zanzana avait exigé de Tasagni qu'elle rentre dans son village natal et Tasagni s'était réfugiée derrière un mur de silence. Désir d'en finir avec une existence peu enviable ? Provocation vis-à-vis d'un génie dont le médium connaissait assez l'attachement pour risquer de braver ses menaces ?

Le premier avertissement survint à une heure tardive, une nuit où Tasagni tenait conversation avec ses « sœurs », dans l'attente d'éventuels clients. Goga étant absent, elle pouvait s'offrir quelques moments de détente avec celles qui, sans protecteur régulier, étaient obligées, chaque soir, d'attendre que le feu du désir sexuel s'allumât chez l'un des innombrables promeneurs nocturnes du quartier.

Les plaisanteries fusaient quand subitement le génie se manifesta avec une rare violence. Ses vêtements arrachés par une force mystérieuse, Tasagni se heurtait la tête contre les murs ou le sol. Complètement nue, malgré l'aide de ses « sœurs » qui lui passaient leurs seconds pagnes autour des reins, elle demanda dans son délire de possession à parler à Zeinabou, sa meilleure amie. Mais Zeinabou venait juste de rejoindre un client dans son « bureau », les prostituées nommant ainsi la cellule où elles travaillent. Ce fut donc une autre compagne, Ta'Allah, qui se présenta. Par la bouche de la possédée, la terrible Zanzana laissa ce message :

— Ta'Aaaallah, Hey, Ta'Aaaallah, tu diras à Tasagni de rentrer dans son village. Nous ne pouvons pas être toutes deux prostituées.

Rien de plus ! Le génie s'en alla en poussant un dernier toussotement. Tasagni aurait dû alors recouvrer peu à peu ses esprits, mais elle demeura inerte, comme morte. On s'inquiétait de la gravité de la situation et au petit matin, on songeait déjà à l'enterrer quand son gros orteil commença à bouger. Lorsqu'elle revint à elle, elle fut informée par Ta'Allah du message de son génie mais comme précédemment, elle ne donna aucune suite à cet avertissement. Au contraire, elle persista dans une sorte de provocation en variant sa clientèle, au grand dam du pauvre Goga.

X.

Tasagni assistait, ce soir-là, dans le quartier de Boukoki, à une cérémonie de possession. Elle s'y était rendue joyeusement, comme d'habitude, avec ses amies. La danse avait à peine commencé qu'elle entra dans une transe violente qu'aucun des Boka présents ne put calmer. L'agitation gagna l'assistance et nul n'eut la force de la maîtriser : elle arracha ses vêtements. Par sa bouche, la Zanzana demanda à parler au Boka qui dirigeait la cérémonie.

Celui-ci s'entendit signifier l'avertissement suivant qu'il devait transmettre à Tasagni : « Je n'ai pas changé d'avis. Tasagni doit rentrer à la maison. Elle prostituée, moi prostituée, cela ne saurait être ! ». Puis le génie s'éloigna et sa « jument » resta étendue, raide comme un cadavre. Cependant, elle put, à l'aube rentrer chez elle où elle reçut la visite du Boka. Il l'informa comme il le devait mais fut atterré quand il vit son obstination à ne pas satisfaire aux exigences du génie, malgré les conseils de ses amis et de Doga lui-même qui s'était résigné, devant les menaces, à se séparer d'elle. Mai-Bori Zangui, le Boka, passa toute la journée à tenter de raisonner Tasagni ; ce fut peine perdue. Elle feignait de comprendre mais refusait de s'exécuter. La situation n'évolua pas pendant des semaines.

XI.

Cette nuit-là, Tasagni venait se coucher près de Goga, quand elle fut subitement possédée. Mais, ce fut sans violence, cette fois. Le génie, par sa bouche, se contenta de s'adresser à Goga :

— Goooga, Hey, Goooga. Où est Dan Kuri ?

Dan Kuri, l'un des demi-frères de Tasagni habitait Niamey mais Goga s'empressa de préciser qu'il vivait dans un lointain quartier. Trois fois de suite le génie réclama Dan Kuri et trois fois Goga fit la même réponse. Il était loin de se douter qu'il ne pourrait plus parler à sa bien-aimée, et il ne s'alarma pas puisque cette crise n'atteignait pas les excès des précédentes séances qu'on lui avait décrites.

Le génie s'éloigna mais Tasagni demeura inanimée. Les tentatives de Goga pour la faire revenir à elle, restèrent vaines. Il se résolut alors à appeler Zeinabou qui à son tour alerta Magajiya Kankantché. Bientôt toute la concession était au chevet de Tasagni. Il fallut attendre l'aube pour trouver un taxi et la transporter chez Dan Kuri. Elle venait d'être victime de la puissante Zanzana qui, prostituée dans le monde invisible, ne pouvait tolérer que son médium le soit dans le monde visible. La Zanzana avait prévenu… Tasagni, à même le sol, ne bougeait plus. Ses frères et sœurs, accourus à son chevet, scrutaient son orteil gauche. Mais cette fois, jusqu'aux environs de midi, aucun signe de retour à la vie ne se manifesta.

C'est alors que, dans une concession éloignée, le génie prit possession d'une vieille femme qui réclama qu'on la conduisît chez Dan Kuri. Là, elle tourna autour de Tasagni, qui demeurait prostrée. Et la vieille, qui ne savait parler que le zerma, appela tous ceux qui étaient présents par leurs prénoms, les salua et demanda à Dan Kuri s'il l'avait reconnue, dans une langue hausa parfaite.

Quand elle s'entendit répondre qu'il ne l'avait jamais vue, le génie se fit connaître. Par l'intermédiaire de la vieille femme, la doguwa les pria de ne pas perdre leur temps : elle avait mis en application le châtiment promis, prenant à témoin les amies de la pauvre Tasagni qui savaient de quoi elle parlait. Le génie quitta alors le corps de la vieille, étonnée de se retrouver en ce lieu inconnu.

À quatorze heures, Tasagni était enterrée à Niamey, ce jour du mois de mars 1971.

Médium d'une Doguwa qui occupait le statut de prostituée dans le panthéon du Bori, elle avait payé le prix de son arrogance envers les êtres qui peuplent l'invisible.

Chapitre 5

 

Dakar, 6 mars 2004

Tasagni m'a apaisé, purgé. Les questions demeurent cependant : Azna, adepte du culte Bori, j'habite pourtant Dakar, dans la retraite toute cartésienne d'un professeur de philosophie. Ce récit du destin de Tasagni ne plaidera d'ailleurs pas en ma faveur. Autour de moi, au nom de la raison mais aussi, de l'orthodoxie islamique, on aura tôt fait de rejeter ces croyances dans les enfers de l'obscurantisme ou de la perversité. Qu'importe ! Faire comprendre que le Bori, loin d'être une instance de libertinage sexuel, obéit bien à des règles extrêmement rigides, celles du respect des génies ! Des rapports si étroits entre le médium et son génie, que l'être humain ne s'y distingue plus du surnaturel : c'est tout le sens du destin de Tasagni.

Je pressens là aussi, la contradiction du travail que j'entreprends : le culte du Bori, culte initiatique, réclame le secret. Est-il possible de lever ne serait-ce qu'un pan du voile, pour transmettre à tous vents les traditions de mon peuple ? Piège de l'écriture mais nécessité d'un regard extérieur devant des phénomènes peu crédibles pour les profanes, ce grain de critique objective qui, si je me laisse emporter, peut me faire défaut, à moi-même.

Esquisser ici, ce qui pourra être la matière d'un ouvrage qui laisse entrevoir ce que notre monde visible contient de mystère : les anciens Azna, dans leurs mythes, le montraient, les adeptes du Bori mettent en pratique cette croyance.

D'abord, admettre que le Bori peut apparaître comme un lieu de perdition. Lascives, excessives, débridées, les cérémonies bori sont le contraire de la conduite musulmane idéale, modeste et réservée; les fêtes bori sont aussi l'occasion de rencontres sentimentales ; enfin, parmi les femmes, dans ces fêtes, de nombreuses prostituées cherchent des clients et dans le meilleur des cas un mari. Les femmes divorcées d'ailleurs peuvent facilement rencontrer un prétendant parmi la communauté masculine des Yan Bori, ces maîtres des danses de possession. Mais les unes et les autres doivent prendre garde à ne pas transgresser l'interdit : une adepte pourra être considérée comme la fille de celui avec qui elle noue une relation et risquer alors des rapports incestueux.

D'autre part, naît ici, un sentiment d'égalité entre les hommes et les femmes qui dansent et manifestent en public leurs capacités de médiums. Entrer dans le détail des situations d'indépendance qu'y acquièrent les femmes. Prémisses d'une réelle émancipation ou ségrégation dans un domaine où leur indépendance ne touche pas aux rouages essentiels d'une société faite pour les hommes ?

 

Dakar, 7 mars 2004

Donc, ces quelques jours d'isolement forcé dans l'écriture, à reprendre le récit du prêtre bori de Niamey et à y réfléchir, ont eu un effet bienfaisant. Au grand dam de ma femme et de mes enfants, je ne suis même pas sorti pour le Tamkharit.

Cette année, cela tombait le 1er mars. Je ne déteste pourtant pas cette fête un peu carnavalesque héritée, paraît-il, d'une tradition des animistes sénégalais que l'Islam aurait eu tôt fait de récupérer. Les rues de Dakar s'animent de personnages étranges, mi-hommes, mi-femmes aux yeux cernés de khôl.

Aux réjouissances du nouvel an musulman, cette année, début de l'an 1425 de l'Hégire, j'ai préféré les arcanes de la culture et du panthéon azna, malgré la souffrance que représentent les moments d'écriture. Accepter de consacrer du temps à inscrire ces pensées personnelles, ces récits d'autrefois pour qu'ils ne sombrent pas dans les oubliettes, c'est un effort de tous les instants. La peine ne vient pas tant de la conduite du récit — j'ai tant entendu les histoires de Barewa, été tellement pénétré par le destin de Tasagni ! — que de la difficulté de le rendre sensible dans les mots, dans la précision d'une langue française qui aille droit au but. Devant la page blanche, je dois me défaire de la facilité de l'oralité. Les habitudes ancestrales de la palabre restent incrustées : dire, c'est faire. Une des faiblesses de ma conduite quotidienne et d'une écriture de premier jet dont je tente ici de m'éloigner non sans mal.

À lire mes récits, on pourra croire que les mots coulent comme les torrents sur les pentes desséchées d'une colline à la saison des pluies ; au contraire, sans cesse, je dois réduire le flot, canaliser et tenter de conduire les eaux vers les creux où elles pourront faire germer ce que je voudrais semer. Le portrait de Barewa, toujours imparfait selon moi, m'a valu en l'état, des heures difficiles.

Écrire, c'est aussi accepter la solitude. Certes, je peux me trouver des excuses à l'éviter : le bruit permanent dans le quartier, klaxons, cris des vendeurs ambulants pleurs et rires d'enfants, voix fortes des commères qui s'interpellent d'un appartement à l'autre, ne facilitent pas le recueillement. Autant d'invites à chercher la compagnie des amis dans notre « maquis » préféré.

Je dois en plus m'inquiéter du quotidien de ma famille, mon salaire de contractuel nous maintient, ma femme, mes enfants et moi, dans un état de fragilité financière et matérielle. « Primum vivere, deinde philosophari ! », répétait le proviseur de mon lycée quand il lui arrivait de surprendre les lycéens que nous étions, à lire des romans ou à discuter sous les neems plutôt que de nous préparer aux exercices du baccalauréat qui nous permettrait, ajoutait-il, de bien assurer notre pain quotidien. J'ai souvent trop tendance à me réfugier derrière cet adage ! N'importe, aujourd'hui, relâche : promenade sur le campus de l'UCAD, j'y retrouverai bien de mes étudiants sous un arbre à palabres.

 

Dakar, 8 mars 2004

Ma sortie sur le campus m'aura mené loin, hors de moi ! Je suis rentré dans une rage folle contre moi-même et ma propre naïveté. Hier, je venais à peine de dépasser les bâtiments « Lettres Sciences Humaines » que j'ai croisé Ibrahima, un étudiant en maîtrise de philo, dont j'apprécie le sens de la repartie et les questions judicieuses. Son origine peule nous autorise la posture du cousinage à plaisanterie et nous nous laissons souvent aller à des conversations où nous n'épargnons pas l'« ethnie » de l'autre.

Très remonté Ibrahima, contre tout, le chômage, la passivité, la misère des étudiants, l'injustice faite aux nouveaux venus à l'université qui ne trouvent pas à se loger et « cela dure depuis bientôt quatre mois, depuis la rentrée ! » Il n'a pas tort, l'insuffisance des locaux dans les cités étudiantes venant de ce que s'y incrustent les « anciens », y compris ceux qui ont échoué à plusieurs reprises aux examens ou ceux qui ont fini leurs études mais conservent leur chambre en attendant d'avoir un emploi qu'ils jugeront digne de leur réussite universitaire. Peur du chômage, passe-droits, corruption… Tout y passait.

Pour le calmer, je me suis hasardé à lui exposer ce que j'entreprends depuis quelques mois, le retour sur le passé de mes ancêtres nigériens, mon désir de l'écrire pour la jeunesse de ma région d'origine, la difficulté de l'écriture aussi, et l'idée sortie du panégyrique de Jean Rouch : « Accorder au discours autochtone son entière validité interprétative ! » Ce serait, en quelque sorte, ma modeste contribution aux efforts des Africains qui cherchent à retrouver à travers le récit leur histoire, identité et vérité, hors du discours ethnologique. Je suis allé jusqu'à lui proposer de m'accompagner dans cette tâche en recueillant des récits peuls. Mal m'en a pris ! Un éclat de rire retentissant a mis terme à mes propos. Ibrahima, mon jeune cousin à plaisanterie, sait avoir la dent dure. Et c'est contre moi que s'est détournée sa hargne ! Ses questions ont fusé : à quoi bon prétendre échapper au discours ethnologique ? Le discours autochtone qui prétendrait avoir sa propre valeur interprétative ! Sur quelles bases se fonderait un tel discours ? Où se situer pour l'analyse, en dehors du discours ethnologique occidental ? « Monsieur, vous avez lu Mudimbe ? C'est d'un nouveau discours que nous avons besoin, un discours qui dise nos espoirs et nos illusions, aujourd'hui. Cela ne se fera pas, en effet, sans une relecture de nos traditions, de nos mythes mais ce sera une relecture critique de la culture ethnologique, missionnaire et coloniale. Et surtout, dit Mudimbe, le discours que nous devons produire, c'est celui qui nous justifie, nous intellectuels africains, je cite, “comme existences singulières engagées dans une histoire elle aussi singulière” ». Quelle leçon !

L'insolence subie m'a tout juste permis de lancer un « au revoir » sec en m'éclipsant : se faire renvoyer à ses études par un jeune homme d'une vingtaine d'années, fût-il cousin à plaisanterie ! Mais aussi, quelle prétention de ma part : exposer ainsi à la face du monde ses élucubrations ! Je suis rentré furieux contre moi-même et découragé ! Au fond, je sais qu'Ibrahima n'a pas totalement tort. J'ose l'écrire.

 

Dakar, 9 mars 2004

Retour de mon cours, encore tout bouleversé par l'aventure d'hier. Parti avec mes questions mais comblé par l'écriture des jours précédents, je suis revenu plus troublé que jamais. Quelle prétention en effet que d'espérer ramener à ses racines, une jeunesse dont je me suis éloigné et qui, sans aucun doute, s'éloigne, elle aussi, de ses ancêtres ! Pour les jeunes de mon pays, que reste-t-il des repères qui ont nourri ma propre enfance ? Ici même, à Dakar, je le vois bien, les jeunes ont perdu le chemin tout tracé des traditions, certains perdent peu à peu le goût des études qui pourrait ouvrir une voie. Le travail qui les stimulerait, demeure rare, souvent réservé aux membres du clan.

Quel éclat de rire — nerveux — quand j'ai entendu sur les ondes de radio A… Dakar, il y a quelques mois, ce faire-part de mariage : « …Mme Aminata X, sa tante, comptable à la BCEAO, Mr Moussa X, son frère, responsable administratif à la BCEAO, Mr Mamadou X, son frère, agent à la BCEAO, etc., une vraie litanie, ont le plaisir de vous annoncer… »

On comprend que, du coup, les études perdent leur attrait : les plus pauvres savent qu'elles ne les mèneraient pas vers l'emploi qu'ils mériteraient et les plus favorisés se contentent de compter sur l'appui d'un oncle bien placé. Que faire, dès lors, quand on n'a pas de ressources, sinon partir tenter sa chance ailleurs, dans les paradis rêvés du Nord ?

 

Dakar, 15 mars 2004

Aujourd'hui, dimanche, après une semaine passée entre les travaux universitaires et quelques pages à rédiger pour ce séminaire américain de juin, j'ai surtout ressassé l'agacement des leçons d'Ibrahima. Je ne l'ai pas revu de la semaine, même pas quand je suis allé me changer les idées dans mes « maquis » préférés. Peut-être m'évite-t-il, conscient de son insolence. À vrai dire, je ne cherche pas à le revoir de si tôt, tant, avec lui, je devrais faire d'efforts pour me remettre à plaisanter les siens. Pourtant, il faudra bien…

Je pourrais toujours lui ressortir ce vieux proverbe peul, le seul que j'aie appris à réciter dans sa langue :

« Yallah danndam e anyBam e esam debbo »,

« Dieu me préserve de mes ennemis ainsi que de ma belle-mère. »

Ou encore lui raconter comment un Peul dans la région de Dogondoutchi, a favorisé le baptême catholique d'un enfant haoussa. Si au moins cela le faisait rire et revenir sur son attitude.

Il y a de cela une cinquantaine d'années, les dernières de la colonisation, un Peul fut condamné par les juges coutumiers à être privé de vaches pendant plusieurs mois : il avait, contrairement à la coutume, laissé paître ses troupeaux dans des terres qu'on n'avait pas encore moissonnées. Furieux, le propriétaire l'avait assigné devant les juges coutumiers du canton de Dogondoutchi et le pauvre Peul n'avait pu rien dire pour sa défense. Mais selon l'expression, « un Peul sans vache, c'est un prince sans couronne » et notre homme, privé de ce qui faisait son bonheur, ruminait sa vengeance, guettant une occasion contre l'assesseur qui avait proposé la sentence.

Le jour vint où il lui fut donné de passer à l'acte. Notre dignitaire s'en revenait du marché le long d'un champ de mil. Les tiges sèches et clairsemées, vestiges des récoltes récentes laissaient de bonnes cachettes. Le Peul qui n'avait pas perdu de vue son ennemi, s'y camoufla et au moment où l'assesseur était à portée, il leva haut son bâton. L'autre en aperçut l'ombre et fit un saut de côté, laissant sans protection sa femme qui le suivait à le toucher avec son enfant sur le dos. Le coup s'abattit sur l'épaule de la mère que l'on dut soigner au dispensaire de la mission catholique. L'histoire ne dit pas si le Peul fut à nouveau condamné à six mois de privation de vaches mais le bébé que la mère gardait près d'elle, lui, ne s'en tira pas indemne. L'infirmier, missionnaire catholique, visitant la blessée proposa de la soigner gratuitement jusqu'à la guérison, en échange de la promesse de faire baptiser l'enfant à l'église. Le père accepta. Et voilà comment un acte charité chrétienne bien ordonnée et un bâton de Peul ont converti un bébé haoussa !

Hélas, les conflits entre éleveurs peuls et agriculteurs sédentaires ne se terminent pas toujours de façon aussi angélique. Les relations entre les deux communautés ne sont pas, en toutes circonstances, de l'ordre de la plaisanterie. Au Niger, au Sénégal, comme dans toute l'Afrique de l'Ouest, cela peut aller jusqu'à des règlements de compte mortels. On m'a rapporté l'histoire d'une tuerie du côté de Gaya pour des problèmes de pâturages : onze morts du côté des bergers !

Avec le jeune Ibrahima, nous n'en sommes heureusement pas là. Il n'empêche, ce jeune peul m'aura rogné les ailes.

 

Dakar, 17 mars 2004

Comment a-t-il pu me manquer ainsi de respect ? Je pourrais presque avoir l'âge de son père ! Sans doute n'est-il plus de mise de croire en la supériorité de l'aîné. Notre Afrique change, la ville émousse l'attachement aux traditions.

Et voilà que ressurgit le tourbillon des images : celle de l'affront subi, reste là, indélébile, la tension qu'elle provoque estompe la réalité. Ne compte plus que cette amertume d'un projet bafoué. Il y a dix jours encore, je savais malgré quelques interrogations pourquoi je voulais écrire, rapporter par écrit l'histoire azne et cette écriture dans l'effort même qu'elle réclamait, devait me mener à coup sûr vers la restitution d'un passé qui pourrait servir à retrouver des traces utiles pour l'avenir.

Et voici que plein de hargne, je m'engage dans une sorte de journal intime qui coule insensiblement vers l'amertume d'une déception, celle de n'avoir pas été approuvé par plus jeune que moi !

Sous l'effet délétère de l'obsession, ne surgit qu'une sorte de vaine sarabande de pensées.

« Qui recherche son chameau, ne fait pas attention aux chèvres », dit le proverbe songhaï. Il me faut retrouver mon chameau, ce qui a pu me toucher au plus profond et alors, je pourrai revenir à mes chèvres, quitte à les mener dans de nouvelles pâtures !

 

Dakar, 17 mars 2004

La relecture de tout ce que j'ai pu écrire dans ce cahier depuis plus de six mois ne m'a rien ôté de mon désarroi. Le passé de mon aïeul, la violence du culte bori, les interrogations sur la survivance des traditions de mon peuple et tout à coup, le tonnerre de la remise en cause, tout cela jeté sur le papier, ne constitue pour l'instant qu'un ensemble de traces qui ne mènent pas bien loin. Prendre patience, peut-être, réduire les ambitions, se contenter d'amasser une matière qui ne sera rien d'autre que le produit d'instants d'écriture.

S'astreindre à l'écrit de mythes et de contes, sans autre ambition que de les faire surgir du fond de ma mémoire ? Ces histoires nous faisaient autrefois trouver la juste valeur des actes : entre autres, aider le pauvre, défendre le faible et, ce qui m'est précieux en ce moment, respecter les anciens.

C'est Alou qui me conta un jour cette histoire :

Un jour, le roi qui ne voulait pas laisser la sagesse des anciens dominer son pouvoir, réunit ses sujets en l'absence des vieillards et dit :

Que chacun tue les vieux de sa famille et qu'il ne reste plus un seul vieillard dans ce village !

Tout le monde obéit sauf Issoufou.

Il n'y avait donc plus qu'un seul vieux dans le village.

Le lendemain, le roi rassembla à nouveau la population et, afin de mettre ses sujets à l'épreuve, exigea qu'on lui construise contre le soleil, un abri qui ne toucherait pas le sol. Tout le monde était bien embarrassé et le roi, lui, était satisfait : les anciens ayant été tués, nul ne pourrait accomplir son désir.

Cependant, Issoufou qui connaissait la valeur de la sagesse des vieillards, avait refusé de supprimer ceux de sa famille. Il vint donc prendre conseil auprès de son vieux père et lui rapporta la demande du roi : qu'on lui construise un abri qui ne toucherait pas le sol !

Le vieil homme dit à son fils :

— Demande au roi de t'indiquer le lieu précis où il veut qu'on lui construise cet abri.

Issoufou s'empressa de venir lui-même mettre le roi à l'épreuve en lui posant naïvement son problème. Et le roi, embarrassé, ne put évidemment désigner un lieu qui n'existait pas. Il dut se contenter d'admirer l'intelligence de celui qui lui renvoyait la difficulté. Méfiant, cependant, il l'interrogea :

— Où as-tu pris cette idée ?

Issoufou se garda bien de dire la vérité et répondit seulement que des génies la lui avaient suggérée. Ne voulant pas s'avouer vaincu, le roi réunit à nouveau ses sujets :

Que chacun vienne ici avec son ennemi !

Par cette question, il espérait faire la preuve de son pouvoir en prononçant des arbitrages pour les réconcilier.

Issoufou ne manqua pas de rapporter à son vieux père la demande du roi. Le vieillard lui suggéra de se rendre aussitôt au palais avec un âne, ce qu'il s'empressa de faire. Le roi, surpris, lui demanda :

— Comment un âne peut-il être ton ennemi ?

— Vous allez voir, Majesté, répliqua Issoufou, que cet animal est bien mon ennemi !

Il se mit alors à frapper son âne qui lui décocha une ruade. Le roi, à nouveau dut admirer la finesse de cet homme qui déjouait son piège. Cependant, il ne désespérait pas de l'emporter et soumit ses sujets à une autre difficulté :

Que chacun vienne se placer devant mon trône, en étant à la fois assis et debout, habillé mais nu.

Issoufou vint à nouveau répéter les paroles du roi à son père.

— Quand tu te rendras chez le roi seulement revêtu d'une moustiquaire, tu t'assiéras sur le bord d'un mortier mais tes pieds toucheront le sol.

Le roi dut à nouveau inventer une autre épreuve :

Que chacun se présente devant moi avec son amini, son confident ou son meilleur ami.

Issoufou repartit prendre conseil chez son père qui lui proposa de retourner au palais avec son chien. Ce qu'il s'empressa de faire :

— Comment un chien peut-il être ton amini ? dit le roi.

Issoufou répliqua :

— Vous allez voir, Majesté, qu'il est bien mon amini.

Il se mit à courir et son chien le suivit comme un amini suit son homme.

Le roi, afin de l'emporter, avait encore préparé une tâche pour ses sujets :

Que chacun mange et pleure en même temps.

Le vieillard, informé par Issoufou, proposa sans hésiter une solution à son fils :

— Pèle devant le roi un oignon ; tu le mangeras aussitôt pendant que tes larmes couleront.

Quand il eut fini de manger l'oignon devant le roi, ce dernier, encore vaincu, chercha à savoir d'où un de ses sujets pouvait tirer une telle habileté et une telle intelligence.

Et bien sûr, il se trouva une méchante personne pour lui apprendre qu'Issoufou n'avait pas tué son vieux père.

Le roi, pour jouir enfin de tout son prestige ordonna alors à ses serviteurs fidèles de supprimer la dernière source d'intelligence de son royaume. Et c'est ainsi que, malheureusement, le dernier vieillard mourut. Mais Issoufou avait bien retenu les leçons de son père et put ainsi, quelques années plus tard, prendre la place du roi.

Et Alou concluait : « Qui dira encore que les vieillards sont inutiles ? »

Cette histoire, par la suite, je l'avais souvent réclamée à Alou : elle faisait à chaque fois trépigner de plaisir le petit garçon que j'étais. Le bien et l'intelligence récompensés ! Comme c'était simple et naïf ! Comme pénétrait aussi simplement, dans la cire molle d'une conscience enfantine, l'aiguillon de la morale qui faisait de tout aîné un être éminemment respectable qu'il convient de ne jamais contredire !

De tels préceptes nous ancraient solidement dans la vie du village : les adultes n'avaient pas à craindre de laisser traîner leurs enfants puisque partout, au détour de chaque case, le simple regard réprobateur d'un homme ou d'une femme ramènerait tout espiègle effronté à son devoir. On nous apprenait la droiture, pas toujours la souplesse. Le professeur de philosophie a sans doute gardé de son enfance, cette raideur morale, il a bien des efforts à faire pour se résigner à ce qu'un plus jeune puisse voir juste et émettre un jugement critique fondé.

Les philosophes ne sont pas toujours des sages !

 

Dakar, 18 mars 2004

Réduction des ambitions, le récit des origines de Lougou dans sa brute naïveté.

Rester, pour le faire, dans l'esprit d'un mythe parfois incantatoire.

I.

En ces temps-là, quatre chefs se partageaient le pays, l'un résidait à Agadez, un autre, à Birnin Bayorou, un troisième au Bornou et le quatrième au Daoura. Le chef du Daoura mourut sans descendant capable d'assumer le pouvoir : il n'avait qu'une fille, Yar Kasa. Les anciens intervinrent alors : « Kai, puisque le chef du Daoura n'a pas de garçon pour lui succéder, que Yar Kasa prenne le pouvoir. À sa mort, quelqu'un d'autre obtiendra la chefferie. » Cette proposition, cependant, déplut à quelques ambitieux qui décidèrent d'assassiner la prétendante : « Sous la tafingiwa, la natte en peau d'éléphant où s'assoit le chef, creusons en secret un puits profond. Quand Yar Kasa marchera sur la natte de son trône, elle sera précipitée dans ce trou. » Or, des fidèles de la reine eurent vent de la machination. Ils en avertirent Yar Kasa qui décida de fuir et de chercher une terre où ils pourraient vivre en paix. Avec ses proches, elle partit à la nuit tombée vers la terre d'Abzine. Ainsi les conspirateurs ne purent-ils passer à l'acte ni poursuivre leur victime. La nuit couvre les traces.

II.

Yar Kasa était partie sur une jument. En tête de la troupe venait le magaji Gouji, son grand-prêtre. Quand on interrogeait la Saraouniyya sur l'identité de son compagnon, elle refusait de répondre : était-ce son frère, son mari, son esclave ? Nul étranger ne devait le savoir.

En chemin, sous un baobab, ils découvrirent quatre pierres. L'une d'elles se mit à parler : « Kai, wadancan, kai ! Hé, vous, où partez vous ? » « Nous allons dans cette direction… » La pierre ajouta : « Emportez-moi là-bas où vous allez. Vous arriverez sous un grand baobab et vous saurez que c'est là que vous devez me déposer. Faites-le sans vous arrêter, là vous trouverez une terre proche où vous vous installerez. »

Ils emportèrent donc depuis cette région du Daoura, la pierre qu'ils nommèrent Tunguma. Ils marchèrent, la portant à tour de rôle sur la tête, jusqu'au lieu désigné, sous le grand baobab. Ils y déposèrent Tunguma qui déclara : « Si quoi que ce soit vous ennuie, revenez à moi, je vous mettrai sur la route ; dans la difficulté, je vous guiderai… »

III.

Ils partirent et déposèrent leurs bagages à Koufan Lougou, près d'une mare permanente, avec des arbres à l'Ouest. Pour pouvoir y faire les premiers sacrifices, ils chassèrent les poules sauvages, kazalgiza, et les petits calaos et les cilikos. C'est magaji Gouji qui les égorgeait. Ils chassaient toutes sortes d'animaux et les sacrifiaient sur une pierre. Les génies, à ce moment-là n'avaient pas de nom. Dans cette contrée, depuis Agadez, personne ne demeurait, sauf elle, Saraouniyya, le chef d'Agadez, celui de Birnin Bayorou, celui de Bornou. Quatre chefs résidaient sur cette terre et personne n'y parvint avant eux.

IV.

Puis arrivèrent à Koufan Lougou, deux autres hommes, des frères, chasseurs de lions, des Yarawa : « Nous aussi, nous sommes venus en ce lieu pour y rester. »

Saraouniyya leur demanda de trouver eux-mêmes un endroit pour s'installer. Ils découvrirent un lieu qui leur agréait. Puis ils revinrent à la mare, chassèrent et prirent du gibier qu'ils portèrent à la reine. Saraouniyya le refusa par ces mots : « Moi, je ne mange pas de lion ! ». Ils chassèrent d'autres animaux et les offrirent à Saraouniyya qui accepta, cette fois. Tous deux construisirent leurs cases à Zakouda. Les femmes y pilaient ; les hommes y passaient la journée, mais c'est à Lougou qu'ils venaient causer et qu'ils passaient la nuit. Un jour, vint un autre homme, du nom de Gints'a, accompagné de son frère. Tous deux aussi étaient chasseurs. Ils obtinrent de Saraouniyya de pouvoir s'installer dans ce coin de brousse nommé Basouwa, là où il n'y avait rien sinon des jujubiers et des baobabs.

V.

Enfin, survint Baoura avec sa forge sur la tête. Il fit cette demande à Saraouniyya : « Je suis ton étranger, je te demande l'hospitalité. » Il demeura trois ans à Koufan Lougou sans prendre femme, se contentant de forger. Au bout de trois ans, Saraouniyya lui dit : « Un travailleur ne reste pas sans femme, et celui qui prétend être mon beau-fils ne forge pas. » Elle ajouta : « Je pourrais te donner une fille de mon ventre. »

Baoura répliqua : « Moi, je ne peux pas me nourrir sans forger ! » Saraouniyya ajouta alors : « Ceux qui partent pour la chasse, les Yarawa, il faut les suivre à la chasse. » Baoura les suivit. Alors Saraouniyya dit : « C'est bon, je te donne une femme, la fille de mon ventre, mais enterre cette forge. » Alors, elle prit de la terre dans ses mains et la lui remit. Elle ajouta : « Pars enterrer profondément ces outils de forge, recouvre-les de ce sable que je te donne. Puis pose ton enclume au-dessus. Recouvre-la aussi de sable. Alors tout ce que tu demanderas à cet endroit, quoi que ce soit, tu l'obtiendras. Tu mangeras, tu boiras. »

VI.

Baoura se mit en quête d'un lieu pour accomplir ce que demandait Saraouniyya. Il découvrit un bosquet planté de dattiers dans un espace inoccupé, et y fonda Bagaji. Baoura partait un an à la chasse dans son campement de brousse, le hameau de Bagaji, puis il revenait cultiver à Lougou. Cette année-là, comme il avait plu avant son départ de Bagaji, il sema. À son retour, après la récolte de Lougou, il eut la surprise de voir que le mil avait poussé tout seul, sans qu'il fût besoin de le travailler. Il décida alors de s'installer à Bagaji.

VII.

Le chef du Bornou vint à passer à Bagaji en suivant la route qu'il empruntait, chaque année pour la razzia ; en effet, au moment de la récolte des haricots, il quittait le Bornou pour Birnin Bayorou et y pillait tout ce qu'il trouvait. Puis il rentrait chez lui en passant par Birnin Kabi et vivait pendant un an du produit de ses rapines. Donc un jour, sur la route de ses razzias, il dut s'arrêter à Bagaji car son fils Ari était terrassé par une mauvaise fièvre. Il s'adressa ainsi à Baoura : « Peut-être mon enfant va-t-il mourir mais peut-être ne mourra-t-il pas, alors je te le confie. Je le confie à Allah et à son messager. Je ne reviens pas avant l'an prochain à la même époque, le voilà, je te le confie. »

Ari guérit vite et se mit à aider Baoura dans ses travaux. Un an après le passage de son père, comme la pluie était tombée, Ari et Baoura semaient dans le même champ. C'est Fatou, la fille de Baoura, qui leur apportait de l'eau pour boire et se laver. Parfois, Fatou s'approchait d'Ari pour lui apporter le foura et Ari lui faisait la cour : « Fatou, maifura da foy-foy Fatou m'apporte une calebasse avec le couvercle ! Je prends seulement le foura ou aussi la fille ? » La fille rapporta ce mot à sa mère qui le répéta à Baoura. Ce dernier lui recommanda d'être vigilante : il fallait éviter les naissances hors mariage dans cette maison.

VIII.

Au moment de la récolte des haricots, le sarkin Bornou revint comme convenu. Il s'empressa de demander à Baoura : « Où est celui que je t'ai confié ? » « Il est là, et cette femme, à ses côtés, c'est ta belle-fille ! ». Fatou en effet attendait un enfant d'Ari. Baoura leur demanda de l'emmener. « Comment ? dit le chef du Bornou, celui qui part pour la guerre et qui emmène sa femme enceinte, ne sait pas où est son âme ! »

Et il partit aussitôt avec son fils Ari, en laissant Fatou à Bagaji. Ils se battirent là-bas, du côté de Birnin Bayorou mais ils s'en retournèrent au Bornou sans repasser à Bagaji.

Fatou ayant mis au monde deux jumeaux, Ganci et Akazama, le chef du Bornou envoya ses dogarey, gardes de sa maison, pour le représenter au baptême. Pendant la cérémonie, une femme qui observait les scarifications sur le visage des étrangers, fit cette réflexion : « Deux ici jusqu'aux oreilles, à droite, deux ici, jusqu'aux oreilles, à gauche et une shaatani, un trait au coin du nez. En tout cela fait cinq balafres. » On appliqua le modèle aux enfants. Quand le chef du Bornou en fut informé, il se mit en colère : ces scarifications étaient celles que portaient les hommes des classes inférieures et non les nobles !

« Mes petits-enfants ne peuvent être assimilés aux enfants de mes gardes, mes petits-enfants qui portent les cicatrices de mes gardes ne peuvent vivre avec mes propres enfants. Non, vraiment, c'est impossible ! Qu'ils restent là-bas ! » Les jumeaux restèrent donc à Bagaji.

Quand les enfants commencèrent à ramper, ils s'approchèrent de Baoura, Ganci toucha Baoura à la nuque, Baoura le toucha avec le bras, et l'enfant mourut sur le champ. Quelques instants après sa mort, Baoura s'écria : « Eh bien ! Levez-vous et allez enterrer ce garçon ! » On le prit et on l'enterra. C'est cette mort d'un des jumeaux qui a est à l'origine de la relation d'évitement entre le chef de l'Arewa d'un côté, et Baoura et Saraouniyya de l'autre. De nos jours encore, le chef de l'Arewa ne pénètre jamais chez Saraouniyya ou chez Baoura. Akazama fut ainsi le premier chef de l'Arewa, le fondateur de la dynastie des Sarkin Arewa.

IX.

Le temps avait passé quand un jour, un Peul du nom de Rouahi, vint demander Fatou en mariage, malgré sa précédente union avec Ari et la mort de son fils. Il resta un an auprès d'elle et elle conçut un enfant mais avant qu'elle n'accouchât, il se leva et s'en alla. Après son départ, elle donna naissance à un fils que l'on appela Rouahi et que l'on désigna sous le nom de Sarkin Rouahi. C'était ainsi un petit frère du Sarkin Arewa.

Par la suite, comme Rouahi avait grandi, survint un dénommé Lahama qui épousa lui aussi Fatou. Il séjourna un an auprès d'elle et elle conçut un enfant. À son tour, il l'abandonna. Quand elle eut accouché, l'on appela l'enfant, un garçon, Lahama.

Quand ce dernier eut grandi à son tour, survint un dénommé Toudou. L'on célébra son mariage avec Fatou, il demeura un an auprès d'elle, elle conçut un enfant et il l'abandonna. Quand elle eut accouché, on appela, ce garçon Toudou. Survint encore un autre homme, nommé Na-Yamma, quand le dernier-né eut grandi. On célébra son mariage avec Fatou, Na-Yamma passa l'année là et elle conçut un enfant et il s'en alla. Alors elle accoucha d'un fils que l'on appela Na-Yamma et dont on fit le Sarkin Yamma Liguido. Voilà l'origine du Sarkin Yamma Liguido, du Sarkin Toudou, de Lahama Kouara, du Sarkin Rouahi. C'étaient les petits frères de Akazama. Ils étaient donc cinq frères et avaient tous la même mère. C'étaient les petits-enfants de Saraouniyya. Les quatre jeunes frères empruntèrent les scarifications de leur aîné, puisqu'ils étaient nés de pères différents avec des scarifications inconnues. C'est à ce moment-là qu'ils devinrent des Arewa, quand on leur eut imposé les scarifications d'Akazama, fils d'Ari.

X.

Le lieu des origines demeure Lougou. C'est là que Saraouniyya désigne aux nouveaux venus leurs lieux d'installation pour qu'ils puissent y trouver les moyens de leur subsistance. L'un prendra la direction de l'Est, tel autre la direction de l'Ouest, tel autre la direction de l'Azbine ou celle du Kabi : quiconque pratique le culte animiste vient du village de Lougou.

Yvon Logéat

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