Le Temps brisé, recueil de Marie-Claude Frangne

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Marie-Claude Frangne : Le Temps brisé

Marie-Claude Frangne (1958-2019) était professeur de Lettres.
Vers 2001, elle avait construit le recueil qu'on va lire. Ensuite, elle avait continué à écrire pour elle seule.
Édition de Pierre-Henry Frangne, André Hélard et Michel Jullien.

Un livre des poèmes de Marie-Claude Frangne, édité hors commerce, est disponible. L'ouvrage de 136 pages est intitulé Le Temps brisé et autres poèmes. Il reprend le texte ici publié en ligne, complété par cinq autres recueils : Amer, Envol le vent, Manque de sérieux, Scories, Jubilation le vent. On peut l'obtenir gracieusement en s'adressant à Pierre-Henry Frangne

Voir, sur ce site, la lecture de ce recueil par André Hélard.

Mis en ligne le 2 avril 2020.

© : Pierre-Henry Frangne

SOMMAIRE du recueil :


LE TEMPS BRISÉ

Exergue

Je voudrais une poésie immobile

Non, je n'ai jamais su qu'errer

Ma parole labile s'éparpille dans le bruissement de l'univers,

inutile

Non, les voix ne chantent pas

Discordent

Alors le monde se tait

Autrui impénétrable

Ma bouche inquiète échoue

perd inaudibles cris

Mots heurtés du silence

Mur d'angoisse ô grande muraille

Défaille roc

Mots morts de ma mémoire

Jaillirez-vous dans le vacarme ?

Ô mots, sondeurs obscurs du plus secret,

par lesquels je dérive

en des profondeurs qui m'effraient,

Quelle langue me fera vivre au cœur des choses ?

Ah ! Qu'un vent pur m'arrache à la cérémonie futile !

1994

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Mythologies

Plateau

Une main noire se tend

Elle a le visage du temps

La dureté du sang

La vanité du vent

Son doigt noueux désigne

Un horizon qui se résigne

À n'être plus qu'un point parmi le vide

Tant le néant l'aspire

Et la main noire même disparaît

À son tour engloutie

Dans le monde confus et roulant

Ma mémoire alors se fragmente

Et perd ses traces

Non, plus un signe

Dans ce présent mobile un lent jour perce

Franchirai-je le seuil ?

1994

Noirs les bateaux

Noirs les bateaux battent à mes tympans

leur rythme lent et sourd

heurte mon sang

et sonne dans mon cœur

la mélopée qui vire

Les images qu'ils charrient

glissent sous mes yeux fermés

Et la cadence va

et se déroule le long charroi

et se démaille l'habit tissé

Un seul tient le fil serré sans fin

Le cœur en cage s'affole entre les terres

et son désir s'échappe

aux trois cercueils de verre

Noirs les bateaux battent à mes tympans

leur rythme lent et sourd

heurte mon sang

Comme un songe et qui me hante

Alors elle naît et me regarde de ses yeux fous

— le cercle blanc autour de son iris

et le venin —

Elle tend la main vers moi et je m'avance lentement

De sa main dégoutte une pluie de larmes au goût de fer

Alors je suis dans l'en-dehors

Je marche dans le creux de ma douleur pour en savoir la saveur

Je sens la colère de l'impuissance éclater

Mais ma colère n'a pas de nom

Comment pourrai-je l'endurer ?

La nuit longue a duré

Un flot de paroles vient mourir

Comme c'est étrange

À mesurer sa haine

La bulle s'efface qui me cernait

Et je pèse lourd

Les pieds bien en appui sur la terre

août 1994

Tu-Non-Dit

Quand je dormais encore dans la tombe de son corps

tu t'effaçais déjà vers l'autre seuil

le heurt de ma naissance

infusa la présence de ton nom

dans la prison de mon sang

La patrie de ton corps est le mien

car je vins dans l'effroi

Aboli

tu roulas pour moi

un linceul plus lourd que le poids de ta vie

le baptême de la même eau létale

appareilla mon cri

à ton creux

secret sans oubli tissu de mes plis

Doux mort amer au baiser pervers

dix ans je dormis vivante comme Antigone mourut pour un mot

payant le prix de la terre

pour porter le chant haut de la folie de son frère

dix ans je suspendis le don maudit

Tu te tais

sans cesser jamais de bruire au silence

je rêve encore les yeux ouverts

dans ton champ

et tu peuples ma voix de mirages étranges

aux cernes mauves

qui creusent ta trace enfuie

dans l'écume de mes larmes

Nul nautonier

n'aborde jamais aux rivages de mon île

Barre d'exil

mon île

ô mon désir en exil

Mon cœur seul bat trop fort

mars 2001

En un si lent sommeil

En un si lent sommeil de moi lovée je dormais

autrefois coupée de moi j'errai

un si long temps

un long silence

sans ponctuation dans mon absence

J'appartenais alors au monde de la caverne

suspendue à des ombres

et tout était effroi

livrée à la roue des émotions

je tournoyais au gré de mes fantômes

mes yeux étaient morts et ma bouche sans mots

Un homme me fit passer dans le courant

il déplia mes mains liées

Je vins au dur dépouillement

et à descendre sans appui

plus au cœur du puits profond

pour voir plus loin que les ténèbres

plus au cœur de la présence

Enfin je naquis nue

levée sur le sable fuyant

je sus le prix des larmes de ma déréliction

les grandes mains du vent me baptisèrent

et mon ivresse me délivra

avril 2001

Le Minotaure

Tout se retrempe au rameau primitif : pas jusqu'à la source
Mallarmé

Acte I

Aleph

Dans la longue résonance de la langue maternelle

le grand subterfuge des mots

il n'y a pas d'issue possible

je ne peux pas ne pas être

mais ne suis pas née encore

Car dans ce songe au cou de taureau

je suis le monstre immolé du palais de Minos

Je suis le monstre exilé du palais de mon père

et mon énigme est double

n<'étant pas de mon père

mais seule fille de ma mère

sœur de trois soeurs

les trois filles de mon père sont plus belles encore

Dans le palais de la double hache

on me nourrit de chair humaine

de sept en sept mensonges

Ils croient que je les mange

je ne rumine que l'encens de Cnossos

et la rosée

de lait mêlée au miel

Je suis trop seule

dans le souterrain peuplé de nuées

où s'emporte le sabot du cheval noir

Ils veulent que je dorme

mais dans mes sentiers je sais attendre les voyageurs

En vérité je les guette

mais encore aucun n'a trouvé

l'omphale de mon cœur

ni sa colombe

Ils ne savent pas la danse des grues sur les lignes du ciel

Ils écoutent leurs sirènes

et s'égarent

Il ne sera pas un intrus

celui qui fera face à l'épreuve

il cueillera mon trésor

Mais l'homme est prompt

à sacrifier le plus cher

sans apprendre à voir

mon souffle seul

au deuil a tissé la toile

Ma forteresse est habile et ma loge invisible

mais non pas inviolable

j'ai peur des désirs

Dans le fruit d'or d'une fille du feu

dort une lame plus fine qu'un fil de flamme

sa larme blesse

Je suis le taureau solaire

mais qui m'a trahie

sur l'autel flamboyant et hideux ?

La chimère est sur moi

et son mufle glace mon cœur

Ses cheveux sifflent

la vieille vocératrice au regard de basilic

me fixe

et boit mon sang

Chargée d'un crime que je n'ai pas commis

je m'avance seule jusqu'au désert

du labyrinthe de ma folie

La faute écrase si bien

que le monde extérieur disparaît

plus d'Autre

Je reste seule

dissoute

éparpillée dans le néant de l'en-dehors

à moi-même extérieure

néant dans le néant

Acte II

Le sang

Et quand le sang reflue

les sphynges ne dorment jamais

leurs griffes sur ma poitrine dans le grand questionnement

Je veux rester dans le silence

autiste de mes tourments

expier voilée

Être à paraître

j'hésite au seuil

dans le baiser de la peur

Assise dans ma colère

j'expire

la longue gestation n'a pas de fin

L'échelle peut bien jaillir du ciel

la cohorte inquiète de mon orgueil

dit non

le jeu des contredits

de leur tension en force

l'unité

La peau douce de mes errances

sur encore tant de violences

J'entends infiniment

le ruisselet tourner

dans le corset qui l'enserre

De son or rouissant les blessures

il tavelle les nervures

de mes veines

Je n'ose toucher

la houle empesée

du ballet terrestre

Mon âme flotte

à la lisière

dépareillée et muette

Mon corps

sans apesanteur

se tasse sur la terre

Mon moi pleure

ses moitiés qui se frôlent

et s'appellent

La lumière blesse

des yeux

accoutumés à l'obscurité

Je crains la confiance des hommes

et la disparition des dieux

l'humaine condition

Je crains ma vérité sous le regard des hommes

le flux de la folie

m'habite

Livrée révélée

j'ai toujours été

avant même d'être née

Et quand le fil d'Ariane semble se nouer

un vertige brise

le mouvement vers

Il faudrait savoir tenir

le nombre d'or de la cadence

Il faudrait fuir la versatile humanité

rester rivée au signe de fixité

Le grand vœu de mort

me dit à jamais

du jardin dévasté des asphodèles

Ne me regardez pas

je suis trop nue

dans ma douleur

Je veux rester cachée loin du courant

mais il m'aspire

et je n'ai plus de forces pour résister

J'ai beau hurler

mes cris se fracassent

sur le blanc minéral

La terre est aride

les nuits sans sommeil

les mots sans couleur

Mon âme est malade du dédale

les ailes de ses mains s'effacent

la cire ne prend pas

Le soleil est trop haut

pour le char de mes jours

l'envol est perdu

La masse du pardon est trop lourde

et qu'aurais-je à pardonner

Avant vous j'ai peur de moi et me frappe

Acte III

L'eau

Le singulier et le vénérable palpitent

dans l'exact et le juste

de midi

Si je sors un jour du champ des pleurs

me baigner dans le fleuve d'huile

lenteur et silence

aucun murmure

Mais les réminiscences ?

Le beurre du temps

engourdit la conscience

entée sur une branche pourrie

D'infectes mélancolies

poursuivies par des nuées de mouches

sur le versant du mal

L'Inflexible saura couper le fil

L'éveil est loin

et l'olivier

L'antre ne cesse jamais

de se replier

Dans ce grand flux

tous les temps suspendus

en un seul point de profondeur

jusqu'au nadir

Écrire

la mise à mort

où le taureau n'est pas celui que l'on croit

Ma langue hors du sillon

qui peut l'entendre ?

leurs rires me foudroient

Dans la chambre secrète je demeure

la rive se dérobe

le chaos n'a pas fui

Chronos enchaîné

réclame ses enfants nouveau-nés

du triple mur d'airain les Titans se soulèvent

Alors je dois

faire le deuil de ma naissance

accepter les traces

et savoir l'étymon de la double origine

Je suis lasse de n'avoir jamais été naïve

parmi l'artificieuse humanité

Creuser les songes pour en trouver le suc

et le grand écart

Il faut ôter les vêtements humides

et ensevelir l'urne noire

aux ondes écumantes

Laisser flotter les cheveux du charbon

ne plus les laver

ne plus les peigner

Pour accomplir le rite du grand passage

les yeux fermés

la tête inclinée vers la terre

Et aller plus loin glisser vers l'ouest

au point où s'endort le soleil du soir

dans la barque profonde de l'Ankou

sereine à l'étreinte fatale

Acte IV

L'entrée dans le mouvement

Le fil se perd

et je trouve

l'or

Brûlée de tabac et de vin

mon esprit devient vent de fumée

vie souffle caresse

La douceur est dans nos fils

et la plus grande

tu la sais

Quand la clameur a fini de s'élever

l'arène se tait

Je dois porter l'estocade

au leurre du beau taureau blanc

et j'ai peur du taureau de mes peurs

la danse attendue comble l'instant

Je voudrais n'être ni d'un homme ni d'une femme

inhumaine dans la tour écartée

Savoir avant lui qui je suis

car j'ai goûté le grain de la grenade

et le pavot

Juste des frôlements du sens

à l'œuvre dans la conversion inachevable

La source perdue mais non tarie

je veux marcher devant

de peur qu'Orphée ne se retourne

Oui

moissonner les épis occultés

répandus à la surface de la terre

Regagner le pli commun

manger à la table

parmi

les vivants

La paix gagne

sous le cyprès

le don de la peau

Et je sens battre à peine

un cœur qui

de la première brèche

saigne

Que la profusion des lys et du gloriosa

l'accueille

au Verseau

et lui donne son nom

Acte V

Épiphanie

Mes mots n'osent pas

affronter la colère de la Fille du Soleil

fille de Crète

Pasiphaé

Et le bain de Minos

Que l'on me baigne aussi dans le jade liquide

et le sang du soleil invaincu

Voici que l'on tresse mes longs cheveux

je suis pourtant encore dans l'ombre

Astrée ma sœur permets

que mes pas

suivent

l'auréole de lumière

remontant à la source

et chassent

le sacrifice indu

dans l'enceinte maçonnée

Qu'Ariane et sa couronne

suppléent le monde obscur

Car sept et sept dans le miroir

sont la sagesse

céleste

L'esprit obscurci par la poussière

crée à ton image

l'œil du reflet

Je capte à ton toucher

le cœur de ma présence

dans l'ondoyante durée de l'être

De forme en forme

il me délivre

à la surface des eaux

L'onction me lustre

je suis fille de mon père

non plus difforme

Je suis l'offrande

à l'ombilic de chair

en éternel retour

L'Arche d'Alliance dans l'Arbre du monde

le poisson du pêcheur

la roue immobile

la crypte au zénith

le lotus et le thé

le rayon de pluie

l'oreille pérégrine

la conque spiralée

l'hélice du dragon sur le sable

féconde et mobile

l'odeur de la terre

Et l'hermétique différence s'insinue

les huit trigrammes

ni ronds ni carrés

inscrits sur la pierre blanche de Delphes

qu'enlacent les anneaux du serpent

Transverbérée

alors je nais

dans la chaleur des mains de lumière

vibrante et sonore

Les portes de jaspe s'ouvrent

et le fracas est assourdissant

Les Corybantes se déchaînent

je peux passer au travers

des cris de ma mère

et du nom de mon père

Myste

j'ai reçu le baptême du feu et du sang

Sous l'égide

Janus

me confie le chemin

Que flamboie dans mon poing

l'épée barbare de la langue natale

je suis le chevalier de lumière

qui porte la guerre

dans le flanc

de vos monstres de chair

Cette douleur aiguë à mon pied droit

Avant l'été je suis dans le jardin du monde

Ma garde tombe

Que vienne le jour dans le plein chant de l'amour

et la Paix conciliée

pour bercer le cœur d'Ennemi

et connaître

dès moi-même

mon semblable

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Confins

Quand le gel

Quand le gel aura durci mes larmes

Je me ferai statue de sel

Ô vieux monde vermoulu

 

Quand la nature aura repris vigueur

Je goûterai le bruit du vent sur mon visage

Caché dans les orages

 

Quand l'été asséchera la terre et l'herbe

J'aspirerai l'ambre des fleurs

Penchée sur leur corolle

À l'automne mûr et resplendissant

Je scellerai mes paupières :

Tant de beauté que fige la mort !

avril 1994

Être là

Qu'importe l'objet de ma foi

je veux croire

Je vous envie, frères réconfortés

un temps unis

temps d'oubli

— moi, je suis dans l'aride et l'amer,

la sèche solitude

J'ai tant tenté de croire

tant d'efforts pour voir s'évanouir des apparences sans mystère

 

Mais qu'importe ma souffrance

si quelqu'un quelque part compatit

je la tiens

— moi, je vis dans des chaînes immatérielles

indissolubles

 

Moi la mort m'est égale

car le jour je la vis et la nuit je la vois

Pas une âme où boire

Et le jour enjambe la nuit sur un désordre où flotte l'écorce grossière des amours inconciliées

Intense la contraction de mon âme mal faite à qui le bruit ne sait suffire

À tant verser son attention mon cœur limbe à limbe s'est évidé en fragments d'images disloquées :

sous les visages il n'y avait rien

 

Ma voix se fausse dans le silence

et cherche en vain les harmoniques enfuies

Mon instrument désaccordé ne baigne plus dans l'infusion des sons

De la première absence les mots dénaturés se perdent

La mort a envahi mon âme

Des larmes de sel y ont durci

en colonnes muettes

espace rétréci infiniment

Les cristaux étincellent

et m'aveuglent

— pièce amère où se cogne et se terre ma conscience

tandis que tinte l'ironique écho de l'originelle discordance

1994

Quand le visage

Quand le visage est nu

il faut partir

 

Quand le mal a retrait du visage

toute la douceur sociale

il faut partir

 

Quand l'épreuve a défait les liens

pour mettre à nu

sur la face

la douleur

il faut partir

 

Quand la douleur a traqué le regard

fait éclater les rides sur la peau lisse

sécher les joues

durcir la bouche

il faut partir

 

Quand sur le corps jusqu'au fond de l'âme

la douleur a imprimé son masque

il faut partir

 

Quand la douleur ne fait plus se rencontrer

qu'un soi-même contourné

soi-même douleur

non plus soi-même

il faut partir

 

Quand la seule force n'est plus qu'en l'atonie

pour ne pas plus briser le dernier soi tendu

soi-même douleur

non plus soi-même

il faut partir

1994

Telle un héron

Telle un héron claquant du bec

avide, et frappant l'eau du lac,

ainsi je suis

en mon chemin vers les régions de l'obscur

Ô transparence aimée

je pleure en vain l'écho de ta clarté

ton pur visage s'efface

la nuit le nimbe

 

Je reste seule,

mais pas en paix, perplexe,

dans la mue de l'inexorable mise à nu

 

Je reste seule claquant du bec

sur d'évanescents poissons d'argent

évanouis dans l'eau noire

mars 2000

Comme le chant de l'ombre

Comme le chant de l'ombre

le champ de l'indicible

le champ de l'impossible mot

de l'impossible monde

de l'impossible moi au monde

jusqu'au vertige

où je vacille

liée et déliée

liée

déliée

 

juste le chant de l'ombre

février 2001

L'arc brisé

À monsieur André Bellossi

L'arc brisé de mes deux mains

Son équanime attention l'a retendu

leur nœud souffrant

se mire à présent

en ces ailes déployées

mai 1998

Le sommeil huile mes pas

Le sommeil huile mes pas

 

Il a encore hurlé le cri

 

Sans lampe et folle peut-être

comment le reconnaître

dans sa nuit bave d'épine

rage râle grave

il a sorti ses armes

 

Mon bouclier de brume

je n'ai que lui

pour l'envelopper dans mon amour

mars 2001

 

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Liens

Toujours à ta lèvre

Toujours à ta lèvre suspendue

Laisse-moi déshabiller ton cœur

Pour reposer sur ton âme

 

Bouche close

Qui m'a ravie

Bouche déclose

Pures délices

Bouche lisse et molle

Bouche dure

En sa morsure

Sois la voie

Vers mon bien-aimé

 

Son souffle expire

En ma poitrine

Mais ne s'atteignent

Que deux corps étrangers

juillet 1994

Comme cette source

Comme cette source choit de haut sur le rocher

D'une myriade de perlettes éclaboussé

Ainsi penchée sur ton image

J'assemble en vain le miroir décomposé

De tes évanouissants reflets

 

Que ne suis-je cette onde fluide au pur son cristallin

Rajeunissant sa transparence unie

Intacte entièreté

Emportée par le lit de la terre

Et abîmée sur le plein minéral

Papillons

Petits papillons blancs

Posés frémissants doux

Battant Vol suspendu

Comme des mains pouces joints

Comme des mains palpitent

pâlissent

embrumées de lumière

Mains déployées tout empennées

au gros œil fixe en sceau

Voici ces grands cils qui voltigent

dont la pluie sèche résonne sur mon genou

 

Ainsi semblable à ces danseurs ailés

l'imprudent dormeur à mon humeur se ploie

Sur la courbe de son corps je dessine

Et défile, en longs papillons dociles

pareils à des soldats agiles,

son aérienne dépouille que le vent noue

Ses mains renversées gisent sous sa joue

Les ailes de ses paupières tremblent

que l'ombre dépoudre

Mais un vertige soudain l'agite

et brise mes images :

sa main étonne mon genou

juillet 1994

Au fil de flots

Au fil de flots

défaites pelotes

je file de l'eau

 

Mon aiguillée ruisselle

d'ondines hilares

nées d'une vague de mon esprit

penché sur un métier

 

Je brode un flot de fil de mots

de jours doubles vient ma rivière

faisceaux de fils entrelacés

mais de la chaîne et de la trame

à la lisière de mon ourlet

d'ondes marines en Gobelins

de nid d'abeilles en point de Rhodes

sur la mousseline de mes ondines

je perds le fil

au fil du temps

au fil des jours

mai 2001

L'enfant chant

Dans mon livre d'heures

dort

nouvelle éclose

la coupe charnelle

que j'entends battre

bercée par le silence

C'est l'enfant sang

 

Un frisson tiède

son souffle verse la mesure

incante un nouveau charme

la double note de sa musique

emplit l'espace

les ondes du monde autour

s'arrondissent

C'est l'enfant chant

 

Un ciel tremble dans son cri frêle

il entre dans l'instant

l'enluminure de nos désirs

écrit son texte seul

il entrelace les fils

il noue point par point le tapis de son rêve

pour tisser la longue couture de son nom

C'est l'enfant temps

 

Délié de nous

tout doux

dort l'enfant do

dort l'enfant chant

mars 2000

La pivoine

Non

Suspends ton geste

Et admire comme elle semble dormir

Lovée encore dans sa sève secrète

La perle non ronde

Aux joues de porphyre

 

Combien de fois

Ne l'as-tu pas crue éclose

Son printemps est une longue attente

 

Quand enfin

À l'appel de ton vœu

Elle s'ouvre

De ton œil indiscret

Surprends

Les lourds pétales

Tout ourlés de rosée

T'offrir la luisance

De leur cœur délivré

Tendu sur la tige

Que balance le bourdon

 

Tout l'art est dans son accueil

Alors

Seulement

Cueille-la

L'amoureuse pivoine

mai 2001

Le loup

Pour mon petit loup et pour Arnaud

Il a remis son loup

son loup du téléphone

qui encapuchonne jusqu'à son âme

et voici les paroles fortuites

et tous les détails

le temps se fige

le temps s'allonge

le temps n'est plus

 

Le hâbleur

sa présence même s'estompe

pur organe vocal

pure mise en œuvre de purs esprits

— croient-ils —

d'aimants amis

purs sièges de pures idées

Ils portent tous leur loup

leur loup qui les encapuchonne

dans leur discours

et miracle :

dans ce corps à corps sans corps

l'accord se trouve

l'accord se noue

la vie bat (plus) dense

et dansent leurs rires tonitruants

se lance l'image du moi idéal

magie des mots

le moi au mieux

Comme ils sont élevés ces animaux des mots

qui se livrent sans se voir

à ce présent toujours coulant

du moi des mots

 

Quand il en sort

il est tout autre

mais son regard est encore sous le loup

et nous

nous sommes couchés

et depuis longtemps endormis

Oiseaux

Pour Alain et Isabelle

J'ai vu partir les longs oiseaux

aux hommes levés dans leurs ailes retrouvées

Leur flanc rond ouvrait un pan du lourd tissu liquide

La ville répondait à la danse des sirènes

une à une détachée

J'ai vu les traits des longs oiseaux

La trace amuïe de leur sillage

claironnait l'en allée de la geste océane

 

Vous étiez où ils chantent

 

Si loin du vôtre

Ô voyageurs

Je l'ai senti frémir pour dégager sa chaîne

Dans le silence de ces jours longs

Mon œil de sang en pleure encore

Son vol plié dans l'effort

il s'ancrait dans les terres

si loin de moi qu'à peine j'imagine

son nouveau port

 

L'heure de tant d'heures déchirées dans le noir a passé

Notre petit marché reste rivé à son canal

Asile pillé par l'espace sans mesure

il a emmuré le mien

coque d'exil

 

Les bateaux glissent réconciliés

Les arbres au ciel ressemblent à des estampes

 

La mer tremblée de nos rêves

et ses îles suspendues

déploieront-elles à notre gré

l'espoir d'un autre voir ?

juillet 1999-juillet 2000

Sous le silence

Sous le silence lisse de ses paupières

dort mon petit garçon

 

Très doux son cou s'élance

tête renversée

joues d'amande bombées

Je voudrais les caresser

 

— Mais l'éveiller ?

 

Bras pliés en arrière

intensément il est présent

 

Par quel miracle un songe étrange

a transformé mon diablotin rieur en corps pensif

tout rond et tiède

les yeux enclos sur son mystère ?

mai 1994

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Près du silence

La chaste image

La chaste image

Des rêves d'hiver

S'efface

Sa trace se perd

Dans un nuage

Blanc et vert

1996

Printemps à peine

Bouffées de parme à terre

 

De grandes silhouettes brunes s'élancent nues

Vigueur de leur collerette verte

 

Des gouttes de fraîcheur se pressent

Pâques 2000

Sur un fil

Sur un fil deux feuilles d'or

 

À terre la pesanteur de la chair

 

Un filet d'eau dans le lointain

Que la chaleur écrase

1998

L'été

Chu de l'abîme

le bloc obscur

traverse la terre sèche

 

Des milliers de phalènes s'élancent

Là-haut un paphio berce son unique tige

mars 1999

Dans le carmel

Dans le carmel des jours

l'empan de ma colère

ne fait pas long feu

Mage noir

Mage noir

de la marge

de la chair et de la trace

tu m'effraies

rivée

à ta dérive

 

la bête ne sait jamais se taire

7 juillet 2001

Jours

Sur le bristol vernaculaire des jours

Dans la sandale de mon calendrier

Et les bateaux de l'hiver

De l'enveloppe de peau que reste-t-il ?

7 juillet 2001

Mélancolie

La fraîche mélancolie

au nez pressé sur le carreau

cache ses secrets volés

7 juillet 2001

Bourgeon

Bourgeon

le mot s'ouvre

souffle et vent

26 juillet 2001

Et le temps

Et le temps

s'est mué

en éclats d'instants

réveillés de sutures

incertaines

 

il libère

le silence

dans la porosité de l'être

6 décembre 2001

Si l'essence

Si l'essence est pure mouvance

et l'apparaître toujours décevant

où prendre appui ?

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Finale

Incantation

Habitante des jardins

je bois l'été

où le grand Pan bouillonne

dans le souffle incréé de la terre

 

Je veux le ciel à portée de main — que la lumière déferle

 

Je veux les odeurs chavirées de la terre incendiée que l'eau du soir intaille

dans la célébration rituelle du culte unique

tard dans les jardins

quand peu échappe la pesanteur

quand à la douceur de l'étale la peau défaille

quand les aromates et les parfums s'exhalent des seins de la terre

 

Je veux le rideau lourd du désir

dans l'ombreuse chevelure flottée du bouleau

la lente puissance du grand triangle troublant l'aérien ramage de sa dryade

Que la chair s'exalte

hors du tumulte

et de la poussière des hommes

dans la torsion du soir et l'oraison glorieuse des corps avides

 

Je veux l'extase devant le grand tableau vivant du ciel

et les images du feu mouvant

quand flambe la jubilation du jour fuyant

la bacchanale de la lumière

quand la nuit verse à peine du premier jet de ses doigts d'encre

la coulée lente de l'ambre gris

pour n'être plus

les bras fermés sur le rire fou

irrépressible du grand Pan

qu'une vibration à l'unisson dans l'univers

pour n'être plus qu'une effusion de tous les sens de l'univers

6 juillet 2001

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