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François-Marie Mourad : cours sur Malebranche et les puissances de l'imagination.

Mis en ligne : 5 janvier 2007.
© : François-Marie Mourad.

François-Marie Mourad, professeur agrégé des Lettres, docteur en Littérature et civilisation françaises, est Professeur de Chaire Supérieure en Khâgne au Lycée Montaigne de Bordeaux.
Il est auteur de Zola critique littéraire (Champion, 2003) et de nombreux articles sur le naturalisme et membre de l'équipe Zola de l'ITEM/CNRS.


Malebranche (1638-1715), De l'imagination

Commentaire suivi des deuxième et troisième parties du livre II du traité De la recherche de la vérité (où l'on traite de la nature de l'esprit de l'homme et de l'usage qu'il en doit faire pour éviter l'erreur dans les sciences, le grand œuvre du philosophe, plusieurs fois repris (six éditions remaniées entre 1674 et 1712), écho d'un dialogue inachevé de Descartes, La Recherche de la vérité par la lumière naturelle, et qui resta au centre de ses préoccupations.

Édition utilisée : GF-Flammarion, présentation, notes et bibliographie par Marie–Frédérique Pellegrin, 2006.


 

Ce n'est pas sauver un penseur que de le rattacher à notre temps, comme si ce temps jouissait de titres incontestables pour s'ériger en juge et comme si toute pensée formulée dans le passé se trouvait en situation d'accusée. Par sa vie, par la lettre de son œuvre, Malebranche est pour nous profondément inactuel.

Patrice Henriot, in Grateloup, Les Philosophes de Platon à Sartre, Hachette, 1985, p. 221.

Un auteur imaginatif

Malebranche sait bien de quoi il parle, quand il décide de s'attaquer à l'imagination. De ce point de vue, la citation de Fontenelle[1] (p. I) est bien choisie, pour signaler la force de cette faculté chez un auteur en proie à la passion de convaincre et d'influencer son lecteur, comme l'indiquent aussi les reprises dans les dix-sept « éclaircissements ». « éclaircir » un texte censé nous faire accéder à la vérité témoigne d'une constante inquiétude de la communication écrite, d'une anxieuse recherche des moyens d'y réussir et donc d'une contamination de l'auteur par l'imagination qu'il dénonce. Malebranche a bien du mal à ne pas laisser son texte miroiter des splendeurs de l'imagination, notamment, comme il le dit dans son IXe éclaircissement, « parce que les exemples nous frappent vivement, surtout lorsqu'ils ont quelque chose de grand et d'extraordinaire ». Ce professionnel de l'écriture, d'abord enfant maladif tenu à l'écart du monde, puis orphelin, qui intègre l'ordre de l'Oratoire en 1660, a vécu toute sa vie en esprit, partagé entre les tendances de la rigueur, de la foi et de l'imagination. C'est par des tremblements d'admiration qu'il découvre l'œuvre de Descartes, qui a authentiquement frappé son imagination. Toute sa vie on le verra se défendre de cette grande passion de lecture et, comme il le dit lui-même lorsqu'il s'occupe de dénoncer les faux prestiges de Sénèque, Tertullien ou Montaigne, qui pouvaient produire sur la plupart des lecteurs le type de contagion qu'il avait lui-même éprouvée avec Descartes, « c'est quelquefois faire honneur à un livre que de le critiquer » (p. 125). Peut-être plus que chaque homme, il a évalué les forces et les vertiges de la raison, de la croyance et de l'imaginaire, en un temps qui prétendait hiérarchiser les facultés au lieu de viser l'harmonie de l'être.

Le cadre théologique

La première tâche essentielle consiste à connaître l'imagination, c'est-à-dire à la définir, puis à la localiser, avant d'en donner de nombreux exemples, d'en repérer les ramifications et d'expliquer comment entrer en lutte pour la contrôler, puisqu'il est clair dès le début du propos qu'on ne pourra pas l'éradiquer. Toute l'ambiguïté du projet — et sa fragilité — sont dans cette impossibilité. L'imagination est peut-être ce qu'il y a de plus puissant en l'homme, — de plus énergique et de plus séduisant. C'est par l'imagination que s'explique la force de nos premiers attachements, c'est par elle que l'on accède à l'éloquence, aux succès dans le monde et que nous tenons les uns aux autres. Malebranche doit déployer toutes les ressources de sa pensée — et de son imagination — pour lutter contre cette « reine des facultés » (Baudelaire). Mais pour Malebranche, l'imagination ne peut, théologiquement, viser la souveraineté, et, en bon disciple d'Augustin, il n'entretient aucune équivoque. Il convient ici de rappeler la première phrase de La Recherche de la vérité (édition de 1712) : « L'esprit de l'homme se trouve par sa nature comme situé entre son Créateur et les créatures corporelles, car, selon saint Augustin, il n'y a rien au-dessus de lui que Dieu, ni rien au-dessous que des corps. » Il y a une Raison universelle, en Dieu, de laquelle il faut partir, par laquelle il faut commencer, si l'on veut aboutir, et à laquelle il faut tout rapporter. Il faut spécialement se défier de ce que produisent les créatures dans l'ordre de la vérité et de la création, par la prétention à un absolu que seul Dieu détient. C'est en quelque sorte un domaine réservé. Et le salut importe plus que tout : « Jésus-Christ n'est pas venu nous apprendre les mathématiques, la philosophie et les autres vérités qui par elles-mêmes sont assez inutiles pour le salut » (Conversations chrétiennes, 1687, VII, Vrin, p. 166).

De la physiologie à la psychologie

Premier constat : le corps et l'esprit sont en état de division. C'est la conséquence du péché originel. « L'union de notre âme avec notre corps s'est changée en dépendance, car, l'homme ayant désobéi, il a été juste que son corps cessât de lui être soumis. » Le corps est une indéniable entrave matérielle, et Malebranche n'est évidemment pas le seul à postuler le lien trop étroit entre le corps et l'imagination, via les sens, qui sont, dans la lignée cartésienne, essentiellement source d'erreurs et foyer d'illusions, fournissant des matériaux (encombrés de scories) à examiner, à trier, à éliminer. Ce sont « les idées confuses des sens » (p. 13). Avant d'en venir à une étiologie plus subtile des méfaits de l'imagination dans l'ordre intellectuel, spirituel et moral, Malebranche examine, le cas est plus simple, les « causes physiques du dérèglement de l'imagination » (p. 9). Première cause, physiologique, la « délicatesse des fibres du cerveau » (p. 9), qui affecte en priorité les personnes faibles et vulnérables par nature, les femmes, les enfants et les vieillards (chapitre premier). Deuxième cause, les « esprits animaux ». Dans la troisième partie, consacrée à l'imagination forte, Malebranche reviendra à nouveau (en I, IV, p. 85) sur cette influence qui, lorsqu'elle est extrême, conduit à la folie. Il faut ici rappeler brièvement ce qu'est la théorie médicale des esprits, héritée de la médecine galénique. Les « esprits » sont des corpuscules mobiles, vaporeux, issus de la « décoction » (la digestion est conçue comme une « cuisson » à l'intérieur du corps) des substances alimentaires. On distingue les esprits naturels, produits dans le foie, pesants et grossiers, dont la vertu est nutritive ; les esprits vitaux, plus légers, partent du cœur et de l'intestin : ils apportent la chaleur vitale, l'énergie ; les esprits animaux partent du cerveau et vont dans les nerfs. Subtils, légers, ils sont à l'origine du mouvement et des impulsions psychologiques. L'imagination dépend forcément des esprits animaux. Le lien est clairement établi par Malebranche au chapitre II, Que les esprits animaux vont d'ordinaire dans les traces des idées qui nous sont les plus familières, ce qui fait qu'on ne juge point sainement des choses (p. 19) : les « images ne sont autres choses que les traces que les esprits animaux font dans le cerveau » (p. 20).

L'analyse scientifique est caduque, encombrée de topoï misogynes évidemment, mais, comme souvent chez Malebranche, et c'est peut-être le principal intérêt de le lire, cette fausseté générale n'empêche pas que certaines observations soient justes. Pour les femmes, si l'on emploie le terme psychologique et moral de « sensibilité », les remarques du chapitre I apparaissent parfois assez sophistiquées. Ensuite, et le constat est loin d'être partagé par tous les auteurs, Malebranche indique très clairement que la femme ne diffère pas fondamentalement de l'homme. Si différence il y a, elle est de degré et non d'identité : « Car de même qu'il ne faut pas supposer trop vite une identité essentielle entre des choses entre lesquelles on ne voit point de différence, il ne faut pas mettre aussi de différences essentielles, où on ne trouve pas de parfaite identité » (p. 11). Les femmes offrent donc généralement l'exemple d'une plus grande sensibilité, sans qu'à l'occasion des hommes ne soient pas plus affectés de cette délicatesse des fibres du cerveau, variable du plus au moins selon les individus[2].

En fin de compte, c'est plutôt l'homme d'âge mûr qui intéresse Malebranche. Là encore, l'idée scientifique est fausse, mais le constat n'est pas dénué de pertinence. Le philosophe postule que les fibres du cerveau se sont affermies et durcies. Il en veut pour preuve que « les plaisirs et les douleurs des sens ne font plus sur nous tant d'impression » (p. 12). Qui niera qu'il y ait quelque pertinence dans cette évolution de la sensibilité ?

Parmi les hommes mûrs, donc aux sens rassis, certains mettent à profit cet état d'indifférence relative au monde, cette sorte d'anesthésie aux signaux venus de l'extérieur. Si leur éducation n'a pas altéré leur aptitude à la liberté intérieure, ils peuvent concentrer leur volonté et leurs efforts à retrouver par la méditation les idées innées « claires et distinctes ». Malebranche adhère à la théorie cartésienne de la connaissance (introduction p. VI, note 2, p. 13). La volonté bien dirigée suscite, croise et accompagne l'instinct du vrai que Dieu a déposé en chaque âme. Le travail attentif (l'attention est le labeur pénible, correcteur de la distraction fatale, par laquelle Adam, et avec lui l'humanité, s'est détourné de l'union spontanée avec le Verbe dont elle jouissait auparavant) de la méditation et de l'entretien philosophiques permet, seul, de retrouver la vérité perdue. L'imagination a un statut intermédiaire. Il y a trois manières d'apercevoir les choses : par les sens se manifeste le rapport qu'elles ont à notre corps ; l'imagination forme comme la figure des êtres matériels absents ; l'entendement seul saisit l'essence des choses matérielles.

La démarche cartésienne du doute méthodique permettait de même de chasser de l'esprit les préjugés et les idées fausses. Dans une remarquable conférence prononcée le 20 janvier 1960 devant la British Academy, Karl Popper a examiné avec attention ces doctrines du caractère manifeste de la vérité généralement assorties d'une conspiracy theory of ignorance. Il résume en indiquant que le philosophe — Platon ou Descartes, Bacon ou Spinoza, tous postulent une Vérité, celle de Dieu ou de la Nature —, pro domo sua, met en place une stratégie de (re)conquête de la vérité perdue ou enfouie : « Pour une épistémologie optimiste de cet ordre, la connaissance est l'état naturel ou pur de l'homme, l'état du regard innocent capable de voir la vérité, tandis que l'état d'ignorance résulte de la blessure infligée à ce regard innocent lors de la chute de l'homme, blessure qu'un processus cathartique peut partiellement guérir. Nous comprenons mieux aussi pourquoi cette théorie de la connaissance, sous sa forme cartésienne mais également sous la forme que lui confère Bacon, demeure en son fond une doctrine de nature religieuse, pour laquelle la source de tout savoir est l'autorité divine[3]. » Remarquons toutefois que Malebranche, pour convaincre ses lecteurs, ne manque pas d'avoir recours à la « science » de son temps. Il convient donc de faire retour sur la physiologie.

La solidité des fibres du cerveau, qui diminue la sensibilité de l'imagination chez les hommes mûrs, peut servir à la quête de la vérité (chez les philosophes) mais elle peut l'entraver, chez ceux dont l'esprit se replie sur les préjugés, les « fausses opinions ». La plupart des hommes préjugent par l'habitude et d'après la forme qu'a prise leur esprit, au fil du temps, s'il n'y a pas eu défiance systématique et travail continu de l'attention (définition note 1, p. 15), qui est loin d'être incompatible avec l'imagination. Ici on comprend que Malebranche ne dénie pas à l'imagination une puissance positive, celle de « représenter vivement dans notre cerveau », d'en impressionner la structure et donc d'éviter que les idées s'enlisent dans les sillons déjà tout tracés ! L'esprit doit être constamment exercé, comme lorsque nous jouons des instruments de musique. C'est bien l'esprit dans son essence, conçu comme le siège des facultés intellectuelles, qui doit être entraîné. Malebranche, à la suite de Descartes, a bien à cœur de distinguer le potentiel cognitif, les aptitudes du cerveau, l'exercice intellectuel, des pratiques qui l'entravent, même si elles sont habituellement rattachées à son développement. Il vise en particulier la lecture d'autorité, la mémorisation sans jugement, « une science de mémoire et non pas une science d'esprit » (p. 33), l'accumulation des connaissances — l'érudition — et la rumination qui sont à la base de la scolastique. Malebranche confirme la coupure épistémologique introduite par Descartes dans le champ du savoir et de la connaissance. Compiler les références livresques n'est pas penser par soi-même et ne sert qu'à se singulariser. On ne devient pas plus intelligent ou lucide, on est un pédant vaniteux, guidé par l'amour de soi et la présomption, peu soucieux d'atteindre le vrai. La mémoire (sociale) est dans ce cas préférée à l'entendement naturel. Les vérités d'établissement, toujours disponibles, se donnent pour les vérités d'entendement, à trouver, elles, par un effort patient et soutenu.

Haro sur les « intellectuels »

Il y a deux raisons pour lesquelles Malebranche en vient à s'occuper essentiellement du cas des « personnes d'étude » : d'abord parce que ce sont forcément celles qui sont engagées sur le chemin de la vérité, ensuite parce que Malebranche peut prétendre personnellement disputer cette lutte pour le monopole de la vérité. Ce n'est pas par mépris ou indifférence que le philosophe se détourne des autres occupations humaines. Il peut puiser ses exemples dans d'autres conditions, mais, préfigurant les précautions méthodologiques des sociologues, il nous prévient des difficultés qui guettent celui qui sort de son ordre, vu la complexité du réel. S'inspirant du relativisme baconien posé à la fin du chapitre II (citation latine de la p. 24), il l'étend, au début du chapitre III, au foisonnement des « manières de vivre des hommes ». Il devient difficile, presque impossible, de suivre l'imagination dans la variété des ses adaptations. C'est un Protée insaisissable. Chaque homme diffère d'un autre par l'éducation qu'il a reçue, son métier, ses fréquentations… La nature humaine n'est pas si intangible, au niveau de l'observation, et l'on doit créditer le philosophe de cette prise en compte objective, de ce souci parfois de ne pas trop s'aventurer dans les hypothèses difficiles à généraliser, de cette modestie qui devrait animer le chercheur qui se lance dans les sciences humaines.

Le réalisme qui s'exerce dans la critique a pour pendant l'idéalisme de la quête. Malebranche va très loin dans sa dénonciation des « erreurs », des « causes » matérielles et sensibles par lesquelles l'esprit s'égare. La démarche est assimilable à celle des moralistes (chrétiens), celle de La Rochefoucauld par exemple, qui visait à dénoncer avec âpreté le paraître social et les fausses vertus, l'intérêt et l'amour-propre. Malebranche procède de même. Il définit par exemple l'amour-propre comme « l'estime que chacun a de soi-même par rapport aux autres » (p. 37). Ce qui est visé en particulier par son propos, ce sont les autorités intellectuelles, celles qui ont pour soubassement la fascination de l'Antiquité (III, II Raisons pour lesquelles on aime mieux suivre l'autorité que de faire usage de son esprit) et qui témoignent de la vanité de la libido sciendi. Malebranche s'inscrit à sa façon dans la querelle des anciens et des modernes et il remet en question le prestige d'un corpus souvent incontesté, parce qu'il est le terreau d'une vanité démasquée comme un abus de pouvoir.

De l'horrible danger de la lecture

Les considérations sur la lecture sont essentielles. Cette partie de l'œuvre malebranchienne peut être considérée comme un traité technique de l'art de lire en même temps qu'une réflexion assez avancée sur le pouvoir, sa genèse, sa captation et sa circulation. Lire induit des mécanismes complexes. L'erreur se mêle à la vérité. Malebranche reprend des analyses assez sophistiquées déjà conduites par Descartes. Pour saisir les enjeux de ces discussions autour de la lecture, il faut rappeler que le livre, la parole écrite sont depuis longtemps le vecteur essentiel du savoir et de l'autorité. Comme l'a indiqué Michel Foucault, « l'expérience du langage appartient au même réseau archéologique que la connaissance des choses de la nature » (Les Mots et les choses). La vérité peut être atteinte ou approchée par le Verbe, puisque, si l'on en croit la Bible (le premier livre), ce n'est pas l'homme qui a créé la Parole : « Au commencement était la Parole. » Le Dieu de la Bible est le Dieu qui parle. « Elles ont des bouches, mais elles ne peuvent pas parler », dit le Psalmiste à propos des idoles faites de main d'homme, en contraste total avec le Dieu vivant qui n'a pas de bouche et qui parle pourtant. C'est donc la parole qui est divine, Dieu est la parole : « Au commencement, […] Dieu dit : Que la lumière soit. » On comprend donc l'urgence, dans « la recherche de la vérité », d'une réflexion sur l'origine des discours et la transmission de la parole, dans une logique de dénonciation des simulacres.

Bien lire, c'est s'arrêter sur le chemin de l'identification à la pensée d'autrui (la « lecture indiscrète des auteurs », p. 56), avant l'étape fatale de la dépossession, de la « préoccupation » (chapitre VI, De la préoccupation des commentateurs). La préoccupation, tout comme la prévention et la précipitation, désignent la hâte de l'esprit inquiet s'il ne se s'identifie pas à l'autorité et à la coutume. Le pouvoir de l'écrit, par les prestiges du style, de la rhétorique, de l'éloquence des images, est comparable à un envoûtement. Malebranche demande que soit établie une distance nécessaire entre le lecteur et le livre. Il s'attache par exemple au paratexte, pour prévenir le danger d'une entrée trop précipitée dans les « opinions des autres ». Tout ce qui maintient à une distance raisonnable des idées d'autrui est à encourager. La lecture doit donc être cursive, pré ou péri-textuelle, pour favoriser la méditation personnelle : « Il est très utile de lire, quand on médite ce qu'on lit : quand on tâche de trouver par quelque effort d'esprit la résolution des questions, que l'on voit dans les titres des chapitres avant même que de commencer à les lire : quand on arrange, et quand on confère les idées des choses les unes avec les autres : en un mot, quand on use de la raison » (p. 34). L'idée de l'ordre, cartésienne (Règles pour la direction de l'esprit, note 1, p. 35), est essentielle. Le mauvais lecteur n'est pas en mesure de classer les arguments, les idées, sa raison est impuissante dans sa fonction classique de ratio, il est gagné par l'obscurité et la confusion. La perspective ici dégagée est conforme à la conception que l'on se fait de la raison au XVIIe siècle, comme une faculté régulatrice en prise sur la vérité plutôt qu'un instrument exploratoire, ce qu'elle deviendra au siècle suivant avec les philosophes des Lumières[4].

Les règles et les travers de l'habitus académique sont très bien perçus et dénoncés par Malebranche, avant Bourdieu, dans sa critique de la raison savante (essentiellement dans les Méditations pascaliennes[5]). Mais le premier n'est-il pas un moraliste qui fait de la sociologie sans le savoir, tandis que le second serait un sociologue qui fait de la morale sans forcément toujours le reconnaître ? Quand on entre dans le champ des « commentateurs », dit Malebranche, on en accepte les règles, on se met à louer les auteurs de référence, par principe (c'est l'admiration sur commande), on s'adresse des compliments réciproques (asinus asinum fricat), on quête un peu de la gloire de ceux qu'on encense : « Un commentateur ayant donc quelque rapport et quelque liaison avec l'auteur qu'il commente, son amour-propre ne manque pas de lui découvrir de grands sujets de louange en cet auteur, afin d'en profiter lui-même. Et cela se fait d'une manière si adroite, si fine et si délicate qu'on ne s'en aperçoit point » (p. 49).

Parmi les personnes d'étude, deux catégories prestigieuses se distinguent ensuite assez aisément, que Malebranche rassemble dans son chapitre VII, les « inventeurs de nouveaux systèmes » et les libertins érudits. Les premiers, ceux que nous avons coutume de qualifier de philosophes, et que Malebranche appelle plutôt des auteurs, par référence au latin auctor, qui était très polysémique[6], cherchent à se placer au centre de l'attention, à s'augmenter eux-mêmes au lieu de chercher le vrai. L'écriture, plus que libido sciendi relève de la libido dominandi. Malebranche réprouve cette posture mal fondée, mais il reconnaît à ces « sortes de gens » la puissance de l'imagination, la force de créer par eux–mêmes. Se profile même en filigrane derrière la critique des « petits esprits » le portrait des grands philosophes, qui font montre de grandes qualités. L'adjectif revient plusieurs fois en quelques lignes (p. 60) pour renverser avec majesté les petitesses ordinaires qui encombrent la perception du grand esprit. Nous sommes presque dans ce siècle suivant qui exaltera, via le sublime de la nature (Kant), la figure du génie (Diderot). La Rochefoucauld lui aussi distingue petits et grands esprits dans quelques maximes altières. La deuxième catégorie visée par la critique est victime d'une « erreur considérable », l'incroyable présomption d'avoir tout vu, tout lu, tout compris et de professer par suite la vanité de tout savoir et l'impossibilité d'atteindre le vrai. Les sceptiques, comme dans les Pensées de Pascal, sont la cible d'arguments raisonnés, notamment celui qui consiste à retourner contre eux le paradoxe de la certitude de l'incertitude.

Les revers de l'admiration

Dans les chapitres III, IV, V de la troisième partie de son livre, consacrée aux effets de contagion des imaginations fortes, Malebranche prendra le temps de revenir sur trois auteurs qui incarnent unanimement l'autorité littéraire et philosophique : Tertullien, Sénèque et Montaigne. En choisissant ces références solides et incontestées, ces éminents représentants des « esprits forts », Malebranche fait preuve de « témérité », dit-il, (p. 125) car, comme Pascal, il vise les intellectuels les plus influents.

En tant qu'auteur chrétien, Tertullien est un peu moins malmené que les deux autres, l'un païen (Sénèque), l'autre suspect de scepticisme. Quoi qu'il en soit, Tertullien (p. 107-110) était trompé par une imagination déréglée et Sénèque (p. 111–129), lui, avait le don d'embellir des faussetés et de flatter notre vanité, en nous faisant croire que nous pouvons par nous-même atteindre un état supérieur de maîtrise et de sérénité. Le chapitre consacré à cet auteur de l'Antiquité est assez long parce que Malebranche veut s'attaquer à la fausse vertu des stoïciens, qui pouvait insinuer dans les esprits qu'il aurait été possible de faire le bien et d'atteindre la sagesse sans le secours ou la pensée de Dieu : « Comme il n'y a que Dieu qui nous puisse donner par sa grâce une véritable et solide vertu, il n'y a aussi que lui qui nous puisse faire jouir d'un bonheur solide et véritable ; mais il ne le promet et ne le donne pas en cette vie » (p. 119). Et « on n'est jamais au–dessus de la nature, si ce n'est par la grâce » (p. 127). Marie-Frédérique Pellerin note ici utilement que « dans la théologie chrétienne, la grâce est l'aide surnaturelle que Dieu donne à l'homme pécheur pour surmonter sa faiblesse et atteindre le salut. On oppose donc la nature corrompue par le péché et la grâce qui la rédime. Malebranche a écrit un Traité de la nature et de la grâce (1680) qui explique en détail comment s'articulent le domaine de la nature et celui de la grâce. Une grâce invincible est une grâce à laquelle on ne peut résister et qui élève donc au-dessus du commun des hommes, puisqu'elle est la marque d'une rédemption certaine. » Jésus-Christ est opposé à Caton (p. 120). Le premier est « infiniment sage », l'autre est frappé d'un « aveuglement d'orgueil » (p. 124) qui n'est « qu'abomination devant Dieu » (p. 121) : selon l'écriture, « Initium peccati superbia [l'orgueil est le commencement du péché] » (p. 126). Si Sénèque plaît (tant), c'est parce qu'il trompe (efficacement) à la façon du démon, en mesurant la tentation aux attentes de l'homme : ses « erreurs sont délicates, proportionnées à la vanité de l'homme et semblables à celle dans laquelle le démon engagea nos premiers parents » (p. 124). Adam et Ève, étant faits à l'image de Dieu, ont cru pouvoir s'égaler à Lui, comme le démon lui-même, qui leur dit Eritis sicut Dii, « Vous serez comme des dieux. » Malebranche met à nu avec finesse le ressort de la tentation : « Au reste comme Dieu nous a créés à son image et à sa ressemblance, et que notre bonheur est d'être semblables à Dieu, on peut dire que la magnifique et intéressante promesse du démon, est la même que celle que la religion nous propose, et qu'elle s'accomplira en nous, non comme le disait le menteur et l'orgueilleux tentateur en désobéissant à Dieu, mais en suivant exactement ses ordres » (p. 123).

Vient ensuite le chapitre consacré à Montaigne et à son livre. Montaigne était perçu par les chrétiens comme un redoutable adversaire, par le talent qu'il avait de remettre en question toutes les vérités établies. Les Essais, rédigés dans un style original et séduisant, sont, ne l'oublions pas, le maillon de l'anthropologie philosophique de l'Europe post-antique. Cette entreprise de déconstruction savante et souveraine renvoyait à des enjeux intellectuels considérables. Montaigne était aussi un grand écrivain, le premier à mettre en scène l'individualité concrète, ce que remarque évidemment Malebranche en mauvaise part. Dans la situation historique qui était celle de leur auteur, les Essais sont en fait un exploit littéraire et philosophique : la découverte d'un terrain permettant de soutenir la pression de l'énorme culture dont la masse pesait sur le siècle, et de l'équilibrer par la poussée antagoniste de l'individualité libre. « C'est le seul livre au monde de son espèce » (II, 8). Le comble, pour Malebranche et la plupart des observateurs chrétiens de stricte obédience, c'est que Montaigne, catholique conservateur et loyaliste, remettait forcément en question le cadre religieux de la pensée sur l'homme. Il reconnaissait la miseria hominis, mais sa pensée se déprend du carcan dogmatique de la faute et du salut (qui nous ferait passer de la miseria à la dignitas homini). L'œuvre n'est pas encombrée de cette problématique. Sa tension est autre et ailleurs. Les Essais ne sont pas écrits pour inspirer le dégoût ou provoquer une conversion, ils mettent l'homme à nu, mais sans rancœur, sans affliction ni cynisme.

La démarche asystématique, rhapsodique, de Montaigne irrite Malebranche : « En effet, il [Montaigne] n'a point de principes sur lesquels il fonde ses raisonnements et il n'a point d'ordre pour faire les déductions de ses principes » (p. 131). Or, comme le note Marie-Frédérique Pellegrin, « on sait qu'une vérité découverte sans ordre c'est-à-dire sans méthode n'est pas recevable philosophiquement pour les cartésiens. Or l'ordre de la déduction repose sur la position de premiers principes sûrs, indubitables. Manquant de tels fondements, la déduction montanienne est sans rigueur, sans nécessité » (note 1, p. 131). Il convient peut-être aussi de renchérir sur cet aspect technique de la critique pour comprendre la situation originale ou philosophiquement improbable des Essais. Kant définira encore plus rigoureusement le système dans la Critique de la raison pure (3ème chapitre de la « méthodologie transcendantale ») : « Sous le gouvernement de la raison, nos connaissances ne doivent pas former une rhapsodie, mais bien un système… J'entends par système l'unité des connaissances réalisée sous une idée. Celle-ci est le concept rationnel de la forme d'un tout, en tant que ce concept détermine a priori aussi bien l'étendue du multiple que la place de ses parties entre elles… Le tout est articulé et non accumulé ; il peut s'accroître intérieurement sans doute, mais non pas extérieurement… » Montaigne procède au contraire par accumulation et dérivation, et produit une pensée péripatétique. Malebranche la stigmatise par une ironie sévère : « Il est vrai qu'on ne doit pas regarder Montaigne dans ses Essais comme un homme qui raisonne, mais comme un homme qui se divertit » (p. 131). Le dernier mot est lourd de connotations et il est à prendre en un double sens : Montaigne s'amuse et, ce faisant, il se détourne sciemment de l'idée de Dieu. Il est pécheur. Son influence sur les lecteurs est redoutable, « car ce plaisir [qu'on prend à le lire, par contagion] est plus criminel qu'on ne pense » (p. 132). Il exalte les passions, flatte les sens. Malebranche assimile la lecture des Essais à une expérience sensuelle, qui met en jeu la « concupiscence ». La condamnation est totale, théologique, philosophique et morale. Dans le dixième livre de La République, Platon insistait déjà sur ce pouvoir de la littérature, sur la contamination de l'imaginaire, par le plaisir, à la fois de jouissance et de compassion. En plus de mimer la vérité, le poète (tragique notamment) exalte les sens, comme l'expliquait Socrate à Glaucon : « — Réfléchis à ceci. La part en nous qu'on s'efforçait de retenir tout à l'heure, à l'occasion des malheurs qui touchent de près, est travaillée d'une forte envie de pleurer, de gémir tout son saoul, parce que de tels désirs lui sont naturels. Or, c'est justement cette part de nous-mêmes que les poètes viennent combler et contenter. Notre côté naturellement noble n'a pas, quant à lui, reçu tout son content d'éducation par raison et habitude — aussi relâche-t-il la garde qu'il assurait du côté des lamentations, puisque aussi bien l'on a là le spectacle de sentiments qui mettent en cause un étranger : il n'y a aucune honte, lorsqu'un prétendu héros mène son deuil indiscret, à y aller de ses éloges ou de sa pitié — et il s'y trouve même un bénéfice, le plaisir qu'on y prend. Cette part de nous-mêmes ne concevra pas d'en être privée en rejetant l'ouvrage une bonne fois. Or, on fait rarement la réflexion suivante, je crois : c'est que la complaisance passe du voisin jusque chez soi. Car, à cultiver le propos des autres un fort sentiment de pitié, il sera difficile de le contenir dans sa propre expérience[7]. » Malebranche entreprend un développement semblable sur les transports de l'admiration et de la mollesse en régime littéraire au début du chapitre V consacré au « livre de Montaigne ». Et il terminera sa démonstration de la vacuité des Essais en revenant sur le constat d'un indiscutable charme, de l'originalité et de « la vivacité toujours victorieuse de son imagination dominante » (p. 144).

Puissances de l'imagination

La troisième partie nous place au cœur du programme, puisqu'elle parle « de la communication contagieuse des imaginations fortes », présentée dès l'abord comme « la force que certains esprits ont sur les autres pour les engager dans leurs erreurs ». L'autre est un sujet de défiance et il est remarquable que chez Malebranche se retrouve finalement la théorie des deux natures, mais projetée à l'extérieur de la conscience, dans un monde peuplé de créatures faussées et viciées par l'erreur. C'est plutôt en soi-même que l'on a quelque chance de trouver le vrai, et pourtant, faisant montre de son habituel bon sens anthropologique et sociologique, Malebranche, à la suite d'Aristote, reconnaît que « les hommes ont besoin les uns des autres ; et qu'ils sont faits pour composer ensemble plusieurs corps, dont toutes les parties aient entre elles une mutuelle correspondance » (p. 82). Pour un philosophe chrétien, il s'agit toutefois d'insérer cette évidence dans l'ordre des volontés divines. C'est le concept de charité qui sert cette fin. La charité est amour de Dieu et amour du prochain en vue de Dieu. Comme l'indique Marie-Frédérique Pellegrin dans une note, cette vertu théologale « est également une vertu sociale puisqu'elle permet seule de tisser des liens avec les autres qui soient conformes aux préceptes religieux et dégagés du péché. La charité est cependant presque étouffée par l'amour-propre depuis la faute originelle » (note 2, p. 82). Alors qu'un moraliste (chrétien) comme La Rochefoucauld recourt à l'idée des artifices de la nature pour indiquer que, malgré la force de l'amour-propre, l'homme maintient le lien social, Malebranche assigne ce pouvoir de correction concessive à Dieu : l'homme est manifestement perdu et aveuglé par l'amor sui, mais le Seigneur a fait en sorte que des « liens naturels » subsistassent. Comme chez les animaux, auxquels l'homme est ravalé, la pulsion mimétique est un facteur de cohésion. La remarque est intéressante, elle annonce les travaux ultérieurs de l'éthologie, et en particulier ceux qui portent sur la réinstanciation, sur l'imitation non seulement reproductrice mais aussi modélisante (social learning). Mais, chez Malebranche, c'est un dispositif par défaut, qui ne compense pas correctement l'absence de la charité. Selon lui, une autre possibilité existe, celle de voir la raison, plus pleinement humaine et divine, se substituer à une organisation physiologique qui nous rapproche plutôt des animaux. C'est la raison qui est l'alliée naturelle de la charité, pas l'imagination. En même temps, rapprochée de la passion, l'imagination ouvre à une conception énergétique qui annonce, comme on l'a déjà pressenti, la théorie du génie au siècle suivant. Si cette force de l'imagination n'est pas contrôlée et canalisée, elle débouche sur la folie ; en revanche, si la raison est maîtresse, ce que Malebranche conçoit, à la différence de Pascal, les effets sont bénéfiques : « Ce n'est pas un défaut que d'avoir le cerveau propre pour imaginer fortement les choses, et recevoir des images très distinctes et très vives des objets les moins considérables ; pourvu que l'âme demeure toujours la maîtresse de l'imagination, que ces images s'impriment par ses ordres, et qu'elles s'effacent quand il lui plaît : c'est au contraire l'origine de la finesse, et de la force de l'esprit » (p. 87). C'est une avancée importante, qui peut ressembler à une réhabilitation de l'imagination. Strictement encadrée, elle est un atout.

Dans sa démarche démonstrative, Malebranche accorde une valeur d'explication à la notion de degré, à la question « du plus et du moins ». Par exemple, ce qui distingue les fous, visionnaires des sens, des visionnaires de l'imagination, c'est que les premiers « ne voient pas les choses comme elles sont » (p. 89) alors que les seconds « s'imaginent les choses tout autrement qu'elles ne sont » (p. 90). Mais les deux ordres, celui du réel et celui de la vie de l'esprit, restent distincts. Il ne s'en faut toutefois pas de beaucoup pour que le visionnaire de l'imagination devienne fou, si les traces affectent trop profondément les sillons de son cerveau. Le visionnaire de l'imagination est en danger de perdre les sens. Vivement impressionnable, il est toujours proche du délire, de la véhémence, de l'extravagance. Don Quichotte illustre bien cette puissance d'exaltation, dont l'aspect « positif » est l'éloquence, « l'avantage de plaire, de toucher et de persuader, à cause que [ces personnes à l'imagination forte] forment des images très vives et très sensibles de leurs pensées » (p. 92).

Le pouvoir peut naître de l'imagination, puisque cette faculté permet de prendre facilement l'ascendant sur autrui. Malebranche rejoint Pascal en notant que la dissymétrie des situations sociales est soulignée, renforcée, théâtralisée par l'imagination. Les serviteurs sont impressionnés par les maîtres, les enfants par les parents, les élèves par les maîtres (p. 94). Entre « personnes d'une condition égale », ces effets, d'intimidation et de respect, se font forcément moins sentir. Le meilleur exemple est encore celui de l'influence des parents sur leurs enfants, parce qu'il réunit tous les facteurs de développement de l'imagination : l'hérédité, la malléabilité des fibres du cerveau, la dépendance, l'affection, la vulnérabilité, l'ignorance, l'absence d'expérience de la vie, la propension à imiter (les attitudes du corps et les idées).

Malebranche accorde aussi, à l'autre extrémité de l'échelle sociale, une grande attention au pouvoir exercé par les monarques, sur les peuples et les hommes de cour. Sa doctrine, inspirée de La Cité de Dieu de saint Augustin, distingue autorité et infaillibilité et il ne place qu'en Dieu la source originelle et ultime du pouvoir. Les monarques qui s'émancipent de cet ordre sont impies et ils provoquent les plus violents désordres, comme en Angleterre et en Allemagne (p. 98). L'observation des mœurs de la cour, à un autre niveau, donne l'occasion à Malebranche de développer une violente satire, dans l'esprit des Obsèques de la lionne de La Fontaine, une fable qui stigmatise les simagrées d'un « peuple singe du maître ».

On peut s'étonner qu'après les rois, les courtisans, les hommes d'étude et les auteurs, Malebranche accorde son attention aux sorciers et aux loups-garous (chapitre dernier). Mais pour que l'imagination soit vraiment reconnue comme une très considérable puissance de dérèglement de l'esprit, il est opportun d'en montrer l'impact à tous les niveaux, sans omettre les croyances populaires et les superstitions. Malebranche entreprend donc d'étudier la genèse psychophysiologique de ces idées délirantes auxquelles « le peuple stupide et superstitieux » (p. 150) fait bon accueil et que les démonographes cherchent à accréditer dans leurs ouvrages, encore nombreux dans une époque qui voit de loin en loin se tenir des procès en sorcellerie. Mais, après avoir examiné les causes possibles des travers de l'esprit, notamment la confusion entre le rêve et la réalité, Malebranche concède que le diable a bien un pouvoir d'intervention en ce domaine : « Encore que je sois persuadé que les véritables sorciers soient très rares, que le sabbat ne soit qu'un songe, et que les Parlements qui renvoient les accusations des sorcelleries, soient les plus équitables ; cependant je ne doute point qu'il ne puisse y avoir des sorciers, des charmes, des sortilèges, etc. et que le démon n'exerce quelquefois sa malice sur les hommes par une permission particulière d'une puissance supérieure » (p. 152).

 

La conclusion de l'ensemble est brève et efficace : notre personne est entravée de dépendances, celle du corps avant tout, dans lequel notre esprit est enfermé et qui lui donne de fausses informations. L'union originelle avec la mère, continuée par l'éducation des parents débouche sur la vie sociale « avec tous les hommes », qui « ne laisse pas de nous faire beaucoup de mal », puisque les opinions fausses se répandent et se communiquent par la force de l'imagination. « Aussi tâchons de nous délivrer peu à peu des illusions de nos sens, des visions de notre imagination, et de l'impression que l'imagination des autres hommes fait sur notre esprit. Rejetons avec soin toutes les idées confuses que nous avons par la dépendance où nous sommes de notre corps ; et n'admettons que les idées claires et évidentes que l'esprit reçoit par l'union qu'il a nécessairement avec le Verbe, ou la Sagesse et la Vérité éternelle » (p. 154). Un salut est possible, dans la communication par l'Esprit, via la Sagesse, vers le Dieu de Vérité, ou la Vérité de Dieu.

François-Marie Mourad



[1] « Ce n'est pas que [Malebranche] eût apporté aucun soin à cultiver les talents de l'imagination, au contraire il s'est toujours fort attaché à les décrier ; mais il en avait naturellement une fort noble, et fort vive, qui travaillait pour un Ingrat malgré lui-même, et qui ornait la raison en se cachant d'elle », Fontenelle, Éloge du père Malebranche, 22 avril 1716.

[2] Même relativisme dans le cas des vieillards. Si la plupart sont devenus psychorigides à cause de l'inéluctable durcissement des fibres, « tous les vieillards ne radotent pas ». « Il ne faut pas tirer des conséquences trop générales des principes que l'on a établis » (p. 18).

[3] Karl Popper, Des sources de la connaissance et de l'ignorance, traduit de l'anglais par Michèle-Irène et Marc B. de Launay, Rivages poche, 1998, p. 78-79.

[4] Voir Ernst Cassirer, La Philosophie des Lumières.

[5] Noter, dans le titre de Bourdieu, les connotations qu'impliquent le recours à l'intertexte des Méditations et les allusions aux œuvres de Descartes et de Malebranche, malgré l'assignation affichée à l'auteur des Pensées.

[6] Auctor appartient au vocabulaire juridique et dérive du verbe augere, faire croître, qui donne également auctoritas. Le mot s'apparente aussi à augur, il rencontre la sphère religieuse et sociale (celui qui fonde, établit). L'usage est aussi, évidemment, de qualifier par auteur une personne qui écrit des ouvrages, quels qu'en soient le genre et la nature.

[7] Platon, La République, livre X, traduction de Jacques Cazeaux, Le Livre de poche, 1995.

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