RETOUR : Contributions à la théorie de la littérature

 

Nathalie Riou : Au soleil. Communication à un colloque sur « L'élémentaire dans la poésie de René Char » qui s'est tenu à l'université Babeş-Bolyai de Cluj-Napoca en Roumanie les 25 et 26 mai 2007.

Professeur agrégée de Lettres Modernes au lycée Jean Macé de Rennes, Nathalie Riou mène à terme une thèse de Littérature sous la direction de Philippe Forest à Nantes sur le sujet : « Se pencher sur l'obscur dans la poésie de René Char depuis La Parole en archipel et Le Nu perdu ».

Texte mis en ligne le 6 juillet 2007.

Note du 2 septembre 2008 : Nathalie Riou a soutenu cette thèse avec succès en juin 2008. On trouvera son introduction sur ce site.

© : Nathalie Riou.


Au soleil

La poésie est revenue au XIXe siècle avec et contre les Lumières, avec et contre le jour simplificateur de la raison. Le Surréalisme a poursuivi cette expression du sentiment à contre-jour et Le Marteau sans maître est en ce sens l'une de ses œuvres. Or Char est aussi un homme du midi, un lecteur de Nietzsche, un ami de Camus, un fervent de la Grèce, qui voyage de la langue d'oc à l'italien… il lui est physiquement impossible de trancher et de ne dire que la nuit de Novalis. Aussi étudierai-je la part solaire de l'œuvre –  qui par ailleurs dans ma recherche est confrontée avec la nuit, car ma question première était : pourquoi y a-t-il de l'obscur dans la poésie de René Char ?

Dans un premier temps je verrai les différentes représentations du soleil, comment son pouvoir d'éclairer le monde est perçu comme ambivalent, puis comment il apparaît en moteur de notre finitude – significations que l'on pourra ensuite rattacher au langage tel que le perçoit René Char. Dans un second temps, on verra que le soleil éclaire le devenir de la métaphore dans la poésie de Char qui en ce sens récuserait toute rhétorique dont le moteur ne serait pas un peu de réel.

Soleils duels

René Char avait, dans sa jeunesse, découpé avec amusement l'article d'un critique un peu naïf qui avait rapproché son nom de celui d'Apollon car tous deux, conduisant un char, auraient été comme naturellement laurés de poésie. La Provence, les roues des moulins de la Sorgue et ce patronyme qui incarne Hélios feront le soleil prééminent dans sa poésie plutôt que les termes plus abstraits de clarté, de lumière…

Il y a tout d'abord un soleil simple qui rend visible, qui donne l'illusion de posséder des yeux le monde, un soleil « ouvrier[1] » au rythme duquel notre argent travaille. En 1929 paraît dans La Révolution surréaliste une « Profession de foi » sous forme de journal ou d'almanach intime où l'entame du mois janvier évoque une transformation grâce à une « grande lueur mobile qui a supplanté dans mon cœur l'imbécile soleil[2] ». D'emblée est expérimenté ce temps intérieur poétique qui se détache de celui des horloges. Un poème des Voisinages de Van Gogh, « Le Condamné » évoquera un soleil imperturbable, roi fainéant jusque dans sa disparition pourvu qu'elle soit indolore, et qui nous dit :

Si ma réalité s'entasse, tu peux la tamiser[3].

C'est bien le même soleil auquel tournait le dos le poète quelque cinquante ans plus tôt dans Dehors la nuit est gouvernée :

Peu lui importait en vérité

Que son dos fût brisé et trahi du soleil

Il entrait pur dans la trame[4].

Cependant il y a un autre soleil qui est la nature, qui la rend visible au point qu'un enfant peut se pencher « sur l'écriture du soleil[5] » et même dialoguer avec lui : les enfants martyrs espagnols, comme répondant activement à son rayonnement, criblaient « d'olives le soleil enfoncé dans le bois de la mer[6] ». Le travail de visibilité du soleil, entre la  force brute et la beauté des simples, est donc ambivalent.

Son autre opération est double encore mais positive : le soleil, énergie primitive, est fécondité et mort au cours des saisons. Il indique une « énergie de l'univers[7] » qui alimenterait les volcans comme le schéol des Anciens. Nombreux sont les passages où le soleil incarne le mouvement de la finitude : quand on le voit, il est déjà trop tard, déjà parti 

Soleil jouvenceau, je te vois ; mais là où tu n'es plus[8].

Brûlante finitude, il « désaltère la tragédie[9] » car s'il en est le théâtre, il la rend aussi supportable grâce à sa lumière nourricière. Contrairement à la nuit entière le jour se décompose en matin, midi et soir, pôles eux-mêmes associés à des humeurs dominantes. Ainsi le matin sera-t-il lié à l'enfance, aux amants, à la rébellion, au futur violent et heureux, à ce qui commence avec et contre[10]: on rêve d'un aven « net de frayeur et matinal d'avenir[11] ».

Quant au printemps, matin de l'année, il manifeste l'ici et le maintenant de la vie :

Dans mon pays, les tendres preuves du printemps et les oiseaux mal habillés sont préférés aux buts lointains[12].

Midi, pic bref, second aspect du jour, sonne plus constamment dans l'ensemble des recueils de même que son corollaire en saison, l'été et plus souvent le solstice d'été :

Ainsi il y a un jour de pur dans l'année […] un jour qui monte aux yeux pour couronner midi[13].

Midi, la pointe de la finitude, est dès le début ambigu, allant jusqu'à désigner le vide, le silence et la mort. « Évadné » qui avait commencé avec le mariage dans l'été, a un centre silencieux :

Sur le muet silex de midi écartelé[14].

Le vide menace aussi l'été : « mortel serait l'été » des Névons sans le chant intermittent du grillon –  et la fin célèbre de « Crésus » :

Mort minuscule de l'été

Dételle-moi mort éclairante

À présent je sais vivre[15].

Petite mort du jour ou de l'an, midi ou été disent érotiquement la vie intense entre partage et séparation. Midi dit plus la mort et la métamorphose en poésie que le couchant car alors que celui-ci meurt théâtralement, midi, lumière extrême dans la lumière, signifie invisiblement dans le visible : sorte d'encre sympathique du temps violent qui passe et qui ne se révèle qu'à celui qui creuse l'air de rien.

Ainsi le soleil n'apporte pas toujours le beau temps dans la poésie de René Char. En tant qu'il donne le monde, qu'il est le « il y a[16] » du monde, il tire à hue et à dia : tantôt bêtise qui exploite et est exploitée, tantôt beauté naturelle. Or le langage lui aussi peut ou donner ou trafiquer car si les mots peuvent dire le monde, ils ne sont le plus souvent que de petits porteurs qu'on exploite en vue de bénéfices égoïstes. D'autre part en tant qu'il concentre le mouvement du temps, qu'il est moteur de la finitude, le soleil est la vérité. Or avoir devenant est le geste de la parole poétique : il y a le monde, il y a les beaux mots des transparents mais invisibles à notre aujourd'hui possessif ou donc détournés ; point alors la langue poétique qui par la métaphore transporte dans un temps autre le monde. Le soleil qui donne et tue est donc bien un père ou un ascendant de la poésie de Char. Mais l'astre étant lui-même dans le « il y a » et la poésie de Char étant extrêmement réfléchie, nuancée et ralentie dans sa violence, le soleil meurt à son tour pour devenir le feu des hommes.

Le soleil divisé devient ce soir gravide[17].

Feu le soleil ou la charge métaphorique

Pour la clarté de cet exposé je n'ai regardé jusqu'ici que d'un œil le soleil qui, pour sembler partir d'un soleil réel, thématique, était en fait déjà pris, « volé » dans un récit, une pensée, une métaphore… J'ouvrirai donc dans ce second temps les deux yeux.

Le poète en partant à la recherche du monde toujours en mouvement, toujours déjà perdu, et donc promis, met en œuvre la métaphore, mobile in mobile. Et cela est accru dans la poésie de Char qui expérimente dans chaque poème qu'il n'est pas possible de dire le monde sans dire son transport dans le langage, sans la métaphore dont la mort est le moteur. Comment retrouver un peu l'être simple du monde sinon en approchant sans cesse de l'instant où nous l'avons quitté, en refaisant le geste par lequel à l'âge du feu nous l'avons perdu, nous l'étant approprié ?

Dès Arsenal les « Robustes météores » poétiques visent la violence du soleil :

Les hommes ont faim

De viandes secrètes d'outils cruels

Levez-vous bêtes à égorger

 

À gagner le soleil[18].

Dans « Les Messagers de la poésie frénétique », des « soleils fainéants » attaquent les valeurs bourgeoises de profit et de confort ; ou bien « Les Soleils chanteurs » finissent par libérer les « fauves embaumeurs du travail[19] » sans lesquels il n'est pas de poésie inexploitable.

Du réel au poème il y a parfois un pont visible avec des périphrases du disque solaire telles que le « clair visage », la « parcelle vermeille », le « cercle chaud » ou le « chemin de parélie[20] » qui semblent comme le montrer du doigt. Il s'agit donc de dire le monde en montrant le stylo et ce geste, qui souvent désacralise chez d'autres poètes, maintient chez René Char une présence grâce à la métaphore du feu solaire en feu des hommes : « tu brûles » comme disent les enfants quand ils approchent d'un objet caché. Par ailleurs l'homme à l'inverse pourra être ensoleillé : c'est la « méridienne force d'ascension du poète[21] »… La poétique tend un lien visible entre poète et soleil : nul besoin d'inventer, de fabriquer, tous deux découvrent un déjà-là du monde[22]… C'est pourquoi de bon matin Char murmure :

Frais soleil dont je suis la liane.[23]

Mais souvent, plutôt qu'adéquation entre soleil et art, il y a l'idée de passation, de transformation dans le temps du poème : par exemple, même dans la nuit, une reine peut maintenir le sentiment de sécurité éprouvé pendant le jour car son amour – elle est la poésie – donne vie et visibilité aux chimères ; ailleurs c'est la jeune fille « pareille à une lampe » qui « s'en va, le dos tourné au soleil couchant[24] ».

Ainsi le soleil métaphorise le poème, soit directement, in absentia, par la vie et la violence qu'il incarne, soit progressivement en allant visiblement vers le poème, in praesentia et in mobile, le bâton du relais étant alors le don du « il y a ». Soit une immédiateté métaphorique qui est rémanence du présent brûlant, c'est le « moulin à soleil[25] » de l'extase poétique ; soit un ralenti métaphorique où donner et recevoir, qui articulent le ravissement, n'en approchent pas moins d'un réel du soleil. Mais ce mode métaphorique en induit un troisième car à partir de la métaphore développée et commune qu'est le mythe, Char fait encore autrement passer le soleil du côté du poème.

Il y a ainsi le mythe des Asciens, hommes si présents selon la légende qu'ils incarnent le plein midi, sans ombre, sans passé, sans concession mais qui, comme le soleil après le pic de midi, auront à voir avec la mort. Ils n'ont pas la simplicité des Transparents, les luni-solaires qui mettront en équivalence le jour et la nuit, car ils viennent après eux, diviseurs sur une terre divisée :

Nous touchons au nœud du métal

Qui donne la mort

Sans laisser de trace[26].

Contre Aristote qui dans la Métaphysique[27] rabaissait au niveau du végétal l'homme qui ne sait pas tenir un discours au sens univoque et clair, ils se dressent en se déclarant « végétaux complets », poètes du pluriel et au présent intense qui va depuis la surface, « comme la pariétaire profonde », jusqu'aux fonds du temps.

Deux autres mythes grecs travaillent de façon complémentaire la trame de l'œuvre poétique : le phénix et Prométhée. La figure du phénix dit la frontière mobile et perméable entre mort et renaissance, entre siècle et instant[28].

Prométhée, quant à lui, ouvre l'œuvre avec le titre inaugural d'Arsenal, « La Torche du prodigue » où entre en étrange éclaireur le nuage, voile nubile, ou « âge nu » selon l'ouïe fine de Jean-Claude Mathieu, entre soleil et terre…

Brûlé l'enclos en quarantaine

Toi nuage passe devant[29].

Puis le mythe aide au « Partage formel » en distinguant le soleil et le feu poétique :

pour obtenir cet absolu inextinguible, ce rameau du premier soleil : le feu non vu, indécomposable[30].

 

Enfin le poème « Pour un Prométhée saxifrage[31] », maintient l'idée de quelque chose d'initial, d'un passage et d'une force même si en trente ans le réfractaire est moins dans l'arrachement du feu. Le foie dévoré, enchaîné sur un roc, il serait saxifrage, plus amant encore que la pariétaire profonde, et encore feu grâce à cette très volontaire dislocation du monde et du langage. Étonnant de voir que le mythe, pour une fois clairement nommé dans le titre, figure une esthétique de l'éclatement quand dans le reste de l'œuvre il apparaît souterrainement par éclat métonymique avec la torche ou la mèche. Quand Prométhée vole un morceau de soleil, Char morcelle le mythe.

Si l'un des premiers gains du feu est de transformer le cru en cuit, il est facilement transposable dans l'action poétique qui brûle le réel : dans plusieurs poèmes les futurs aliments poétiques fuient devant la torche que le poète tire de la moisson en feu[32].

Mais le premier feu, qui maintient le jour dans la nuit, opère comme une effraction, posant peut-être la première question à l'affirmation originelle du monde. Ce qui attache Prométhée au rocher semble pourtant moins dû à un châtiment extérieur qu'à une pesanteur intérieure :

Dieu avait trop puissamment vécu parmi nous. Nous ne savions plus nous lever et partir. Les étoiles sont mortes dans nos yeux, qui furent souveraines dans son regard[33].

 

C'est pourquoi il faut être « Pour un Prométhée saxifrage » et morceler le monde comme les étoiles trouaient le ciel en lui donnant figure, en le constellant de sens. La dislocation textuelle ou spatiale serait la recherche du rayonnement perdu. Et pour Char cette dislocation s'applique au récit induré en mythe qui retrouvera alors légèreté et devenir si l'inventivité poétique l'égaille en sens neufs. Il est sans doute vain et trop tard pour refaire le chemin du réel au mythe mais en cassant le mythe il y a une chance pour que le poème ait l'éclat d'une étoile, fasse voir le réel antécédent et nécessairement autre. Il est alors moins intriguant de constater que la métaphore fonctionne aussi bien en partant d'un soleil réaliste qu'en partant d'un mythe : quelque chose se perd, de l'ordre du réel, pour le soleil ; quelque chose est toujours déjà perdu, de l'ordre du soleil réel, pour le mythe. Et si l'espace poétique peut concevoir le chemin d'une rencontre entre réel et mythe, ils ne peuvent se reconnaître car le retour de la culture n'est pas l'allée de la nature. Le morcellement des mythes rappelle enfin qu'il n'y pas hiérarchie ou ordre entre un soleil « réel » puis un soleil « métaphore » : métaphoriser le réel le plus commun qui soit, le soleil, ou casser et multiplier la métaphore la plus commune qui soit, le mythe, c'est tous les cas ne pas pouvoir ne pas partir d'un sens, ne pas pouvoir ne pas chercher à le fonder en nature. Il s'agit d'aimer soit le soleil réel en épousant son mouvement, soit le mythe solaire en le rendant au mouvement avec perte et fracas.

Mais cela n'était-il pas amorcé dès le premier poème de 1929, « La Torche du prodigue[34] » ? Le pouvoir du feu apparaissait comme un possible et non comme un pouvoir car le fils prodigue du soleil invite la fumée à retrouver le naturel du nuage, à aller de l'avant – elle qui remonte aux cavernes – faisant le vœu que le poème de l'homme retrouve la nature tout en contredisant l'ordre du temps puisque la fumée irait avant le feu. Il attesterait alors de l'animal et du possible surhumain dans l'homme. La figure prométhéenne, qui aurait pu simplement relayer la générosité du soleil, dessine donc une constellation de questions, à commencer par cet « entraîneur d'hypnose » : dissipe-t-il l'hébétude qui nous menace ou nous fascine-t-il poème ?

Conclusion

Ainsi le soleil n'est pas naïvement référentiel mais Char ne dit pas non plus « soleil » comme Mallarmé dit « fleur », car il le personnifie d'emblée, donnant l'impression de sauter par-dessus la fosse du langage commun. En disant « cher soleil », il échange avec la générosité du soleil : le « cher » lui  renvoie la lumière du cœur. L'illusion n'est pas référentielle : elle extrait du soleil réel, de quoi ne pas s'arrêter au creux du langage, de quoi aller en aimant. La personnification est une métaphore sentimentale qui se dévoile, elle est le langage d'un poète lucide qui peut en même temps analyser les qualités du soleil et l'aimer : il embrasse le soleil et intellectuellement et physiquement.

Mais on ne peut pas faire qu'il n'y ait pas eu les philosophies dualistes au regard desquelles le soleil, lumière monoculaire qui nous donne ou retire le monde, est devenu l'image de la pensée, voire de la vérité. L'image poétique, l'ut pictura lyrique qui donne à voir aussi le monde, a redoublé l'image philosophique, le soleil naturalisant en quelque sorte la métaphore. Or le soleil-feu de René Char remonte avant Platon, comme en amont des dualités trop séparatrices car son soleil ne donne pas le monde sans le brûler dans la finitude dévorante et, descendant après Lascaux, après Pascal, Rimbaud, Heidegger, l'homme ne dit pas le soleil sans l'altérer en feu humain. Le vrai n'est pas caché ; il brûle. Et la langue poétique ne peut s'approprier ce qu'elle perd en naissant mais elle peut aller vers lui en le brûlant amoureusement à son tour, à sa manière. S'il est une caverne, elle est personnelle à chacun d'entre nous qui la creusons en immobilisant le cours de chaque jour dans un arrêt artificiel. Il n'y pas de dispositif trompeur du réel, il n'y a pas d'allégorie scintillante, il y a le soleil.

Derrida dans La Mythologie blanche[35], dit que la métaphore du soleil est toujours imparfaite parce que toujours déjà commencée, qu'en ce sens elle est un bon échantillon de ces fleurs de rhétoriques si usées, qu'ayant perdu leur référent originaire, le concept en prend la relève, et si philosophées qu'elles opèrent sans cesse la dualité du sensible et de l'intelligible qui traîne à leur suite le cortège consacré des notions duelles. La métaphore usée du soleil spirituel prouve ainsi que si penser a toujours commencé étymologiquement par « peser », il est vain de croire que nous pourrons revenir sur la pensée de ce poids… Car selon le philosophe l'embarquement en métaphore est sans retour : il y a une « pensée-de-la-métaphore » insaisissable philosophiquement, un peu comme la parole poétique ne peut, pour le poète, être paraphrasée. Paul Ricœur récusera cette aporie, qui entendra tout d'abord dans la diachronie une histoire vivante où si une image durcit en cliché, elle rejoint simplement les autres mots de la tribu, ensuite dans la métaphore une tension, un procès vivant, et enfin dans la pensée un propre que l'on peut toujours réfléchir – donc pas d'insaisissable[36]

La poésie de Char travaillant sur le déjà métaphorique du langage peut dialoguer – dialogue imaginaire où nous lecteurs disséminés irions en libre maïeutique – avec Derrida. Char prend au positif « l'aporie » de l'impossibilité de parler de métaphore sans métaphoriser et donc d'aller dans un imaginaire sans fin. Ainsi avec le soleil toujours pris dans la dualité visible/intelligible, Char surenchérit en manifestant critique ou amour pour ce soleil. Avec et contre cette dualité il privilégie celle qui accouple vie et mort : c'est le soleil qui se transforme en feu, le langage du monde en image, c'est, ce faisant, le procès métaphorique qui se donne lui-même à voir, ou réversiblement l'image mythique, comme on a vu, qui se complique et se morcelle… Contre et avec Derrida – car celui-ci parlait des philosophies qui ne peuvent dire le soleil sans l'idéaliser, se l'approprier et le diviser en dualités et il concluait en faisant appel à une autre pensée – Char montre qu'il y a des soleils auxquels un poème laisserait un peu de matière finie et un peu de liberté en le transformant lucidement en feu…

Pour finir je m'éloignerai en considérant que le soleil est un astre parmi des myriades d'autres systèmes qui entament notre rondeur menacée de s'enclore sur elle-même. Le soleil est alors obscur parce que sa lumière finit dans l'espace et le temps et Char nous le disait déjà, le soleil étant mort et vie. Les sciences et les philosophies l'étudient et le commentent mais le poème seul est le soleil, qui transfère le langage du monde et le brûle en image. Le soleil serait donc bien le paradigme parfait du passage de la prose du réel au poème mais mouvement sans fin il meurt au poème qui meurt à notre regard… En écho avec le mouvement de Ricœur et le dehors de Derrida, la poésie de Char donne la mort et la vie en nous expropriant d'un langage préhensile. Aux derniers vers de la « Dernière marche », il nous dit :

Admis dans le verbe frileux

Je dirai « Monte » au cercle chaud[37].

Dans son verbe qui tremble parce qu'il fait froid et qu'il va mourir, dépassé le charron, un poète disparaîtra dans le possible pouvoir de nous donner chaud un beau matin.

Nathalie Riou



[1] L'« Ami » dans « Suzerain » viendrait «  du moins sombre, du moins ouvrier des soleils » (Le Poème pulvérisé, FM, p. 260). Il est aussi « l'arrogant limeur à son établi tout à l'heure. » (Newton cassa la mise en scène, CB, p. 548.) Toutes les citations des textes de René Char se réfèrent à l'édition des Œuvres complètes dans la collection de la Pléiade de 1995. Les titres des parties des recueils sont en italiques et les titres des recueils sont abrégés comme suit : Le Marteau sans maître en MSM ; Placard pour un chemin des écoliers en PCE ; Dehors la nuit est gouvernée en DNG ; Fureur et Mystère en FM ; Les Matinaux en LM ; La Parole en archipel en LPA ; Le Nu perdu en LNP ; La Nuit talismanique qui brillait dans son cercle en LNT ; Recherche de la Base et du Sommet en RBS ; Les Voisinages de Van Gogh en VVG ; Éloge d'une Soupçonnée en ES. Quand il s'agit d'un alinéa dans une suite un peu longue j'indique entre parenthèses quelle position il occupe sur la page.

[2] P. 1281.

[3] VVG, p. 833. Voir aussi  L'Âge cassant (2) : « Quand le soleil commande, agir peu. » (RBS, p. 768.)

[4] « Dent prompte », p. 121.

[5] Feuillets d'Hypnos, 181, FM, p. 219.

[6] « Par la bouche de l'engoulevent » Seuls demeurent, FM, p. 143.

[7] « Éléments », Seuls demeurent, FM, p. 138.

[8] Contre une maison sèche, LNP, p. 483 ; voir aussi « Le soleil tourne, visage de l'agneau, c'est déjà le masque funèbre » (Le Consentement tacite, LM, p. 316).

[9] « Bulletin des Baux », Le Poème pulvérisé, FM, p. 259.

[10] « Dédicace », PCE, p. 89 ; « Excursion au village », (1), AC, p. 514 ; « Éloquence d'Orion », ibid. p. 528.

[11] « Dent prompte », 7, DNG, p. 120.

[12] « Qu'il vive ! », ibid., p. 305.

[13] « Le Requin et la Mouette », Le Poème pulvérisé, FM, p. 259.

[14] Seuls demeurent, FM, p. 153.

[15] Poèmes militants, MSM, p.44.

[16] Il faudrait entendre se heurter, comme deux silex, le « il y a » de Rimbaud dans « Enfance » où la beauté du monde est rompue par l'homme égoïste et le « il y a » de Lévinas dont la philosophie généreuse n'a pas pu envisager l'illusion de l'art (Totalité et Infini, Biblio/ Essais, Le Livre de poche, 2000).

[17] C'est le dernier vers de René Char dans « Rare le chant… » (ES, p. 846).

[18] MSM, p. 9. Belle ambiguïté sur la voix, passive ou active, de « à égorger ».

[19] L'Action de la justice est éteinte, MSM, p. 27.

[20] C'est dans les « Robustes météores » qui transforment la nature en poème (MSM, p. 7), puis le signe levant du « Visage nuptial » (Seuls demeurent, FM, p. 151), de « Dernière marche » (LNP, p. 438) et l'ouverture de Lettera amorosa, (LPA, p. 341).

[21] Feuillets d'Hypnos, 162 FM, p. 214 ; voir aussi le feuillet 157 (p. 213). Ou encore la « cible d'âme » du physicien « apparaît à ses splendides yeux fermés tel un soleil réactualisé » (« Le souhait et le constat », III. Grands astreignants…, RBS, p. 746).

[22] « La bibliothèque est en feu » (8), LPA, p. 378 et (3), ibid., p.380. « Verbe d'orage raisonneurs… » (3), Vers aphoristiques, LNT, p. 493.

[23] C'est la fin de « La Bibliothèque est en feu », LPA, p. 380.

[24] « Maintien de la reine », PCE,  p. 99 ; « Congé au vent », Seuls demeurent, FM, p. 130. Je rapproche ici la comparaison de la métaphore in praesentia – distinction étudiée plus loin.

[25] « Envoûtement à la Renardière », Seuls demeurent, FM, p. 131-132.

[26] «  Les Asciens », Poèmes militants, MSM, p. 35-36. La note du recueil précise que ce titre a remplacé « Minerai » en 1945 (p. 1344). Voir aussi, à propos des Asciens, la note du poème (p. 1358) et le quatrième billet à Francis Curel (I. Pauvreté et Privilège, RBS, p. 635)

[27] L'image revient deux fois dans le chapitre IV du Livre Gamma (Agora - Les Classiques, Presses Pocket, 1991, p. 134 et p. 142.)

[28] V, XIII et XX, FM, p. 156-160. Mais on trouve aussi un phénix négatif, « oiseau-missel », dans Moulin premier (XVII, MSM, p. 66)

[29] MSM, p. 7 ; J.-C. Mathieu retourne le signifiant de nuage dans René Char ou le Sel de la splendeur I (Paris, Corti, 1984, p. 124-125).

[30] XII, Seuls demeurent, FM, p. 158.

[31] Au-dessus du vent, LPA, p. 399-400.

[32] « Divergence » La Sieste blanche, LM, p. 293 ; « Hermétiques ouvriers… », ibid., p. 303. 

[33] « Pour un Prométhée saxifrage », Au-dessus du vent, LPA, p. 399.

[34] Toutefois la note du recueil (p. 1343) rappelle que le premier titre de 1934, moins prométhéen, était « L'Emploi ». Plus tard la fumée jouxtera ou précèdera la métaphore du nuage (« Destination de nos lointains », I. Vers aphoristiques, LNT, p. 490 ; « Baudelaire mécontente Nietzsche », ibid., p. 496).

[35] Poétique, n 5, 1971 ; article repris dans Marges philosophiques (Minuit, 1972, pp. 247-324).

[36] La Métaphore vive, Points, Seuil, 1975, pp. 362-374.

[37] « Dernière marche », Retour amont, LNP, p. 438.

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