RETOUR : Coups de cœur

Marie-Hélène Prouteau : lecture de Brise, de Bernard Grasset.

© : Marie-Hélène Prouteau.

Texte mis en ligne le 11 décembre 2020.

Grasset Bernard Grasset, Brise, éditions Jacques André, 2020.


La Bible, tout un poème

Comment lire la Bible en poète ? Tel est l'exercice à la fois spirituel et poétique que nous propose Bernard Grasset.

Bernard Grasset est traducteur du grec moderne et de l'hébreu – il a ainsi traduit la poétesse Rachel Blaustein. Il a publié plusieurs essais, notamment sur Pascal. Il a aussi écrit sur les voyages et sur les questions de l'art qui tiennent chez lui une place de prédilection. Il est l'auteur d'une vingtaine de recueils de poésie. Écrire, à ses yeux, c'est faire retour aux sources des cultures et des langues qui sont le champ nourricier qu'il choisit pour sa recherche en humanisme récurrente dans son œuvre. Ce recueil se place sous le signe d'un cheminement fécond autour de la Bible, commencé déjà avec les recueils précédents.

Dans la trentaine de poèmes, chacun constitué de neuf à douze vers, un rythme s'installe. Les vers courts de 5 à 7 syllabes se déploient en une formulation lapidaire, souvent dépourvue d'articles et de liens de syntaxe. Chaque poème s'anime, surgi d'une sorte de collage qui capte quelques éléments ramenés à l'essentiel :

« Le berger lutte,

Arche de silence,

Cithare de paix. »

Pas trace de spéculations philosophiques sur la Bible ou de longs développements dans le genre de l'exégèse. On est aux antipodes. Ce qui frappe d'emblée, c'est cette scansion qui met à nu et tient de l'ascèse. Peu de mots et tout un monde.

Une double ligne mélodique se dessine ainsi dans ces poèmes nés du collage, du partage. D'une part, l'évocation des terres vendéennes d'enfance, « Peuplier », « Aubépine et bruyères », « Soleil sur la cour d'école », autant de repères où nous suivons le poète posant le regard sur ces éléments qui lui sont familiers et qui imprègnent son paysage intérieur. De l'autre, les motifs d'un Orient biblique : « l'alliance », « l'exil », « le chant du désert », « le blé et la vigne ». Par un glissement imperceptible et subtil de sens, ces deux horizons de rêverie et de méditation se fondent, créant un espace-temps proche et lointain à la fois :

« Barques et filets,

Lac scintillant,

Tu écoutes et devines.

Le monde de l'ombre,

La soif des signes,

Quitter le néant.

C'est l'heure pourpre,

Témoin et ami,

Écrire la lumière.

Le vent souffle encore,

Proche et lointain.

Le vent du mystère. »

 

Quand il est question des « eaux de Kérith » non loin du Jourdain, le sens n'est pas donné. Se laisse deviner de façon allusive l'épreuve du grand prophète Élie qui comprend que sa survie dépend d'un don de Dieu et qu'elle passe par les corbeaux chargés par lui de le nourrir. Ainsi l'univers de la Bible et de ses récits est porté par un réseau de sens qui pointe de façon métonymique, oblique, suggérée plutôt que nommée.

Au fil de cette pratique du fragment surgit un espace dédoublé, insolite où résonne une voix dans la brise :

« Feuillage de peupliers,

Brise de l'enfance.

L'épreuve et la blessure,

Une lampe dans la nuit,

La fontaine et la lande,

Porte de vérité.

Témoin en exil

Je sème, j'appelle,

Au seuil du silence. »

 

Le mot « brise » présent dans le titre revient tel un leitmotiv dans plusieurs poèmes : il fait le lien de cette aventure spirituelle menée par Bernard Grasset qui, lors d'un entretien avec Pierre Kobel, se voudrait « un poète spirituel […] un poète du souffle ». Trace d'un souffle, la brise prend ainsi sens de l'expérience existentielle du poète.

Quête de sens, quête de l'être où le « je » apparaît avec une grande retenue, comme pour laisser toute grande la possibilité de l'universel. « La soif du haut vivre » ou la « porte de vérité » sont des moments fortement signifiants de ce cheminement intérieur.

De ce travail d'association des images et des symboles naît une création originale de Bernard Grasset. Avec une écriture toute en simplicité le poète réussit à rapprocher le proche et le lointain, l'Orient et le bocage d'enfance, le concret et le spirituel. Dans ce jeu de miroirs, il invente une rencontre, un dialogue en poésie. Ainsi :

« Une lyre, des peupliers,

Je chante la mémoire. »

Devant plusieurs de ces poèmes, l'on pense au peintre Marc Chagall et à ses motifs tirés de la Bible dont il disait qu'elle était « la plus grande source de poésie de tous les temps ».

C'est la même alchimie du regard, c'est le même souci d'un art simple qui semble inspirer le poète et trouve en nous son bel écho.

Marie-Hélène Prouteau

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