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Marie-Hélène Prouteau : La rade et l'Indien d'Amérique.

Texte mis en ligne le 21 mai 2020.

© : Marie-Hélène Prouteau.


La rade et l'Indien d'Amérique

Toujours, il y aura l'appel de la rade, sa vaste machinerie flottante qui, sans cesse, active les remuements d'océan, libère les cavaleries de nuages, comme si elle voulait échapper à son poids d'eau.

Sur les hauteurs de Brest, l'instant ébloui dure. Je retrouve un geste d'enfance, le doigt qui, dans un rire, désigne la beauté : la mer entre dans le ciel. Le ciel entre dans la mer.

Là commence la poésie.

Pas de lisières toutes faites, pas de direction verrouillée. Mais l'absolue nudité des choses qui met en joie.

Dans la transparence de l'air, la surprise de ces jeux mouvants du vent et des vagues. La rade, corps d'embruns et de vents, habite un finistère qui n'a presque plus rien de terrien.

Certains jours, la moitié marine de la rade se fond dans l'autre, celle du plein ciel. Les envols d'écume semblent des lambeaux de nuages. Les tournoiements de vent convolent avec les souffles des vagues. Les grains de pluie fusionnent avec les assauts des embruns. C'est jour de noces de la mer et du ciel.

Plus que paysage, la rade est cercle dynamique qui met en mouvement le vide et le plein. Le vide y prend forme de ce qui est manque. Estampe japonaise. Un minuscule trait suffit, le sillage oblique du bateau qui part pour Ouessant. Il traverse le mur du vent. Fragile esquif sur l'étendue souveraine de la rade.

Finis terrae : à l'endroit de finir, la terre se fait mince bande entre ciel et eau, ici une rive d'algues, là un revers de dune, pas plus. Comme si elle s'abîmait dans l'eau sans résistance, s'inclinant devant l'océan, humblement.

 

Toujours passera le grand souffle des énergies. La rade en son atelier naturel : vent, ciel, vagues. À perte de vue de la baie, un influx se propulse, puissant. Qui ignore les frontières. Vivifie les émergences aventurières, les résistances hardies.

Les batailles navales, les bombardements stratégiques qui, furieusement, s'y déployèrent ont eu beau mener leurs assauts dévastateurs. La rade n'en finit pas de dilater la vie.

D'être née dans la clinique du centre-ville bombardée quelques années plus tôt par le premier largage de l'aviation anglaise, cela inscrit en soi le sens de la vulnérabilité. Oui, le sens de la vulnérabilité et de l'émerveillement pélagique.

Je regarde. J'écoute. Je capte. Le train des équipages à la manœuvre, toutes voiles gonflées à bloc, sur ces routes qui inventent les lointains,

le sprint des voiliers dont les amples courses vers les grandes portes du vent enchantent,

la circulation des nefs royales aux coques galbées qui mènent à des rives non figurées sur les cartes,

la conjuration d'espoir des canots de sauvetage qui, pour sauver un bateau en détresse, urgemment se coltinent les flots en fureur,

le voyage des auges de pierres nues qui défient, ô prodige, la substance des choses pour des saints de granit,

la liberté qui siffle dans le chant des vagues qui portent les vaisseaux insurgents, John Paul Jones en tête, dix ans avant la Révolution en terre de France.  

Cent chemins de souffle s'ouvrent au cœur. On se croit déjà au large dans la houle des rêves.

 

Au belvédère sur la rade, le regard s'élargit en contemplation. Quelque chose d'ample, d'infini ne cesse de cogner ces flots.

C'est une voix d'enfance qui murmure, des histoires d'ancêtres que la vie obligea à des voyages sans retour. Je suis d'un pays d'où les hommes partirent. Étranges partances qui, à cet âge, semblaient incompréhensibles : partir, pourquoi ? Sait-on, enfant, ce qu'est la pauvreté et l'indignité qui s'y attache ?

Ils quittèrent le pays secoué de vagues et de tempêtes, le pays au sol trop aride pour nourrir tout le monde. Tel ce grand-oncle parti de Brest, un jour de 1911, pour Ellis Island. Manitoba des rêves ? Le voyage du non-retour. Une photo le montre, barbe longue de trappeur, dans la plaine sous la neige, tenant un attelage à cheval. Je sais qu'il a travaillé auprès des Indiens dans une mission de Saint-Laurent du Manitoba.

The Emigrant. Lui qui parlait breton a-t-il appris la langue Crie ? A-t-il appris le métchif ? Il m'a secrètement transmis une passion pour les Indiens. Pour leur lien primordial à la nature.

Avec Jack London mes pensées se sont perdues du côté du Yukon et du Klondike. Au fil de ses proses de neige glacée, j'ai imaginé les Stick, les Indiens Nulato. Les tribus sauvages du Haut-Sacramento de Blaise Cendrars m'attendaient. Plus tard, les Abénaki d'Un homme obscur de Marguerite Yourcenar, enclins à prélever sur la nature juste ce qu'il faut.

Le souvenir de quelques lignes de La Pensée sauvage sur les Osage me revient, toujours vif. J'entends un chant ancien. Une incantation rituelle qui associait une fleur, Blazing star, au mas et aux bisons que ces Indiens partaient loin chasser dans la prairie. Pourquoi ? Sa floraison était le signal : il était temps, alors, de rentrer au village récolter le mas. Splendide intelligence tapie au cœur du monde que nous avons perdue.

L'un de ces Indiens m'accompagne et me fascine. Il s'appelle L'Indien d'Amérique. Musée de la Marine, dans une salle endormie du château, une figure de poupe en bois de près de deux mètres. Ce haut-relief a été sculpté fin du XVIIIe siècle ou au début du XIXe, dans l'atelier de l'arsenal. Probablement, celui de sieur Collet, sculpteur qui habitait la belle maison de la Fontaine.

L'imposant guerrier iroquois se tient assis sur le dos de la Grande Tortue. The Big Turtle qui, dans le mythe de la Création iroquoise, porte la Terre-Mère. Engendrant toutes sortes de légendes. L'Indien, corps nu à la magnifique musculature est représenté dans une pose altière, plumes, flèches, carquois immense. Il a quelque chose d'aristocratique, de la beauté des peuples des Premières Nations. Il en est le fier emblème.

Ce n'est pas un Indien venu dans une délégation d'Amérique qui l'a inspiré. Tels ces Tupi fraîchement débarqués à Rouen que rencontre Montaigne, convaincu que le barbare n'est pas celui qu'on croit.

La grande Tortue mythique, on la dirait sortie du Codex canadensis et cet Iroquois du mémoire sur les Mœurs des sauvages américains par le père jésuite Lafitau. Voilà comme s'invente un insolite poème ethnographique.

 

Dans les yeux exorbités de l'Indien, une incroyable force vivante dilate les pupilles. Etrange regard de bois. Est-ce le dénuement, le tourment, la rage de la liberté ? Je cherche l'autre, je cherche les peurs de l'humanité.

Dans le silence de sa captivité au musée, l'Indien s'alarme-t-il du sort de son peuple dévasté ? Du devenir de la Terre-Mère ?

Depuis trois siècles, il attend le moment de s'évader, de retrouver les routes de la mer et le chant ininterrompu des vagues.

Sur l'éperon rocheux du château, je le vois soudain. La silhouette de l'Indien, ombre découpée, se détache comme en rêve. Sur fond d'interminable ciel de la rade.

L'Indien d'Amérique scrute l'horizon vers sa terre iroquoise. Plein de nostalgie en son for intérieur, il tend son arc.

Je l'entends réciter la légende de la Grande Tortue porteuse de la terre. Messages sibyllins. Au commencement il y avait la Terre. Sa voix est d'une grande tristesse. Mais qu'en ont fait les hommes ? Ainsi disent tous les mythes.

Marie-Hélène Prouteau

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