RETOUR : Coups de cœur

Marie-Hélène Prouteau : Sur Victor Segalen (1878-1919), pour le centenaire de sa mort.

Extrait du livre de Marie-Hélène Prouteau La Petite plage (La Part Commune, 2015).

Texte mis en ligne le 8 avril 2019.


Victor Segalen 1918, de Brest à la Côte des sables

Sentier en bord de mer. Je rencontre un groupe de marcheurs. Ils se déplacent en bandes comme les oiseaux migrateurs. Visages couleur de terre cuite, irradiés par la lumière qui monte de la mer, comme une grâce.

C'est une steppe. Le sable et les oyats échangent leurs frissons. Sur la plage, au loin, les croupes des rochers polies par les vents offrent leur patine mystérieuse.

J'ai quitté les dunes littorales. Chemin de randonnée. Loin des bruits du monde, c'est un de ces lieux où l'on invente d'autres rites, nos bâtons se disent bonjour, on se salue, on s'aère le cœur.

Je longe un petit champ. Au milieu des artichauts, le menhir de Kergallec. Haute pierre dressée de trois mètres. Le temps semble faire la pause.

Devant le menhir droit et immuable, je pense à d'autres pierres levées, les Stèles de Victor Segalen. Des poèmes inspirés par ces « monuments restreints à une table de pierre [qui] incrustent dans le ciel de la Chine leurs fronts plats ». Avec elles, le mystère s'invite : « Elles forcent à l'arrêt debout, face à leurs faces. »

Il a suffi que la lumière se ravive un instant dans la fraîcheur de l'air. Un tremblement qui naît de rien. Je crois apercevoir près du menhir l'ombre de Victor Segalen. Le jeune homme myope, en costume de drap noir impeccable est là devant moi. Il porte la main à sa moustache, silhouette frêle, nerveuse, que l'on dirait sortie d'un roman anglais.

Depuis longtemps, je l'ai suivi dans ses poèmes. Partir comme médecin de marine, comme explorateur au cœur de la Chine, comme écrivain, c'est chez lui la même évidence tendue, frémissante. S'en aller ailleurs pour cheminer en quête de soi, c'est sa manie de l'âme.

Dans ses textes, je sens, je touche les choses, la boue des sandales, les dalles de pierre qu'on caresse de ses pieds nus, les nœuds du bâton de marche. Loin du pittoresque, loin de l'exotisme des voyages. Il utilise les cailloux du réel. Pour ouvrir aux profondeurs de l'imaginaire.

« Tibet, tu te mugis d'une haleine. »

Dans sa poésie, je suis le rythme lent d'une respiration de marcheur. Un rythme dicté par le timbre austère et dépouillé d'un homme qui pose un regard autre sur le monde.

« Repose-toi du son dans le silence et du silence daigne revenir au son. »

Dans le tissage serré et concis de ses vers, une passion froide et brûlante explose. Ce pays enveloppé de mystère, qui a enfanté la « Cité interdite » l'attire. Mais son expérience est trop intérieure, l'homme trop énigmatique. S'il prend la route de la lointaine Chine, c'est pour aller au plus obscur, voir clair en lui-même.

Il a filé à vélo depuis Brest, à fleur de chemins et de dunes. Le temps d'une visite sur la côte pour voir ses enfants en ce mois de septembre 1918. Derrière lui, il laisse l'hôpital maritime où la grippe espagnole prend le relais des tranchées pour cisailler les vies des soldats blessés. Sur le visage fin et distingué, aux lunettes cerclées, je sens l'énergie qui déserte. Une hémorragie lente de forces. Comment oublier la lumière blanche des salles où s'entassent les mutilés, les visages ravagés des gueules cassées ou les soldats fous au regard vide ? Comment oublier l'épidémie qui fait ses morts par fagots dans l'odeur d'éther et d'agonie ? 

Il y a aussi cette faim d'autre chose qui le tarabuste. Cette impression angoissée de poursuivre un rêve impossible. Ce lointain où il tente de se trouver lui-même, n'est-ce pas un pays où l'on n'arrive jamais ?

 

Assis dans l'herbe sur un petit tertre, il sort une bouteille d'encre et un carnet de moleskine. Il s'accorde ce qu'il appelle son « heure bénédictine ». Il dessine la pierre dressée. Son regard ardent scrute longuement cette borne sans inscriptions ni symboles. Est-il en train d'imaginer son grand poème « Tibet » ? Ou peut-être ces Immémoriaux bretons qu'il a en tête d'écrire sur son pays natal ? moins qu'il n'ait une pensée pour cet ami, double de lui-même qu'il appelle « Toussaint de Bretagne et du Litang » ?

La minute est miraculeusement suspendue.

Le vent de la Côte des sables franchit les continents, se mêle aux souffles de la lointaine Asie. Il me semble voir Segalen griffonner nerveusement quelque chose sur son carnet. Déchiffre-t-il l'invisible calligraphie du temps sur le granit ?

Qu'est-il en train de me suggérer, celui qui est là, près de moi, arrimé au grand corps du monde ?

Dans l'étourdissement du vent, le face-à-face avec la pierre est face-à-face avec soi. Ces pierres sont-elles chinoises ou armoricaines ? Peu m'importe, au bout du compte. C'est une leçon d'humilité que nous livre leur étrangeté venue du fond des temps.

Quelque chose ici incline, « oblige », comme si la pierre indiquait le lieu intérieur.

Comme si l'essentiel était de voir le proche avec les yeux du divers, si cher à Segalen.

Me revient ce qu'il écrit dans quipée : « Ceci est un rêve de marche, un rêve de route, un sommeil sur deux pieds balancés, ivres de fatigue à la tombée de l'étape. »

Peut-être, sur ce chemin, n'y a-t-il eu qu'un instant rêvé, où s'est invité pour moi le fantôme de Victor Segalen ?

Marie-Hélène Prouteau 

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