RETOUR : Coups de cœur

Alain Roussel : Note de lecture sur le livre de Laurent Albarracin, Pourquoi ?.

Mis en ligne le 21 mai 2020.

© : Alain Roussel.

Laurent Albarracin, Pourquoi ? suivi de Natation, Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2020.


Les figures dites du discours n'ont pas attendu les rhétoriciens pour être présentes dans la langue. Ceux-là n'ont fait qu'en codifier l'usage, voire de le dévoyer, dans le but de convaincre un auditoire. Mais au fil du temps les écrivains et les poètes les ont utilisées différemment, les transformant en véritables figures de style : la finalité n'était plus d'influencer un jugement, mais d'apporter une dimension esthétique à l'œuvre. Par ailleurs, une certaine poésie s'inscrit dans une quête de la Connaissance – « chercheurs de Vérité » – par la sensibilité et utilise, quitte à les bousculer, les instruments propres à la dialectique classique. Ainsi, Roberto Juarroz s'inspire dans son œuvre du syllogisme qu'il amplifie au format du poème. Antonio Porchia et Roger Munier manient avec une grande dextérité le paradoxe, jusqu'à l'évidence métaphysique. Chez Malcolm de Chazal, c'est plutôt l'analogie étendue à tous les sens qui est mise en œuvre, tout particulièrement dans « Sens-plastique ».

Laurent Albarracin s'inscrit dans cette démarche. Il s'est souvent attaché – mais pas seulement – à explorer par la tautologie les facettes d'une certaine réalité, physique et mentale, avec en point d'orgue son livre paru chez Flammarion : « Le Secret secret ». Cette fois, dans « Pourquoi ? », c'est avec « l'interrogation » qu'il voyage dans l'écriture. On se souvient que John Cage avait jadis commencé son texte, « Silence » par ces mots : « Et si je posais trente-deux questions ? » Albarracin, lui, en pose environ mille trois cents, mais ce sont souvent des questions affirmatives comme l'atteste d'ailleurs l'absence de point d'interrogation. L'adverbe interrogatif « pourquoi », qui habituellement attend un « parce que », est ainsi dérouté de sa fonction et ouvre des perspectives qui ne se laissent plus piéger par la réponse. Le lecteur se trouve ainsi entraîné de question en question, qui n'en sont pas, dans un labyrinthe inextricable où, comme l'auteur, il cherche son chemin à tâtons. Cependant, s'il y a nécessairement des voies – des questions – sans issue comme dans toute quête initiatique qui se respecte, d'autres sont balisées de signes qui guident vers la lumière du sens, à condition de les déchiffrer, et qui sont reliées entre eux par un fil d'Ariane qui s'entortille autour d'une rose centrale. Albarracin fait en effet référence à la phrase de Silesius : « La rose est sans pourquoi ; elle fleurit parce qu'elle fleurit. N'a souci d'elle-même, ne cherche pas si on la voit. » Cette rose, que l'on peut saisir avec nos sens, reste en même temps inaccessible, sans question ni réponse, en dehors des mots : ce qui la fait être rose ne nous appartient pas. Albarracin fait le pari inverse : faire vivre et s'épanouir la rose, comme toute chose, dans la parole, nous disant ainsi que la chose a aussi son être dans la pensée. L'approche de Silesius relève d'une mystique du silence, celle d'Albarracin en appelle à la poésie qui irradie d'écho en écho et de reflet en reflet, d'éclair en éclair, en faisant jouer les correspondances, se donnant pour vocation de tout relier dans l'univers. La trame est infinie, mais comme pour le ciel avec ses groupements d'étoiles, l'espace mental se structure à partir de quelques mots particulièrement attractifs, avec leurs connotations : la rose bien sûr, le lion, l'oiseau, l'oie, le feu, le coq, l'eau, l'échelle, l'escalier… Albarracin peut utiliser l'analogie telle qu'elle est suggérée par les formes réelles :

 

le cou du cygne s'interroge

 

pourquoi le lion porte-t-il sa couronne autour du cou sinon parce que sa royauté lui pèse

 

pourquoi les pattes d'oies dessinent des flèches renversées

 

pourquoi la poule monte sur ses grands chevaux d'outrage

 

pourquoi les pétales des fleurs comme des paupières décillées une à une

 

Mais, parmi d'autres méthodes d'investigation, la tautologie est également très présente, non sur un mode logique mais métaphysique, qui convient mieux à notre auteur. Celui-ci en effet ne recherche pas des équations qui, une fois résolues, ne permettent plus la moindre échappée. La célèbre formule « tout est dans tout » a beau être parfaite, une fois dite elle a tendance à fermer le cercle, là où l'on aurait préféré un mouvement en spirale. Aussi, comme Antonio Porchia d'ailleurs, Albarracin emploie la tautologie avec un léger décalage qui révèle une fausse évidence et relance ailleurs la quête du sens. Prenons quelques exemples :

 

quel dedans au dehors fonde le dehors

 

quelle est la foudre qui foudroie la foudre et la cloue de fusion

 

pourquoi la limite jette le limité dans l'illimité

 

est-ce que tout éclat n'est pas la fleur d'un autre éclat

 

qu'est-ce qui vibre dans ce qui vibre qui est plus que la vibration

 

 

Il se dégage du livre d'Albarracin de l'humour, du sens, du non-sens, de la poésie, de la métaphysique. Et la métaphysique n'est-elle pas la quête éperdue, qui se dérobe sans cesse, du « couteau sans lame auquel manque le manche ? », qu'évoque si subtilement Lichtenberg ? Á moins que ce ne soit l'inverse : un couteau sans manche auquel manque la lame…

Alain Roussel

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