RETOUR : Coups de cœur

Alain Roussel : lecture du livre de Jacques Josse, Vision claire d'un semblant d'absence au monde.

Texte mis en ligne le 14 juin 2020.

© : Alain Roussel.

Josse Jacques Josse, Vision claire d'un semblant d'absence au monde, Le Réalgar, 2020.


« Un arpenteur de solitudes »

On entre le plus souvent, dans l'œuvre de Jacques Josse, par la prose. C'est en effet par la phrase, courte, précise, minutieuse, qu'il nous introduit dans son univers littéraire. Il ne pouvait en être autrement pour pouvoir décrire, à la virgule près, tous ces personnages pittoresques qui hantent sa mémoire. Que ce soit des écrivains qu'il affectionne, souvent marqués du sceau de la tragédie, ou des individus anonymes, des « laissés pour compte » que la société a meurtris et qui se sont réfugiés dans l'alcool, le rêve, la folie ou le suicide, il leur porte la même attention, la même tendresse, les faisant apparaître et jouer leur scène dans le théâtre mental de son écriture qu'il situe généralement dans un café ou, plus rarement, un cimetière.

Avec la réédition de « Vision claire d'un semblant d'absence au monde », aux éditions le Réalgar, le lecteur pourra redécouvrir ou découvrir, ses poèmes, ceux-ci alternant avec de courts textes en prose qui préfigurent son œuvre future. Autant la prose, chez ce poète, est descriptive, sculptant les détails pour reconstituer un réel tel qu'il le réinvente aussi dans la langue, autant ses poèmes sont suggestifs et aiment à rôder en quelques mots aux abords du silence. Ils sont à l'image de la mansarde où il vécut sa jeunesse, chambre nue, un lit, une chaise, des livres et le rêve qui voyage parfois très loin, vers l'Amérique de la Beat Génération ou Prague pour boire une bière par l'imagination avec Hrabal. C'est très probablement dans cette mansarde, dans un hameau à Liscorno – dans les Côtes-d'Armor –, et dans la solitude, qu'il s'est exercé à cette « Vision claire d'un semblant d'absence au monde ». La poésie est faite pour être lue ou entendue, et il serait dommage d'alourdir celle de Josse par des commentaires. Le mieux est d'en citer des extraits qui parleront ainsi sans détour aux lecteurs de cette note :

 

de l'autre

côté

de la vitre

 

le

soleil

mange

l'ombre

et les angles morts

du

jour.

 

ииии

 

l'ombre

brise

les os

du

soleil à l'écart

on

défait la boucle

du

vivre avec son buste

fragile

dans un nid d'abeilles

on

vole une courte

étincelle à la terre

– histoire

d'éclairer

le vide

au

cri blanc de l'absence.

 

иииииии

 

ne

dis rien

des

nuages délavés,

 

rien

du cours

passé

de la douleur,

 

rien

de

l'utopie

que

l'on ouvre

au

couteau

 

pour

en extraire

les

iris mauves

 

d'un

fantôme qui claudique

dans

les couloirs du vent.

 

Il y a une grande délicatesse dans les poèmes de Jacques Josse. Si l'érotisme est rare dans sa prose, il apparaît ici, dans les premiers textes, à mots feutrés, et beaucoup y reconnaîtront sans doute leurs propres émois d'adolescent :

 

puisqu'on

adore se serrer

les

genoux dans les vitres

embuées

des autobus

en

novembre j'emprunte

une

échelle mauve

le

long de tes jambes

je

grimpe au ciel

rassembler

les derniers

cheveux

d'une poupée

décolorée

que tu dorlotes

encore

au creux de ta mémoire.

 

C'est la même pudeur qui l'incite fréquemment, dans ses poèmes, à utiliser le pronom personnel « il » pour parler de lui en quelques légendes quotidiennes, ou d'un autre, ces « voyageurs égarés » dont il préserve ainsi l'anonymat et qui plus tard viendront prendre noms – souvent inventés – dans ses livres, tels que « Les buveurs de bière », « Bavard au cheval mort et compagnie » ou « Comptoir des ombres », pour assumer jusqu'au bout leur destin. Ici, dans « Vision claire d'un semblant d'absence au monde » les rares textes en prose sont courts et apparaissent, en effet, comme des visions où mémoire, imagination et réalité ne font plus qu'un. On y trouve des paysages, des fragments de la vie quotidienne où la mort est souvent présente.

Ce livre rassemble la plupart des poèmes de Jacques Josse, en y ajoutant toutefois ses deux plaquettes : « Au célibataire, retour des champs » (éditions le phare du cousseix) et « Des Solitudes » (cahiers Blanc Silex).

Alain Roussel

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