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Alain Roussel : Au piéton métaphysique Petr Král
Mis en ligne le 16 juin 2021.

© : Alain Roussel.

Ce texte a d'abord été publié dans la revue Secousse, n° d'hommage Petr Král.


Au piéton métaphysique Petr Král

Pour sa femme Wanda.

Passe le vent

il a emporté l'ami Petr

ce n'est pas vers les étoiles

celles-ci tu les aimais surtout tombant

au bord d'un toit ou dans une flaque

« il y avait l'épave de la Grande Ourse échouée

    sur le sommier grinçant du matin »

écrivais-tu

ton Paradis était ici

comme un léger flottement

parmi les choses en apparence banales

tous ces petits riens de la vie quotidienne

dont tu savais déchiffrer le vocabulaire

dans d'infimes détails dont la rencontre

créait la surprise

tu nous as d'ailleurs présenté au fil des livres

les divinités tutélaires de ta mythologie personnelle

le pont la passerelle la valise le train les lavabos

le marché l'hôtel la pluie le vide les toits

le mannequin le tournant le topinambour

le rasage le gris les coulisses le barman…

à la terrasse d'un café

ou au cours d'une promenade

ton regard était toujours à l'affût

de ces rencontres improbables que tu suscitais

dans la matière même du monde

entre des objets et des espaces

la réalité se mettait alors à murmurer

à parler par ses interstices

et cette rumeur était poésie

elle ne montait pas vers le ciel

tu as toujours eu en horreur l'emphase

mais elle rôdait dans la ville

souvent au crépuscule et sous tes fenêtres

c'était une sorte d'atmosphère

avec « son poids et son frisson »

qui pouvait varier selon les heures et les saisons

seul le mystère concret du monde t'attirait

pas la merveille qui n'était pour toi

qu'un ajout inutile une parure

comment pourrais-je oublier le 10 rue Goublier

c'est là que nous tenions seul à seul

jusque tard dans la nuit

nos « séances métaphysiques » comme tu disais

ce n'était pas un atelier d'écriture

tu avais horreur de ça

et je ne saurais décrire ce qui se jouait-là

je sais seulement que toi et moi

nous nous préparions pour le rite

et que notre rire désarçonnerait

au cours de nos échanges toutes les postures

et toutes les impostures

casserait le verre clinquant de toutes les constructions intellectuelles

que l'on croyait définitivement acquises

avec la complicité du vitrier

qui souvent passait miraculeusement

dans la rue vers minuit

en criant « vitrrrie-e-er » comme il se doit

pour tout vitrier digne de ce nom

 

mais le réel est en deuil

il a perdu son poète

on n'entendra plus ton pas feutré

de piéton métaphysique

même si je sais que te relisant

je referai chaque fois le voyage

accompagné de ton rire mélancolique

et d'un regard nouveau.

lundi, 22 juin 2020

 

 

Post-scriptum

J'ai rencontré Petr en 1980. Il m'invitait chez lui, rue Goublier, autour d'un repas que généralement, excellent cuisinier, il préparait lui-même. Son épouse de l'époque, Marie-Claire, participait à nos conversations qui se poursuivaient tard dans la nuit. Puis à partir de 1985, date à laquelle il revint seul à Paris, nos rencontres prirent une tournure différente. Ce qui était auparavant une agréable conversation entre amis devint une exploration en commun, « à distance, des mystères du monde », comme il le précise dans son livre, Le Dixième. Ces discussions nocturnes se poursuivirent jusqu'en 2006, date de son départ pour Prague. Le rituel était toujours le même : Hana, qu'il avait épousée en 1986, dînait avec nous, puis elle nous laissait seul à seul, de sa propre liberté et même sa connivence, pour que nous menions jusqu'à trois ou quatre heures du matin, ce que Petr appelait des « séances métaphysiques ». Ce n'était certes pas des séances de travail, car le rire (pas l'humour à la française) était constamment présent dans nos réflexions, le quotidien aussi : par exemple nous avions conclu que par leur forme particulière une bouteille de bordeaux était masculine et une bouteille de bourgogne féminine. Évidemment nous passions aussi en revue certaines subtilités de la langue, comme les différences entre un passant, un piéton, un promeneur, un marcheur… Cela n'empêchait pas le « dehors » de faire soudain irruption dans nos échanges, ainsi qu'il le raconte dans Le Dixième : « … vers trois ou quatre heures du matin, les pas d'une foule nombreuse, au seul mot d'“attroupement” imprudemment prononcé, pouvaient surgir de la nuit et retentir sous les fenêtres, pour s'ajouter à leur dialogue en bande-son et l'étendre à l'espace des autres hommes. Au cours d'une soirée, vers minuit, ils se figent de surprise en entendant le silence de la rue se fendre en deux, tranché net par le “vitrrrrie-e-er” familier qui, malgré l'heure, monte vers eux droit et coupant comme une épée. Nul doute que l'artisan, le vitrier nocturne qu'ils joindront sans tarder au panthéon des figures métaphysiques modèles, ne soit lui-même venu saluer leurs méditations, montrant qu'elles suivaient bien le vrai chemin. »

Parfois nous sortions dans la nuit parisienne, et là aussi les anecdotes qui jalonnaient notre parcours s'avéraient révélatrices des rapports que Petr entretenait avec le réel. Ainsi, il avait décrit dans son livre sur le Xe arrondissement de Paris le passage Jouffroy, avec l'hôtel Chopin qui offrait au regard, de l'extérieur, une rampe d'escalier dont la courbe finale s'harmonisait étrangement avec l'ovale d'un miroir. Un soir, il me dit : « je vais te montrer ». Nous voici donc devant l'hôtel Chopin. Stupeur : le miroir ovale a disparu et il y a à sa place un miroir rectangulaire de piètre apparence. Petr alors s'exclame : « tu vois, cela m'arrive souvent, quand je décris un objet dans un livre, il disparaît, il passe dans mon écriture ». Mais Petr ne pouvait se contenter d'en rester là. Nous entrons dans l'hôtel, il appelle le veilleur de nuit et lui demande où est passé le miroir. En raison de travaux de « modernisation », il avait été relégué à l'étage, dans une chambre inoccupée. Tout en manifestant son mécontentement devant cette regrettable substitution, Petr lui demande alors si on peut le voir. Interloqué, et c'est peu dire, le veilleur accepte et nous guide comme dans un musée pour une visite privée vers la chambre où j'ai pu ainsi voir le fameux miroir ovale, posé négligemment contre un mur parmi d'autres objets.

 

Une autre fois, il devait être une heure du matin, nous étions au milieu de la passerelle de La Grange-aux-Belles, sur le canal Saint-Martin. À main gauche il y avait une boutique à peine éclairée par la lumière glauque d'un réverbère. La seule chose vraiment visible dans la vitrine était un mannequin et Petr, à partir de ce mannequin, réinventa le lieu et ses alentours et ce réel-là devenait plus réel que le réel, comme si la réalité enfouie ne demandait qu'à jaillir, soudain libérée par le regard que Petr portait aux choses.

 

Il y avait aussi chez lui, surtout à l'époque où il écrivait sur le burlesque, des tentatives d'intrusion physiques dans le réel : ainsi, à Bordeaux où j'habitais alors, nous promenant dans un parc par un bel après-midi de février et discutant paisiblement de choses et d'autres, d'un seul coup il enlève son manteau et le jette sur l'herbe en le désignant aux promeneurs en criant « c'est le cadavre ». Et à mon grand étonnement les gens regardaient le manteau comme si c'était vraiment un cadavre, du moins je le ressentais ainsi. Ces tentatives d'action sur le réel n'étaient pas toujours couronnées de succès. Nous voici un soir de fin d'automne devant le théâtre Antoine. Les futurs spectateurs sont alignés en une longue file d'attente devant la façade. Devant le théâtre, il y a un arbre où quelques rares feuilles sont restées accrochées, attendant je ne sais quel vent propice. Petr et moi nous décidons d'intervenir. Nous voilà de chaque côté de l'arbre, essayant vainement de le secouer pendant de longues minutes, sous le regard amusé et même complice de la file d'attente qui nous encourage. Mais nous partirons bredouilles, nous disant que décidément il y a encore, dans le réel, des lieux de résistance que nous ne pouvons pas vaincre…

Alain Roussel

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