RETOUR : Idées et littérature

Patrick Sultan : Compte rendu du livre de Pierre Bayard, Le Plagiat par anticipation.

Ce texte a d'abord été publié dans La Quinzaine littéraire, ní 992 paru le 16 mai 2009.

© : Patrick Sultan.

Mis en ligne le 24 novembre 2016.


Un exercice de haut vol

Pierre Bayard, Le Plagiat par anticipation, Les Éditions de Minuit, collection Paradoxe, 2009.

Avec élégance, il détecte le point faible des notions les mieux verrouillées, jette des défis toujours plus audacieux au sens commun, les relève au pas de charge, passe par où on ne l'attend pas, s'extrait de justesse des situations inextricables où il s'est enferré à dessein et son butin profite à tous les amateurs de livres. Pierre Bayard est l'Arsène Lupin de la théorie littéraire et le paradoxe est sa pince-monseigneur. Qu'il s'interroge sur la manière d'améliorer les œuvres ratées, d'appliquer la littérature à la psychanalyse ou de parler des livres qu'on n'a pas lus, on retient son souffle à l'annonce de ses nouveaux exploits. Jusqu'où ira-t-il ?

Dans sa dernière aventure au titre renversant, cet as de la cambriole se fait justicier. Il entend rendre à chacun son dû et ainsi dénoncer les plagiats impunis. Mais, bien entendu, les opérations de basse police ne l'intéressent pas et il laisse à d'autres les cas (fort nombreux et bien répertoriés) des plagiaires ordinaires pris la plume dans le sac : « Une forme de vol d'idées semble avoir échappé à la critique, celle qui concerne les emprunts faits par des écrivains, non pas à ceux qui les ont précédés, mais à ceux qui les ont suivis, à des confrères du futur. »

Assurément, il fallait un limier ingénieux comme Pierre Bayard pour concevoir un crime aussi habile et chercher non dans le passé mais dans le futur les preuves à charge de larcins ou de vols caractérisés, commis au détriment (à moins que ce ne soit à la gloire) d'œuvres non encore advenues. En excellent pédagogue, il propose au lecteur encore un peu suspicieux de partager sa découverte et d'élucider quelques affaires. Celui-ci, contre toute logique chronologique mais selon toute vraisemblance, doit admettre qu'il reconnaît bien l'empreinte de Proust sur tel passage un peu oublié d'un roman de Maupassant, celle de Freud sur l'Œdipe de Sophocle, de Conan Doyle sur certain chapitre du Zadig de Voltaire. Pour troublants qu'ils soient, ces chassés-croisés, ces inversions, ces perturbations temporelles sont loin d'être rares.

Car après tout, si l'on s'en tient au point de vue — présent et simultané — du lecteur, l'avant et l'après ne sont guère distincts ; ils tendent même à se confondre, à s'inverser ou à s'abolir ; et il arrive qu'une page ne nous semble pas tout à fait en harmonie avec le reste d'une œuvre, qu'elle soit même en léger décalage avec l'époque où elle a été écrite, comme en suspension et appartenant à une autre époque. Cette « dissonance » est un des signes de ce « plagiat par anticipation  » qu'une déférence aveugle envers la chronologie risque d'occulter. L'ultérieur éclaire l'antérieur de sa lumière, au point qu'il semble l'avoir influencé. Et si le paradoxe semble insistant, on le doit à la singularité de l'expérience esthétique qui conjoint et ordonne à sa façon ce que le temps des horloges distingue et aligne.

De telles constatations forment la première pièce du dispositif élaboré par P. Bayard pour mettre en cause, sans la récuser ni en faire le péremptoire procès, « l'histoire littéraire classique » et son recours aux notions d'influence, de sources, d'emprunts. Le critique poursuit son entreprise de déstabilisation et jette le discrédit, ou du moins la confusion, sur la représentation par laquelle, en ligne continue, Hugo succède à Racine, Maupassant à Flaubert, les Romantiques aux Classiques, les Surréalistes aux Symbolistes… Proposant, sans les imposer, divers modèles qui offrent des possibilités de relève à une histoire rectiligne héritée du XIXe siècle, il évoque donc, dans la seconde partie de l'essai, des tentatives, des expériences ou des théorisations susceptibles de mettre en évidence la fécondité heuristique d'un bon usage de l'anachronisme littéraire. Ainsi Tausk, le disciple malheureux de Freud, incarne la faculté de poursuivre ou de devancer les pensées encore à l'état de germe dans l'esprit d'un autre ; Paul Valéry dans son Cours de Poétique au Collège de France en 1937 envisageait une histoire de la littérature, anonyme et débarrassée des contingences temporelles, plus attentive à restituer la logique combinatoire des formes que les aléas et les misères de la biographie d'auteur.

Il y a donc place pour une autre histoire de la littérature, une histoire que Pierre Bayard imagine mobile, inventive, dynamique, tournée vers l'avenir, ouverte à l'exploration de toutes les virtualités d'une œuvre, affranchie de la tyrannie des faits et des dates, qui mettrait enfin à leur juste place des écrivains intempestifs, égarés dans des siècles sourds à leur voix. Et si cette histoire à rebours demeure entachée de subjectivité et sujette à d'inévitables incertitudes, au moins n'est-elle pas plus arbitraire ni plus hasardeuse que celle qui se soumet par négligence aux contraintes du calendrier.

Ce n'est assurément pas la première fois que l'on met en doute la crédibilité et la pertinence d'une histoire littéraire positive dont les manuels de Lanson étaient naguère les symboles triomphants. On a, maintes fois, contesté l'apparente solidité de ses résultats, ses prétentions à être une science et jusqu'à capacité à rendre compte de son objet. Dans les années soixante-dix, la théorie littéraire en élaborant les notions de « texte » et d'« intertexte », avait porté des coups qu'on aurait pu croire fatals à cette approche factuelle des Lettres. Divers partis s'offrent à la réflexion pour s'arracher enfin à un historicisme étroit. Pierre Bayard ne s'attarde pas à les discuter ; on peut le regretter mais cette légèreté tient peut-être à la stratégie de guérilla essayistique qu'il privilégie et qui ne s'embarrasse pas de doctes et pesantes machines de guerre. Plus regrettable sans doute : l'inconsistance de l'adversaire qu'il se donne.

« L'histoire littéraire traditionnelle » qu'il pourfend avec brio manque singulièrement d'épaisseur et de nuances ; c'est un épouvantail dessiné à gros traits qui sévit encore dans les classes, certes, mais dont l'histoire littéraire actuelle savante a fait justice depuis longtemps. Dès lors, dans la lutte contre la tentation ou les facilités de l'historicisme, le malicieux génie qui inspire ses paradoxes à Pierre Bayard est un auxiliaire précieux mais non décisif.

Arsène Lupin dépouille avec esprit de benêts richards. On applaudit ; on se réjouit ; on se délecte de tant d'audace et d'esprit ; on sait bien hélas que ces belles prouesses ne renversent pas l'ordre bourgeois.

Patrick Sultan


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