RETOUR : Images de la poésie

 

Laurent Albarracin : Recension d'Emmanuel Caroux, Le Pouce en incartade.
© : Laurent Albarracin.

Mis en ligne le 13 décembre 2015.

Sur ce site, voir aussi notamment un texte de Laurent Albarracin, De l'image.
Aller à la page où Laurent Albarracin présente ses «  petites activités éditoriales ».


Emmanuel Caroux
Le Pouce en incartade
Éditions L'une & l'autre, 2015
39 p., 7,50 €

Le Pouce en incartade : le titre interpelle, intrigue, interroge. Il a quelque chose de malicieux, d'effronté et de décalé qui arrête et donne envie d'aller voir. Quel est donc cet écart dans les mots qu'on nous promet comme un farniente impromptu, qui invite à faire une pause hors des flots continus du langage courant, celui-là même qui est oublieux de sa propre étrangeté ? Embarquons donc avec nous quelques instants cette mince plaquette qui paraît faire de l'autostop.

Du décalage dans l'usage des mots, il y en a ici à foison et il est comme on aime : léger, subtil, d'autant plus déroutant que le poème a l'apparence de la simplicité, de la vignette poétique. Les poèmes sont des sizains délicats, d'une syntaxe transparente et sage et d'une construction apparemment accueillante :

 

Bienvenue au hameau

des confins de rosée

dont l'énigme suscite

pour une caresse exacte

la vie sur pilotis

avant d'être échalas

 

Sous la douceur des mots, le sens échappe. On voit qu'il n'y a nul besoin de violence, de ruptures syntaxique ou lexicale pour créer de l'étrangeté et de l'insaisissable. Il suffit de laisser les mots aller librement, de les faire s'engendrer dans on ne sait quelle fertilité sonore qui les explose comme autant de bijoux tombant en poudre :

 

Animal suscité

soleil inexprimable

sans divulguer le cur

à mon tour d'exhumer

l'exquis parfum de rage

issu de l'amadou

 

S'agirait-il d'une sorte d'écriture automatique où toute l'initiative est cédée aux mots pour qu'ils mènent la barque du sens vers des rivages d'images ? Il se pourrait bien. Et les mots de se tenir les uns dans les autres en embuscade. Car il se pourrait bien aussi que tout cela ne fût pas aussi inoffensif et vain :

 

Au tamis plus souvent

qu'à dilater les ombres

le pouce en incartade

d'angéliques rougeurs

je quête ma trempée

parmi les coquillages

 

Rappelons qu'une trempée est une volée de coups. Elle est ici administrée par les mots eux-mêmes. Et le sens du titre s'en éclaire peut-être. Il ne s'agirait pas seulement dans ces poèmes de conduire les mots aux mots par un capricieux chemin de fantaisie, ni non plus de construire de parfaites petites machines d'inanité sonore ; mais il y a que derrière la joliesse raffinée des poèmes se rencontrent parfois l'injure et la blessure des mots, l'écart de conduite qu'ils sont. Qu'à bricoler des poèmes il arrive qu'on se coupe le doigt.

Alors, poésie parnassienne où les grâces et l'afféterie du style suffisent ? Ou poésie moins formaliste et plus exposée au danger qu'il n'y paraît ? Les « angéliques rougeurs » – où la honte et l'innocence semblent se livrer combat et colorer le poème d'un rose suranné – laissent planer le doute.

Laurent Albarracin

RETOUR : Images de la poésie