RETOUR : Images de la poésie

 

Laurent Albarracin : Matières de coma de Jean-Pierre Chambon.
© : Laurent Albarracin.

Mis en ligne le 2 décembre 2016.

Sur ce site, voir le compte rendu par Laurent Albarracin d'un autre recueil de Jean-Pierre Chambon, Tout venant, mis en ligne en octobre 2014.

Sur ce site, voir aussi un texte de Laurent Albarracin, De l'image.
Aller à la page où Laurent Albarracin présente ses «  petites activités éditoriales ».


Jean-Pierre Chambon
Matières de coma
suivi de L'Étreinte mentale de Bernard Nol
Éditions Fa Fioc, 113 p., 2016, 10 €

Paru une première fois en 1984 chez Ubacs, réédité aujourd'hui avec en postface un texte de Bernard Nol écrit au moment de sa parution, le livre de Jean-Pierre Chambon plonge, c'est le cas de le dire, le lecteur dans une singulière expérience de lecture. Plonge, parce que le texte explore certaine réalité enfouie, celle du corps, de sa matérialité la plus sourde et la plus organique, la plus obscurément charnelle. Ces « matières de coma » qui sont fouillées et triturées par le texte, ce ne sont pas en effet des réalités physiques et physiologiques qui émergent à la conscience mais bien le contraire : une conscience s'abîmant résolument dans la lourde, l'épaisse profondeur sur laquelle habituellement jamais lumière ne se fait : celle de l'intériorité du corps, donc. Comment donner à voir ce qui ne se peut sinon en escomptant des privilèges de l'image poétique ?

De ce qui est par définition clos sur lui-même, renfermé dans l'inaccessible même du vivant (l'organique pur), on ne peut guère donner des aperçus que par effraction. Puisque le corps est ensaché en lui-même, puisqu'il est fermement bouché, la plus grande violence est requise pour atteindre sa face interne :

 

Le sang est noir. Sortir ; mais la poche est cousue, le ciel n'est qu'une membrane qui bouche les bouches, qui obstrue la tête monolithique, l'ampoule polluée, qui étouffe le reptile replet, replié. Et une force informe fouille dans le magma cervical avec des baguettes de sourcier, avec des électrodes débranchées et des bâtons d'un pur granit, fouille et parcourt les couloirs du phosphore, les tunnels de la moelle et les chemins qui ne mènent nulle part, qui se perdent sous le pelage frissonnant, l'hirsute et l'hérissé.

 

Ainsi va tout le texte, continuant de forer son impasse par métaphores et assonances, ne cessant de creuser son aporie dans la chair même de la langue pour tenter d'en percer le secret matériel et du même coup atteindre à celui du corps. Le texte est aussi fort au niveau thématique, presque éprouvant, qu'il est impressionnant sur le plan de la rhétorique. Il fonctionne essentiellement par paronomases, le son des mots engendrant des rapprochements qui ne cessent de serrer et comme d'encapsuler les mots sur eux-mêmes, dans leur « chemise de chair sous laquelle brûle le soleil solitaire ». Les mots s'engendrent par dissémination du son et du sens : « chair » entraîne « cherche », « pollen » amène « pollué », « tête » « cockpit », etc., la rumeur de la langue semblant charrier avec elle tout l'humoral du corps. Litanique, c'est une langue monolithique, qui fait bloc. Elle n'est pas sans rappeler celle qu'avait commencé d'explorer à peu près à la même époque Eugène Savitzkaya dans ses poèmes et romans.

Si l'anatomie est le domaine où les réalités sont inaccessibles et emboîtées, il n'y a qu'une langue gigogne pour en donner l'idée. Une langue où les mots en contiennent d'autres par le seul fait de la membrane sonore qui les entoure. C'est parce que tout est enveloppé (l'architectural comme le physiologique) et que tout est enfermé en soi, dans une sorte d'en-soi barricadé, que, paradoxalement, tout communique. La surface des choses et des mots joue comme une coquille très dure et en en même temps aléatoire, interchangeable. Le texte ne cesse d'invoquer en effet la dureté des choses, de la marteler même, pour finalement rendre celles-ci poreuses entre elles et pour y insinuer – insidieusement – du mou : « pierres frappées, frappées à la tête, sous le casque et le cuir, sous le bouclier nocturne, en pleine paroi, sur le front indemne où rebondissent les coups, les coups cinglants et brutaux forçant la résistance de la sphère jusqu'au subtil centre, vers le poreux nucléaire et humide, allumant tous les signaux, affolant les lampes dans chaque pièce, emplissant de sang noir chaque loge, chaque empire souterrain. » Il s'agit de trouver le pulsatile par le cognement, le central par le frappement répété, comme si toujours dans cet imaginaire-là (mais qui est au fond l'imaginaire de la pensée occidentale), le centre était l'amollissement des parois externes, qu'une moelle lumineuse, subtile, était située sous la surface dure, impénétrable des choses. La cellule, dans notre imaginaire, est un creux. Ce qu'il y a au cœur de la matière est un vide luxuriant, la « chambre du cœur », un « palais élémentaire  ». Il faut se demander pourquoi toujours on descend dans la matière. Pourquoi on la perçoit en la pénétrant à tâtons.

C'est d'ailleurs l'un des coups de force de ce texte que d'inventer et d'expérimenter des sensations nouvelles, inédites, délicates autant que scandaleuses, par exemple un certain tact interne (tel toucher pulmonaire). La perception se fait souvent avec des instruments sensibles et flexibles (bâtonnets, tiges, « antennes digitales »). Percevoir se situerait ainsi entre voir et percer : c'est tâter, piler ou pilonner, titiller, malaxer, toucher. Lorsque les outils de pénétration se font plus perforateurs (flèches ou « aiguilles hypodermiques ») ce n'est jamais que pour y revenir, pour réitérer l'acte de connaissance qui a besoin de l'insistance du tâtonnement, qui relève du coup de sonde plus que du coup d'éclat. L'imagination du corps le déclare à la fois clos et spongieux, fermé et friable, dur et mou : champignons, œufs fragiles et translucides, ampoules écrasées, les « éléments » du corps lui viennent en réalité du dehors et relèvent d'un contenant et d'un contenu mélangés. Car il s'agit bien, faisant fi du principe de non-contradiction, d'entrer « dans le ventre ouvert de la tête, dans le sombre aspergé de lumière ». Ce qui se passe en dernière instance, c'est qu'à doucement le forcer, le centre est multiplié. Il est pullulant : « le centre occupe dix niches, vingt cellules roses près d'une tente dépliée, un poumon. Le centre occupe plusieurs loges à même la neige, à même la pierre désossée, plusieurs courts orifices par lesquels arrivent les pertes prévisibles, les meilleures pointes de la ponte quand l'intérieur est pressé […]. » Atteindre le fond du fond, le cœur du cœur, c'est le rendre proliférant, comme si à force d'ôter les successives couches qui révèlent et dévoilent l'intériorité on n'avait jamais fait qu'extérioriser celle-ci, que la jeter en l'air par bouillons de linge.

 

Occasion nous est donnée par les éditions Fa Fioc de relire ou de découvrir ce livre qui a quelque chose de fou, d'affolant. Je ne saurais trop y encourager les lecteurs : une expérience sensorielle les attend, dont on ne sort pas tout à fait indemne.

Laurent Albarracin

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