RETOUR : Images de la poésie

 

Laurent Albarracin : Recension du livre de Cid Corman, Lueurs.
© : Laurent Albarracin.

Mis en ligne le 10 mai 2021.

Sur ce site, voir aussi notamment un texte de Laurent Albarracin, De l'image.
Aller à la page où Laurent Albarracin présente ses «  petites activités éditoriales ».

 Cid Corman, Lueurs, Éditions érès, 2021.


Cid Corman
Lueurs
choix et traduction de l'anglais (É.-U.) par Danièle Faugeras
Éditions érès, collection PO&PSY, 2021, 15

 

Sous le titre Lueurs, Danièle Faugeras donne un aperçu de la poésie de Cid Corman (1924-2004) en proposant une sélection de poèmes issus de divers recueils. Ce poète américain qui a vécu en France et au Japon, qui a traduit Ponge et Bashô, est méconnu ici, faute de traductions, alors qu'il est manifestement un poète important aux États-Unis, tant par son œuvre abondante que pour ses activités éditoriales et ses traductions. Découvrir cette poésie, même dans un état aussi fragmentaire et lacunaire que présentement, constitue une chance dont on attend désormais qu'elle se renouvelle.

Ce qui frappe d'emblée, dès le premier coup d'œil sur la page, c'est le minimalisme et la concision de cette écriture-là. Poèmes courts et vers brefs, et grande cohésion unitaire du poème. Comme si chaque poème était une cellule, cellule monacale et organisme élémentaire, une monade qui se suffit à elle-même. À l'économie des moyens mis en œuvre répond une grande générosité d'intention. Le poème peut être abstrait ou plus concret, mais toujours il manifeste une clôture, un état d'achèvement qui paraît être le résultat d'une petite méditation et sa leçon de vie.

 

La vie est comme

rien d'autre.

Exactement.

 

Il y a dans ce poème un paradoxe tel qu'il fait de l'incomparable précisément l'aune avec laquelle juger d'une vie. Le critère se confond avec l'unicité. La vie n'a pas de prix et c'est là sa valeur. Si l'incomparable est précisément ce qui permet de mesurer ce que vaut la vie, c'est bien que la voie négative n'est pas une impasse : le paradoxe se définit justement comme une aporie qui débouche sur quelque chose, sur un dépassement de la contradiction, qui n'est pas seulement une limitation imposée aux possibilités logiques du langage, mais en quelque sorte une exactitude nouvelle, une rigueur seconde. L'absolu ne ruine pas le relatif mais le sauve. On pourrait gloser indéfiniment sur les implications métaphysiques de ces trois vers et sans doute y perdrait-on son latin. Combien la formulation laconique, lapidaire même de la sentence de Corman suffit !

Il n'y a d'ailleurs rien de sentencieux dans le ton de ce poète, aucune volonté de faire accroire sa supériorité intellectuelle ou morale. La dimension gnomique de cette poésie ne manque jamais de s'appuyer sur des faits. Nombre de remarques sont d'ailleurs humoristiques et concernent les choses les plus communes, les situations les plus banales, tout en témoignant de sensations richement éprouvées et méditées avec la drôlerie qui leur sied :

 

BISCUIT CORIACE

 

Mâcher de la pierre

 

goûter la poussière

qui descend

 

jusqu'au cartilage

 

de l'os. Sentir

ce que c'est

 

que manger de l'air.

 

Un certain objectivisme de principe (pour faire référence à ce courant de la poésie américaine auquel fut plus ou moins associé Cid Corman) semble d'ailleurs garantir la validité de ces poèmes, comme si précisément l'objet était un garde-fou, un parapet préservant des envolées lyriques ou métaphysiques inconsidérées. Les choses, dans leur forme et dans la configuration où elles se trouvent entre elles, suffisent à leur sens ; elles sont même, morphologiquement dirait-t-on, la désignation de ce sens :

 

Une allumette brulée pointe

du bord du

cendrier vers la cendre.

 

Notation minimale, presque plate, mais certainement pas anodine : la chose dans le cercle étroit, modeste où elle semble évoluer, à la fois circoncise et circonspecte donc, n'en est pas moins orientée vers ce qui lui donne son sens. La simplicité de cette poésie est un leurre.

Si le poème est tendu par la quête d'une certaine sagesse, celle-ci (et c'est précisément sa leçon) ne doit jamais se détacher des choses et des occasions, elle n'est pas un savoir pur, elle n'est rien d'autre qu'un voir adéquat et consiste d'abord à se conformer – à y consentir – au mouvement propre des choses, selon une modalité de participation à elles qui épouse leur retrait particulier, en quelque sorte :

 

Rien

à faire –

voyant

 

la feuille

tomber

sinon voir

 

Lorsque le poème décèle et décrit un dynamisme, celui-ci est toujours tempéré, comme neutralisé par un équilibre des forces en présence :

 

Vent balayant

le saule

et saule

 

le vent mais

ni l'un ni l'autre ne peut

être déblayé.

 

La nature est la proie d'une lutte, mais restée à l'état d'équilibre et de statu quo. Et le monde est comme ouaté par le fait que les choses en conflit se tamponnent avec douceur plutôt que brutalité. Il y a lutte mais, selon une conception héraclitéenne mâtinée (ou matée) de stoïcisme, jamais rien n'est victorieux puisque la victoire en définitive est pour l'équilibre. C'est de cela que le poème s'avise, et c'est cette acceptation qu'il vise et prône, dans son objectivisme qui est en quelque sorte la croyance en la garantie que les choses sont gardées dans les choses par les choses. On peut dire que Cid Corman pratique une poésie méditative que raisonne et modère son objectivisme.

Laurent Albarracin

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