RETOUR : Images de la poésie

 

Laurent Albarracin

Lecture de François Jacqmin.
© : Laurent Albarracin.

Mis en ligne le 25 janvier 2006.
Sur ce site, voir aussi un texte de Laurent Albarracin, De l'image.


Lecture de François Jacqmin

François Jacqmin
Éléments de géométrie
Linogravures de Léon Wuidar
Éditions Tétras Lyre, 2005

 

Connaissant la discrétion et la rareté du poète François Jacqmin (1929-1992)[1], on pouvait s'attendre à voir surgir quelque inédit, comme c'est le cas avec ce recueil dont on espère qu'il inaugure une série de publications nouvelles[2]. Le titre et le thème de ce livre ne surprennent pas non plus : la rigueur et le sens du trait n'étant pas les moindres qualités du poète, rien d'étonnant à ce que nous soit ainsi proposé un ironique manuel de mathématiques paradoxales. La poésie de Jacqmin est assurément une poésie d'altitude. Poésie philosophique, poésie de la pensée ou poésie verticale (pour faire référence à Juarroz[3]), elle ne dédaigne pas l'aridité du concept et aborde les grandes questions métaphysiques tout en étant obsédée par son impuissance à les résoudre, dans une sorte de lucidité noire et d'humilité enragée (on songe à Pessoa). Sa morale philosophique est un mélange de stoïcisme (la résignation est la vertu cardinale) et de scepticisme absolu.

Une poétique de l'échec

À l'entrée du recueil, Jacqmin place la notion d'impossible comme un paradoxal viatique :

 

Sans désespoir, nous serions inconsolables. C'est l'inaccessible qui donne au voyageur le courage de lacer ses chaussures. On ne peut rien sans la certitude de l'impossible.

 

Rappelons nous combien fut sublime le jour où le monde nous fut déclaré insoutenable.

 

On voit par là son goût du paradoxe, et l'on voit également son intransigeance, son souci de la perfection dont toute l'¤uvre sera la quête à la fois passionnée et déçue. Cette quête d'un idéal poétique, Jacqmin en effet l'entreprend non seulement en prenant soin de le rendre inaccessible, mais encore en faisant planer sur son ¤uvre une menace rédhibitoire, une invalidité de fond. L'exigence du poète est telle en effet qu'il choisit de confronter la pensée à son impensable. Il y a comme une opposition radicale entre la parole poétique et ce qu'elle tente désespérément de dire et qui est l'irrémédiablement lointain. Peu importe que ce lointain soit le réel, l'infini ou l'être (concepts insatisfaisants de toute manière puisque ce qu'ils tentent malaisément de recouvrir est ce qui les déborde, est ce qui nous rend insatisfaits et insatiables), il ne prend jamais forme et nom que pour apparaître comme ce qui viendra démentir la parole poétique et lui opposer son fatidique couperet. Tout se passe comme si la pensée travaillait à dresser l'obstacle infranchissable contre lequel elle vient buter et se ruiner. Les éléments de géométrie dont il sera question dans les poèmes seront alors les figures par lesquelles le poète constate qu'elles se défigurent devant l'infigurable :

 

L'absence de perspective est la ligne même.

 

Quelque existence qu'on lui donne, tout dessin racle le néant. On a beau épaissir ou multiplier un trait, c'est toujours un amalgame de riens graphiques que l'on fait ressortir. On croit cerner le monde, et c'est la lumière que l'on noircit.

 

Sur ce thème géométrique, Jacqmin offre une méditation sèche et jusqu'au-boutiste. Le géométrique est vu comme un système de figuration où les oppositions sont nettement tranchées, où l'espace est hypertendu entre le sacré et le sacrilège, entre la pensée et l'impensable, entre l'¤uvre et sa folle ambition. La ligne y est par exemple un long signe négatif (un grand moins mathématique) qui vient tout brûler sur son passage. Parce qu'elle est abstraite et pure, tout ce qui la touche est forcément impur, et même horrible, révulsé en cet antinomique de la pureté :

 

Le destin de la ligne est d'être toujours tangente. Elle exprime un rapport à une surface à jamais inexplorée. C'est un segment d'infini manqué. L'espace lui est hostile, voire infranchissable. Sur son trajet elle ne rencontre que buissons d'épines et anfractuosités tranchantes. Là où elle passe, le terrain est saisi d'horreur.

 

Pourtant même cette ligne est un « infini manqué ». Il ne faut en effet pas s'attendre dans ce livre à un éloge de l'abstraction, qui peut être aussi honnie, de la part du poète, que tout autre modèle de représentation. L'abstraction n'est exempte d'aucune compromission. Le géométrique n'est pas moins dégradé qu'autre chose :

 

Il n'y a pas d'équilibre sans glu. Si lointains que soient les confins auxquels on se porte, on verra que tous les horizons sont indécollables de la terre. 

[…]

 

C'est que pour Jacqmin même une ligne est trop épaisse pour figurer son propre idéal. La ligne n'est pas ce qui joint la pensée et son objet, ou bien elle l'est mais en tant qu'elle biffe cette jonction, en tant qu'elle n'en est que la rature grossière et rageuse. Comment, dès lors que la figure et le poème sont voués à cette impuissance, ou plutôt à cette puissance négative qui vient détruire son propre trajet vers le but ultime, comment alors la pensée peut-elle penser cet impensable ? Il lui faut renoncer à soi-même. éa n'est que dans le refus de soi que la pensée pourra seulement donner idée de l'irréductibilité du réel, de l'être ou de l'infini. Le poète en arrive à frapper d'indignité sa parole comme s'il n'y avait que cette indignité pour donner la mesure de l'incommensurable que la parole poétique ambitionne d'atteindre. L'acte d'écrire, pour Jacqmin, consiste et sert à dénigrer l'écriture, et à la dénigrer entièrement, pour laisser entrevoir l'absolu dont elle est l'indigne et lamentable tracé. La pensée proclame son échec pour fonder l'impossible, pour le jeter très au-delà de ses propres forces. Car si l'impossible invalide l'¤uvre, seule l'¤uvre invalidée par l'échec rend compte d'un absolu valable. N'allons pas croire que cet échec est moindre du fait qu'il est le seul moyen d'établir un rapport avec l'absolu. Il n'est pas un moindre mal. Il n'est pas une demi-réussite. Ou s'il est une demi-réussite, c'est d'avoir absolutisé un peu plus l'absolu, et non de l'avoir atteint. C'est ce qu'il y a de vertigineux chez Jacqmin et la force de sa poésie est là : parler de l'infini sans jamais le totaliser, évoquer l'écart sans jamais le réduire. La seule manière pour cette parole poétique d'approcher l'infini sans cesser de l'éloigner (condition nécessaire pour que l'infini soit encore l'infini) est de répéter son échec. Le ressassement de l'échec est chez Jacqmin une technique de derviche tourneur.

Il y a chez lui une refus de la pensée analogique et une indignité sans cesse dénoncée de l'image poétique, comme si l'image ne pouvait jamais être assez paradoxale pour franchir l'abîme de l'irreprésentabilité de l'être. En fait il se méfie de la métaphore autant qu'il l'aime. Il la pratique souvent avec une retenue faite de délicatesse narquoise. Voici un poème issu d'un autre de ses recueils[4], poème qui nous éclaire sur son intransigeance autant que sur son humour :

 

En poésie

comme en tout autre domaine, ceux qui sont

sans honneur

réussissent dans leur entreprise.

À défaut d'accéder au sublime, les fourbes

se cantonnent dans l'illisible. Leur

complication langagière emprunte au monde

des scélérats.

La métaphore et l'inconduite partagent la même racine.

 

Dans Éléments de géométrie, l'image, l'assertion analogique, apparaît plusieurs fois sous une forme négative : « la ligne n'est pas parallèle à l'infini », « la trajectoire n'est pas un abri » ou encore « la ligne n'est pas le pédoncule d'un infini qui va fleurir ». L'image établit bien une relation entre deux réalités éloignées mais le poète choisit la phrase négative pour marquer davantage l'éloignement que le rapprochement, comme s'il ajoutait du paradoxe au paradoxe, non que la forme négative de l'image nie le bond métaphorique mais c'est comme si elle l'accentuait au contraire et qu'elle écartait les deux rives du même mouvement fait pour franchir la distance entre elles deux. L'image figure moins qu'elle « infinitise » ce qu'elle se refuse à figurer.

Une ontologie négative

Certainement, Jacqmin préfère à l'analogie la tautologie. Au ressemblant il préfère le même. La tautologie convient mieux à son tempérament parce qu'il y a en elle, en même temps qu'une adéquation rigoureuse de la représentation, une déception et une impuissance revendiquée.

 

Nous devons à la tautologie nos moments les plus étoilés. La réitération est l'intendance de l'univers. Il se contrefait l'être qui s'étend au delà de l'être. L'extase est la somme des impossibles.

[…]

 

On voit que cette tautologie relève de l'ontologie. À certains égards toute son ¤uvre est une ontologie, une tentative de détermination du point de l'être, même si elle est une ontologie paradoxale, puisqu'elle déclare n'accorder au final aucune foi en l'ontologie et que l'être y est justement l'indéterminé. Il faut lire à ce sujet les fragments spéculatifs qui constituent Le Poème exacerbé et qui sont le pendant philosophique de ses poèmes. Ils retracent un parcours de pensée où le souci de la perfection le dispute à l'intransigeance : « Il y a en moi une effroyable exigence[5] »  dit-il. Sa pensée semble parfois une machine à couper court à toute satisfaction. La pensée de l'être y est déclarée nulle, inefficace et même mauvaise, alors même qu'elle aura occupé l'essentiel de son temps d'écriture et de méditation. Sa morale philosophique est donc des plus noires et des plus empoisonnées, alors que son ambition poétique est des plus hautes et des plus limpides. Il y a là une contradiction, c'est-à-dire une certaine logique des contraires qui doivent être poussés à leur dernière limite pour pouvoir s'épouser. On a déjà vu que son souci de la perfection formait et formulait une poétique de l'échec. De la même manière que la main qui approche la perfection racornit d'indignité, de même la pensée qui tente de concevoir l'être doit se déclarer nulle et non avenue pour donner à apercevoir ce qu'est l'être. Il y a en effet une mystique de l'être chez Jacqmin, où seul l'écart abyssal entre la pensée et l'être permet à l'une d'entrevoir l'autre. Il n'y a que l'énergie du gouffre qui puisse mouvoir la pensée. L'extase apparaît alors dans le poème comme un moment fulgurant (extrêmement rare, originel) où la contradiction cesse en même temps qu'elle est portée à son comble : « L'extase est la somme des impossibles. » Il y a là quelque chose d'héraclitéen, où la coïncidence des opposés – la coincidentia oppositorum – n'est bien sûr pas la zone grise, hachurée, de leur recoupement mais l'éblouissement aveugle qui provient de leur choc frontal. Le mouvement de la pensée de Jacqmin semble ainsi aller de l'extase originelle au nihilisme qui en est comme l'écho défait :

 

En son premier état, la ligne était sans dimension, c'était une extase soudée à l'incommensurable. C'était une envergure calquée sur le rien.

 

L'étendue se fit qui la rendit impie et triste. On ne vit plus en elle que ce désespoir de ne jamais retrouver de parallèle à l'illimité.

 

C'est en ce sens que je voudrais parler d'une ontologie négative, de même qu'il existe dans la tradition mystique une théologie négative (Jakob Böhme ou Angelus Silesius), au sens où la connaissance de l'être ne peut être qu'apophatique, c'est-à-dire ne peut être envisagée que dans la mesure où elle renonce à le déterminer positivement. Cette voie négative, Jacqmin la choisit et s'y engage parce que ce qu'il recherche, il se doit au même moment de le repousser et le rendre inaccessible. Peu importe l'objet de cette recherche, être, réel, infini, monde, l'important n'étant pas la nature de ce qui se dérobe mais l'obsession de cette dérobade. Géométrie bien peu mesurée donc, où l'être convoité (on pourrait parler d'une ontologie amoureuse et éconduite) se confond avec le mouvement fait pour le rendre imprenable. Partant de là et encore une fois puisque les extrêmes se rejoignent, Jacqmin en vient à confondre l'être et la nullité de la pensée qui le cherche, il en arrive paradoxalement à faire fusionner perfection et dégradation :

 

Aucun cercle n'est fermé. Ils sont tous criblés de pertuis et de fenêtres disjointes. À l'intérieur le diamètre tombe en ruine et la surface est jonchée de cordes détressées.

 

En réalité, toute circonférence est construite de débris. Ce que l'on tient pour circulaire relève d'une géométrie de la poussière.

 

On ne peut donner une figure de la perfection que sous sa forme détruite. Si le cercle est bien la figure de la perfection, elle ne peut, puisque la perfection est par essence infigurable, qu'en être la forme imparfaite, la boucle manquée. Le cercle est donc comme pourri d'imperfection, du fait même qu'il est l'approche la plus accomplie de la perfection. De même la ligne sera toujours le duplicata invalide de ce qu'elle est en perfection. À la limite, mais Jacqmin se complaît toujours à la limite de la pensée, on pourrait dire qu'au sein de cette ontologie négative et radicale, l'étant est indigne de l'être, et que le monde n'est plus que le champ carbonisé du passage de la beauté. La figure en tous cas est odieuse représentation :

 

C'est l'image qui est iconoclaste, non le marteau qui la brise. Il est indigne de troquer le monde contre un coup de crayon. On ne peut rien attendre d'une terre jonchée de segments et de verticales.

[…]

 

Toute représentation injurie. Toute figure défigure. L'être et la beauté sont en effet tellement au-delà de ce que je peux représenter qu'il n'y a plus guère que l'abject pour signifier l'écart entre la représentation et le beau. Vile ou noble, toute figure est une pâle figure. De même que l'on dira que « la lumière est l'ombre de Dieu[6] »  ou que « la liberté est la prison de l'âme[7] », Jacqmin semble dire que toute grandeur est la petitesse de l'infini, que toute chose manifeste n'est que l'envers terne de son être radieux, que tout ce qui rayonne perd conséquemment de son éclat et tombe dans l'enfer du relatif, de l'amoindri.

Un nihilisme ironique

La poésie de Jacqmin est une poésie athée, ontologique mais résolument athée. Si le poète était un auteur de la Bible, il serait évidemment l'Ecclésiaste. La création y est une vanité, une dépression en soi-même. Poésie noire, abstraite et taciturne, où tout semble s'effondrer pour ménager des éclats, comme si tout l'artifice métaphysique qui y règne et toute cette aridité préparaient les fusées poétiques qui l'illuminent parfois, fleurs d'autant plus éclatantes qu'elles naissent sur un terreau de pourriture. Mais cette poésie dépressive et dépréciative trouve parfois un accord furtif entre le lyrisme et la mélancolie, entre la suavité et la forme abstraite :

 

[…]

Avec le temps, le fruit trouve une précision sirupeuse. Il devient exactitude et provision de bouche. Voyez l'art de l'abeille : son gâteau de cire n'est-il pas l'accord parfait entre le miel et l'hexagone ?

 

Le ton à première vue tellement désenchanté des poèmes de Jacqmin semble à bien des égards un dispositif d'abaissement de tout pour permettre le jaillissement de telles clartés. Mais on se prend soudain à douter. Cette intransigeance, cette mystique de l'être, cette obsession torturante et vertigineuse de la perfection, ce dénigrement permanent et cette noirceur extrême, tout cela ne serait-il pas habité par une formidable ironie ? L'écart que Jacqmin maintient comme à plaisir entre la pensée et l'être, entre l'insatisfaction la plus déprimée et l'ambition la plus haute, cet écart ne relève-t-il pas d'un goût de l'impossible un peu louche et oblique, voire complaisant, où l'ironie aurait la plus grande part ? Et cette ironie ne serait-elle pas radicale elle aussi, comme d'ailleurs toute idée que forme la pensée de Jacqmin ? Si le monde se conspue lui-même, qu'il n'est jamais que la forme abjecte d'un impossible idéal, n'est-ce pas parce que le poète a jeté sur lui l'¤il tourbillonnant de l'ironie ? La tournure d'esprit de Jacqmin est peut-être en effet telle qu'il porte toute chose (et toute hypothèse) à son extrémité, pour qu'elle s'y annule, et pour vérifier que cette fin dernière de la chose n'est rien d'autre que sa nullité originelle. Jacqmin pousse les choses à bout, littéralement il les met hors d'elles. On connaît le mot de Tieck : « Tout ce qui nous environne n'est vrai que jusqu'à un certain point. » Ce qui signifie que passé ce point, plus rien de ce qui existe n'est vrai, ou plutôt que les choses, après un certain temps d'observation, ne sont plus ni vraies ni fausses, mais tout à coup comme ironiques, si des choses peuvent l'être, souriantes et légères, délestées de leur poids de vérité ou de fausseté et dressées plus comme des questions étonnées que comme des certitudes tranchées. En cela Jacqmin ressemble bien à un parfait ironiste : il regarde les choses – en l'occurrence les figures géométriques – avec une telle rigueur morale et métaphysique, une telle droiture de la pensée qu'il finit par les confondre et les déstabiliser. Il pousse les choses jusque dans leur dernier retranchement, au point qu'elles y sont retranchées à elles-mêmes, qu'elles se sont retiré toute existence, qu'elles n'y sont plus rien :

 

Il n'est pas jusqu'au nom de la ligne qui ne soit une perte d'équilibre.

 

Le tracé autant que le sens ne trouvent jamais leur stabilité. Ils sont à la fois pénombre et dénivellation.

 

La ligne est éternellement retranchée dans sa longueur. Aucune création ne lui ouvrira un chemin.

 

Ces éléments de géométrie que le titre tire vers ceux du manuel scolaire ont ceci d'abord d'ironique qu'ils sont bien peu mesurés, quoique rigoureux. Ils s'exagèrent au-delà du raisonnable. Et du coup leur radicalité en ruine la radicalité. La passion de Jacqmin pour l'impossible (car il s'agit bien d'une métaphysique passionnelle et non d'une philosophie savante) en devient aussi drôle que lugubre. Son intransigeance apparaît dès lors comme un scepticisme, et un scepticisme sans croyance aucune, c'est-à-dire un scepticisme ironique. On se demande même parfois si on ne nage pas en plein humour[8] :

 

La ligne a-t-elle une vie intérieure ? Certes, il est des caractères communs entre le désespoir et une perpendiculaire. Chaque trait qui apparaît se rend à l'évidence de son abîme, et se manifeste comme tel. En dépit de ce que son étendue laisse supposer, la ligne reste un point, voire un point litigieux.

 

Rien de moins radical que cette radicalité-là. L'intransigeance du poète en devient douteuse : non pas suspecte mais interrogative. Elle est méthodique et non pas finale. Sous le règne de l'impossible, c'est alors le possible qui surgit. Dans cette espèce d'aplanissement nihiliste, les signes, les figures vacillent. Les lignes se tordent en points d'interrogation ; les signes sont infiniment réversibles. Tout ce nihilisme qui présentait un monde en proie à une linéarité obtuse ou dégradée, sans espoir aucun, ressemble alors à une mise en doute systématique, pour que le monde soit en dernier lieu toujours interrogé, pour qu'il soit au final encore questionné. C'est le propre de l'ironie que d'être un regard qui décille et qui en reste sciemment à cette désillusion. À la désillusion première (l'étonnement, qui pourrait mener à l'attitude philosophique), l'ironie fait succéder une désillusion seconde (l'ironie proprement dite), comme si elle se refusait à conclure de soi et de son observation du monde autre chose que cette désillusion incessante. La lucidité ironique veut qu'on ne conclue jamais. Si l'ironie est un procédé qui consiste à troubler la réalité, l'ironiste véritable est celui qui ne met jamais fin à ce trouble. L'ironie est, comme procédé, une exagération très légère. Une manière d'appuyer un peu trop sur les choses pour leur rendre leur subtilité et les décharger de leur gravité. Il s'agit de forcer le trait pour susciter le doute. C'est ce que fait précisément Jacqmin : il déploie le sens dans des directions diamétralement opposées (l'extase et le dénigrement) pour vanter sa circularité. Que la pensée de Jacqmin s'écartèle ainsi entre la mystique et le nihilisme (voire le cynisme) montre qu'elle est attachée plus au mouvement qu'à la fixité, quoi qu'il en dise. Bien plus que l'exactitude ou que l'adéquation, ce qui l'intéresse est la raillerie, le léger déraillement consécutif à la considération rigoureuse des choses et des raisonnements. Lorsqu'on pousse le paradoxe jusque trop loin, tout devient ironique, tout se met à rire d'un rire quelque peu diabolique. La pratique de l'ironie chez Jacqmin serait singulièrement celle-ci : non pas tout relativiser, tout rendre équivalent et réversible, analogisable pourrait-on dire, mais au contraire faire les contraires absolus, rendre tout inaccessible et impossible, tautologiser jusqu'à l'idiotie, radicaliser les positions, trancher jusqu'au retranché, séparer jusqu'à l'inconcevable, pour qu'au bout de ce jusqu'au-boutisme, au bout de ce rigorisme radical, tout soit néanmoins irrésolu et que la pensée finisse par s'abolir, par suspendre son jugement et se rendre infiniment disponible, prête dans le désert à recueillir la manne du questionnement perpétuel :

 

Toute figure tente de s'interposer dans l'indétermination de l'être. Pour ce faire, il faut renoncer à la dimension. Il faut aussi faire voir que rien n'est semblable ni autre. Dans sa grande prudence, le désert n'y parvient pas.

 

Ce n'est pas en traçant une ligne qu'on mène son échec à terme.

 

« Rien n'est semblable ni autre ». Ce défi de la pensée à elle-même, Jacqmin aura pu le lancer parce qu'il est adepte du renoncement, de la résignation, et que la pensée se devait de tracer entre toutes choses contraires la ligne de l'impensable. Poétique de l'échec, ontologie négative, nihilisme ironique, ces trois « entrées » dans le recueil de François Jacqmin laissent entendre l'inachèvement final et comme premier de sa pensée poétique.

Laurent Albarracin



[1] À ce jour seulement six livres (dont trois publiés de son vivant) : Le Domino gris, Les Saisons, Le Livre de la neige, Le Poème exacerbé, La Rose de Décembre, Éléments de géométrie.

[2] Le fonds François Jacqmin est conservé aux Archives et Musée de la Littérature de Bruxelles.

[3] Le poète argentin Roberto Juarroz, dont presque toute l'œvre porte le titre générique de PoÄsie verticale.

[4] Le Livre de la neige, Éditions de la Différence, 1990.

[5] Le Poème exacerbé, Presses Universitaires de Louvain UCL, Louvain-La-Neuve, 1992.

[6] J'ignore qui est l'auteur de cette phrase abondamment citée (notamment par Joseph Joubert), sans doute un anonyme latin.

[7] Jean-Marie Kerwich, L'Ange qui boite, Le Temps qu'il fait, 2005.

[8] Jacqmin appartenait au groupe Phantomas (dont Théodore Koenig fut l'activiste principal) qui s'inscrit dans la suite du surréalisme belge, et il est en ce sens un continuateur de l'esprit qui pouvait animer un Scutenaire ou un Paul Colinet.

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