RETOUR : Images de la poésie

 

Laurent Albarracin : Recension de Johannes Kühn, À qui appartient ce long cortège de nuages blancs ?
© : Laurent Albarracin.

Mis en ligne le 2 janvier 2016.

Sur ce site, voir aussi notamment un texte de Laurent Albarracin, De l'image.
Aller à la page où Laurent Albarracin présente ses «  petites activités éditoriales ».


Johannes Kühn
À qui appartient ce long cortège de nuages blancs ?
Traduit de l'allemand et préfacé par Joël Vincent
Postface d'Edoardo Costadura
Édition bilingue
Cheyne éditeur, 2015, 186 pages, 25

Le ton si particulier et si touchant de la poésie de Johannes Kühn semble venir d'une oscillation entre l'hymne et l'élégie. Le plus souvent, le plus clairement, ses poèmes sont des hymnes à la nature. Les éléments, les végétaux, les animaux, les activités humaines même composent ici-bas un ordre enchanteur. Tout est à sa place et s'il y a le moindre désordre, il est vite à mettre sur le compte d'un ordre inaperçu jusqu'alors ; s'il y a la moindre substitution dans les choses, elle est aussitôt agréée :  Ruisseaux, mes serpents, je vous aime , dit le poète. Le sacré est comme tout entier contenu dans cette procession de la nature qui fait défiler nuages et bêtes, chemins et vies. Nulle intervention ne vient contrecarrer ni même initier le flux des choses et des êtres. Quand le hérisson mange le papillon figé par la mort sur le bord du chemin ou que le corbeau se précipite sur l'orvet de la route, c'est le simple mouvement de la nature qui continue, dont l'hymne du poème ne fait jamais qu'épouser l'avidité tranquille. Et la plus juste façon de louer et de célébrer la nature est de l'accepter telle qu'elle est, dans sa cruauté passagère et avec la sobriété et le calme qui sont de mise :

 

Un quartier de neige

dans le vert du pré, c'est le cheval blanc,

broutant

le cou tendu vers les herbes.

Restons calmes avec lui

pour que midi dorme en paix.

 

Nul besoin de s'exalter ou de s'enthousiasmer pour s'accorder au monde. Il suffit d'accompagner d'un oui franc et fébrile chacune de ses manifestations. La tâche du poète est de consentir, dirait-on. Elle n'est peut-être pas si aisée à effectuer que cela car consentir au monde est aussi concéder son propre retrait :

 

Ma langue,

d'une douceur de miel,

fait silence pour ne pas troubler l'air

qui ne m'a pas attendu

pour célébrer les étoiles et qui, voilé de rosée,

m'enlace de sa bonté.

 

L'autre pôle qui fait face à cet hymne à la nature et dont cette poésie tire son balancement, c'est l'élégie. Une élégie subtile et paradoxale car elle est comme sans plainte et sans regret, volontairement. C'est une poésie qui met un point d'honneur à ne pas se plaindre. Une section du recueil s'intitule même  De quoi devrais-je me plaindre ? . Pourquoi parler d'élégie alors si le refus de la plainte est répété dans le recueil comme un leitmotiv et un souci constant ? C'est que cette absence de plainte est ici presque un motif élégiaque, paradoxalement :

 

Je peux encore étendre les bras pour saluer l'aurore

et supplie, prêtre de ma propre chair,

la grâce divine de descendre en ma faveur ;

ça mènera à quoi,

moi qui chemine errant par les terres ?

À ce qu'elle veuille bien me donner

trois années

prises dans la plénitude des temps

pour que je meure avec mes quatre-vingts ans filés d'or,

insouciant,

satisfait,

nulle part avec la bouche qui se tord

d'un pitoyable plaignant.

 

Accepter son sort, afficher sa satisfaction devant ce qui est, fût-ce la constatation que la vieillesse est là, que l'abandon est certain, que le corps fait défaut souvent, est-ce le résultat d'un stoïcisme élaboré patiemment, d'une sagesse acquise par les années méditatives d'un poète qui entre dans le grand âge ? Ou bien la joie est-elle une disposition avant tout, presque une folie ?

 

Pourtant j'ai encore la joie d'être à la fenêtre.

 

Drôle et émouvante façon de proclamer tristement sa joie, qui participe du ton doucement élégiaque de ce poète.  L'âge venant  (c'est le titre d'un poème), tout le plaisir qui reste semble venir de l'assentiment aux choses, de l'effacement de soi que suppose le fait de laisser les choses être. Dans cette poésie du crépuscule heureux, le monde est remplacé vivant par son souvenir, enseveli peu à peu par son état transitoire. Où que l'on regarde – que ce soit la nature intacte et mouvante ou un journal du matin qui le soir est déjà vieux, usé comme d'une éternité par son caractère éphémère – le monde est la source d'une tristesse heureuse, d'un stoïcisme légèrement las. Sans plainte ni regret, le poème consent au soir des choses, à cette sorte de couronnement chenu qui les dénude de leurs illusions.

Comment concilier l'hymne et l'élégie ? Comment louer le monde au moment où l'on est forcé de le quitter ou du moins de se retirer sur son seuil ? Comment mieux imaginer son absence aux choses comme une participation à elles qu'à travers un rêve tel que celui-ci :

 

Dans vingt ans

quand je serai mort

()

J'aimerais qu'il y ait une légende

racontant que je me lève

en été de la tombe,

pour goûter alors des quetsches mûres,

ni vu ni connu.

Laurent Albarracin

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