RETOUR : Images de la poésie

 

Laurent Albarracin : Lecture de Roger Munier.
© : Laurent Albarracin.

Mis en ligne le 6 novembre 2007.
Sur ce site, voir aussi un texte de Laurent Albarracin, De l'image.


Lecture de Roger Munier

Roger Munier

Les Eaux profondes
Éditions Arfuyen 2007

 

Avec Les Eaux profondes, Roger Munier poursuit la publication de ses carnets entamée sous le titre générique de Opus incertum[1]. Parler du travail de Munier sans le plagier s'avère difficile, tant cette écriture est comme rivée à un même objet qui lui échappe et auquel elle revient sans cesse, obsessionnellement, qu'elle creuse et fait advenir dans son absence même. Ce sont, mois après mois, livres après livres, des milliers de fragments qui s'accumulent et se recommencent pour dire toujours l'être dans sa fugacité et son manque, pour tenter d'approcher la  dimension d'inconnu[2]  qui constitue la part la plus vive du monde. On peut en donner une idée en relevant les grandes influences et les nourritures spirituelles auxquelles l'œuvre renvoie : l'ontologie heideggérienne, les gnoses mystiques, la théologie négative, la métaphysique sauvage d'un Antonio Porchia par exemple. Mais ces traditions plus ou moins pesantes n'empêchent pas l'œuvre de se tourner toujours du côté du réel, du monde naturel et tangible quand bien même c'est par son échappée qu'il intéresse l'auteur. Œuvre exactement à la frontière des genres poésie et philosophie, qui ne dédaigne pas le concept mais lui préfère plus souvent la méditation imaginative. Poésie parce qu'elle est d'abord une grande rêveuse de matières :  L'eau s'épouse continûment. N'épouse, comme elle fait, toutes les formes que parce qu'elle s'épouse elle-même continûment. 

Finalement, de quoi parle le texte ? De quoi est-il question ? L'auteur le dit d'emblée et tout au long des fragments  Cela n'a pas d'identité. S'en cherche, rien que s'en cherche, dans les êtres innombrables.  Cet aspect du monde qu'il s'agit de rendre, qu'on entrevoit et qui fuit dans le moment même de la fulgurance, est comme mêlé de sa quête, des brûlures délicieuses liées à l'approche tendue et sereine, à l'espèce de traque renonçante qui est la façon de procéder de Roger Munier. Il y a chez lui une grande jouissance de la connaissance impossible. Voilà le paradoxe fécond sur lequel l'œuvre est bâtie : c'est dans et par le manque que la pleine adhésion au monde est possible, comme si l'impossible était justement l'être de l'être qu'il s'agit de dégager dans les choses, la base même ou le ferment de cet être. Reconnaître au monde sa part manquante est la seule perception juste et réelle du réel, parce que les zones d'ombre, l'endroit inaccessible, l'abîme essentiel sont les lieux où le monde a sa ressource :  Le monde s'engloutit à tout instant. En se renouvelant à tout instant, s'engloutit à tout instant. S'en-gouffre.  Il s'ensuit qu'il appartient à celui qui veut connaître de reconnaître qu'il ne pourra jamais connaître, que c'en est même une condition de la connaissance :  Tout état frustrant a, sinon un sens, du moins une portée qu'il faut reconnaître, dans la nuit.  Concéder au réel un flou ontologique, y aménager une sorte de suspension et de flottement dans l'appréhension qu'on en a, est la seule manière de restituer l'entièreté du réel.

L'autre paradoxe est que la parole du poète-philosophe est éminemment travaillée par le silence. Les notations, nombreuses mais brèves, voudraient se tenir dans une sorte d'en deçà de la parole, de presque rien ajouté à la tessiture du réel pour pouvoir la capter sans l'interrompre. L'écriture cherche à retrouver un silence originel de la chose qui serait étrangement la parole vraie de la chose. Le silence comme vérité de la chose dans le champ de la chose, de son côté à elle. Ne presque rien dire de la chose (ou en tout cas ne rien dire d'autre que ce qu'elle dit elle-même et elle seule) c'est la faire advenir comme chose, comme chose qui parle en étant chose, muette c'est-à-dire entièrement occupée à être, entièrement adonnée à elle-même. Faire silence c'est donc convenir, c'est comme baisser la garde devant le monde, par quoi le monde de lui-même s'offre en son éclat. D'où cette esthétique du fragment si fondamentale pour Munier :  Décrire en s'attardant est chose belle, émouvante, mais sans doute inutile et même contraire. On n'atteint qu'en passant. 

Ce qui permet encore d'atteindre, c'est une perception très légèrement décalée, un infime jeu dans les catégories qui permet un emboîtement du monde où le monde est tout à coup sensible à sa plénitude, à son presque débordement. Ainsi dans cette note :  Le fleuve lui-même va plus vite que son eau, qu'il emporte.  C'est dire que les choses sont un peu plus que leur apparence, ou qu'elles sont précisément cette force qui charrie leur apparence. Il s'agit également de considérer qu'il existe dans le monde des forces tournées vers le monde pur, hors d'atteinte de l'homme.  Il y a deux roses dans la rose. L'une est tournée vers nous, l'autre vers personne.  Ce revers du monde pour l'homme est un devers du monde, un par-devers-soi du monde qui le constitue et le fonde, et qui appelle l'homme tout en le rejetant. Il y a toujours chez Munier une dialectique extrêmement serrée entre ce qui s'offre et qui échappe, entre l'approche et le retranchement infini, qui fait sans doute de sa pensée poétique l'une des plus audacieuses et des plus fécondes qui soient :  L'œil d'abord interroge. Il ne voit qu'à proportion qu'il interroge. L'œil est l'esprit serré dans le charnel. 

 

Laurent Albarracin

 



[1] Publiés respectivement comme ceci :

Opus incertum I, Deyrolles, 1995.

La Chose et le nom : Opus incertum II 1982-1983, Fata Morgana, 2001.

Opus incertum : 1984-1986, Gallimard, 2002.

Le Su et l'insu : Opus incertum IV  1987-1989, Gallimard, 2005.

Les Eaux profondes : Opus incertum V  1990-1993, Arfuyen, 2007.

La suite de la publication de ces carnets est annoncée chez Arfuyen.

[2] La Dimension d'inconnu, José Corti, 1998.


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