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Pierre Campion : Compte rendu du livre d'Arlette Jouanna, Montaigne, 2017.

Mis en ligne le 30 décembre 2017.

© Pierre Campion

 Jouanna Arlette Jouanna, Montaigne, coll. Biographies nrf Gallimard, Gallimard, 2017.


Montaigne, une vie dans l'histoire

Arlette Jouanna est historienne de profession, spécialiste du XVIe siècle français. Ses travaux ont trait à la noblesse, à la naissance et à l'établissement de la royauté absolue, à l'histoire des idées, et à nos guerres de religion. Avec ce Montaigne, dans lequel elle rebat toutes les cartes de ses savoirs et réflexions, la voilà qui se porte sur le terrain de la littérature, et plutôt trois fois qu'une : en écrivant une biographie, en travaillant sur l'un des grands de nos Lettres, et en parcourant en tous sens une œuvre des plus commentées et des plus problématiques[1].

Bien sûr, à travers cette vaste et minutieuse enquête, elle repère dans les Essais les traces innombrables de la vie de Montaigne. Mais, au-delà et sous son point de vue, elle s'interroge sur l'esprit de l'auteur et sur les significations de cette œuvre singulière.

Se retirer

À l'âge de trente-huit ans, à une époque où chacun et lui-même peut juger que sa carrière est accomplie, Montaigne fait retraite chez lui et en lui-même, dans la pensée de se préparer à la mort. Dans l'esprit du temps et dans le sien, c'est une décision finale, raisonnable et souvent pratiquée, et pourtant, sans qu'il le sache, dans ce geste quelque chose s'inaugure comme une nouvelle vie, à la fois comme la vraie vie et comme une vie encore exposée aux défis du moment.

Comment décrire, comment raconter, comment penser cet événement ? C'est justement le talent d'une historienne rompue à l'écriture de l'histoire, de comprendre et de faire comprendre, à travers la construction d'une périodisation, les ambiguïtés et la cohérence — le sens — d'une certaine aventure, celle-ci personnelle. Car qu'est-ce que périodiser sinon, par décision, distinguer dans la continuité dramatique d'un isolat historique — d'une continuité instituée comme un tout, signifiant et segmenté par décision — les parties de ce tout ? S'agissant de la vie de son héros, même si peu héroïque, cette périodisation se formule selon trois actes : « I - Une lente naissance à soi-même (1533-1571) » ; « II - Les explorations d'un gentilhomme périgourdin (1571-1581) » ; « III - Le service désenchanté du bien commun (1571-1592) ». Dans ces termes, il y a les deux mondes du théâtre : de la comédie (un enfant retardé et distrait, un provincial un peu perdu à la ville et à la Cour) et de la tragédie : les désillusions d'une vie en principe retirée mais dévouée paradoxalement à ce que Montaigne lui-même appelle « le service public » et qui est le bien commun.

En somme, l'historienne écrit cette biographie dans l'attention qu'elle porte à la sorte de mystère qui réside dans la vie et dans l'œuvre de Montaigne comme dans certains moments de l'Histoire[2].

Faut-il comprendre que cette naissance à soi-même tellement philosophique s'inaugure très tôt et se prolonge dans la décision de 1571 ou bien que, par une sorte de conversion spectaculaire, Montaigne rompt, à près de quarante ans, avec celui qu'il est devenu de fait et qu'il ne voudrait plus être : le seigneur de Montaigne et l'homme d'une carrière parlementaire ? Naître selon un long processus ou par une rupture ? Les deux évidemment, et l'historienne ne distingue entre des périodes que pour l'ordonnancement compréhensif de son histoire et de son récit.

Montaigne en son château

Comment les Eyquem deviennent-ils Montaigne et autres fiefs ? Comment se construisent des alliances, matrimoniales et autres, qui permettent d'exercer une profession parlementaire et d'édifier une maison ? Comment Pierre Eyquem règle-t-il entre ses fils la dévolution de ses biens et de son nouveau nom ? Jusqu'à quel point Michel de Montaigne, son fils, adhère-t-il au statut ainsi défini avant lui et pour lui[3] ? Comment administre-t-il son domaine et le laisse-t-il, à sa mort, encore conforté et enrichi malgré des circonstances difficiles ? Combien de personnes au château de Montaigne en 1571 ou vers 1592 et comment liées chacune au seigneur du lieu, et aussi quelles relations de voisinage ? Comment, en temps de paix et en temps de troubles, se répartissent les influences et les pouvoirs dans une province comme la Guyenne et selon quelles alliances officielles et officieuses ? Toutes ces questions et bien d'autres, Arlette Jouanna les pose et y répond autant que possible avec les savoirs et réflexions d'une spécialiste d'histoire, et, discutant avec les uns et les autres érudits, elle pose ainsi à nouveau et résout à sa manière et dans sa perspective des problèmes concernant Montaigne, pour la plupart déjà connus mais toujours pendants.

Cependant l'historienne va au-delà. Car toutes ces interrogations mènent à celle-ci : comment Michel de Montaigne, en 1571 et après, peut-il prétendre se retirer en lui-même ? C'est-à-dire comment entreprendre de se libérer de contraintes multiples, dont certaines prégnantes, certaines dénoncées et certaines acceptées ? Et surtout, au sein de ce travail d'histoire et l'inspirant, il y a cette prise de position à caractère philosophique et qui demeurera à l'horizon de tout l'ouvrage : in fine, dans Montaigne, le seul essai de ses possibles sous toutes leurs formes, la seule épreuve de soi-même, c'est ceux de la réalité. Et le moyen de comprendre ces essais de soi-même — et les Essais —, dans toute leur signification, c'est une biographie d'historien.

Montaigne écrit sa vie

Le plus souvent, le seigneur de Montaigne dicte au secrétaire qu'il s'est attaché, même en voyage. Ce sont paroles telles qu'elles viennent à l'idée d'un esprit cultivé, et les écrits garderont l'empreinte de l'oralité. Peu à peu ce qui fut une première fantaisie devient un mode assumé de la pensée, et survient bientôt une décision de publication : renoncer à l'esprit de démonstration et aux contraintes rigoureuses du discours, que La Boétie et les plus beaux esprits du temps avaient acceptés et recherchés ; inventer une espèce d'écriture ; décider que « ces gaillardes escapades » finiront par former les livres d'une œuvre.

Ainsi l'épreuve de la réalité se mesure-t-elle d'emblée aux déterminations des lectures et d'une culture, celles d'un esprit éduqué de son temps, c'est-à-dire à la prégnance d'une pensée philosophique ancienne qui lui présente la distinction stoïcienne entre ce qui dépend de nous et de ce qui n'en dépend pas, distinction qui établit précisément la liberté et la souveraineté de l'esprit dans la relation obligée et reconnue entre les deux dimensions de la vie. Sur les poutres de sa librairie, au-dessus de sa tête et à sa disposition dès qu'il lève les yeux, Montaigne a inscrit les sentences qui délimitent l'espace mental institué où il exerce librement sa pensée.

Encore faut-il une dimension dans laquelle assumer ce principe intérieur de réalité, et c'est justement l'invention d'une écriture inouïe. L'essai de sa vie, c'est les Essais, imprimés et vendus en trois livres, et disponibles jusqu'à nous : édités au milieu des soucis et pendant des missions plus ou moins officielles à Paris, présentés au roi Henri III, augmentés jusqu'aux derniers jours d'additions de sa main et certaine peut-être même rédigée et insérée, à tel endroit, par sa jeune admiratrice et « fille d'alliance », Melle de Gournay, pour l'édition posthume de 1595…

Cette épreuve-là de la réalité consiste à reprendre à son compte une culture commune et séculairement éprouvée, et à développer en celle-ci une vie intellectuelle sans cesse en mouvement d'invention, sous la forme d'impressions successives qui nous posent encore à nous des problèmes d'édition diversement résolus. L'historienne note et analyse les abandons et les changements, les remaniements des citations et références, les masquages éventuels de ces décisions d'écriture, les variations et incidences de l'auteur dans ses réflexions sur sa propre conduite en diverses occasions, voire les inconséquences entre déclarations de principe et action réelle.

Se retirer, c'est se recueillir ; se recueillir, c'est rassembler sa pensée, à chaque instant, sans la forcer ni la figer. Écrire sa vie : inventer une écriture qui ne se résout pas en écrit.

Les épreuves de la liberté

Dès avant 1571, entre les deux confessions chrétiennes, les guerres sont allumées pour vingt ans, et c'est bientôt la Saint-Barthelémy. Pour quelqu'un qui ne veut plus appartenir au monde des contraintes, mais qui « ne trouve ni beau ni honnête de se tenir chancelant et métis, de tenir son affection immobile et sans inclination aux troubles de son pays et en une division publique[4] », ce n'est pas vraiment le bon moment pour faire retraite.

De fait, et non sans précautions et raisons, Montaigne ne se dérobera pas aux devoirs du voisinage, aux contacts et aux missions, au service du bien commun, et même il rêvera longtemps à une place de conseiller du Prince auprès de deux rois.

Un voyage à Rouen pour voir des sauvages, une absence d'un an pour visiter des lieux du monde et pour s'éloigner des conflits. Au retour d'Italie, deux mandats difficiles, surtout le deuxième, à la « mairrerie » de Bordeaux. Puis les hostilités s'aggravent et le voilà embarqué dans le parti mesuré des Politiques, sollicité de plusieurs côtés, chargé de missions confidentielles, conseilleur et même parfois informateur, et peut-être bien engagé dans un épisode de la victoire sanglante d'Henri de Navarre à Coutras, non loin de chez lui… Bientôt, selon la loi salique, un protestant devient l'héritier présomptif de la couronne de France, le parti ligueur s'arme et se développe, Henri III est chassé de Paris puis assassiné. En 1588, en même temps qu'il s'en va à Paris régler l'impression de sa dernière édition des Essais, Montaigne est mêlé à des négociations dont l'ampleur le dépasse, compromis dans des manipulations, embastillé une journée dans des conditions obscures…

Arlette Jouanna déploie son expertise et son talent à mettre de l'ordre dans le dédale d'une vie qui voudrait être en ordre et dans la toile de fond d'une époque où les épidémies ravagent le pays, où le royaume est en danger. Elle s'efforce de débrouiller les implications de Montaigne : dans les brutalités et l'insécurité, les intrigues, les moments douteux, les huit guerres de Religion… Résoudre une homonymie entre deux Montaigne, relever les annotations que Montaigne porte sur son Beuther[5], exploiter des archives et correspondances à lacunes, analyser des récits de témoins et d'acteurs, repérer des accointances professionnelles, politiques et claniques, pratiquer des suppositions et en évaluer la pertinence : l'historienne évidemment est la mieux placée pour écrire la vie mouvementée de Montaigne.

Mais elle ne perd jamais de vue l'esprit et la fin dernière de cette vie-là. Et, par moments, elle ouvre des espaces de synthèse, ainsi aux chapitres IV « L'expérience du dogmatisme et de la mort », VI « Vivre au cœur des guerres de Religion », XI « Penser la liberté », ce dernier et le suivant faisant le départ des nécessités et de la liberté sous le triple point de vue de l'engagement politique, de la vie du corps, de l'existence domestique.

C'est que, dans Montaigne, la décision et la pratique du retrait et du recueillement ne peuvent pas éluder le fait de la réalité et de ses contraintes. Mieux encore : le mouvement incessant de s'essayer comporte par position et par nature la confrontation avec la réalité, une confrontation non seulement obligée mais assumée et recherchée. Car l'honneur de la liberté, c'est de reconnaître et même d'aimer ce qui la définit : ce qui non seulement l'empêche mais la constitue sans répit en ce qu'elle est. Et c'est justement la charge et l'honneur de la biographe de raconter — d'écrire — l'aventure de cette épreuve.

Montaigne en son for intérieur

Car la dernière des contraintes qui s'imposent à la reprise de soi, et la forme ultime de la réalité, c'est justement le soi du moi, le principe d'une matière intime insaisissable et d'une inquiétude permanente. Arlette Jouanna le laisse entendre à plusieurs reprises et le confirme encore à l'épilogue de son récit (p. 354) :

Se retirer en soi permet de découvrir un univers intérieur à la fois déconcertant et fascinant. Est-ce à dire qu'on parvient ainsi à la connaissance de soi ? Pas vraiment, car la réalité aperçue est instable et changeante ; elle échappe à toute prise. Peu importe finalement, l'essentiel n'est pas là : il est dans le plaisir d'exercer son esprit, de le faire fonctionner, de sentir jaillir l'élan réflexif et de le savourer, dans la perception de l'étroit mélange de l'activité intellectuelle et des sensations corporelles. C'est là réellement vivre et s'éprouver vivant ; la conscience de ce foisonnement intérieur transfigure les occupations concrètes auxquelles on se livre, si ordinaires soient-elles.

Ce qui fascine Montaigne, ce qui attise sa curiosité inapaisable, c'est, dans son esprit et dans son corps, la présence continue, irréfutable et innommable de cela — d'un id, d'un neutre actif et indéfini — qui ne saurait s'oublier, ni se borner et maîtriser, ni se juger, ni s'envisager que de biais et en toute occasion. C'est dans l'être, de la naissance à la mort, et sans doute même en deçà de l'une et au-delà de l'autre, que se forme la croisée de ce qui dépend de nous et de ce qui n'en dépend pas : il faut aller y voir, il faut y plonger, il faut l'approcher et corriger les approximations, il faut se plaire et se complaire à ce bruit de fond qui ne demande qu'à devenir phrasé d'écrivain. Ce n'est pas un objet de contemplation, ni même d'introspection, c'est le lieu de la vie. Ne citons pas Freud, n'y pensons pas, il suffit de lire Les Essais comme le fait la biographe : Montaigne écrit sa vie, Arlette Jouanna écrit l'histoire de cette écriture, comme si un certain moment douteux de l'histoire de France avait trouvé à s'incarner en un écrivain si singulier.

Pierre Campion



[1] Livre savant appelé à devenir livre de travail, le Montaigne d'Arlette Jouanna comporte un appareil considérable de notes, un index des noms et le détail de ses sources et bibliographie.

[2] Voir le sous-titre de son livre sur la Saint-Barthélemy (2007) : « Les mystères d'un crime d'État ».

[3] À son tour, en 1590, peu avant sa mort, Montaigne s'efforcera d'assurer l'avenir de son nom et de ses armes en rédigeant soigneusement le contrat du premier mariage de sa fille Léonor, sa seule héritière, cela raconté pp. 337-339 dans le livre d'Arlette Jouanna. Par cet acte, Michel de Montaigne attentait à un droit de son frère Thomas de Beauregard, droit institué par leur père, Pierre Eyquem. L'auteur ne manque pas de souligner l'écart entre ce souci nobiliaire et telle déclaration philosophique des Essais.

[4] Montaigne, livre III, ch. I, cité par A. Jouanna, p. 310.

[5] Michael Beuther, Ephemeris historica, 1551. Sur son exemplaire de ces éphémérides, pris comme livre de raison familial, Montaigne relève tel événement, privé ou public.

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