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Pierre Campion : Étude du livre d'Emmanuel Carrère, Le Royaume, POL, 2014.

Cette étude est issue d'un cours de littérature française fait à l'université du temps libre (UTL) du pays de Dinan.
Je profite de l'occasion pour remercier à nouveau ce public disponible, actif et exigeant.

© Pierre Campion

Mise en ligne le 7 mars 2015.

Le Royaume


Le Royaume selon Carrère

Les principes de l'entreprise

Le sujet du Royaume[1], son idée motrice, c'est l'inconnu, ou l'incompréhensible, ou plus exactement l'incroyable. Comme il le rappelle dans ce dernier opus de son œuvre, ce genre de sujets attire Carrère, ainsi dans L'Adversaire (2000) le crime et la personnalité de Jean-Claude Romand ou, dans Un roman russe (2007), la personnalité de son grand-père et l'évocation de ses origines ou, dans Limonov (2011), un personnage réel, énigmatique et sulfureux, surgi des bouleversements de la Russie. Dans Le Royaume, il s'agit de la foi chrétienne : comment peut-on croire ? C'est-à-dire — prologue du livre — comment des personnes sensées peuvent-elles croire au Christ (à sa Résurrection) et à la promesse qu'il apporta à tous les hommes (le Royaume de Dieu) ? Le christianisme, « c'est l'histoire de quelque chose d'impossible et qui pourtant advient » (p. 13) ; Le Royaume, c'est le récit de cette histoire telle qu'elle continue parmi nous.

Ce genre de faits et d'événements ne relève pas du roman : « Je n'écris plus de fiction depuis longtemps […] » (10). Ils relèvent d'une œuvre que je voudrais appeler de création ou d'imagination, ou plutôt d'invention, ce mot pris d'abord dans l'acception assez particulière de « l'invention d'un trésor », c'est-à-dire au sens de la découverte obstinément poursuivie d'une réalité précieuse et cachée. Entendue en ce sens mais aussi au sens plus étendu et paradoxal d'une constitution imaginaire du réel, l'invention est soumise à des règles explicitées p. 485 : « […] si je suis libre d'inventer c'est à la condition de dire que j'invente, en marquant aussi scrupuleusement que Renan les degrés du certain, du probable, du possible et, juste avant le carrément exclu, du pas impossible, territoire où se déploie une grande partie de ce livre[2]. »

Délibérément et de manière presque provocatrice, l'angle sous lequel le sujet est pris et écrit, c'est le « Je » de l'auteur, sa subjectivité revendiquée et sa personne pour ainsi dire ordinaire. Ce faisant, Carrère choisit un style délibérément trivial, au sens étymologique du parlé des carrefours et des rues, celui de la personne quelconque telle qu'elle s'exprime ordinairement, ce qui d'ailleurs lui est souvent reproché[3]. D'où aussi, et reprochés également, les anachronismes, constamment. Car l'anachronisme réfère à des personnages et événements actuels, connus de tout un chacun, à travers des lieux communs : l'apôtre Paul décrit en Lénine, la guerre des Juifs en guerre du Moyen-Orient et Jésus en « guérisseur rural qui pratique des exorcismes et qu'on prend pour un sorcier » (556). En effet, si c'est bien une œuvre d'invention, il y a nécessairement un lieu, un temps et un sujet de l'invention, au présent, c'est-à-dire que l'invention s'enlève et s'effectue sur le fonds de la réalité commune, sans quoi justement elle ne serait pas invention. C'est un acte de la littérature qui a son moment, son lieu et son auteur, lequel doit apparaître en son action d'écrivain imaginatif et d'homme ordinaire, en écrivain incarné en un homme ordinaire. D'autre part, et surtout, l'inconnu est parmi nous, à chaque carrefour de nos existences, dans tous les événements qui nous surviennent : l'inconnu — l'imprévisible, l'impossible, l'incroyable —, c'est cela même qui est trivial.

De l'inconnu, on ne peut écrire que de manière personnelle. Devant l'inconnu, ce n'est pas exactement qu'on est seul et sans ressources (puisqu'on peut recourir à des documents et à d'autres écrivains), mais en cette matière on répond personnellement de ce que l'on dit, raconte et pense : car l'inconnu relève de l'expérience. S'agissant de la foi chrétienne, l'inconnu, pour Carrère qui ne croit plus, c'est le croyant ou même, plus fort encore et plus troublant, l'inconnu c'est lui-même quand il croyait et qui désormais ne croit plus — un autre qu'il ne comprend plus. Quand il croyait, il redoutait le moment où il ne croirait plus, et c'est arrivé : « Je suis devenu celui que j'avais si peur de devenir » (145) :

Non, je ne crois pas que Jésus soit ressuscité. Je ne crois pas qu'un homme soit revenu d'entre les morts. Seulement, qu'on puisse le croire, et de l'avoir cru moi-même, cela m'intrigue, cela me fascine, cela me trouble, cela me bouleverse — je ne sais pas quel verbe convient le mieux. (354)

Ce trajet de vie, à la fois c'est le problème à résoudre et c'est le chemin d'une approche. Car il faut avoir traversé l'expérience première de l'indifférence puis l'épreuve de la croyance puis celle de l'incroyance si on veut parler de ce que c'est que de la foi[4]. À l'origine Il y avait un vif sentiment de malheur, puis il y eut une tentative de sortie du malheur par la foi, puis une sortie de la foi par l'écriture d'un livre (la biographie de Philip K. Dick)[5]. Le Royaume est le livre de ce parcours, il relate la traversée de plusieurs critiques : celle de l'indifférence par la foi, celle de la foi par l'agnosticisme. Non seulement le livre raconte ce mouvement mais il est ce mouvement, c'est-à-dire il l'accomplit en tant que le trajet d'une écriture opérant par elle-même. L'histoire de l'Église n'est pas un travail d'historien ; la personne du Christ ne relève pas d'une christologie ni Dieu d'une théologie ; tout cela, et la foi chrétienne elle-même, relève de l'ordre des récits.

Le mouvement de connaître l'inconnu — d'essayer de traiter l'intraitable —, c'est donc une certaine action, celle de raconter : Paul fit ceci, Luc a fait cela, je fais ceci et j'ai vécu cela. Ou plutôt : Paul écrivit des lettres, Luc a écrit les Actes des apôtres et son Évangile, et moi « j'essaie dans ce livre de raconter comment a pu s'écrire un Évangile » (452), en impliquant ces travaux d'écrivains dans le propre récit de ma vie d'écrivain et d'homme quelconque. Écrire cela, c'est reproduire ces événements, les produire à nouveau, dans l'accompagnement, autant que possible, de leurs circonstances, de leurs tenants et aboutissants — de leurs déterminations serait trop dire.

Le moyen et le problème à la fois, c‘est cet empêtrement dans des histoires[6], cette espèce de confusion que le récit s'emploie d'une part à suggérer et à compliquer de toutes manières, et d'autre part à débrouiller, ordonner, former en un drame. Ou plutôt d'organiser en un mouvement circulaire : « tourner autour d'un livre »  (20), « rôder » autour d'un sujet[7], par exemple autour de la vie et de la personne de Philip K. Dick (135), telle est la métaphore de l'écriture. C'est le mouvement d'un récit qui s'ordonne obstinément à l'inconnu, sans pouvoir — sans vouloir­­ — le pénétrer ni le réduire. Écrire, c'est circonscrire, « être aussi près que possible de cet horizon à jamais hors d'atteinte : ce qui s'est réellement passé » (557).

C'est envisager, par détours et allusions, la personne et les dits de Jésus. Le point le plus proche, le périgée de ce tour immense se voit à la fin de la partie III, quand l'auteur évoque l'une des sources (hypothétique) de Luc, la version appelée Q du Nouveau Testament : seulement quelques paroles de Jésus, dépouillées de circonstances, énigmatiques et irréductibles.

La forme du récit

Le récit adopte le genre littéraire de l'enquête, le modèle trivial de la recherche policière. Au début de la partie II, quand la question est explicitement posée de savoir comment en venir aux textes, en romancier ou en historien, la réponse est : « Disons en enquêteur. » Et toute la partie III s'appellera « L'Enquête (Judée, 58-60) ». Le récit est présenté à un moment comme un « mémoire » tiré de ses cahiers de l'époque 1990-1993 (98). Ou comme un « dossier » où l'écrivain verse des pièces (117). Ou comme un « rapport », sur le modèle de ce que fit Dick concernant ses propres expériences (134).

Car il y a une énigme d'ensemble à résoudre : ce que c'est que le Royaume, en général, et particulièrement, quand il s'agit de Paul par exemple, des « affaires » à régler, comme « l'affaire galate » (243), où il y a même vraie lettre et fausse lettre, des précautions à prendre contre les faux messagers et contre les détournements (262). Tout est soupçon, tout est danger y compris venant des chrétiens de Jérusalem.

Le premier enquêteur, c'est Luc qui interroge les contemporains du Christ sur sa figure et ses actions, et pour ce faire emploie deux années à parcourir la Judée. Le deuxième, c'est Carrère enquêtant sur l'enquête que Luc a menée, le guidant explicitement en ses démarches, s'interrogeant sur les contacts à lui faire prendre les sources à le faire consulter. Le personnage de Carrère se projette dans son double : le Grec qui fait le voyage de la Judée, bienveillant à l'égard des Juifs, garant lui-même de son récit, avec ses émotions d'écrivain enquêteur et par exemple « l'excitation qu'il éprouvait quand deux informations s'emboîtaient » (330).

La forme simple et pratique de l'enquête, c'est la scène. Elle dénote l'ordre du dramatique. Elle est propre à représenter l'événement ou l'avènement de ce qui est caché, de ce qui est — simplement — à manifester. C'est la rencontre de Luc et de Paul à Troas (160), la « scène de comédie » de Paul et Silas en prison (188), les situations périlleuses où se met Paul au milieu des foules hostiles, les conversations sous le figuier entre Luc et de son informateur Philippe (342), la mort de Luc (596). Et « moi » ici ou là à tel moment, en vacances à Patmos ou en retraite spirituelle à la communauté de l'Arche, dans l'Aube…

La scène est le mode par excellence de ce genre de récit hypothétique par nature. Elle fait l'essai de récits, en vue de l'efficacité générale du récit. Elle multiplie les vues du possible et du vraisemblable[8]. Même, elle intercale des histoires comme celle de Calypso et d'Ulysse, prise dans l'Odyssée (290), et racontée pendant que Paul et sa petite bande se rendent en bateau à Jérusalem, une histoire propre à rappeler aux voyageurs la lancinante question de la vie éternelle. (Carrère a été scénariste pour des séries TV, c'est même par là qu'il commence Le Royaume.)

L'hypothèse la plus hardie et la plus nécessaire au récit est celle des conversations entre Philippe et Luc, placées à propos dans l'interruption du récit des Actes que provoque la détention de Paul à Césarée : « dans ces deux années de blanc le cœur de ce que je voudrais raconter » (326), — cette espèce de parenthèse énorme couvrant presque toute la partie III. Elle fait de Philippe la source de Luc, et d'abord pour l'épisode d'Emmaüs (339) dans son Évangile, plus tard.

Le récit a ses personnages principaux : Paul en aventurier et en écrivain, Luc en écrivain, le vrai personnage principal, présent dans trois parties du livre[9]. Il a aussi ses personnages secondaires comme Timothée, le compagnon de Paul et son scribe (227), des figures de premiers chrétiens comme Lydie à Philippes (185). L'écrivain se livre à des portraits[10] : de Luc, le peintre ; de Philippe ; de Jean, comme problème de psychologie, de morale et de narration (487) ; de groupes (277)…

Carrère s'étonne que les scènes des Actes figurent peu dans l'iconographie religieuse et il entend suppléer à ce manque. Car la scène fait voir les enjeux. Ainsi celle où Paul dicte à Timothée sa lettre aux Thessaloniciens (236). Elle est décisive car cette lettre répond, sur le thème central de la Résurrection, à la question ouverte dans les églises par la mort du premier chrétien parti avant l'avènement du Royaume : « Le Nouveau Testament commence là. » C'est le moment décisif, quand il a bien fallu admettre que les chrétiens ne verraient pas de leurs yeux le Royaume.

Le récit se donne des moments de calme, il respire à l'occasion de tableaux, méditations, réflexions : Jérusalem et la Judée vers l'an 58 (tout le début de la partie III), Rome sous Néron (début de IV), la vie quotidienne à Rome au Ier siècle, autour du personnage du poète Martial (538). Autres respirations au fil du récit : « C'était quoi une église chrétienne ? » (194), le mot agapè (amour) et le passage de Paul qu'on lit dans les mariages chrétiens (207), « J'aimerais que le lecteur, ici, se demande ce que recouvre pour lui le mot “prière” » (201), la conduite des nouveaux chrétiens sous la perspective imminente de la fin du monde et de l'avènement du Royaume : une morale au rebours de la sagesse juive ou païenne (211), « cette étrange idée de résurrection » (238)…

Et puis de nombreuses remarques sur la narration elle-même : sur la documentation, sur les raisons de faire telle ou telle supposition, sur l'« exigence de rigueur et de raison » dont le modèle est Renan (180), sur l'art poétique, tiré du Yi-King, un modèle de pragmatisme d'écrivain : « La grâce suprême ne consiste pas à orner extérieurement des matériaux mais à leur donner une forme simple et pratique » (136)[11].

Le mouvement du livre

Carrère a une idée de son livre, une idée d'artisan, fière d'ailleurs :

[…] moi qui n'ai jamais envisagé mon propre livre autrement que comme une de ces amples compositions ultra-équilibrées et architecturées, chef-d'œuvre d'artisan après quoi on pourra, enfin, souffler un peu, se lâcher, mais ce n'est pas pour tout de suite. (382)

Dans cette ample composition, un mouvement d'ensemble complexe porte de l'Évangile de Jean, travaillé pendant les trois ans de la crise, à l'aventure de Paul et au récit de Luc, ou bien des belles formules de cet Évangile à la figure de son auteur, vieillard intolérant, retiré de tout, imbu de sa position de disciple favori, ou encore de l'expérience de la foi à un agnosticisme qui n'écarte pas la possibilité du Christ.

Le prologue raconte la naissance de l'idée, à travers l'interrogation sur le fait même de la foi chrétienne : comment a-t-on pu et comment peut-on être chrétien ?

La partie I, « Une crise (Paris 1990-1993) », s'efforce de raconter comment l'auteur est devenu croyant puis comment il a perdu cette croyance.

La partie II, « Paul (Grèce, 50-58) », raconte les travaux et les épreuves de Paul en fondateur du christianisme.

La partie III, « L'Enquête (Judée, 58-60) », raconte le retour de Paul à Jérusalem, avec Luc, et l'enquête que celui-ci mène sur place à la recherche des origines du christianisme, en vue de les raconter.

La partie IV, « Luc (Rome 60-90) », raconte l'écriture des Actes et de l'Évangile de Luc, sur les fonds historiques de la période. « Luc commence à écrire son Évangile », « un roman, un pur roman », un scénario répondant à un « cahier des charges » comme dans les séries télévisées, un livret d'opéra avec de grands airs.

L'épilogue, « (Rome 90-Paris 2014) », introduit Mathieu et Jean. « On s'installe pour durer, la fin du monde n'est plus à l'ordre du jour » (605). Le récit évoque Constantin en 312, l'érection du christianisme en religion de l'État et l'avènement de l'Église.

Le livre se clôt sur les scènes du lavement des pieds, un Vendredi saint, à la communauté de l'Arche, sur un retour aux cahiers de 1992, et sur la question d'un prolongement de la foi ancienne dans la rédaction du livre. La réponse est le « Je ne sais pas » de l'agnostique.

Qu'est-ce que le Royaume ?

L'image indique un lieu relevant d'une souveraineté absolue et jalouse, un espace séparé, une utopie de perfection et de bonheur. Il y a donc un Roi ou un Seigneur : c'est le mot de sa marraine Jacqueline et celui que les Grecs prosélytes emploient (Kyrios, 155). La foi implique d'instaurer le règne de Dieu en soi-même, d'abdiquer sa propre volonté, sa propre souveraineté ; d'accepter, comme Paul, « l'invasion » (171) en son espace de l'autre Espace, de lui consentir l'intimité de soi. Cette aliénation sans réserve est la Voie pour devenir soi-même et établir avec tous les autres humains une véritable communauté — sans contrat.

À l'origine du christianisme, le Royaume est une promesse qui vient de la tradition juive messianique. Toute la partie du livre consacrée à Paul est dans la perspective de la fin du monde imminente et de l'avènement du Royaume — et bientôt sous la menace nouvelle et durable que le démenti de la réalité inflige à l'attente du Royaume de Dieu sur la terre.

Cependant, tout à la fin apparaît une autre interprétation, chrétienne également et contemporaine, évoquée dans la scène finale du lavement de pieds, et explicitée juste après : le Royaume, c‘est la fraternité des bien-portants avec les personnes handicapées, actualisée dans des actes de bonté : « Et je suis bien forcé d'admettre que ce jour-là, un instant, j'ai entrevu ce que c'est que le Royaume » (629).

Mais, à mesure de la lecture, l'image devient plus énigmatique. On constate qu'à la fin de l'Évangile selon Marc, il n'était pas question de la Résurrection de Jésus et qu'elle a été ajoutée après coup (552). En fait, une certaine idée du Royaume domine le livre mais elle ne s'explicite vraiment qu'à l'abord des paroles mêmes du Christ recueillies dans la version Q (436), ces paroles considérées comme le prototype des Évangiles et dans lesquelles le Christ énonce non pas des proclamations de divinité, ni la promesse d'un au-delà, mais une sorte de contre-sagesse (477), « non pas des prescriptions morales mais des lois de la vie » (425) : « Ne pas se dire : c'est bien, ou c'est mal, mais : cela est, et c'est dans ce qui est que je dois m'établir » (430).

Pour qui serait le Royaume ? Pour ceux qui sont hors des valeurs, par exemple pour Romand, le criminel paradoxal et pour ainsi dire naïf (431-435). C'est l'occasion d'une confession (430-431), dans laquelle Carrère avoue son pharisaïsme, son obsession de lui-même et jusqu'à l'orgueil satisfait qu'il tire de son livre : autant d'obstacles à entrer au Royaume de l'abnégation de soi.

L'idée d'un Royaume intérieur et actuel, situé en ce monde, est esquissée par le mot du rabbin qui inaugura la vie nouvelle des Juifs après la destruction de Jérusalem, le culte de Dieu par « les actes de bonté » (532). Ici la référence à Sénèque devient essentielle (469-474) : dans ce monde-ci, assurer par la raison une souveraineté tout intérieure sur les choses, sur les événements et sur soi-même, tel est en effet l'objectif de la philosophie stoïcienne.

Mais il faut aller plus loin, vers le caractère inquiétant du Royaume. À travers les paraboles de l'intendant indélicat, du fils prodigue et des travailleurs de la vigne, lesquelles bafouent la plus élémentaire justice, Carrère met en évidence les paradoxes de Luc et le caractère profondément amoral du Royaume[12]. « Certainement pas l'au-delà mais la réalité de la réalité » (617), le Royaume pourrait bien n'être finalement que le cœur noir de la vie, devant lequel il n'y a ni philosophies, ni sagesses humaines, ni même de pensée. D'une manière toute différente de celle de Flaubert, Carrère croit pouvoir circonscrire le Royaume à ce déni intraitable que « la réalité de la réalité » (non pas exactement le réel, mais cela qui fait qu'il est le réel), que la réalité pure et simple oppose comme telle à nos désirs, à notre pensée, à notre sagesse et, en dernière instance, à notre existence. En ce monde, sous nos yeux, dans les choses et dans les événements, dans les autres et en nous-même, la réalité n'a, pour être, aucun besoin ni de nous, ni d'une démonstration d'existence. La réalité est, un point c'est tout. Si c'est bien cela, on est très loin de la pensée chrétienne : à l'opposé même de toute Providence et de l'amour de Dieu.

Le royaume de la littérature

L'inconnu présent à même l'ici et le maintenant, l'ici et le maintenant en eux-mêmes, tels qu'il sont approchés et circonscrits sinon circonvenus par l'invention littéraire, c'est cela même que Carrère paraît bien appeler le Royaume.

La puissance et la beauté de la tentative littéraire, n'est-ce pas justement le fragile mur de mots qu'elle tente d'opposer à ce qui n'est même pas un déni de nous-mêmes ni de l'ironie à notre égard, car il n'y a même pas une intention ? Le genre d'émotion qui accompagne l'invention de la littérature ou plutôt qui en est le signe même, indubitable, c'est l'exaltation spéciale qui tient à l'intuition de ce Royaume-là, au défi et à l'exercice, dans l'écrivain, d'une faculté humaine de protestation et de reconnaissance, arc-boutée autour de ses buts, de ses pratiques et son style, de sa rigueur, de sa déontologie[13]

Il y a donc là une expérience, qui mêlerait : la fascination à l'égard d'un sujet, l'épreuve de la création et les doutes qui l'accompagnent, l'excitation de la trouvaille (565), le plaisir d'élaborer certains dispositifs agencés au mieux en vue d'une certaine fin, la tentation et l'épreuve d'une puissance vaine des mots… En un mot, l'expérience de l'écriture, réfléchie ici dans l'expérience de Luc et dans celle du Paul des lettres.

Reste la toute fin du livre, en ses deux derniers paragraphes :

Ce livre que j'achève là, je l'ai écrit de bonne foi, mais ce qu'il tente d'approcher est tellement plus grand que moi que cette bonne foi, je le sais, est dérisoire. Je l'ai écrit encombré que je suis : un intelligent, un riche, un homme d'en haut : autant de handicaps pour entrer dans le Royaume. Quand même, j'ai essayé. Et ce que je me demande, au moment de le quitter, c'est s'il trahit le jeune homme que j'ai été, et le Seigneur auquel il a cru, ou s'il leur est resté, à sa façon, fidèle.

Je ne sais pas.

Nouvelle et dernière confession, d'un manque d'abnégation. Dernier travail sur les mots de bonne foi et de foi. Dernière et problématique déclaration d'amour à l'Inconnu. Aveu d'incertitudes, celles de l'agnostique. Et ce souci de fidélité à soi-même qui combat le sentiment de la dissolution du moi forcément ressenti en présence du Royaume, mais que rassure aussi la solidité d'un livre édifié à force de rigueur et à la force de l'invention.

L'ambivalence de ce livre : d'être le cheminement au bord du Royaume, et l'empêchement d'y entrer.

Pierre Campion



[1] Julien Gracq, En lisant en écrivant, Paris, José Corti, 1982, p. 134-136 : « Le sujet. […] une sorte de modèle réduit à la fois simple et éminemment expressif, capable de tenir dans le creux de la main, et pourtant prometteur d'une infinie capacité d'expansion, pareil au cristal ténu qui, par son simple contact, fait cristalliser à son image parente toute une solution sursaturée. […] Un vrai sujet ne laisse étranger à sa donnée aucun règne et aucun ordre, ni humain, ni terrestre. »

[2] Ainsi, non sans désinvolture, le choix d'une certaine date pour l'écriture de l'Apocalypse, « parce ce que [ce texte], sinon, sortirait du cadre temporel de mon livre, or je voudrais parler de l'Apocalypse » (504). Et aussi, plus essentielle au récit, cette supposition selon laquelle Philippe, l'informateur de Luc, fut le second disciple, non nommé par l'évangéliste, dans l'épisode d'Emmaüs (339).

[3] Carrère : « Je sais, je me projette » (557). C'est ce qu'il appelle « l'ombre portée » de l'auteur, et qu'il reproche à Marguerite Yourcenar de vouloir et de croire éliminer (384-385). Par exemple, il décrit explicitement certaines de ses pratiques sexuelles (390-397).

[4] De Renan, il dit (179) : « Il pensait que pour écrire l'histoire d'une religion le mieux est d'y avoir cru et de ne plus y croire. »

[5] Emmanuel Carrère, Je suis vivant et vous êtes morts : Philip K. Dick, 1928-1982, Paris, Seuil, 1993.

[6] Wilhelm Schapp (1884-1969), Empêtrés dans des histoires, [1953], trad. de l'allemand et présentation par Jean Greisch, Paris, Éditions du Cerf, 1992.

[7] Aux sens propre et figuré, Luc, le Grec, a rôdé autour du Temple des Juifs (562).

[8] Savoir si Luc a pu rencontrer la Vierge comme le raconte la tradition et faire son portrait : « Je dis seulement que cette rencontre est possible […] », 399.

[9] Carrère : « Le Luc que j'imagine — car bien sûr c'est un personnage de fiction, tout ce que je soutiens c'est que cette fiction est plausible », 466. Et encore « […] le texte, à un moment, il y a bien quelqu'un qui l'a écrit — et ce quelqu'un, dans l'histoire que je raconte, c'est Luc. » L'Évangile de Luc : « Un roman. Un pur roman » (561), dont Carrère parle en romancier (565).

[10] Carrère : « Je me considère dans mon domaine comme une sorte de portraitiste » (388).

[11] Sur le mode ironique et familier, on rencontre même une adresse directe au lecteur, qui fait indication de méthode pour lire ce récit — et même tout récit : « Quant à moi, je vous invite à retourner page 327 pour relire les premières lignes [de Luc], l'adresse à Théophile. Allez-y, je vous attends. Vous l'avez relue ? Nous sommes d'accord ? […] » (560).

[12] Un garçon perdu de vices : à son retour chez son père, on tue pour lui le veau gras, alors que l'on n'a jamais rien fait pour le fils fidèle. Des ouvriers de la dernière heure, que l'on rémunère comme ceux qui travaillaient dès le matin. Un intendant voleur et truqueur, que l'on félicite pour l'ingéniosité de ses malversations…

[13] À partir d'une conviction formée dans la lecture de Flaubert, j'ai tenté de développer cette idée dans mon livre, La Réalité du réel. Essai sur les raisons de la littérature, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2003.

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