RETOUR : Coups de cœur

 

Pierre Campion

Compte rendu du livre de Maryline Desbiolles, Vallotton est inadmissible.
Mis en ligne le 29 septembre 2013.

© : Pierre Campion.

Maryline Desbiolles a déjà publié une œuvre importante. Avec Anchise, elle a obtenu le prix Femina 1999. Depuis, se sont succédé notamment Primo (2005), Les Draps du peintre (2008), Une femme drôle (2010), La Scène (2010)…
Entre 1990 et 1993, elle a dirigé la revue La Mètis, dont plusieurs articles ont été repris sur ce site, avec son accord.

Voir par ailleurs sur ce site le compte rendu de La Scène (2010) et celui de La Route (2012).

Note au 20 juin 2014. Sur le site de la revue Fixxions, dans le n° 8 (2014) « Fictions et savoirs de l'art », lire l'entretien entre Dominique Vaugeois et Maryline Desbiolles.

route Maryline Desbiolles, Vallotton est inadmissible, Seuil, collection Fiction & Cie, 2013.


Des Vallottons d'écriture

C'est un petit livre, format barlong, d'une quarantaine de pages, aérées.

Depuis longtemps, Maryline Desbiolles aime les peintres et la peinture, mais en écrivain. C'est un paradoxe et un défi, qu'elle partage avec les plus grands, sans se laisser intimider par les exemples de Diderot, de Baudelaire ou de Claudel. Car, si elle écrit un Vallotton, c'est pour ses raisons à elle et dans son style.

Sans le soutien d'une seule reproduction, décrire de nombreux tableaux, ou plutôt les citer, comme les images intimes et immatérielles de son existence à elle, voilà le propos d'une écriture qui s'affronte à une peinture plutôt moins connue que d'autres et dont l'auteur est déclaré en titre — sujet, verbe, attribut — « inadmissible ». Dans sa vie de rebelle, et dans la trahison de cette rébellion au profit d'une vie bourgeoise, Vallotton est inadmissible comme personne ; inassimilable, parce qu'il représente à cru la violence que les choses et les êtres nous opposent ; irréductible, en tant que peintre, à la littérature entendue dans tous les sens : les clichés de la sentimentalité, l'exercice de l'écriture, la discipline de l'esprit connue sous ce nom.

Vallotton est le peintre et graveur — et, à l'occasion, le romancier — de l'intraitable réalité avec laquelle Maryline Desbiolles entend bien ne pas traiter elle non plus, voilà le point de la rencontre où l'écrivain trouve à employer son talent : tout contre les images de Vallotton et à travers sa propre expérience des chambres d'hôtels, des promenades en campagne ou des paysages de neige.

Cet entrelacement d'évocations de tableaux réels, d'une lecture, celle de Proust, et de souvenirs personnels est soigneusement monté entre deux scènes, qui sont autant de Vallottons imaginaires. D'entrée une Petite fille à l'arbre quand, un soir, rentrant de quelque course, dans le paysage modeste et familier, « je vis l'arbre comme jamais ». Une enfant emportée elle-même dans le mouvement que l'arbre imprime aux choses : « Plus qu'exilés, plus qu'étrangers, l'arbre et le monde à sa suite étaient illégitimes. En trop. » Première expérience de l'inadmissible, violente, « d‘une violence qui faisait crisser les dents » : avant d'avoir jamais vu un Vallotton, et avant d'avoir lu La Nausée, elle était entrée dans l'un de leurs tableaux. Le deuxième Vallotton de sa fantaisie se lit aux dernières lignes : le long d'une Pêche aux lamparos, à Câgnes-sur-Mer, marche au vent une Dame, « que Vallotton peint silencieusement dans mon dos ».

Peintures et gravures montées en cartes postales, vues en proses, cette suite musicale d'images savamment imbriquées, c'est l'art de Maryline Desbiolles, éprouvé au contact du monde et des œuvres, dans une œuvre qui continue elle-même à se construire.

Pierre Campion

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