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Pierre Campion : Étude des livres d'Ivan Jablonka, Histoire des grands-parents que je n'ai pas eus et Laëtitia.
Mis en ligne le 13 février 2017.

Cet article est issu d'un cours prononcé à l'Université du temps libre (UTL) du Pays de Dinan. Je profite de l'occasion pour remercier ce public disponible et exigeant.

parents Ivan Jablonka, Histoire des grands-parents que je n'ai pas eus, Seuil, 2012.

LaetitiaIvan Jablonka, Laëtitia. Seuil, 2016.


Ivan Jablonka ou la filiation

Ces dernières années, Ivan Jablonka s'est fait connaître d'un public de plus en plus large, principalement par deux récits, ambitieux, complexes et difficiles, Histoire des grands-parents que je n'ai pas eus et Laëtitia[1].

Ivan Jablonka est professeur d'Histoire à l'université Paris 13 et il ne fait pas mystère du vif conflit qui s'est élevé en lui-même entre ses deux vocations d'historien et d'écrivain, conflit qui a longtemps persisté, et qu'il a résolu en publiant ces deux livres qu'il appelle des « œuvres-recherches ». Entre ces deux œuvres, dont il souligne la continuité, il a formulé une réflexion sur sa pratique et sa théorie sous la forme d'un manifeste[2].

Qu'est-ce que la filiation ?

Laëtitia Perrais et plusieurs des personnes qui l'entourent, à la lettre ou symboliquement, n'ont pas eu de parents, ou ont eu des parents qui ont manqué diversement à leur paternité ou maternité. Ivan Jablonka lui-même s'était vu privé de deux de ses grands-parents sur les quatre.

Comment peut-on ne pas avoir eu de grands-parents, au sens strict et fort ? Ivan Jablonka n'a pas perdu ces grands-parents : il ne les a jamais eus. Pourquoi ? Parce que Matès Jablonka et son épouse Idesa furent ôtés des vivants au cours d'une extermination de l'autre côté du monde — à Auschwitz —, et parce que, pour sauver la vie de leurs deux enfants, auparavant ils avaient dû renier leur paternité et maternité. Telle fut la blessure que l'Histoire infligea d'abord à Marcel Jablonka, renié pour vivre et muré dans sa douleur, puis, à travers lui, à son fils Ivan.

Celui-ci, à l'âge de huit ans, écrit à ses deux autres grands-parents — et, sous le couvert de cette lettre, en esprit, à Matès et Idesa, on le suppose aisément :

« Vous pourrez être sûrs, quand vous serez morts, je penserai à vous tristement toute ma vie. Même quand ma vie à mon tour sera finie, mes enfants vous auront connus. Même leurs enfants vous connaîtront quand je serai dans la tombe. Pour moi, vous serez mes dieux, mes dieux adorés qui veilleront sur moi, que sur moi. Je penserai : mes dieux me couvrent, je peux rester dans l'enfer ou dans le paradis. »

Placé au tout début du livre, ce petit morceau — dont sort le livre — nous laisse entendre ce que c'est que la filiation, comme intuition métaphysique dans un enfant : la dimension de sacré inscrite en chacun des humains, la dimension d'une transcendance purement humaine inscrite physiquement, psychologiquement et moralement en chacun de nous, la dimension qui fait que chacun appartient à l'humanité — la dimension qu'on ne peut interdire à un humain sans lui ôter sa vie même. Tels furent les grands totalitarismes du XXe siècle, qu'ils entreprirent même de détruire en chacun de leurs sujets l'appartenance à une lignée de parenté.

Qu'est-ce qu'une œuvre-recherche ?

C'est une œuvre d'écriture et d'histoire, qui consistera à conjoindre organiquement les ressources d'une science rigoureuse et le secours de l'écriture créatrice. Cela en vue de restituer leur vie à des humains auxquels on l'a ôtée, c'est-à-dire aussi bien à Laëtitia Perrais qu'à Matès et Idesa Jablonka, et aussi bien à l'auteur lui-même.

Pourquoi faut-il conjoindre ces deux ordres apparemment inconciliables de la pensée ? Parce qu'il y a une vérité de l'histoire[3], mais parce que cette vérité-là ne peut être ni exhaustive ni métaphysique. Sur la mort de Matès, l'historien peut faire de nombreuses hypothèses fondées en documents, témoignages et raisonnements ; mais il ne sait finalement ni où ni quand ni comment il est mort, ni comment il a vécu la fin de sa vie. Pour tenter de combler ce manque essentiel, le travail de l'écriture nous offrira, par exemple vers la fin du livre, un tableau de Matès, imaginaire et plausible, écrit au présent, pour évoquer comment Matès vit approcher sa mort[4] :

Matès voit en pensée sa mère cuisant le pain, son père récitant le Cantique des cantiques le soir du shabbat, majestueux et rayonnant dans son caftan de satin […]. Comme Gradowski, peut-être étendu sur le châlit d'en face, Matès observe la lune d'opale. Elle est atrocement belle, rousse, indifférente à ces insectes voués à disparaître. Matès sent que son esprit, lézardé de visions, se disloque. Il n'y a plus d'hommes libres en ce monde. (p. 361)

De même, le livre de Laëtitia sera une œuvre d'historien et de sociologue (« […] mon livre porte aussi sur un pays, une société, la justice au début du XXIe siècle », p. 210), sans la science et la méthode duquel on ne pourrait rien dire de vrai sur Laëtitia. Mais ce sera aussi une œuvre d'écrivain empathique, car on ne peut pas connaître Laëtitia en vérité sans la représenter en imagination.

Restituer à Laëtitia sa propre vie

Quelqu'un, de manière inhumaine, a tué Laëtitia et a continué son œuvre d'obscénité par ses postures et ses déclarations aux enquêteurs et en justice. Mais bien d'autres personnes et de bien d'autres manières, moins immédiatement violentes, ont contribué à lui ôter sa vie. Cela en donnant et en se donnant d'elle certaines images, fussent-elles dévotieuses, qui ont oblitéré sa vraie vie.

L'intention du livre à elle consacré sera donc d'enlever Laëtitia à la magie du fait-divers, aux représentations des médias, à la figure sociale de l'enfant-abandonné, aux mythes de la victimisation, et aussi bien aux mensonges de l'héroïsation. De les délivrer aussi, elle et sa sœur Jessica, des catégorisations que suscite la gémellité — ce piège à images abusives que les uns et les autres créent pour distinguer les jumeaux.

Au centre du livre, se succèdent immédiatement la scène de la découverte de certains membres de Laëtitia (« Le Trou bleu ») et le « Portrait de Laëtitia » : la découverte d'une partie de son corps démembré puis le tableau délicat où l'écriture remembre phrase par phrase sa personne. « Laëtitia avait la grâce » : l'attaque de ce chapitre arrache le mot de « grâce » à la banalité de la langue quand celle-ci désigne tout être jeune indistinctement et vaguement, pour lui redonner la force théologique de cela qui n'appartient qu'à la seule Laëtitia par la décision arbitraire d'une puissance inconnue, de la puissance qui distribue les vies, chacune des vies recevant ce don singulier (grâce ou disgrâce), singulièrement. Presque aussitôt : « Un semis de grains de beauté ornait son décolleté et son dos. » Comment écrire la beauté et la présence de Laëtitia en corps sinon en notant la manière arbitraire dont la nature marqua l'étendue de sa personne ? Flaubert savait bien que quelques traits bien disposés suffisent à saturer de réalité la description des choses et des êtres. Mais soulignons que le meurtrier — il ne s'en soucie pas ! — demande pourtant, lui aussi et de fait, à l'écrivain d'être arraché à l'image du monstre : de chaque humain, on peut dire le pire, à condition qu'on documente ses actes et qu'on évite de les ranger dans la catégorie toute prête de l'inhumain : chapitre 22, « Du criminel comme être humain ».

On dira donc de Laëtitia la plénitude de sa vie et le mouvement intime qui l'animait (« la conscience vibrante d'elle-même », son âme au sein d'elle-même se réfléchissant perpétuellement…), l'autonomie qu'elle avait conquise, l'état d'accomplissement auquel elle avait atteint et qui n'était pas sans doute le dernier auquel elle pouvait en venir. L'exergue audacieux convenait donc, repris au philosophe de la Joie, Spinoza : sous le latin du philosophe, la traduction française : « La joie est le passage de l'homme d'une moindre perfection à une plus grande. » Oui, Laëtitia a rempli le sens de son prénom, laetitia : la joie.

Jessica et Laëtitia

Mais elles sont deux, et on a vu que la gémellité suscite des images aliénantes. Plus troublant encore, il y a là une sorte d'ironie de la nature. Corrigeons aussitôt : la nature n'est pas ironique, pas plus qu'elle n'est aimante ou hostile, mère ou marâtre, sensée ou insane… La Nature est un nom, celui que nous donnons à la contingence ; et le mot de la contingence, comme celui de la gémellité, est le concept sous lequel nous tentons d'abstraire le fait pur et simple de la vie de chacun, pour nous en assurer quelque maîtrise. Car chacun de nous, dès qu'il y pense, reconnaît tel hasard qui fait que, dans sa filiation proche, telle rencontre plutôt que toute autre possible, l'a fait lui-même. On voudrait bien que telle arrière-grand-mère n'ait jamais rencontré et aimé tel mauvais sujet. On le voudrait, mais on s'arrête saisi, car cela reviendrait à envisager non pas même que l'on aurait été un autre mais que l'on ne serait pas du tout. Chacun s'arrête au moment de renier sa filiation, c'est-à-dire au seuil d'un refus d'être.

Laëtitia morte, et morte de cette manière, elle pouvait entraîner Jessica dans sa mort. Au cœur de la pensée et de la construction du livre, il y a l'obscurité, dangereuse de toutes façons, de deux existences partagées depuis toujours : comment rendre à chacune, exclusivement, la vie à laquelle elle a droit ? L'auteur a commencé par demander la permission de lui parler, et d'écrire de sa sœur et donc d'elle, Jessica. Sans cesse dans son récit, il revient à elle. Et, au terme du livre, il constate : « Jessica est sortie du cercle de feu. Elle a triomphé de la fatalité et de la mort. Elle est toujours la jumelle de sa sœur, mais de ce côté-ci du monde. » On ne dit pas que le livre y est pour quelque chose ; au moins aura-t-il rendu hommage à Jessica, mais inévitablement à travers l'hommage dédié à Laëtitia. Dans le livre, quelque chose d'inextricable demeure, et dont la vérité est laissée au silence et à l'avenir : qui nous assure que la confiance un jour exprimée par Jessica à l'égard de « l'écrivain » ne se changera pas, un autre jour, en détestation ? Tel est aussi le risque que court auprès des vivants celui qui s'attache à écrire le présent.

« Laëtitia, c'est moi »

« Mais eux [Matès et Idesa], où sont-ils ? […] Il faut bien qu'ils soient quelque part, puisqu'ils ne sont ni sur la terre ni au ciel. […] Ils sont dans ce livre […] » (p. 349). Des personnes qui ne parleront plus jamais, qui peut-être n'ont jamais parlé délibérément de leur vie à elles, en appellent, comme en Justice, à un avenir inconnu, à un passant qui aura la capacité et le désir de parler pour elles, à un écrivain[5]. De même pour Laëtitia. Ce genre d'œuvres que l'on construit selon des moyens tout humains, cela, dans notre littérature et dans l'histoire de la musique, porte un nom, celui de « Tombeau ». Ériger une stèle de mots à Laëtitia et à ses semblables.

Le principe est matériel et moral : le texte ou le morceau de piano répond de manière réelle à un devoir d'hommage et de piété. Mais surtout, à un devoir d'humanité. Rousseau nous a laissé la notion de la pitié humaine, qu'il faut entendre, non pas seulement au sens de la simple et passagère commisération, mais plutôt ainsi : l'empathie que j'éprouve à l'égard de tout  autre homme est le signe sensible et indubitable d'un mouvement spécifique selon lequel je reconnais, en cet autre que moi, son humanité. Ce mouvement irréfléchi me constitue pourtant en retour, moi, en humain, et tous les autres humains en humanité. Voilà comment la pitié humaine vint remplacer la charité, et cette substitution convient à un Juif incroyant qui ne peut plus dire le kaddish à la mémoire de ses grands-parents non plus qu'un requiem à la mémoire d'une jeune femme qui vécut en un pays déchristianisé.

Tel est le sens du deuxième exergue des Grands-parents que je n'ai pas eus, tiré lui de Georges Perec : « L'écriture est le souvenir de leur mort et l'affirmation de ma vie. » Alors nous pouvons lire autrement que comme une sorte de clin d'œil — certes signifiant déjà, d'une appartenance à la littérature — à la formule attribuée à Flaubert sur Mme Bovary, cette déclaration audacieuse, ironique et heureuse, qui fait le titre du chapitre 56 et avant-dernier dans Laëtitia : « Laëtitia, c'est moi ».

La blessure qui marquait déjà l'enfant de huit ans et qui continue de marquer le professeur d'université, a produit en lui un défaut d'être, que viennent essayer de réparer des livres, où il sera question d'enfants tués ou placés et de parents ôtés du monde des vivants. Par là, repérer, désigner et rémunérer, autant que possible, tout déficit d'être.

Questionnements

On le sent bien, cela ne peut se faire que, pour ainsi dire, à mi-voix, pour ne pas offusquer de trop de brillance le noir qui est à dire. Dans Laëtitia, c'est par courts chapitres et selon une écriture mate, que des lecteurs d'ailleurs peuvent reprocher au livre. L'écrivain évite aussi la structure dramatique qui tirerait le récit du côté de la tragédie, du destin, de l'héroïsation des personnages… Car il ne faudrait pas que ce tombeau devienne l'un de ces somptueux édifices qui oppriment et étouffent une deuxième fois celle en laquelle on veut honorer sa vie, purement et simplement.

Ce genre de péril, Jablonka l'a envisagé en toute conscience :

[…] je suis un écrivain en sciences sociales. Sortant de nulle part, je lance une enquête sur vous, sur les grands drames de votre vie, j'investis vos secrets, je rouvre vos blessures, j'interroge vos proches, je prétends expliquer la signification de votre existence. Or figurer dans un livre, s'y voir objectivé, disséqué, interprété, livré au public, c'est une forme de violence. (p. 336)

Ivan Jablonka est passé outre à cette objection, qu'il s'est faite. Parce que la science et la littérature ont des droits, elles aussi, attachés à leur connaissance de la vie et à une responsabilité civique[6] ? Parce qu'il est question de vie ou de mort, pour Laëtitia et Jessica, et pour l'écrivain lui-même ? Ces raisons sont légitimes. Mais celui-ci a besoin d'être rassuré, par une parole de l'avocate de Jessica : « Elle t'appelle “l'écrivain” et elle a confiance en toi. » Et il ajoute : « J'en ai éprouvé un grand soulagement » (p. 334).

Autre problème, lui non explicité. À plusieurs reprises, le livre évoque les interventions politiques du Président de la République et il ne craint pas de consacrer un chapitre à « L'axe Patron-Sarkozy ». Ce chapitre et des remarques isolées suggèrent, d'ailleurs non sans quelques nuances il est vrai, une complicité criminelle entre l'homme politique et le violeur de Jessica, condamné comme tel par la Justice. Écrivant le mot d'axe, l'historien ne peut ignorer les connotations que ce mot entretient avec l'alliance entre le nazisme, le fascisme et une idéologie nippone ni, par ailleurs, avec l'expression « l'axe du Mal » due à un Président américain. Ce qui retient ici, dans un livre dont tous les efforts visent à écarter les images trompeuses, c'est la présence d'une image du mal qui fait substance.

Dernière réserve, presque du même ordre. Elle concerne le passage où l'auteur énumère les violences que les hommes ont faites aux femmes (p. 333). Il le conclut en ces termes : « Pour la première fois, j'ai eu honte de mon genre. » Pour rendre justice à Jessica et à Laëtitia, chacune personnellement, faut-il dénoncer les torts faits « aux femmes » par « les hommes » pris en bloc, de manière impersonnelle ? Selon le titre complet du livre, Laëtitia ou la fin des hommes, faut-il envisager que la mort de Laëtitia ouvrirait l'époque d'un monde réconcilié par l'abolition d'un trait, jugé jusqu'ici essentiel, du genre masculin ? Elle en serait héroïsée.

 

Ces réserves touchent à l'exécution du projet, en deux passages : peut-être, en quelques pages, Jablonka aura-t-il manqué au principe de neutralité axiologique qui fait la force de son livre[7]. Mais ces réserves n'ôtent pas vraiment à sa profondeur, à sa légitimité et à sa beauté. Ivan Jablonka est un écrivain dont on attend avec impatience la prochaine publication.

Pierre Campion



[1] Ivan Jablonka, Histoire des grands-parents que je n'ai pas eus. Une enquête, Seuil, coll. « La Librairie du XXIe siècle », 2012 et Laëtitia ou la fin des hommes, Seuil, coll. « La Librairie du XXIe siècle », 2016.

[2] Ivan Jablonka, L'Histoire est une littérature comme les autres. Manifeste pour les sciences sociales, Seuil, coll. « La Librairie du XXIe siècle », 2014.

[3] Grands-parents, p. 329, à propos d'une certitude acquise concernant la mort de Matès : « Nous savons que Matès n'est pas gazé à son arrivée. Cela a un sens de parler de vérité en histoire. Elle existe, nous l'avons trouvée et je chéris cette certitude. »

[4] Présent dans ce tableau, Zalmen Gradowski, qui laissa, enterré sur place, un récit de sa vie au camp. Notons que, dans Jablonka, le récit n'est pas une description de plus du génocide perpétré à Auschwitz mais la description documentée et imaginée de la vie et de la mort d'Idesa et de Matès.

[5] L'un des exergues des Grands-parents que je n'ai pas eus est tiré de Michelet : « L'âme des pères, qui, tant de siècles, souffrirent et moururent en silence, revint dans les fils — et parla. »

[6] « Je me suis dit que raconter la vie d'une fille du peuple massacrée à l'âge de dix-huit ans était un projet d'intérêt général, comme une mission de service public » (p. 350).

[7] J'appelle neutralité axiologique le principe d'écrivain ou de dramaturge qui consiste à ne pas catégoriser la conduite ou le caractère ou l'être de tel protagoniste. Verrait-on Shakespeare enfermer le mystère d'Iago sous quelque qualité objective ou réduire sa noirceur à telles causes assignables ? Si l'auteur, de manière impartiale, ne donne pas leur chance aux personnages négatifs, le récit ou le drame tombe.

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