RETOUR : Études

Pierre Campion

Étude du roman d'Hédi Kaddour, La Nuit des orateurs,
Mise en ligne le 1er mars 2021.

© : Pierre Campion.

kaddour Hédi Kaddour, La Nuit des orateurs, Gallimard, 2021.


Rome selon Hédi Kaddour

Des vérités, au loin

Bientôt je pus montrer quelques esquisses. Personne n'y comprit rien. Même ceux qui furent favorables à ma perception des vérités que je voulais ensuite graver dans le temple, me félicitèrent de les avoir découvertes au « microscope » quand je m'étais au contraire servi d'un télescope pour apercevoir des choses très petites en effet, mais parce qu'elles étaient situées à une grande distance, et qui étaient chacune un monde.

Proust, Le Temps retrouvé

Hédi Kaddour raconte un épisode du règne de Domitien, à la fin du 1er siècle. Mais il n'est pas historien. Vue de son roman La Nuit des orateurs, cette Rome-là, fouillée méthodiquement, n'entrera pas dans nos catégories familières de la politique, ni de la société ou du droit ou de la justice ou des m¤urs, ni de la littérature ou de l'esthétique, et on gagnerait probablement en compréhension de ce livre si on évitait de le rapporter à ce que nous pensons et à ce que nous sommes, ou à ce que nous croyons être.

Domitien n'est pas l'un de nos dictateurs familiers ou de nos tyrans, les sénateurs de l'époque ne sont pas des oligarques contemporains, Pline le Jeune et Tacite ne sont ni de nos hauts fonctionnaires ni des visiteurs du soir auprès d'un président, les commandants des légions ne sont pas de nos généraux factieux. La plèbe de Rome, sa légèreté et sa cruauté ne tiennent pas à quelque populisme. Elle ne rappelle pas non plus la plèbe qui se retirait sur l'Aventin, très longtemps avant Domitien. Tout cela est posé loin de nous, par décision de l'écrivain.

 

L'épouse de Tacite est un très beau personnage de femme, c'est-à-dire une création littéraire à la fois respectueuse de l'histoire et aussi éloignée que possible de nos phraséologies. Lucretia est la fille de Cneius Julius Agricola, l'homme de guerre et administrateur qui acheva les conquêtes de César dans le nord de la (Grande) Bretagne, une matrone de grande famille, qui toute petite suivait son père aux camps, regardait tout, saisissait tout. Elle a épousé un homo novus, lui issu de l'ordre équestre, elle entend le défendre directement auprès du prince et, déjà, elle envisage de mourir avec lui selon les formes d'une romanité plus rêvée que réelle. Comment, se demande-t-elle, vivre en ces temps de servitude dans le respect de ce qu'elle est et de ce qu'est en lui-même et pour elle-même son mari ?

Dans ceux d'entre ces personnages qui comme elle portent en eux la légende et la nostalgie de la Rome républicaine, il y a un double éloignement, ménagé ici par une ironie supérieure : ils ne sont pas des nôtres et ils ne sont même pas de leur époque. Telle est Lucretia, nouvelle Lucrèce au poignard, le personnage qui prend d'emblée le pouvoir dans le roman. C'est elle qui met les choses, les personnes et les événements au point où ils doivent être, selon elle.

 

Hédi Kaddour nous déporte de tous les « cela me fait penser à… » et de nous-même. Il nous porte à nous demander pourquoi et comment cette époque d'assujettissement rusé et brutal, de corruption étudiée et sordide fut l'une des plus belles de la littérature latine et celle des grands édifices érigés partout dans l'Empire.

Il nous porte surtout à entrer dans ce qui est le comble de ce qui n'est ni lui ni nous-même : dans le travail de consciences placées dans les conditions de la survie. En tous ses personnages, en Domitien lui-même, les phrases de Kaddour notent les stratégies des pensées, leurs calculs, leurs évitements, abandons et aberrations, leurs lâchetés et leur beauté vraie. Comment se représenter les perplexités du centurion chargé d'arrêter un sénateur en plein Sénat, et son erreur sur la personne, et les conséquences plus ou moins bienvenues de cette bourde dans les stratagèmes des uns et des autres ?

 

Il y a bien une intrigue, gouvernée par chapitres et qui relate les imprudences, témérités et provocations d'orateurs qui se sont risqués à défendre la province de la Bétique contre le proconsul qui la pillait, contre un ami de Domitien, et qui gagnèrent la cause devant les magistrats. Le romancier fait cela en passant la parole mentale aux uns et aux autres des protagonistes de son récit.

S'ensuivent évidemment ou s'y entremêlent les chausse-trappes de Domitien et de ses sbires, les épreuves et les dangers qui en résultent.

Le dernier chapitre nous ramène aux perplexités de Publius et de Lucretia, de savoir comment ils doivent mourir. Lucretia mène à nouveau l'action et on peut se demander comment cela fait dénouement à une histoire qui paraît s'éteindre sur elle-même.

En fait, ils ont avancé. Leur suicide ne peut pas demeurer une protestation privée, il doit revêtir la dimension d'un témoignage et l'exemplarité d'un appel posé au présent et pour l'avenir, par une lettre qu'ils laisseraient à l'histoire et au monde. À l'histoire de Rome bien sûr et à son monde, et non pas à la grande Histoire, réglée au XIXe siècle comme sur du papier à musique par quelque Raison impérieuse.

Pendant la dernière nuit dans laquelle ils vivent, Domitien a été assassiné, mais ils ne le savent pas encore. Le meurtre n'est pas venu de leur camp mais de la maison même de l'Empereur, alimentant encore le désordre et la déraison dans la res publica. Lucretia et Publius sont plus que jamais pris dans l'ironie des événements et de la narration.

Cependant, sous les yeux de Publius, sur l'étagère où Lucretia les range à la portée de sa main, entre les ¤uvres de Martial et d'Ovide, les tablettes vierges attendent toujours celui qui longtemps a eu le désir d'écrire, sans trop savoir quoi ni pourquoi — elle le lui reproche assez en elle-même.

Dans peu de temps, sous Trajan, quand la paix sera revenue momentanément dans Rome, Tacite écrira, non pas une lettre impossible à la postérité mais l'histoire de son temps, et d'abord l'éloge d'un général, intègre et prudent, son beau-père, Cneius Agricola. À travers celui-ci, ce sera un hommage à Lucretia et, indirectement, à leur propre histoire, ici même racontée comme une sorte de préface à une vie d'écrivain.

Pour ce faire, il faudra rompre décidément avec le latin de Cicéron et de Tite-Live, avec les grandes périodes de la langue et de l'éloquence, avec les légendes de la République. Pour sortir de la nuit des orateurs et de ses impuissances, Tacite écrira un appel à une autre raison impérieuse, celle de l'écriture, dans une prose rigoureuse, désenchantée de toutes leurs illusions, à elle et à lui.

La dernière phrase de notre roman, prononcée encore dans la perspective de Lucretia et de Publius, avant qu'elle ne lui passe la main et qu'il ne devienne Tacite, en appelle à un matin problématique : « […] partout dans l'empire, pour n'avoir rien à craindre, il suffit de dire civis Romanus sum, partout sauf à Rome, quand on est devant un empereur qui renchérit et un préfet qui sourit, quand l'aube tarde à venir et qu'elle va peut-être faire regretter la nuit. » Ce matin-là, qu'ils désespéraient de voir venir, ce sera celui des tablettes.

 

Cependant le c¤ur battant de notre récit, c'est la phrase parce qu'elle provient, déportée, de l'action oratoire et surtout parce qu'elle porte le caractère imprévisible des mouvements qui se produisent dans les consciences, de leurs finesses insaisissables, de leurs surprises, de leurs craintes, illusions et paniques. Tous les romans de Kaddour sont écrits dans cette curiosité inépuisable à l'égard de nos intérieurs lointains et dans ce style.

In medias res, en pleine action, aux premiers mots mêmes du roman, voici Publius, à l'instant où Lucretia s'apprête à tenter une démarche des plus risquée auprès de Domitien pour les sauver, lui et son ami Pline :

Sa femme, il ne l'a pas vue grandir et ce soir c'est elle qui lui a donné un ordre. Pas un ordre : une instruction. Elle n'a pas dit tu dois, mais il faut, la voix de Lucretia devenue la voix de la nécessité, il faut que tu restes à la maison. Voix douce, mais ce qu'elle dit est inflexible. La soudaine beauté de sa femme le surprend. Grande bouche, nez grec, cheveux noirs, intacts. Elle ajoute et si j'échoue, Publius, il nous restera le poignard. Voix précise, pas un mot de trop, sa femme et lui vont mourir, maison, poignard, épaules nues hors de la tunique de soie blanche, un corps plein et calme. Une vraie Romaine, pense-t-il, elle est belle et elle dit les choses, rien d'autre. Il ne l'a pas vue grandir. Douze ans… Quand il l'a épousée elle avait à peine douze ans. Quand a-t-elle grandi ?

Le romancier : s'il vient à l'esprit de mon lecteur l'expression de « l'ordre patriarcal », ou telle trivialité comme « le machisme des Romains », je suis perdu. Prendre à part mes lecteurs, singuli, un par un. Les distraire de la masse des lieux communs, trop communs, de leur époque et des époques à venir, les emballer dans une histoire.

Le moraliste : me défaire moi-même de tout ce bric-à-brac qui nous sert de pensée.

L'écrivain : poser dans mon récit les guillemets invisibles du style indirect libre, le bien nommé, celui qui ouvre une voix impersonnelle et ironique dans l'intime des personnages. Par là, régler d'abord la focale sur et dans Lucretia, trois fois pour une : sur le personnage de Publius et pour le lecteur, et à l'égard de tout le livre.

Chapitre 1 admirable, « Il faut que tu restes à la maison… », placé sous l'égide de l'expression prononcée par une épouse, et où l'on voit le mari se rappeler l'enfant de cinq ans qu'il a vue entrer dans le palais de Vespasien suivie de l'esclave chargé de porter la corbeille de ses poupées et d'un autre esclave pour le plus précieux : un magnifique canard à roulettes, en verre bleu. Elle descendait de son cheval, mettait une laisse au canard et filait se promener jusque sur le marbre de l'immense salle d'apparat dix fois plus haute que la taille d'un homme… Puis laisser apparaître l'adolescente de seize ans — elle était déjà sa femme ! — défiant Domitien au début de son règne en le rappelant d'un seul mot à la dignitas, à la décence des Romains. Et, à un moment, laisser entendre que ce mariage avec l'orateur, c'est elle qui l'a demandé à son père quand elle avait neuf ans.

Qu'est-ce que l'amour rajeuni dans Publius au moment où il va probablement la perdre et se perdre ?

 

En cette matière, la fluidité fait tout. Elle enveloppe et développe ensemble les mouvements des consciences et une critique de la conscience. Qu'est-ce que sentir (sentire) ? Qu'est-ce que penser ? Qu'est-ce qu'écrire ? Comment régler de manière organique les points de vue entre deux ou même trois consciences, en inquiétudes et désarrois chacune, et en luttes ou en connivences difficiles entre elles ? Une archéologie de la pensée, mais ni selon Freud ni selon Foucault.

Ainsi dans le chapitre 14, « Ils sont là devant lui », dont le titre donne le pouvoir à Domitien sur Pline et Tacite, dans la conduite du récit comme dans la réalité, un pouvoir de vie et de mort, non pas illimité mais embarrassé de ses limites, à propos par exemple du surnom de Néron chauve, calvus Nero, qui lui a été trouvé dans un repas, chez eux :

[…] Et si je les châtie, cela voudra dire que j'en suis à tuer pour une moquerie, donc que je la prends au sérieux, et que je la trouve dangereuse. Comme s'il suffisait d'une bouffonnerie pour mettre en péril le pouvoir, la potestas et la majestas d'un empereur romain. Comme si j'étais un maître fragile et apeuré. […] second Néron ça peut toujours se rejeter, on peut toujours dire que c'est une invention, un mensonge, une calomnie passible de tous les supplices, mais l'absence de cheveux c'est incontestable, même quand je mets une perruque, c'est réel la calvitie ; et la calvitie transmet sa réalité au mensonge, je ne suis pas un Néron mais je suis chauve, presque, et ça donne corps à la calomnie… […]

Au long de ces vingt pages, ce sera une escrime de rares paroles, de pensées entre trois pensées, et de silences étirés, encore plus dangereux quand ils sont mesurés par un Domitien. Ces voix et ces silences nous parviennent tout vivants, de très loin, ex longinquo, et nous entendons « la rumeur des distances traversées ».

 

Trois conditions : une érudition sans faille, une écriture de l'empathie pratiquée à la distance qui convienne, l'invention d'un dramatisme dont la scène soit tout intérieure. Le lointain de ces Romains-là, dans les arrière-plans d'une parole libre, qui leur dresse une sorte de sanctuaire mental.

Or ce sont exactement les commandements qui s'imposent à tout écrivain : discerner de quoi on écrit en l'abolissant « dans les anneaux nécessaires d'un beau style ». Tel est le classicisme d'Hédi Kaddour.

Pierre Campion

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