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Pierre Campion

Une figure de Claude Lefort
Texte mis en ligne le 3 août 2008.

© : Pierre Campion.

Les mentions tom et tp renvoient respectivement aux deux livres de Claude Lefort Le Travail de l'œuvre Machiavel, Gallimard, coll. « Bibliothèque de philosophie », 1972, puis coll. « Tel », 1986 et Le Temps présent. Écrits 1945-2005, Belin, 2007.

Les « figures » mises en ligne sur ce site ne sont pas des études ou des articles mais des essais personnels et libres.

Note du 9 octobre 2010 : Claude Lefort (1924-2010) est mort le 3 octobre 2010. Il a pu voir paraître le volume des Œuvres de Merleau-Ponty (Gallimard, coll. Quarto), qu'il avait préparé et préfacé. Dans son témoignage pour Le Monde (7 octobre 2010), Pierre Pachet écrit : « […] je continuais à me demander comment étaient nées et s'étaient affermies en lui la force, la confiance en soi, l'audace qui lui avaient permis, à diverses occasions, de tenir tête à des autorités intellectuelles qui en auraient réduit bien d'autres au silence ou à la conciliation. […] Homme d'amitié et d'amour, […] Claude Lefort savait aussi, à la fois instinctivement — de naissance — et par la raison, qu'on ne pense vraiment quelque chose qu'en acceptant, quand il le faut, d'être seul. »


 Claude Lefort

Claude Lefort ou l'énigme de l'œuvre

Le philosophe est un penseur écrivain[1].

Longtemps le nom de Claude Lefort fut pour moi celui d'un obscur contradicteur de Sartre, auquel celui-ci en somme avait fait l'honneur d'une réponse longue et un peu dure au début des années cinquante[2]. Pour savoir que c'était à l'époque un jeune collaborateur des Temps modernes, ce qu'il avait écrit et ce qui avait tant irrité le directeur de la revue, pour lire donc son article « Le Marxisme et Sartre[3] », il aurait fallu aller à la collection des numéros mais, dès la fin des années soixante, ces débats sur l'échec de telle grève, sur les communistes et la paix et sur la relation du parti communiste et de la classe ouvrière paraissaient relever d'une sorte de préhistoire. En ce temps-là, Sartre, à toute force, essayait de préserver ses relations avec les communistes et peut-être de les sauver d'eux-mêmes : « […] le but de cet article est de déclarer mon accord avec les communistes sur des sujets précis et limités, en raisonnant à partir de mes principes et non des leurs[4]. » Et puis, après 1968, Sartre n'avait jamais été aussi loin du Parti communiste et de sa propre problématique des années cinquante : il était même désormais dans une sorte de spontanéisme bien plus marqué que celui qu'il reprochait autrefois à Merleau-Ponty. Cependant, en 1961, entre la polémique de 1953 et La Cause du peuple, et justement après la mort de Merleau-Ponty, dans l'article navré qu'il écrivit pour l'ami avec lequel il était désormais trop tard pour parler (« Il n'y a rien à conclure sinon que cette longue amitié ni faite ni défaite, abolie quand elle allait renaître ou se briser, reste en moi comme une blessure indéfiniment irritée[5] »), Sartre était revenu sur la querelle ancienne avec Lefort et l'avait replacée dans le contexte de son conflit avec Merleau-Ponty. Il notait que « Merleau », en cette occasion, avait pris le parti de Lefort, et que cette querelle avait marqué un moment décisif de leur mésentente à Merleau-Ponty et à lui-même, laquelle portait, depuis 1945, sur leurs relations avec le Parti communiste. Bref, sur fond de dissensions concernant la stratégie de la revue, « nos deux écrits, écrit Sartre en 1961 à propos de celui de Lefort et du sien, sentaient la hargne », et on ne peut s'empêcher de penser que le directeur de la revue, alors au plus haut de sa réputation, avait mal supporté les objections publiques d'un cadet de vingt années et inconnu, qui, au surplus, venait interférer dans la discussion entre les fondateurs[6]. Mais Lefort n'avait pas plié : quand on affronte à moins de trente ans une controverse avec un Sartre au faîte de sa gloire, on en sort brisé, ou persuadé pour la vie qu'être de son temps c'est d'abord ne pas céder aux injonctions et intimidations qui y prolifèrent.

Une expérience de la liberté

En 1941-1942, dans sa classe de terminale au lycée Carnot, Claude Lefort avait été élève de Maurice Merleau-Ponty. Celui-ci l'avait orienté vers les études de philosophie et, d'autre part, vers le trotskisme[7]. Venu aux Temps modernes par son ancien professeur et par ailleurs lu et recommandé pour son premier article par Raymond Aron, ce jeune homme (vingt-et-un ans) y écrit dès le numéro 2 (novembre 1945)[8], puis dans de nombreux numéros entre 1946 et 1953[9]. Cependant il arrive à la revue avec une pensée déjà formée dans des préférences libertaires antérieures à sa rencontre avec Merleau-Ponty[10], puis dans l'influence de ce dernier, dans sa lecture personnelle de Marx et dans l'expérience politique de ses confrontations avec ses camarades trotskistes. Dès cette époque, quelque chose résiste en lui aux interprétations habituelles de Marx, une conviction qu'il analysera plus tard en ces termes :

Pour moi, alors, la pensée de Marx devait trouver sa véritable expression dans le langage de la phénoménologie et cette dernière devait chercher en lui son fondement et sa finalité. […] ce qui s'abritait sous la théorie, le matérialisme, le déterminisme, c'était une pratique de pensée, disons : le déductivisme — ­le rôle du prolétariat se déduit de la nature du système capitaliste, le rôle du Parti se déduit de celui du prolétariat, et les événements présents et à venir (et quels événements : la révolution qui sortira de la guerre impérialiste) se déduisent de la crise du système… Ce déductivisme je le supportais mal, mais je n'avais pas, tout de suite, compris que son pendant était la discipline de parti. (tp, p. 225.)

Dès l'origine, dans le marxisme très personnel de Lefort, il y avait donc une phénoménologie de la liberté, et dans cette phénoménologie une conception de l'événement comme non déductible, de l'histoire comme imprévisible et de la politique comme l'exercice autonome de l'inventivité collective. Entre vingt et vingt-cinq ans, il se forme ainsi une pensée ferme qui guidera d'abord une pratique politique marquée par des ruptures (avec le trotskisme, ensuite avec des groupes ou revues comme Socialisme ou Barbarie), puis qui suscitera, au début des années soixante-dix, à travers une sorte de repli sur l'enseignement et la recherche, une étude magistrale sur Machiavel et des travaux sans cesse repris autour de Tocqueville, étude et travaux qui, à travers des débats avec François Furet, Pierre Clastres et Hannah Arendt, se déploieront en réflexion d'ensemble sur le totalitarisme. Ainsi, par exemple, en viendra-t-il à remettre en cause l'idée même de Révolution :

Il faut le dire encore : l'idée de la révolution, comme événement absolu, fondation d'un monde dans lequel les hommes domineraient entièrement les institutions, s'accorderaient dans l'ensemble de leurs activités et de leurs fins, d'un monde dans lequel le pouvoir se dissoudrait dans le flux des décisions collectives, la loi dans le flux des volontés, d'où le conflit serait éliminé, cette idée a partie liée secrètement avec la représentation totalitaire ; la croyance en une société qui s'ordonnerait organiquement, somme toute du dedans d'elle-même, renvoie à une référence toute externe, à la position d'un grand Autre qui embrasserait l'ensemble et le constituerait comme l'Un[11]. (« La Question de la révolution » dans Esprit, 1976, repris dans tp, p. 268.)

Mais il aura toujours aussi, et jusqu'à maintenant, une attention à l'événement. Il prendra position en mainte occasion, notamment par des articles dans des journaux et des revues : sur le gaullisme, sur la guerre d'Algérie et sur 1968, sur les soubresauts du bloc communiste (la révolution hongroise, la longue histoire de la Pologne avec le communisme entre 1956 et 1990, le délitement et la chute de l'Union soviétique), sur l'affaire Rushdie, sur le développement de la doctrine des droits de l'homme, sur les grèves de 1995 en France… Telle est, trop vite résumée, la longue aventure d'une œuvre abondante et d'une réflexion ouverte à son présent, à l'imprévisibilité de l'histoire et à sa « complication[12] », et cependant remarquablement fidèle à ses premiers principes, une aventure dont témoignent les recueils de textes de 1978 (Les Formes de l'histoire[13]), de 1986 (Essais sur le politique[14]), et surtout le volume d'articles et d'entretiens, tout récent, Le Temps présent. Écrits 1945-2005, déjà cité.

Lisant ce dernier volume, des questions se font jour en nous. Se situant soi-même au sein de l'une des générations qui viennent approximativement de dix en dix ans après celle de Lefort, comment ne pas penser que chacune aura sa manière d'aborder et de comprendre cette espèce d'odyssée ? Ainsi quel sens cette expérience de politique et de pensée prend-elle aux yeux de ceux qui n'auront connu le totalitarisme communiste que par l'histoire ? Et surtout, pour ceux qui légitimement vivent l'époque dans la pensée que l'histoire est à écrire, quelle valeur revêt l'expérience en général et en particulier celle de quelqu'un dont la pensée et la vie affirment que l'avenir ne se déduit pas du présent et encore moins du passé ? Eh bien, dès lors qu'elle ne prétend pas imposer des conclusions, elle pourrait servir au moins à avertir que, en effet, ni les meilleures intentions, ni les analyses les plus subtiles, ni la détermination la plus intransigeante ne sauraient garantir d'effets pervers l'avenir qu'elles veulent instaurer.

En tout cas, nous avons sous les yeux la figure d'une personne rebelle à l'intimidation et peu encline à l'autocensure, et d'une pensée pour ainsi dire préparée d'avance, paradoxalement, à la surprise de l'événement. Car que connaissons-nous de ce qui adviendra, sinon que, le plus souvent, cela arrivera tout autre et tout autrement que nous ne l'attendions ? Autant le savoir…

Ainsi, le moment venu, peut-il espérer ne pas se tromper sur la signification d'un événement celui-là qui ne l'avait pas décrit d'avance et qui s'interdit de le penser comme déductible de ce qui le précéda, celui qui se refuse à l'inscrire aussitôt qu'apparu dans une mytho-histoire toute préparée, celui-là donc qui le scrute en effet comme événement et qui observe son retentissement inattendu dans le temps, — celui aussi qui écoute les témoins parlant du sein de l'événement : Kravchenko, Margarete Buber-Neumann, Soljenitsyne… Bien sûr, cela ne revient pas à abstraire l'événement de toute histoire, c'est le considérer en tant que, redéfinissant à tout moment l'histoire mais sans la clore ni l'expliquer, il nous assure que celle-ci n'est pas totalisable. S'il y a une rationalité particulière de l'histoire, que l'événement illustre et réalise, il faut la rechercher, à tout instant.

L'œuvre à l'épreuve de l'interprétation

L'ouverture de la pensée chez Claude Lefort se manifeste aussi par une attention spéciale à la peinture et à la littérature. Cela n'est pas dû seulement à l'influence du dernier Merleau-Ponty que, comme on a vu, il édita ; c'est plutôt que sa perspective envisage, pour ainsi dire naturellement, toutes les œuvres dans lesquelles se concrétise une pensée, selon le risque auquel l'expose sa rencontre agissante et créatrice avec l'obscurité des choses, des êtres et des événements, à travers la matérialité de son langage.

Qu'on l'appelle secret, mystère ou énigme, l'objet propre de l'interprétation suppose la recherche d'un sens ambigu et ambivalent, obscur de substance, équivoque de langage, complexe de structure, et cela entraîne, par conséquent, la légitimité, entre les divers interprètes, d'une pluralité nécessaire des approches, des méthodes et des formulations, mais aussi celle d'une diversité des plans et perspectives selon lesquels une interprétation donnée envisage l'ensemble décidément non totalisable de son objet.

Ainsi, à lire notamment la préface de Sur une colonne absente, celle d'Écrire. À l'épreuve du politique et surtout la première partie de son grand œuvre sur Machiavel[15], on discerne dans le travail de Lefort « la complication » de plusieurs questions articulées en une anthropologie philosophique ouverte : la question de l'action sociale et politique, celle de l'événement historique et de l'histoire en général, celle de l'œuvre de pensée, celle de la nature de la philosophie, celle du rapport entre la philosophie et les arts. Venu de l'action politique et de la lecture de Marx, et traversant Machiavel puis Tocqueville, Lefort construit lui-même une œuvre qui mérite de porter le nom de son auteur.

 

Machiavel est le nom d'une énigme[16] qui va réunir ces questions à un moment (1972), avant que l'une ou l'autre ne prenne le devant des préoccupations de Lefort suivant la diversité des occasions et de ses publications. Les premières phrases du livre le disent, dans une syntaxe tourmentée (elles sont faites pour ceux qui n'aiment pas le modèle sujet-verbe-complément) :

Qui pensera qu'un interprète est mû tant par le désir d'évincer ses rivaux que par celui de conquérir un savoir dont témoignent la propriété qu'il s'adjuge du sens d'une œuvre et l'autorité qu'il y gagne de capter la faveur de tout lecteur futur, peut-être tiendra-t-il pour un simple raffinement de ce désir le souhait d'interroger à la fois l'écrivain et sa postérité, la tentative de surprendre le mouvement continué par lequel l'œuvre échappe aux prises de ses interprètes, de dévoiler la complicité dont sont faits leurs conflits, et de nouer avec elle une liaison inédite — telle qu'elle demeure à distance, au plus intime du dialogue, comme un autre dont on sait qu'il parle au-delà de ce qu'on en entend, ou telle que soi-même on recueille, avec le savoir qu'on en tire, un trouble, on fasse jusqu'au bout l'épreuve d'un doute, on renonce à la trouvaille qui scellerait le discours. (tom, p. 9.)

Machiavel offre à ses interprètes l'énigme de son personnage et de son nom propre dérivé en un adjectif (machiavélique) et un nom commun (le machiavélisme), l'un et l'autre abhorrés bien souvent, et d'une œuvre (Le Prince et les Discours sur la première décade de Tite-Live, Lefort préfère écrire Principe et Discorsi), laquelle se dérobe à la surprise ourdie par ses chasseurs. Mais entre ceux-ci, c'est aussi une lutte pour l'appropriation de ce territoire, pour l'autorité et pour la gloire, une guerre dans laquelle se nouent les connivences habituelles qui se forment entre ennemis acharnés au même objectif, et de laquelle ils retirent un tel trouble que, même se rêvant le dernier des combattants — celui qui vendrait la mèche pour tous les autres et par là mettrait fin à l'énigme —, justement celui-là ne voudrait pas formuler « la trouvaille qui scellerait le discours » et proclamerait la paix perpétuelle des interprétations. Phrase hautaine et complexe, parce qu'elle va chercher loin dans les motifs du livre, phrase latine de syntaxe (le Tite-Live des classes de première vers 1940…), mais non embarrassée de son audace. Car, consciente de son espèce d'outrecuidance, elle se prolonge aussitôt en attaque :

Raffinement, voire perversion, peut-être… Contre une telle pensée, il serait vain de se défendre. Mais, du moins, pourrions-nous répliquer : quel juge décide ? Du savoir, qui soutiendra qu'il pourrait se retrancher du désir ? À qui nomme la perversion, quelle loi lui fournit son garant, hors du champ du discours qui prend l'autre pour appui et se soutient de parler au-delà du point où celui-ci se tait, c'est-à-dire de différer le terme, de le soustraire à la fatalité du cycle où il était logé, de le suspendre à la possibilité d'une nouvelle origine, de quêter encore auprès d'un lecteur une survie ? (Ibid.)

Vouloir s'inscrire, apparemment, comme le dernier dans la suite des interprètes de Machiavel — non seulement le dernier en date mais celui qui viendrait les renvoyer tous à une sorte de néant —, c'est devoir dénoncer, en soi-même, le désir comme la source du savoir ; c'est expliciter ce désir comme celui de briser « la fatalité [d'un] cycle » par la découverte du point d'où sortit l'œuvre Machiavel et, par là, non pas seulement en dire le dernier mot, mais défier la mort — en faveur de l'œuvre et, peut-être, de soi-même ; c'est dénier à quiconque le droit de contester de pareils motifs. Comme tout désir, celui-ci est un fait, contre lequel ne prévaut aucun soupçon. Que répondre ? Avons-nous lu et travaillé toutes les lectures de Machiavel ? Saurions-nous donc pourquoi son nom a attiré l'indignation et la haine alors que bien des cynismes se sont fait applaudir ? Que savons-nous de l'érotique et de la polémique, et de l'énergie qui poussent au travail de l'interprétation, ou bien plutôt ne devrions-nous pas le savoir et interroger nous-même les fonds de nos propres lectures ?

L'œuvre de Machiavel n'est pas seulement un nom et un adjectif, c'est un événement. Comme telle (comme tout écrit digne du nom d'œuvre), elle était indéterminée et elle demeure indéterminable. Non seulement parce qu'elle traite du gouvernement des hommes et de la politique et y fait remarquer leur caractère indécidable, mais parce que, du fait même de son avènement et de sa propre histoire poursuivie jusqu'à nous à travers ses interprétations, elle prend place elle-même dans l'histoire, avec tous les traits des événements historiques et notamment avec leur indétermination pour ainsi dire définitive : de même que la Révolution française pour les historiens, Machiavel est la mise à l'épreuve perpétuelle de ses commentateurs, comme si sa vertu cachée consistait à susciter à toute époque « des hommes que rien ne préparait apparemment à un tel exercice et qui, pris de passion, se persuadent de la nécessité et de l'urgence qu'il y aurait à avertir leurs contemporains du message machiavélien » (tom, p. 13). Tout autrement dit : ni dans notre temps, ni dans aucun temps, il n'y a de « philosophie indépassable[17] ». Interpréter l'œuvre de Machiavel, c'est lui redonner le caractère de commencement qu'elle eut en son temps, selon l'invention de pensée que notre temps exige ; c'est la dépasser.

Lefort aborde donc la question philosophique du sens par le côté de l'œuvre, ici celle de Machiavel mais aussi et par ailleurs, constamment scrutées par lui, celles de Marx et de Freud, de Tocqueville, de Merleau-Ponty — cette dernière pour ainsi dire complétée par les publications posthumes des inachevés, Le Visible et l'invisible et La Prose du monde. Penser, c'est interpréter une œuvre qui fut signée d'un nom ; interpréter, c'est signer un écrit ; lire, c'est se prononcer en personne sur une œuvre, même bien après qu'elle a été close, apparemment, par la mort de son auteur[18]. Cela parce que l'œuvre, en général, c'est-à-dire tout ce que produit, par l'écriture et par la lecture, l'engagement créatif de la pensée dans la réalité massive et pleine du langage, est l'un des modes privilégiés de l'existence humaine dans le monde. Là résident l'énigme et la provocation que toute œuvre porte avec elle : dans l'inventivité humaine de l'agir, telle que celle-ci se manifeste par ailleurs et notamment dans les arts et dans la politique[19]. Ainsi, à sa manière et selon ses objectifs, dans un livre trop peu connu, le sociologue allemand Hans Joas soutient-il que les notions marxiennes du travail et de la révolution, et la notion de l'œuvre d'art selon William James ou John Dewey ne sont que des métaphores de l'agir humain en général[20].

Car cette énigme-là, celle de toutes les instaurations (des actions, des œuvres, de la pensée…), ne saurait se regarder fixement. Parce que l'inventivité de l'homme se produit en actes, au sein du monde et de lui-même et pour mettre en cause son existence, elle n'est observable que par des actes, d'inauguration à leur tour, non analysables à eux-mêmes et, par exemple, à travers les formules provocantes que portent les pages inaugurales analysées ci-dessus. Ces actes de pensée, à leur tour créatifs, et à condition qu'ils demeurent créatifs, ne devraient pas prétendre à épuiser leur objet mais à le dévoiler comme origine, autrement dit et justement à ne pas le considérer comme un objet, tel qu'en Lui-même. Telle est, suivant la leçon de Merleau-Ponty et ses propres décisions, la position phénoménologique de Claude Lefort.

Ainsi la place que Lefort s'assigne à lui-même dans l'histoire des interprétations et des lectures de Machiavel répond-elle à la nécessité de mettre au jour la nature de l'interprétation elle-même et non pas à la volonté de mettre fin aux interprétations :

Quand nous scrutons, l'un après l'autre, les ouvrages d'interprètes et découvrons par-delà la diversité des thèses la répétition d'une tentative dont l'objet est de bannir toute indétermination de l'œuvre, de fixer les limites de son savoir, de lui assigner un statut et une fonction dans la réalité — tentative qui suppose en chacun l'assurance d'une parole déliée de la parole qui le fait parler —, c'est une autre question qui se lève et qui trouble notre interrogation première. Le jeu des interprétations demandons-nous maintenant, ne s'organise-t-il pas en raison de la méconnaissance de ce qui est à son fondement : la relation qu'entretient le critique avec l'œuvre ? Entrer dans un tel jeu n'est-ce pas apprendre à percer les ressorts de cette méconnaissance, les ruses par lesquelles l'interprète se délivre de ce discours en l'érigeant en chose dite, dissimule la filiation qui dénoncerait la nature de sa dette et, dans le moment où son discours se substitue à celui dans la dépendance duquel il s'inaugure, prétend écarter le tiers qui le déposséderait du droit de conclure, feint d'oublier l'indétermination où s'ouvre et se déploie sa propre entreprise. (tom, pp. 16-17.)

Plus tard, dans le volume Écrire. À l'épreuve du politique, Lefort reviendra sur ce thème en l'assignant plus proprement à l'écriture et à la lecture. Certes les questions de la lecture et de l'écriture sont alors posées dans la perspective de la politique, mais le caractère général de ces affirmations et les inclinations de Lefort pour les questions de l'esthétique ne peuvent pas ne pas renvoyer aussi à une théorie de la littérature :

L'expérience de la lecture enseigne que les idées ne se détachent pas du langage et que c'est toujours par une incorporation de l'écriture de l'autre que nous gagnons le pouvoir de penser ce que lui-même cherche à penser.

Sans doute cette observation ne s'applique-t-elle pas seulement au penseur politique. Il y a déjà longtemps que, dans le sillage des réflexions de Maurice Merleau-Ponty et au contact de ses propres écrits, je liais la philosophie et la littérature. Je m'étonnais que le philosophe ait été si longtemps hanté par le « fantôme d'une pensée pure[21] » jusqu'à ignorer ce qu'il faisait, ignorer ce qui était engendré dans son écriture et qui portait trace de sa singularité, dans le moment où il tentait d'atteindre des vérités universelles. Je ne l'oublie donc pas : le philosophe est un penseur écrivain. (Écrire. À l'épreuve du politique, op. cit., pp. 10-11.)

Dans l'écriture en général, il y a une prise de risque et dans la lecture une prise de pouvoir, intéressée et précaire. Ici le lecteur n'est pas une instance abstraite construite pour les besoins de l'analyse a posteriori des effets de l'écriture, cette construction heuristique que l'on trouve chez les théoriciens de la littérature : en un mot, il n'est pas la somme des compétences et d'une bonne volonté de principe, les unes et l'autre supposées nécessaires pour la compréhension sans reste d'une œuvre donnée. Le lecteur est une conscience engagée dans un présent par toutes sortes d'intérêts concrets et de passions et par une ambition d'appropriation aux motifs littéralement inépuisables.

La philosophie politique noue une liaison particulière avec l'écriture. Celui qui s'y adonne ne peut entièrement céder à l'illusion de se détacher de son temps, de la société qu'il habite, de la situation qui lui est ainsi faite […]. Il sait, au moins tacitement, que son œuvre tombera dans les mains de lecteurs que ses propos affectent, parce qu'il lève des questions qui directement ou indirectement les concernent et portent atteinte à leurs préjugés. Il ne veut pas fournir des arguments à des hommes qu'il tient pour des adversaires, des imbéciles ou les dévots d'une doctrine, ni en séduire d'autres, empressés à se saisir de telle ou telle de ses formules et, sans l'entendre, à se faire ses partisans, à l'élire comme le héros d'une cause. Écrire, c'est donc pour lui, tout particulièrement, l'épreuve d'un risque […]. Nul doute, c'est au vrai qu'il tend, sans quoi il ne serait pas philosophe ; mais il lui faut se frayer, par un chemin sinueux, un passage dans le monde agité des passions. […] Aussi bien le lecteur ne peut-il seulement chercher à comprendre ce que le penseur écrivain a voulu dire, il lui faut encore entendre ce qui le fait parler. (Écrire. À l'épreuve du politique, op. cit., pp. 11-13.)

Mais ce qui est dit ici de celle de la philosophie politique est vrai de toute écriture. Toute grande œuvre prend pied dans une « bataille d'hommes »[22]. D'origine et de destin, toute œuvre affronte le réel, c'est-à-dire ce qui est à la fois son objet sans cesse dérobé comme tel et le lieu, à elle impénétrable, où elle cherche pourtant à s'instituer. Réciproquement, dans la première partie de l'œuvre maîtresse, Le Travail de l'œuvre Machiavel, vers la fin de son propos, Lefort évoquera « la constitution symbolique de l'œuvre » de Machiavel, qui à la fois permet l'interprétation de cette œuvre[23] et la rattache à la littérature :

Les situations et les personnages que [le Principe] met en scène, nous savons qu'ils ne sont pas inventés, nous pouvons les connaître par d'autres témoignages que celui de l'auteur, et nous visons en eux la vérité de l'histoire. Notre certitude est seulement qu'ils ne signifient que l'un par l'autre, qu'ils sont noués de telle manière que nous ne pouvons nous rapporter au réel qu'ils désignent qu'en demeurant pris dans leurs liens.

[…] Croit-on que pour bénéficier des résultats atteints par l'économie politique et l'histoire de son temps, le discours de Marx soit moins symbolique que celui de Machiavel ? Le Louis-Napoléon Bonaparte du 18 Brumaire est un héros marxiste et non pas le double du personnage qui domina vingt ans les Français et dont le comportement, les mobiles et le rôle social font l'objet des enquêtes précises et, en droit, infinies de l'historien. […] Le Bonaparte marxiste est un des médiateurs dont nous avons besoin pour penser la nature de l'État et de la bureaucratie politique, mais, comme les héros machiavéliens, il ne parle que de l'intérieur du monde de l'œuvre, dans la relation qu'il entretient avec les autres protagonistes mis en scène par Marx. (tom, pp. 67-69.)

Qu'est-ce qui fonde ce caractère symbolique ? Sans aucun doute le système des imaginaires impliqués dans et par le discours de l'œuvre Machiavel, et dont Lefort nous détaille les articulations dans la dernière partie de son ouvrage (« VI. L'Œuvre, l'idéologie et l'interprétation », p. 700 et suiv.). Au fondement de cette construction, il y a « l'analyse [machiavélienne] de la fonction de l'imaginaire dans la vie sociale », telle que cette analyse se développe dans les Discorsi à propos de la république romaine :

Qu'il s'agisse de l'autorité des dieux, de celle des sénateurs ou des capitaines, ou de celle de l'État, elle s'avère fondée sur la puissance de la représentation. […] Et s'il est vrai que celle-ci se trouve toujours associée à la délivrance de la peur, ce n'est pas tant sous une menace de fait qu'elle s'engendre, mais du refus d'affronter l'indétermination ou la contradiction dans les choses, de l'espoir en une réalité dernière où se donnerait pour chacun l'assurance de son identité. (tom, p. 726.)

C'est précisément cette demande de détermination, d'objectivation et de totalité à l'ouvrage dans l'organisation même de la société florentine telle que celle-ci se représente elle-même à travers l'idée qu'elle se fait de la société romaine, une demande du même ordre étant, à leur tour, plus ou moins consciemment formulée par ses lecteurs et par ses interprètes, — c'est cette demande impossible à satisfaire que, sur les deux plans de l'histoire et de la politique, de l'œuvre et de ses interprétations, Machiavel s'emploie à susciter et à décevoir, à travers un discours qui, réduisant une à une les représentations idéologiques et déportant sans cesse le terme dernier de toute analyse et le terme originaire de toute histoire, vise à maintenir ses contemporains et chacun de ses lecteurs et interprètes dans l'inquiétude de l'interrogation. Par là, « les ouvrages de Machiavel sont [bien] de ceux qui nous invitent le plus impérieusement à scruter ce qui fait la singularité du discours de l'œuvre », car « l'entreprise [y] est conduite de manière à reporter de terme en terme, jusqu'à en rendre l'attente vaine, une vérité qui scellerait le discours et créerait la fiction d'une adéquation entre la pensée et ce qu'elle pense, d'une coïncidence entre celui qui écrit et celui qui lit » (tom, p. 700). Encore faut-il bien saisir que, repliant une nouvelle fois la politique sur l'œuvre de pensée et sur l'interprétation de l'œuvre, le travail de Lefort sur Machiavel refuse de s'arrêter au suspens d'une interrogation qui abolirait alors tout mouvement : certaines recherches de sens signifient une volonté de maintenir l'état des choses, toutes les interrogations ne sont pas inauguratrices, toutes les œuvres et toutes les interprétations ne sont pas instauratrices ; c'est cela qui est dit, synthétiquement, dans le portrait du prince en interprète et dans l'analyse de son talent d'innovation, lequel ne tient ni à une science du répertoire des actions en tel ou tel cas applicables ni à une capacité prophétique mais au désir et au vouloir d'une pratique inventive dans et de la politique :

Ce que le prince gagne à interroger l'histoire, c'est son propre pouvoir d'expression ; ce qu'il apprend sur les interprétations impliquées dans les institutions ou les conduites du passé, c'est à se déchiffrer lui-même comme interprète — c'est la tâche de réinterprétation face au texte inédit qui lui est donné à lire. Ou, comme il faut toujours se souvenir que le prince est le fils de la parole machiavélienne, […] que sous son nom se condensent tous les traits du politique, que sa vocation est toujours le nouveau, disons plutôt qu'il fournit le garant de l'Être de l'histoire, d'un sens à délivrer de toute expression connue, qui hante jusqu'au non-sens, défie la capture, mais dénonce le non-vrai. (tom, pp. 730-731.)

Au vouloir sans limite d'une pratique juvénile, pourrait-on dire. Car, par une sorte d'effet d'espoir chez l'auteur, le Principe est dédié à Lorenzo de Medici, type du prince nouveau aux yeux de Machiavel, bien qu'il soit l'héritier d'une grande famille et d'une politique ancienne que l'auteur rejette, et le livre en effet propose à Lorenzo le modèle de Borgia :

Il n'est pas jusqu'à l'échec de Borgia qui ne souligne sa fonction dans l'ouvrage. Peu importe finalement qu'il ait été ruiné par la Fortune ou ait manqué de prévoir un renversement du sort, son projet a de quoi porter la parole à la rencontre du désir de savoir et d'agir, tandis que les victoires remportées par ce vulgaire chanceux que fut le vieux Jules II sont froidement jugées. (tom, pp. 745-746.)

Cette dédicace et cette référence, dit Lefort, montrent « l'attrait qu'exerce sur Machiavel l'audace des nouveaux venus, pour qui le livre du monde n'est pas encore écrit » (tom, p. 745) et son espèce de fascination pour ces « giovani, dont l'audace n'est pas désarmée par le calcul, mais fait reculer les frontières du possible au-delà du réel » (id., p. 748)[24]. Hors toute garantie extrinsèque, écrire une page de l'histoire du monde, écrire une œuvre de pensée, écrire une interprétation, telles sont les tâches que suggère la volonté tout humaine d'être à l'heure dite du « désir de savoir et d'agir »…

Cependant le travail spécifique sur Machiavel n'enlève pas au propos de Lefort sa valeur de généralité, au contraire. Les références à Marx, puis le travail sur Tocqueville et la critique du totalitarisme construisent une anthropologie politique de l'imaginaire où l'analyse du vertige de totalité et d'unanimité et l'appel à l'initiative des pratiques et de la pensée prendront une place centrale. D'autre part, sous le rapport de la création de l'œuvre et sous l'égide du dernier Merleau-Ponty, en 1978, la préface de Sur une colonne absente (texte difficile, de pensée et d'écriture phénoménologiques, texte très écrit lui aussi) réaffirmera nettement l'équivalence, en général, de la philosophie et de la littérature :

La philosophie ne prend forme que lorsque penser et faire — faire advenir, faire apparaître­ — se conjuguent. Ou, disons encore, lorsque l'exigence de faire définit une manière d'être au monde par la pensée, pour la pensée, à distance de toute autre, lorsqu'elle induit à une sorte de sécession de la pensée. De même que la littérature et la peinture ne prennent forme que lorsque dire et faire, voir et faire se conjuguent, lorsque sous l'exigence de l'engendrement de quelque chose, lisible, visible, s'opère une sorte de sécession de la parole ou de la vision.

[…] Du moins, faut-il reconnaître que, suivant sa propre voie, la philosophie obéit au même mouvement que l'art et la littérature, lequel s'inaugure à une époque donnée sous l'effet de la question de l'œuvre.

Quelle question ? Celle que pose l'engendrement de quelque chose qui tienne par soi, se suffise, celle que pose la prise en charge par l'homme de l'origine — une origine autrefois reléguée dans un lieu autre — et de telle sorte que, l'œuvre faite, celle-ci y est inscrite, l'auteur s'en trouve retranché, la puissance d'engendrement l'habite, la pensée émigre dans des signes, la vision dans du visible, la scission et la jonction du dedans et du dehors, de l'un et de l'autre, comme effacées dans le réel sont refaites en elle. (Sur une colonne absente, op. cit., p. xv.)

Des formules de Flaubert et de Mallarmé et tout un air de littérature contemporaine (Blanchot…) résonnent dans ces phrases[25]. Qu'est-ce qui fait que cela, l'œuvre, soit, qui se veut être à l'égal de tout ce qui est, problématiquement, pour fonder en être celui qui la fait — ainsi Machiavel — au point qu'il puisse s'abolir en elle ? Telle est l'énigme. Ici, la question de l'interprétation n'est plus mentionnée, mais c'est parce que la question de l'œuvre passe au premier plan, celle question-ci enveloppant celle-là et ainsi l'évoquant par prétérition : il n'y a interprétation, et guerre des interprétations, que parce que chaque commentateur a à fonder son propre rapport réel au monde réel dans son rapport constituant à l'énigme des œuvres, littéraires, artistiques ou philosophiques[26].

Tel sera le dernier mot de la partie « La Question de l'œuvre » :

L'étrange est qu'on veut bien admettre de nos jours que l'œuvre d'art est œuvre de pensée, mais non la réciproque. On admet — ou mieux, on clame­ — que la littérature participe du dévoilement de l'être, mais on veut ignorer que le philosophe, et celui-là encore qui s'applique à penser l'histoire et la politique, est un écrivain, que lui-même ne met jamais les choses à nu, qu'il doit pour les désigner leur prêter le corps de son langage. (tom, p. 70.)

C'était écrit en 1972, et on commence à s'aviser de cela[27].

Un âge d'or de la phénoménologie ?

Schématiquement dit, entre les trois âges d'une génération (1905-1925) qui se prolonge jusqu'à nous par les derniers de ses représentants : Sartre et Merleau-Ponty, chacun à sa manière, furent les passeurs qui importèrent en français la phénoménologie allemande, la confrontèrent à une « situation » et en retirèrent chacun  et très diversement une anthropologie ; Ricœur lui aussi la connut en Allemagne, la confronta à toutes les disciplines de l'époque et refonda l'herméneutique à tout nouveaux frais ; Lefort voulut, par la question de l'interprétation, éclairer celle de la politique, et réciproquement. Tous quatre se situèrent explicitement après Marx et Freud, et ils furent affrontés, d'autre part, à la pensée et à la méthode structurales : l'autre contemporain, né la même année que Merleau-Ponty, et résolument non phénoménologue, c'est Lévi-Strauss, cent ans cette année… En tout cela, rien de paisible, même pour Ricœur.

Tous quatre appliquèrent la phénoménologie à la question du langage et de l'art, Merleau-Ponty en entamant une philosophie de la conscience créatrice, Sartre en conduisant simultanément, et justement à partir du milieu des années cinquante, les chantiers divers et liés (et inachevés) d'une vaste recherche sur l'homme et ses possibles (la Critique de la raison dialectique, L'Idiot de la famille, Les Mots…), Ricœur en conduisant son enquête dans la culture jusqu'à La Métaphore vive et Temps et récit. Claude Lefort, explicitement et fortement, se situe dans le sillage de Merleau-Ponty, et il travaille sur la rencontre entre trois expériences : celle de la politique, celle de la philosophie et celle de l'œuvre, celle-ci vue essentiellement par le côté de son interprétation.

Une relation particulière avec Ricœur pouvait se faire jour avec ce que celui-ci appelle justement « le conflit des interprétations[28] ». Lefort lui aussi « greffe le problème herméneutique sur la méthode phénoménologique ». Mais précisément, là où Ricœur, dans une perspective essentiellement morale, envisage plutôt les problèmes épistémologiques qui naissent de la conjonction historique entre l'herméneutique ancienne et les nouvelles théories du sens mais aussi entre celles-ci, Claude Lefort vient de la politique et demeure entre Machiavel, Tocqueville, Clausewitz et Leo Strauss : il évoque, lui, une sorte de guerre entre les interprètes et il en retire une philosophie tournée plutôt vers le mystère de l'inventivité humaine que vers celui du Mal. Reste que la première partie de la somme sur Machiavel, « La Question de l'œuvre », constitue, à sa manière, un véritable discours « de l'interprétation », évidemment très différent du grand livre de Ricœur[29] dans ses dimensions, ses intentions et ses références, un discours dense et complexe, éloquent, foisonnant d'images, bref une écriture (si Ricœur a bien une posture philosophique propre et une stratégie, le style n'appartient pas à son talent), — une écriture difficile dans laquelle se jouent le ballet fascinant des genres et disciplines (« histoire des idées, sociologie de la connaissance, théorie politique, épistémologie, philosophie de l'expression », tom, p. 19), « les images fallacieuses que répand le turbulent cortège de commentateurs occupés à séduire leur public » (p. 23), les surprises heureuses ou malheureuses d'une « entreprise toujours recommencée et, par rapport à son but, toujours manquée » (p. 16), les ruses et les complicités des ennemis en commentaires, en un mot « le mystère » de l'interprétation (p. 15). Ainsi, entre autres, dans ce passage, où s'entendent jusqu'à des échos de la Bible :

Avec le séjour dans la littérature critique un pouvoir s'acquiert, une sensibilité riche de nouveaux organes s'éveille dont l'effet est de multiplier la présence de l'œuvre au-delà de toute attente, de faire sortir du discours ­— telles la couleur, la forme, la profondeur dans une toile, sous le regard qui s'attarde —, une variété de mouvements, une profusion de signes imprévisibles. […] On se tromperait à réduire leur effet [celui des commentaires] à la mesure que nous prendrions de leur inexactitude ; ils nous touchent encore quand nous les condamnons, passent le critère du vrai et du faux pour semer l'alerte dans nos pensées. L'injustice dont l'œuvre est manifestement la victime n'est pas le contraire de la justice promise. (tom, p. 25.)

Il ne s'agissait donc pas d'annuler, par une dernière interprétation, les multiples commentaires de Machiavel mais d'expliciter, par une enquête aussi exhaustive que possible et par une réflexion, la nature interprétative de ces commentaires, et par conséquent le statut et les conditions de l'interprétation : en un sens de réaliser une sorte de critique phénoménologique de la raison herméneutique. (Lefort pense peut-être aux « Questions de méthode » qui ouvraient la Critique de la raison dialectique.)

Se plaçant lui-même dans la position du tiers personnage, il nous construit ainsi une figure à trois, dynamique et non symétrique, chacun étant l'auteur d'un discours qui joue avec les deux autres : il y a celui de Machiavel, celui de l'interprète (ceux des interprètes…), et puis celui de Lefort, plutôt implicite car le « Je » y conserve quelque chose de l'écriture impersonnelle des philosophes — celui dont nous, lecteur de Lefort, suivons le fil avec patience, nous arrêtant, revenant en arrière, écrivant une note, partant faire quelque course…, et tenté parfois de nous ériger en quatrième force. Le deuxième genre de ces discours — il y a plusieurs interprétations, rivales — est toujours animé, à l'égard de l'œuvre de Machiavel, par « le même désir de la détermination ». Et si le troisième se laisse séduire par le deuxième, c'est qu'il apprend de lui — celui-ci fût-il simplificateur, ou erroné, ou tendancieux… — quelque chose de l'œuvre qu'il ne pouvait voir que par ce mouvement-là, et qu'il en retire à son tour un entraînement au commentaire. Mais justement en même temps le tiers discours voit bien les torsions que subit ainsi le discours de l'œuvre dans tel discours de ses critiques et les choix qui taillent dans l'œuvre à leur convenance, et surtout les effets d'une foi toujours ranimée dans le caractère objectif de l'œuvre et dans la conviction que chacun maintient de découvrir la vérité de cette œuvre —, et puis toujours ce désir de la détermination, ce « désir qui est passion de l'objet : passion utile qui protège le critique des atteintes de l'œuvre, le délivre du trouble qu'elle jette dans ses pensées, préserve son intégrité de sujet » (tom, p. 40). À mesure que le troisième discours développe sa critique du deuxième, la nature du premier, celui de l'œuvre, se formule, et notamment se développe l'analyse de son indétermination, son « excès du penser sur le pensé » (id., 41), sa capacité à « se retirer à chaque fois de la représentation où on veut l'enclore » (id., 41), « l'irréductible différence du discours critique et du discours de l'œuvre » (id., 42), et le genre de son autorité, qui tient au fait que l'auteur premier est le premier de ces écrivains[30].

Ainsi le passage par les interprètes de l'œuvre est-il nécessaire pour lire Machiavel et pour écrire sur lui. Encore faut-il ne tomber dans aucun des pièges que tendent d'un côté « la propriété de l'œuvre à se dissimuler en tant qu'œuvre » (id., 45) et de l'autre toutes les formes de notre inclination à croire, de foi, à toutes les essentialisations possibles du sens. Il y faut une sorte de conversion, qui porte à se détourner de toutes les illusions d'objectivation pour retrouver à chaque instant l'indétermination à l'œuvre dans l'œuvre ; mais se détourner ne signifie pas oublier les épreuves à travers lesquelles on aura gagné ce mouvement de conversion, au contraire c'est faire justement que le sens de la lecture se retrempe sans cesse dans l'eau de cette conversion. Tâche évidemment épuisante, qui pourrait faire penser à celle de Pierre Ménard, le héros de Borges qui échoue à récrire dans un esprit de réinvention, phrase par phrase, le Quichotte ; tâche réalisable si l'on garde toujours présents à l'esprit des principes simples. (Car l'interprétation des œuvres n'est pas une question de technique d'analyse mais de vision.)

Le premier de ces principes : l'œuvre de Machiavel — mais aussi bien celle de Marx, celle de Freud, et « toute œuvre vraiment grande[31] » — est ouverte, ouverte sur son présent et de manière non représentative mais inventive : sur la scène de l'œuvre se joue non pas le reflet d'une époque mais une action d'élucidation qui mette cette époque en mouvement. Comme le diront les dernières pages du livre, Machiavel lui-même poursuit à l'égard de l'idéologie régnante à Florence un travail d'interprétation. Écrivant, l'écrivain en général est à la fois dans son époque et en retrait par rapport à elle : nul n'écrit — nul ne compose une forme nouvelle —, même si son thème est nostalgique ou s'il parle d'éternité, sans se tourner vers un avenir qu'il ne saurait connaître mais qui est simplement l'avenir de ce qu'il écrit. Lefort ne le dit pas ici explicitement mais, ce faisant, l'écrivain partage avec l'homme de l'action politique la conviction de former un projet, ici et maintenant, et de poser des actes dont pertinemment il sait, actes et projet, et coup de dés, qu'il ne maîtrise pas toutes leurs implications et conséquences. Le deuxième principe, corrélatif du premier : celui qui, ensuite, écrit de l'œuvre puise sa propre conviction dans celle toujours active de cette œuvre, la conviction d'énoncer en son propre temps et pour l'avenir, à tort ou à raison, un trait pertinent de cette œuvre et, d'abord, son caractère d'événement :

Il est légitime de soutenir que l'écrivain Machiavel parle en 1513 de la politique et de l'histoire de telle manière que des siècles plus tard, rivé à sa condition, autrui puisse l'entendre et parler à son écoute ; qu'il habite son temps comme il pourrait habiter des temps futurs, dont il ne peut rien savoir, et qu'il ménage ainsi à l'avance une place pour les autres. Mais il faut également reconnaître à l'envers de ce pouvoir la quête de la parole de l'autre, que de cette parole l'écrivain manque, et que son œuvre n'existerait pas sans elle, qu'elle advient dans la répétition et les variations du discours qu'elle appelle. (tom, p. 59.)

La vertu de la critique (sa virtù ?), c'est de s'offrir sciemment, à l'instar de l'œuvre elle-même, aux aventures que lui réserve l'avenir : de la reconnaissance, de la méconnaissance, ou de l'effacement.

 

En même temps et nécessairement, le « discours de l'interprétation » était donc un discours « de l'œuvre », c'est-à-dire « de la littérature ». (Car, de même que, dans un tout autre genre, la théorie de Genette sur le récit, faite pour l'œuvre de Proust, revêt néanmoins, toutes précautions prises, une valeur générale certaine, de même le discours de Lefort, créé ici pour Machiavel…) Mais ce discours qui décrit l'œuvre par ses interprétations n'est en rien relativiste :

[L'œuvre ne se définit pas] comme chose spirituelle. La vérité est que l'œuvre n'attire l'attention sur soi que parce qu'elle ouvre à ses lecteurs une voie vers ce qu'elle pense. La vérité est que ceux qui se tournent vers le Principe ou les Discorsi se tournent nécessairement vers le monde auquel ils donnent accès, vers les événements qui jalonnaient la vie de l'écrivain, dans lesquels celui-ci prétendait puiser une vérité qui excédait les limites du présent, dans les institutions de son temps dont il dévoilait les différences et les parentés, vers le passé romain, l'histoire d'un État où il repérait les lois de développement de tout État […]. […] Qu'on pose l'œuvre machiavélienne comme objet ou qu'on l'oublie pour poser comme tel ce qui serait son objet, on se condamne à ignorer l'expérience singulière qu'elle institue, la nécessité dans laquelle elle nous met de l'interroger pour interroger le réel, de découvrir dans son enceinte la politique.

[…] c'est toujours dans une même expérience que se donnent l'œuvre et le monde — le monde dans la relation avec l'œuvre, et l'œuvre dans la relation avec le monde. (tom, pp. 28-29.)

Cela vaut pour toute œuvre de la littérature : ni l'œuvre ni le monde qu'elle vise ne sont des entités objectivables à la critique, mais c'est parce que la pluralité des interprétations ne fait qu'ouvrir la diversité de questions qui ont toutes pour objet, mais en tant que questions, des expériences diverses de la réalité. Comme toute grande œuvre, l'œuvre Machiavel travaille ses interprètes (et ses lecteurs), et ses interprètes (et ses lecteurs) la travaillent.

Signé Claude Lefort

Dans le passage difficile et même obscur qui annonce la fin du livre et fait figure d'envoi (tom, VI, pp. 693-700), Lefort se refuse à « gagner, comme celui qui aurait tiré l'échelle après soi, une fois son but atteint, la place du pur Sujet de la connaissance ». Il fait constater à la fois que la tâche de l'interprétation, comme celle de l'œuvre, est interminable et que ce caractère d'interminable, à la différence du statut métaphysique qu'il reçoit chez Blanchot, se trouve déclaré comme le trait d'une pratique, par un sujet singulier et sous un certain nom. Entendons par là que l'inachèvement propre de l'interprétation, lequel répond à l'inachèvement propre de l'œuvre, n'est pas exactement un fait transcendant qui tiendrait à la nature de « l'espace littéraire » et de « l'entretien infini » qui s'y déroule, mais une épreuve vécue dans son époque par un sujet particulier et éprouvée dans l'expérience d'un certain discours. Il y a en effet une « limite à laquelle l'analyse de l'œuvre doit son inachèvement », limite que chacun des lecteurs-écrivains trouve dans l'exercice de sa propre interprétation :

Cette limite n'est pas une borne à quoi le savoir se heurterait à tel moment de son exercice : elle lui est intérieure, elle est sa condition. Il est impossible de nouer une relation avec le discours de l'œuvre, sans se découvrir pris en elle ; impossible d'interroger ce discours sans que les questions se rabattent sur nous ; le travail du penser dont surgit le sens suppose que nous renoncions à distinguer le sujet et l'objet de la question, ou […] à déterminer dans l'entretien singulier qu'institue la lecture la distance « réelle » de l'un à l'autre. Cette distance nous ne pouvons jamais en disposer librement ; c'est elle bien plutôt qui dispose de nous. (tom, p. 695.)

Lefort compare cette distance, énigmatique mais non métaphysique, à celle qui se forme dans les rêves, là où en effet une ligne ténue et mobile sépare l'illusoire affirmation de la toute-puissance de la pensée par elle-même et la conscience maintenue d'une séparation entre le sujet et la scène de son rêve[32]. Pour aller dans le même sens, ici nous nous risquerions à une autre comparaison proche de la sienne et, si possible, approchante de la situation : de même qu'un acteur à tout instant signe son interprétation comme transitoire et fugitive et non dernière, et par là reconnaît ce qu'il y faut de distance (dans la connivence), de distinction (dans l'identification) — d'abnégation de soi assumée et pratiquement éprouvée —, de même l'interprète de l'œuvre de Machiavel (ou de Freud, ou de Marx, ou de toute œuvre digne de ce nom…) ne peut trouver de position fondée que sur la frontière sans épaisseur mais parfaitement sentie où il reconnaît l'indétermination de l'œuvre dans l'indétermination de lui-même comme étant le sujet inventeur de son discours critique, c'est-à-dire dans son statut de personne liée à la particularité de son époque, à son savoir forcément limité, aux hasards de son expérience et de sa vie, à la précarité de son être, ce pendant qu'il s'efforce à travailler impersonnellement une œuvre elle-même indéterminée. Sur ce genre de limite, le spectateur lui aussi reconnaît le nom du comédien : incarnant tel personnage, c'est bien Untel, c'est sa figure, sa stature, sa carrière, et jusqu'à ses tics de métier… Ce comédien, cette comédienne signent au regard de tous, lequel ne saurait s'y tromper, l'espèce d'augmentation, cette part d'auteur et ce gain étrange d'autorité qu'ils apportent à l'œuvre, au péril de leur propre insuffisance et de l'échec.

Ce qui est admirable, c'est que, aux motifs mêmes où la plupart des autres pensées concluent au déterminisme des œuvres et de leurs lectures, Lefort voie justement les raisons de leur indétermination : l'événement, c'est le fait qui, nous faisant tomber au pouvoir de la circonstance et du particulier, par là même nous fait échapper aux déterminations et aux pensées déterministes.

 

Plus d'une fois, lisant Le Travail de l'œuvre Machiavel, nous nous disons que la langue même de la phénoménologie, comme on l'écrivait et la lisait couramment il y a plus de trente ans, nous est devenue pour ainsi dire un idiome étranger : ce n'est pas qu'elle était facile, mais c'était l'un des langages de l'époque. Pour nous rappeler au sens trop oublié des commencements, l'œuvre de Lefort nous parle à partir d'un temps désormais révolu, où se donnaient libre cours le goût de la théorie, le souci de conjoindre toutes les expériences de la pensée et de l'action, et l'écriture tournoyante et précise des figures phénoménologiques, — ici aussi peu entêtantes que possible. C'est pourtant le moment où plusieurs se tournent vers elle à bon droit, non pas dans un esprit de nostalgie mais comme pour vérifier, au moment du passage à un autre siècle, qu'elle répondrait à des questions qui, apparemment, ne sont plus exactement les siennes et qui le seront peut-être de moins en moins[33]. Ils ne sont pas déçus, disent-ils, car avec la figure de Claude Lefort nous avons sous les yeux le cours d'une vie droite et d'un style personnel, d'une pensée rigoureuse et cohérente, mais non systématique, et qui supporte volontiers l'examen a posteriori : guidée simultanément par l'exigence inconditionnelle de la vérité et par l'affirmation répétée de l'indétermination de la pensée, elle peut contribuer à refonder, à chaque moment et sur bien des plans, la réflexion de ceux qui désirent s'y confronter. Car ce qui est affirmé là de la pensée, de l'action et de la vérité vaut, sous quelque problématique et dans quelque langage que ce soit, non pas comme un dogme bien sûr mais comme une exigence.

Pierre Campion



[1] Claude Lefort, Écrire. À l'épreuve du politique, Calmann-Lévy, 1992, p. 11.

[2] Sartre, « Réponse à Claude Lefort », dans Les Temps modernes, avril 1953, repris dans Situations, VII, Gallimard, 1960, où cette réponse occupe près de 90 pages. Dans leurs indispensables Écrits de Sartre, Gallimard, 1970, Michel Contat et Michel Rybalka font le point sur la chronologie et la bibliographie de cette affaire à leurs références 52/220 pour les deux articles de Sartre « Les Communistes et la paix », 53/228 pour la « Réponse à Claude Lefort », 54/254 pour le troisième article de « Les Communistes et la paix », 61/365 pour le numéro spécial des Temps modernes, « Merleau-Ponty vivant ». Au passage, notons aussi, parce qu'elle renvoie à la même époque et presque à la même ambiance, la référence 52/223 pour la « Réponse à Albert Camus ».

[3] Les Temps modernes, avril 1953, n° 89, réponse de Sartre à la suite, dans le même numéro. Pendant leur discussion sur les articles de Sartre « Les Communistes et la paix », parus l'année précédente dans la revue sur deux numéros (juillet et octobre-novembre 1952), Sartre avait répondu à Lefort, raconte celui-ci plus tard, « sur un ton engageant — pas paternel, cordial — que je n'avais qu'à exprimer mon point de vue dans la revue. Alors, je l'ai fait, sans précaution. Et Sartre m'a bombardé » (Claude Lefort, Le Temps présent. Écrits 1945-2005, Belin, 2007, p. 840). Dans ce volume du Temps présent, pp. 85-96, on trouvera un article moins connu de Lefort, écrit en 1952 et portant sur la même situation : « La situation sociale en France », paru dans Socialisme ou Barbarie.

[4] Sartre, « Les Communistes et la paix », article cité, repris dans Situations, VI, Gallimard, 1964, p. 168.

[5] Sartre, « Merleau-Ponty », dans Les Temps modernes, numéro spécial 184-185, « Merleau-Ponty vivant », octobre 1961, article repris dans Situations, IV, Gallimard, 1964, p. 287. La relation à trois (Sartre, Lefort, Merleau-Ponty) est analysée p. 257. On notera qu'un article de Lefort sur Merleau-Ponty figurait dans ce numéro de la revue, personnellement dirigé par Sartre : « L'Idée d'être brut et d'esprit sauvage », article repris ultérieurement dans Claude Lefort, Sur une colonne absente. Écrits autour de Merleau-Ponty, Gallimard, coll. « Les Essais », 1978. D'une certaine manière, l'affaire Lefort était terminée.

[6] En effet, dans son article, à l'égard de Sartre le ton de Lefort était vif et quelques piques bien senties, mais le fond concernait l'autonomie des actions ouvrières : le caractère bureaucratique des partis communistes, français et d'Union soviétique, était vivement dénoncé et même la confiscation, à leur profit, des initiatives révolutionnaires.

[7] Sur son rapport originel avec Merleau-Ponty, sur son état d'esprit en ces années de jeunesse et sur l'affaire de 1953, voir Claude Lefort, « Entretien avec L'Anti-Mythes », avril 1975, et « Pensée politique et Histoire. Entretien avec Pierre Pachet, Claude Mouchard, Claude Habib, Pierre Manent », avril 1996, l'un et l'autre dans : Claude Lefort, Le Temps présent. Écrits 1945-2005, op. cit., pp. 223-225 et pp. 834-840. Je noterai par tp tous les renvois à ce recueil de textes et d'entretiens. À Merleau-Ponty, Lefort restera fidèle. C'est lui qui éditera les ouvrages posthumes, Le Visible et l'invisible (Gallimard, 1964) et La Prose du monde (Gallimard, 1969). Il le nommera souvent et il lui consacrera son recueil d'écrits Sur une colonne absente, op. cit.

[8] Claude Lefort, « L'Analyse marxiste et le fascisme » (compte rendu du livre de Daniel Guérin, Fascisme et grand capital), repris dans tp, pp. 31-36. Dès ce premier article, Lefort reproche à Guérin d'avoir méconnu l'originalité et la nouveauté du fascisme, en le réduisant à ses aspects économiques. Et il généralise, par exemple en ces termes qui sont déjà du Lefort de la maturité : « […] l'histoire “vraie” ne peut être substituée à l'histoire concrète. Il n'est pas possible de déduire celle-ci de celle-là » (p. 34).

[9] Le générique du n° 1 des Temps modernes, 1er octobre 1945 : Directeur Jean-Paul Sartre, Comité de rédaction Raymond Aron, Simone de Beauvoir, Michel Leiris, Maurice Merleau-Ponty, Albert Olivier, Jean Paulhan. Dans ces années d'un immédiat après-guerre où tout paraissait possible, il y a pour nous maintenant un moment troublant de la pensée et de l'action.

[10] Claude Lefort : « Les questions dont traitait Merleau-Ponty me donnaient le sentiment qu'elles m'habitaient avant que je ne les découvrisse », « Philosophe ? » dans Écrire. À l'épreuve du politique, op. cit., p. 354.

[11] Dès l'article de 1953 dans Les Temps modernes, la révolution soviétique est décrite comme une révolution authentique et radicale menée contre la bourgeoisie mais dans le but et avec l'effet, pour une couche bureaucratique, de s'emparer du pouvoir et de l'exercer à son profit exclusif. Dans La Complication. Retour sur le communisme, Fayard, 1999, à propos de l'histoire du communisme, Lefort pose une question « dont il ne doute pas qu'elle paraisse encore à présent scandaleuse », et qui, quarante-cinq ans après, prolonge l'article de 1953 : « N'est-ce pas le modèle totalitaire et les chances qu'il offrait à la formation d'un parti-État et d'une nouvelle élite qui ont exercé un formidable attrait sur tous les continents, plutôt que l'image d'une société délivrée de l'exploitation de classe dans laquelle tous les citoyens jouiraient des mêmes droits ? », p. 15.

[12] Claude Lefort, La Complication, op. cit. : « Le communisme appartient au passé ; en revanche, la question du communisme reste au cœur de notre temps. […] [Le régime communiste de type totalitaire] pose plus qu'un problème neuf, il constitue un défi pour la pensée, dont nous n'avons pas fini de mesurer la portée. Il la met à l'épreuve de la complication de l'histoire », pp. 5 et 16. Récusant certaines interprétations du phénomène communiste qu'il juge unilatérales, comme celles de François Furet (les aventures d'une illusion) et de Martin Malia (l'histoire d'une utopie), Lefort entend mettre en œuvre, sur ce thème et en général, les ressources conjointes d'une anthropologie qui unisse, au sein d'une herméneutique, toutes les sciences humaines disponibles : l'histoire, la politique, la sociologie, la psychologie des hommes, des groupes et des comportements.

[13] Claude Lefort, Les Formes de l'histoire. Essais d'anthropologie politique, Gallimard, « Folio/Essais », 1978. Dans la préface de ce volume, Lefort peut écrire, non sans fierté : « Les textes que nous republions en témoignent : nous n'avons jamais adoré la divinité Histoire, ni versé au fantasme de la totalité, ni prêté à Marx un savoir infaillible, ni davantage partagé les espérances que d'autres plaçaient dans les dernières figures de la scientificité. »

[14] Claude Lefort, Essais sur le politique. XIXe-XXe siècles, Seuil, 1986, coll. « Points ».

[15] Claude Lefort, Le Travail de l'œuvre Machiavel, Gallimard, coll. « Bibliothèque de philosophie », 1972, puis coll. « Tel », 1986. Première partie : « La Question de l'œuvre ». C'est à cette dernière édition que nous renverrons par la mention tom.

[16] « Ce livre est né d'un attrait pour une énigme, dont nous ne saurions dire tous les motifs. » C'est la première phrase du Machiavel, elle-même allusive, et ce mot d'énigme revient souvent sous sa plume.

[17] Sartre : « […] je considère le marxisme comme l'indépassable philosophie de notre temps » (1960, préface de la Critique de la raison dialectique). 

[18] Dans une conférence de Lefort prononcée devant des psychanalystes, on lit ceci : « On aimerait dénoncer ici la fiction des systèmes de pensée coupés des auteurs — la fiction d'un platonisme sans Platon, d'un cartésianisme sans Descartes, d'un marxisme sans Marx — ­dernière pilule qu'on veut faire avaler à nos contemporains — et aussi, bien sûr, celle d'un freudisme sans Freud… », « L'Œuvre de pensée et l'histoire », texte publié en 1970 et repris dans Les Formes de l'histoire. Essais d'anthropologie politique, op. cit., p. 242.

[19] « L'inclination à l'interprétation m'est, si j'ose dire, naturelle, et l'est pareillement mon attrait pour les questions qui sont au cœur de la vie politique », Écrire. À l'épreuve du politique, op. cit., préface, p. 9.

[20] Hans Joas, La Créativité de l'agir, traduit de l'allemand par Pierre Rusch (titre original : Die Kreativität des Handelns, 1992), préface par Alain Touraine, Paris, 1999, Éditions du Cerf, coll. Passages.

[21] Cette expression est décalquée de celle qui fait le titre du premier texte de Merleau-Ponty dans La Prose du monde : « Le Fantôme d'un langage pur ». Pour ce rapprochement, voir Sur une colonne absente, préface, op. cit., p. xiii.

[22] Au passage, signalons que l'œuvre et la vie de Voltaire répondraient idéalement à ces caractères. Mais aussi, et d'une autre manière, celles de Rousseau : pris de plus en plus dans une obsession d'encerclement, d'œuvre en œuvre celui-ci déplace l'objet de sa préoccupation jusqu'à l'enquête sur le moi. Quant au Discours sur l'origine de l'inégalité, à lui seul il présenterait un cas remarquable de ce déport incessant de l'origine et du sens que Lefort travaille dans Machiavel : d'hypothèse en hypothèse, dans les toutes dernières lignes on parvient au cœur énigmatique de la critique de l'inégalité, où règne un premier mouvement, non motivé, d'indignation : « […] puisqu'il est manifestement contre la Loi de Nature, de quelque manière qu'on la définisse, qu'un enfant commande à un vieillard, qu'un imbécile conduise un homme sage, et qu'une poignée de gens regorge de superfluités, tandis que la multitude affamée manque du nécessaire. »

[23] « La voie de l'interprétation est définitivement ouverte quand nous sommes devenus conscients de la dimension symbolique de l'œuvre », « L'Œuvre de pensée et l'histoire », op. cit., p. 255.

[24] Voir, vers la fin du livre, la formule synthétique suivante : « […] penser la politique sous le double signe de la démesure du désir et de la puissance de l'imaginaire […] » tom, p. 754.

[25] Voir aussi cette remarque : « […] le philosophe se trouve induit à accueillir, au lieu de la dénier, sa vocation d'écrivain, à reconnaître ce qui unit la philosophie à la littérature », « Philosophe ? » dans Écrire. À l'épreuve du politique, op. cit., p. 352. Ce texte fut d'abord publié dans la revue Poésie, n° 37, en 1985. Dans le même texte, p. 354, voici une ébauche de biographie intellectuelle : « Bien avant d'entrer en classe de philosophie, j'étais possédé par un désir : je souhaitais être un écrivain. […] La philosophie ne fit que le fixer en le métamorphosant. Renonçant à la littérature — sans d'ailleurs que ce fût une décision jamais vraiment arrêtée — je connus l'attrait d'une écriture qui gardait l'empreinte de mon premier désir. »

[26] Dans Le Temps présent, deux textes traitent directement de la littérature. Le premier, « La Littérature moderne comme expression de l'homme », pp.109-126, est de 1954. Il note judicieusement l'espèce de décentrement que pratiquent des œuvres aussi différentes que Les Faux Monnayeurs ou les romans de Kafka, Faulkner ou Dos Passos ; mais il ne va pas jusqu'au thème politique qui sera le sien plus tard, quand il montrera, dans le texte « La Dissolution des repères et l'enjeu démocratique » (1986, tp, 551-568), que la démocratie est le régime où la désincorporation du pouvoir entraîne cette perte de repères que la littérature moderne érige au cœur de ses représentations. Dans le deuxième texte « Le Sens historique. Stendhal et Nietzsche » (1992, tp, pp. 695-709), Lefort confronte le fait que, sous couvert d'observer la tradition, même les œuvres classiques observent un principe de non-répétition et cet autre fait que l'ère démocratique paraît traiter ce principe comme l'expression même de l'espèce de désordre qu'elle introduit en toutes choses. Il en conclut que notre époque, au risque du relativisme, nous rend sensibles, pour la première fois, à l'empreinte de l'invention qui marque toute œuvre de pensée digne de ce nom, ancienne ou moderne, en philosophie comme en littérature.

[27] Dans son ouvrage, Philosophie et littérature. Approches et enjeux d'une question, PUF, coll. « Philosophies », 2002, Philippe Sabot trace un bilan des rapports entre les deux ordres de pensée. Mais justement, non sans signaler au passage la question de l'écriture des philosophes, son point de vue reste centré sur le statut que peuvent recevoir les textes littéraires dans la philosophie : « Le problème est donc le suivant : comment concevoir une pratique philosophique des textes littéraires qui fasse droit à la pratique “littéraire” de la pensée et qui se fonde sur elle ? » p. 12. Ne faudrait-il pas aussi se demander, par exemple, comment Ricœur compose ses livres, comment Rosset évite de doubler le réel par de nouvelles images, quelles inflexions subit le « Je » de Merleau-Ponty entre la Phénoménologie de la perception et La Prose du monde, ou quels pourraient être les rapports de style entre le journalisme philosophique de Marx (Le 18 Brumaire) et celui de Sartre ? Dans le volume collectif Le Style des philosophes, dir. Bruno Curatolo et Jacques Poirier, Éd. universitaires de Dijon et Presses universitaires de Franche-Comté, 2007, plusieurs des études se donnent des problèmes de ce genre.

[28] Paul Ricœur, Le Conflit des interprétations. Essais d'herméneutique, Seuil, coll. « L'Ordre philosophique », 1969. Lefort emploie lui aussi l'expression, dans le sens que nous essayons de préciser ici.

[29] Paul Ricœur, De l'interprétation. Essai sur Freud, Seuil, coll. « L'Ordre philosophique », 1965.

[30] En ces pages très écrites, les références explicites à la littérature ne sont pas rares, par exemple à Mallarmé : « […] nul coup de ciseaux [pratiqué dans l'œuvre par l'interprète à la convenance de son interprétation] n'abolira jamais l'indétermination de l'œuvre » tom, p. 57. Ainsi aussi, quand il est question du temps de Machiavel (de Florence, des papes, du républicanisme à la romaine…), je crois entendre des résonances avec les expériences du narrateur de Proust, quand celui-ci n'était pas encore écrivain et qu'il se couchait de bonne heure. Alors il lui arrivait, dans ses sommeils, de retourner à l'indistinction avec les objets de la chambre et avec le thème de sa lecture : « […] je n'avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j'étais moi-même ce dont parlait l'ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles-Quint. » Le temps de l'écriture est celui de la distinction.

[31] « Sans doute parmi les innombrables écrits qui se parent des attributs de l'œuvre, il en est peu qui aient vertu d'instauration. Mais ceux-là modifient notre expérience du temps » tom, p. 63.

[32] Dans son essai « L'Illusion comique ou le théâtre du point de vue de l'imaginaire » (dans Clefs pour l'imaginaire ou l'Autre scène, Seuil, coll. « Le Champ freudien », 1969), Octave Manonni propose une analyse qui pourrait aller dans le même sens.

[33] C'est le sens du bilan que tirent les intervenants du livre d'écrits Le Temps présent. Lire à cet égard, dans ce volume, le préambule substantiel de Claude Mouchard, « Siècle ouvert », op. cit., pp. 5-27.

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