RETOUR : Coups de cœur

 

Pierre Campion : Compte rendu des recueils de Robert Nédélec, Plein champ et Quatre-vingts entames en nu.

Texte mis en ligne le 13 septembre 2014.

© : Pierre Campion.

Pour l'ensemble de son œuvre, Robert Nédélec a reçu le Grand Prix de Poésie 2014 de la Société des Gens de Lettres.

 
Robert Nédélec : Quatre-vingts entames en nu, Éditions Jacques Brémond, 2013 et Plein champ, Éditions Aspect, 2014.


Les couleurs du noir

Robert Nédélec dans le désenchantement

Sept ans après son recueil de Contre-jour[1], Robert Nédélec continue à explorer l‘espace malheureux de sa solitude. Cette solitude n'est pas première ni fondée dans la nature d'un caractère, elle porte la marque d'un désenchantement. À l'origine, il y eut un ou des événements, auxquels il faudrait remonter ou dont il faut faire l'hypothèse. Peut-être une rupture d'amour, que l'on pourrait lire dans des dialogues esquissés avec quelqu'un qui s'est absenté (« Depuis ton départ, on puise au tréfonds la force d'aller affronter le jour qui marque le pas devant le cachot de pierre et de vent que l'on a bâti », Plein champ, « La source ») ou de remontrances envers soi-même : « Tu as vu s'effriter dans l'ombre un corps familier. » Mais surtout, il y eut, et maintes fois réaffirmée sous toutes sortes d'images violentes, une rupture avec Dieu. Ce monde très noir porte les couleurs indéfiniment variées et fascinantes d'un désenchantement, c'est-à-dire d'une poésie critique et amère, minée par le reproche d'avoir eu la foi puis de l'avoir tuée.

Sortir du plain-champ

Ainsi, dans Plein champ, le désaveu du plain-champ des messes, vêpres et complies (In manus tuas Domine/ Commendo spiritum meum) enveloppe-t-il aussi les thèmes champêtres et les grands rythmes de notre tradition poétique[2]. Ce sont des gestes meurtriers (des coups de bêche contre les taupes), des liserons étouffants et sans cesse remontés, des cadavres d'oiseaux en bord de mer, des créatures disgraciées ou même répugnantes, qui sont devenus désormais, par force, les thèmes du poème. La mort de Dieu, si cela avait été de sa belle mort, aurait pu (aurait dû) libérer un amour inconditionnel et heureux des choses et des êtres ; et, en somme, c'est ce qui s‘est passé pour beaucoup de nos poètes contemporains. Mais ici les vitraux de l'église ont été brisés à coups de pierres, et Dieu massacré, après avoir été accueilli et aimé : « On a écrasé au ciel l'insecte gorgé/ De matière rouge indéterminée » (Plein champ, « La tache »). Dieu n'a pas cessé d'être, je l'ai tué en moi. Ainsi naît une espèce de lyrisme encore, mais empoisonné de retours sur soi-même : malheureux, mortifère.

Toutefois, dans Plein champ, une lueur se fait jour, et, dans le même poème de « La tache », on lit d'abord ceci :

J'aurais tant voulu, disais-tu, n'avoir pas fixé l'étoile à la flèche du mât, ni les morceaux de cellophane sur les masques de carton

se confirme l'erreur première d'avoir adhéré à l'illusion ; puis, aux dernières lignes, et même si c''est sur le mode de l'irréel, cela :

[…] J'aurais tant voulu, disais-tu aussi, convaincre chacun d'entre vous, avant de partir,

Que l'on a toujours une tache au cœur ou au ventre, et que la beauté n'est, autour d'elle ou sur le cliché, qu'un mince liseré plus tendre.

À celui qui s'interroge sur la nature intime de son mal, la radio des médecins répond à sa manière métaphorique, toute en dégradés de noir, que la tache existe en effet, que nul ne sait pourquoi, que chacun porte la sienne, mais qu'elle ne va pas sans la beauté d'un halo. Naît alors le commandement d'un chant poétique, d'après le désastre :

[…] il t'apparaît que l'on a devoir de chanter également, ou de déclarer admirable, cela qui n'aura jamais de racines,

Et cela surtout qui, ne dévorant que matière putréfaite, ne suscite que dégoût — cela qui ne vit, même si le mot n'est pas opportun,

Mais l'on admet bien que l'on peut parler clairement parfois la bouche remplie de glaires, qu'en parasite fabuleux ou partenaire dérisoire. (Plein champ, « Les mousses »)

C'est bien cela : un devoir nouveau, né d'une perte à reconnaître comme définitive, celui d'un lyrisme aux couleurs du désenchantement, en faveur des vermines qui hantent le dessous des terrasses, des mousses qui prolifèrent aux galets abandonnés autour des parterres, et des infestations morales. Des illuminations certes sans éclats de joie, sorties de saisons en enfer, et à l'adresse de tous les humains.

Les entames

Le recueil des Quatre-vingts entames en nu, publié avant celui de Plein champ fut pourtant écrit ensuite. Et il se pourrait bien qu'il sorte du commandement enregistré plus tôt. Ce sont donc des entames, dans les deux sens du mot, des tranches d'être prélevées à vif et les essais d'une nouvelle vie en poésie. En même temps, le mot connote les inachèvements, les abandons, les délaissements : l‘imperfection.

Quatre-vingts vues prises dans l'intimité des corps, dénudés, scarifiés et explorés. Une prose par page. Là est l'être, là il frémit de douleurs, là est le chemin cruel d'une libération, peut-être. Ainsi, prolongeant l'image du cliché radiologique en variations amoureuses et en réflexion sur le poème, cette vue de femme à sa toilette qu'on est obligé de citer en entier, sous peine d'en déchirer la trame serrée (Entames, p. 9) :

C'est, ne dissimulant rien du fragment de corps qui s'affiche, et s'interposant peut-être pourtant entre le geste attendu et celui qu'à peine l'on risque, un écran si fin qu'elle ignore de quel côté elle se trouve, la main qui tient l'outil décisif, d'embellissement inutile autant que de torture, pinceau, couteau, tube de rouge, dont les œuvres viles apparaissent partout, entre épaules nues et mi-cuisses — c'est, dont il faut ombrer les plis et laver le sang qui s'infiltre entre les fibres, le reflet, au ciel ou dans une vitre, d'un morceau de femme anonyme… C'est, qui se déchire donc aussitôt que l'on tire sur un fil, une apparition qu'un souffle mutile, entre soi-même et ses esquisses, et un visage que l'on doit imaginer — comme les mots d'ailleurs qui le nommeraient, et la façon dont on s'y prendrait pour d'abord coucher près de soi le poème écrit puis pour qu'il assouvisse, par des moyens de tendresse et d'extrême barbarie, ses caprices les plus secrets.

Mais rien, ni la virtuosité de la phrase, ni le développement rigoureux du mythe, ni les changements d'angle du regard, rien n'effacera le malheur, au contraire. Les vues se succèdent, diverses mais détaillant tous les aspects d'une « parole qui sent l'égout » (p. 32). Elles se structurent fortement en recueil, mais comme pour varier sans cesse les images du malheur : Quatre-vingts entames en nu, subdivisées en « Vingt espèces de nus », « Vingt façons de nuages », « Vingt nuances de noir », « Dix airs de nuit et dix autres de nulle part ». Et toujours les douleurs propres du désenchantement : la nostalgie et le refus de la nostalgie, la solitude au cœur d'une forêt où « l'air jamais ne bouge à portée de bouche ni d'yeux » (p. 40), les obsessions à vide de l'insomnie (« Dix airs de nuit »)…

Vers la fin pourtant, les vues paraissent dessiner une espèce d'avenir heureux, mais c'est au mode conditionnel que les enfants se jouent entre eux : « Alors chaque question trouverait sa réponse, chaque grain de sable sa plage ou sa parcelle d'univers » (p. 89), « on ouvrirait plus tard les tabernacles vides et les prisons bondées » (p. 90), « on claquerait des doigts, et cela suffirait pour que se présentent devant soi les rois désormais enchaînés dont on brûla les vaisseaux » (p. 91). À la fin de cette séquence ironique, les deux derniers poèmes du recueil disent l'un « […] j'y suis, j'y reste, et jamais je ne m'y reconnais » et l'autre, aux tout derniers mots,

[…] On fermerait alors les yeux afin de relire mieux ses poèmes et ses notes, et tout se passerait tantôt comme dans un livre et tantôt comme dans ces histoires tristes qui entouraient les papillotes et dont on s'efforçait aussi de rire, mais on serait ivre bien sûr, et loin de la réalité.

Chanter le désenchantement, l'expression ne serait-elle qu'un un jeu sur les mots, censé déjouer l'enfermement duquel ce jeu-là ne peut faire sortir ? Tout poème est infecté ; une boucherie, un charcutage, une cuisine excitante et immangeable :

On a posé hier sur le billot les mots qui, croyait-on, convenaient pour le dire et les a débités en tranches régulières. On les a attendris, on les a dénervés. On les a saisis sans attendre, assaisonnés sans qu'aucun ne puisse s'accuser d'avoir eu la parole lourde. On les rangés, saignants encore, mais de façon tellement plaisante que personne ne s'est permis de demander que soit affiché, à l'encre sur la page de garde ou au crayon-feutre effaçable sur le tableau blanc leur lieu de naissance. Si bien que l'on n'a pas su vers où diriger ces lambeaux de chair quand ils ont viré au noir et que s'y sont mis l'odeur et les vers. (p. 53)

Cette poésie porte toujours les marques destructrices d'un ressentiment : « On ne part pas », écrivit Rimbaud ; après quoi il abandonna la poésie. Ainsi,, peut-être, a-t-on affaire, avec Robert Nédélec, à cette génération, la dernière sans doute, pour laquelle son baptême fait encore problème. Ou alors à la génération pour laquelle font problème, tout à son honneur, l'adhésion qu'elle apporta, dans son âge adulte, à ce baptême et à divers rêves (de politique aussi…), puis l'abjuration décidée et violente qui s'ensuivit. Le désenchantement n'est heureux que lorsqu'il vient tout seul et sans phrases : mais de cela nul n'est le maître.

 

Et néanmoins, quelqu'un subsiste dans ce désastre, par les mouvements qu'il parvient à porter dans cette obscurité :

[…] Il ne peut danser puisque l'on se souvient, comme si c'était hier ou ce matin, d'avoir jeté dans le noir, en même temps que ce qui subsistait de la bête dont il était né sa grâce et la pureté de son geste… Regardez pourtant, quelque chose l'a remplacé, et c'est comme un corps étranger qui lui ressemble assez pour qu'on en reste confondu… On devine en effet qu'une forme évolue sur le parquet de la chambre, qu'elle frôle les murs, et que l'on incite les foules dehors à battre la mesure en agitant les clés des coffres et les hochets… Quelque chose danse, reprend la rumeur, mais on ne sait par quel prodige, et quelqu'un peut-être, malgré sa douleur autoproclamée et ses costumes ridicules — quelque chose clair, et cela suffit pour qu'affleurent sur le noir toutes les couleurs… (p. 69)

« Danser avec ses doubles, dans le plus intense des noirs » (p. 68). Le mouvement des phrases et des images dans les poèmes et des poèmes dans le recueil, voilà ce qui, ton sur ton, imprime « toutes les couleurs » dans la noirceur intégrale de cette poésie.

Pierre Campion



[1] Robert Nédélec, Contre-jour, L'Arrière-Pays, 2007.

[2] Ainsi, dans les Quatre-vingts entames en nu, section « Vingt façons de nuages », « les merveilleux nuages » de Baudelaire se déferont en matières indescriptibles et innommables (p. 47), en « incertain désastre » (p. 39) : « […] il arrive qu'elle brûle froid, la doublure des cieux, et que l'espérance de vie n'y soit pas meilleure que sur les plus basses bandes d'arrêt d'urgence » (p. 37). Rabattus sur notre espace disgracié, les nuages deviennent le miroir de notre malheur.


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