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Pierre Campion : Selon Sartre. Les enfances Henri Martin.

Mis en ligne le 22 avril 2016.

© : Pierre Campion.

Cette étude reprend, avec quelques modifications, un article publié dans Les Temps modernes, n° 674-675, « Sartre avec Freud », juillet-octobre 2013.


Selon Sartre

Les enfances Henri Martin

L'affaire Henri Martin…

Rappelons les faits et le contexte. Vers le début de 1952, « des communistes, écrit Sartre, vinrent me voir à propos de l'affaire Henri Martin. Ils tentaient de réunir des intellectuels de tout poil, lustrés, visqueux ou lubriques pour la porter devant le grand public. Dès que j'eus mis le nez dans cette histoire, elle me parut si stupide que je m'associai sans réserve à ces protestataires. Nous décidâmes d'écrire un livre sur l'affaire et je partis pour l'Italie ; c'était le printemps[1] ». Là-dessus, le Parti communiste et la CGT engagent un bras de fer avec le gouvernement à propos de l'arrivée à Paris de « Ridgway-la peste ». Le général américain quittait son commandement de Corée pour prendre celui des forces de l'OTAN en Europe, et les communistes l'accusaient d'avoir utilisé là-bas des armes bactériologiques. Ce sont les journées insurrectionnelles du 28 mai et du 4 juin 1952, qu'ils perdent, faute d'avoir pu ou su mobiliser au-delà de leurs groupes de choc. Sartre rentre précipitamment, pour écrire dans la fièvre les deux premiers articles de « Les Communistes et la Paix » où il appelle les intellectuels de la gauche non communiste (ironiquement, « chers rats visqueux ») à passer une alliance avec le Parti communiste, en tant que celui-ci demeure l'expression « nécessaire » de la classe ouvrière, sinon son expression « exacte »[2].

Ainsi, en pleine guerre froide, et près avoir été vilipendé par eux, Sartre entrait-il de trois manières dans le jeu des communistes, et consciemment, sur leur thème central de « la lutte pour la paix » : en soutenant le Parti communiste « à partir de [ses] principes et non des leurs[3] », en participant aux actions des organisations de masse des communistes (signatures, meetings, Congrès des peuples à Vienne pour la Paix…), en dénonçant la guerre française d'Indochine et l'anticommunisme, à travers sa mobilisation pour Henri Martin.

Henri Martin était un jeune second maître de la marine nationale, engagé au printemps de 1945 pour combattre les Japonais en Indochine, par ailleurs et clandestinement membre du Parti communiste. Impliqué dans une affaire de distributions de tracts dans la base de Toulon et d'abord accusé de sabotage sur un porte-avions, il avait été deux fois condamné, en 1950 et 1951, par la justice militaire, à l'exclusion de l'armée et à cinq ans de prison. Sous la direction d'André Marty, « le mutin de la mer Noire » bientôt écarté de ses responsabilités, le Parti communiste, sa presse et ses organisations de masse avaient engagé une énorme campagne à travers le slogan mille fois repris de « Libérez Henri Martin ! »[4]. Un peu à l'écart de cet orchestre, le livre de Sartre joua une partition loyale mais bien particulière. D'abord parce que, à la différence du Parti, Sartre et le groupe qui s'était formé à cette occasion demandaient la grâce du jeune soldat et non sa libération pure et simple[5], et puis parce que le livre ne parut qu'en octobre 1953, après la libération furtive de l'emprisonné au « bagne de Melun ».

À tous égards L'Affaire Henri Martin est un livre singulier, y compris dans l'œuvre de Sartre, et d'ailleurs jamais réédité à ma connaissance. Constitué de lettres (d'Henri Martin à ses parents pendant sa campagne d'Indochine), de pièces des procès officiels, de témoignages et réflexions, d'articles de presse, d'interventions, et même de poèmes, c'est un dossier judicaire organisé en rubriques cotées : « Les saboteurs du Dixmude », « Les saboteurs du palais Bourbon », « Histoire d'une grâce », « Témoignages », « Vercors répond à Prévert » et « Annexes ». C'est le travail, informé et raisonné — collectif — d'un intellectuel, travail présenté de manière presque anonyme. Car le commentaire de Sartre, qui court en italiques entre les pièces du dossier, n'est signé que dans le long titre[6]. Fiction d'un contre-procès intenté aux autorités militaires et politiques ainsi qu'à la presse anticommuniste et au colonialisme, dans laquelle le commentateur joue en même temps l'instruction et la présidence, l'accusation et les parties civiles, le livre n'est pas publié dans les structures éditoriales du Parti mais chez l'éditeur bourgeois de Sartre, et c'est l'écriture de Sartre qui le fait tenir ensemble : précise et évocatrice, incisive, sarcastique et agressive jusqu'à l'injure. Sartre, ici, est encore dans l'espèce d'état second qui fut le sien à l'été 1952 et qu'il décrira en 1961, après la mort de Merleau-Ponty : « Les derniers liens furent brisés, ma vision fut transformée : un anticommuniste est un chien, je ne sors pas de là, je n'en sortirai plus jamais. […] Au nom des principes qu'elle m'avait inculqués, au nom des son humanisme et de ses “humanités”, au nom de la liberté, de l'égalité, de la fraternité, je vouai à la bourgeoisie une haine qui ne finira qu'avec moi[7]. »

L'enfant Henri Martin

Le commentaire de Sartre commence par quelques pages étonnantes et ambiguës. C'est un récit d'enfance, qui ne parut sans doute pas trop détonner dans une période où le Parti promenait de meeting en meeting « Papa Martin », « Maman Martin » et « Simone », la fiancée puis l'épousée à la centrale de Melun. Car, à la différence d'autres victimes de l'impérialisme, Henri Martin réunissait toutes les qualités d'un exemple, pour le philosophe comme pour le Parti.

Néanmoins, il y avait trop de mauvais théâtre autour d'Henri Martin pour que Sartre y aille de sa pièce… Il y a bien pour lui une « enfance d'Henri Martin » et, comme pour le Parti, mais d'une manière toute différente, un cas « idéal » pour le philosophe qui est encore dans les préoccupations d'un livre sur sa morale et déjà dans ses futures « Questions de méthode »[8]. Car cette biographie-là est du pur Sartre et elle renvoie, mais toute inversée en positif, à d'autres enfances, celles, bientôt, de Flaubert et de Poulou, celles surtout de Genet, que Sartre venait juste de raconter dans l'énorme volume qui se présente comme le premier tome des Œuvres complètes de Jean Genet [9].

Voyons un peu ces six pages, d'une grande densité.

« Son père travaille à la fonderie comme ouvrier ajusteur ; militant cégétiste, il sera plus tard élu au conseil municipal et adjoint au maire » (p. 21). Sous ses yeux, l'enfant a donc un représentant de cette élite ouvrière qu'il voudra rejoindre en se faisant lui-même l'un de ces mécaniciens, l'un de ces ouvriers spécialisés (selon les classifications de l'époque) qui, selon « Les Communistes et la Paix », furent les cadres révolutionnaires des travailleurs avant de céder la place devant les évolutions des techniques et des modes de gestion capitalistes. « La mère est très pieuse : elle fait donner à ses enfants une éducation religieuse. Une de ses filles songe un moment à prendre le voile et le petit Henri sera, pendant cinq ans, enfant de chœur. Enfant de chœur, enfant sage » (21). On voit bien là-dedans ce qui intéressa puissamment la propagande du Parti communiste et comment elle sut, vieille stratégie, impliquer des chrétiens. Mais Sartre lui-même ?

Eh bien, voilà une « situation » d'école, dans laquelle une jeune liberté va devoir exercer ses choix. Dans le triple isolement de Rosières, un écart industriel de Lunery (Cher), d'un état archaïque de la classe ouvrière et d'une religion aliénante, mais plus heureux que l'enfant Jean Genet, Henri Martin rencontre sa médiation, celle d'« une vieille voisine qui a milité dans les rangs du Parti Communiste depuis le Congrès de Tours ». Mère de substitution, mais sans conflit apparemment avec la mère selon la nature, cette vieille militante « lui raconte sa vie, ses combats, elle lui retrace les grandes étapes du mouvement ouvrier, elle lui explique le monde ; il se plaît en sa compagnie ; ce qu'il apprend d'elle c'est l'histoire de sa classe, sa propre histoire » (21).

Né le 23 janvier 1927, voilà qu'à l'âge justement où l'enfant Genet fut chassé de son paradis, « vers le temps où le Front Populaire remportait ses premières victoires, un enfant de dix ans écoutait avec passion de belles histoires sanglantes : oppression, misère et révolte, défaites, victoires, Commune, journées d'Octobre, marins de la mer Noire, Sacco et Vanzetti » (22). Bienheureux celui qui a reçu dans son entourage, selon une parole vivante et non pas dans les livres, la bonne nouvelle de sa propre histoire, et qui n'a plus qu'à l'accomplir, certes en engageant toute son intelligence et sa volonté, personnellement — librement ! Bienheureux surtout celui qui, à la différence de Jean Genet, Gustave Flaubert ou Jean-Paul Sartre, naît dans la classe ouvrière, au moment même où elle va se transformer en prolétariat. Voici donc l'enfant bègue qui bientôt va parler à ses juges d'une voix ferme et éloquente. Celui qui va subir « le bagne », mais entouré de tous les siens, par millions, pour la cause de la Justice et de l'Humanité.

« Une autre histoire sainte » (p. 21)

« Nous aussi, nous avons aimé la justice : vous rappelez-vous ? Le serment du Jeu de Paume, Camille Desmoulins, les premiers discours de Danton, Valmy ! Avec quelle passion nous avons lu dans Michelet l'histoire de notre classe : elle avait fait la Révolution française ; elle apportait au monde un nouvel évangile » (22). Remonter aux enfances héroïques de la bourgeoisie, se faire celui qui aurait pu être, vers 1915, un Poulou clairvoyant et lyrique, et transmettre à l'enfant Henri Martin le relais d'une ivresse ancienne. Trois évangiles : celui qu'on lisait à l'église, celui qu'on proclamait à l'école, et le dernier, encore à écrire, à réaliser.

« Dans la province française, au beau milieu de l'“entre-deux-guerres”, on fabrique encore des enfances 1900. Celle du petit Martin reflète l'équilibre si rare de l'école laïque et de l'église, de la fabrique et de la maison, du rationalisme et de la foi, en un mot de la civilisation industrielle et de la culture paysanne » (23). Comment sortir heureusement du paradis, ou plutôt comment rentrer dans le mouvement de l'Histoire un instant suspendu sur la tête de l'enfant ?

Quels sont les secrets d'une dialectique pour ainsi dire toute naturelle et à la fin salutaire ? Quelles sont les actions inaugurales de la vie héroïque qui conduira Henri Martin à s'engager d'abord dans la Résistance (dix-sept ans en janvier 44), puis dans la guerre d'Indochine contre les Japonais, pense-t-il (dix-huit ans en avril-mai 45), puis dans le combat contre l'impérialisme (vingt ans en 1947 en pleine sale guerre devant Haiphong, et la prison à vingt-trois ans en 1950) ?

Eh bien, par un exercice méthodique de la liberté. D'abord, se libérer de la religion.

« Des forces douces poursuivront inflexiblement la liquidation de ses croyances religieuses » (23). Quelles sont ces « forces douces » ? Celles de la vieille voisine ? Celles d'« un enfant studieux, naïf et droit, timide : qu'il se déconcerte ou qu'il s'irrite, le voilà qui bégaye » (21)[10] ? Ici, pas de ces violences rustres qui tourmentent le petit Jean Genet, ni de celles qui terrasseront le jeune Gustave Flaubert sur la route de Pont-l'Évêque, ni de celles qui précipiteront Poulou dans la folie, mais une tendre maïeutique appliquée à un enfant prometteur. Henri Martin est en lui-même un miracle, celui d'un homme que l'Histoire a mis dans la situation d'exercer heureusement sa liberté. « Car cette liquidation ne s'est pas faite sans lui ; il y a aidé en s'interrogeant, en poussant le doute jusqu'à ne plus pouvoir douter, en établissant ses nouvelles convictions sur des certitudes ; bref, il a décidé de ses fidélités futures ; il a opté pour une certaine conception du monde, à l'exclusion de toutes les autres. […] Henri Martin a subi l'influence simultanée de deux idéologies ; il a repoussé l'une et il a choisi l'autre ; il lui semble qu'il a su vaincre ses propres contradictions » (23-24) Vaincre ses propres contradictions, en toute conscience : tout un programme, pratique et théorique — dialectique.

Un avènement dans l'histoire de la philosophie

On savait déjà que l'enfance d'Henri Martin était « typiquement française » (22), qu'elle retraçait l'histoire politique de la France et qu'elle se jouait à un moment de l'histoire économique du pays : « L'enfance d'Henri Martin n'est possible qu'à Rosières et Rosières n'est possible qu'en un pays dont l'équipement industriel retarde de trente ans. Partout ailleurs, en 1927, la deuxième révolution de l'industrie battait son plein ; le prolétariat se tassait autour des villes géantes et les enfants des ouvriers naissaient dans le désordre des banlieues » (22). Ah l'incurie et le malthusianisme de la bourgeoisie française, qui forment la toile de fond des « Communistes et la Paix » ! Mais aussi l'heureuse faute de cette bourgeoisie, qui nous valut Henri Martin.

Cependant : pousser le doute jusqu'à ne plus pouvoir douter ? Voici que se réalise maintenant l'histoire de la philosophie française, en la personne d'un nouveau Descartes qui aurait vécu à l'ère du marxisme, cette « indépassable philosophie de notre temps[11] ». Et le nom de Descartes arrive en effet : « Car ce qu'il retrouve par la méthode cartésienne, c'est finalement l'idéologie qui l'attendait, qui devait être sienne : celle de sa classe » (24). À Rosières, l'enfant Henri Martin a rendez-vous avec la fin de la philosophie et la fin de l'Histoire, c'est-à-dire avec la classe ouvrière, c'est-à-dire avec lui-même.

Précisons : « Ce qu'il y a plutôt, c'est que nous venons de découvrir un trait fondamental de son caractère : tout se passe comme si Martin admettait à la fois que les vérités s'engendrent au sein de l'histoire comme un enchaînement objectif et qu'elles ne peuvent exister si chacun de nous ne les “actualise” par des affirmations volontaires ; que la classe tout entière les porte en elle et que chacun de ses membres en est aussi pleinement responsable que s'il était seul au monde. […] Cette intime liaison de la liberté et de la nécessité porte un nom : c'est la discipline. Ce futur criminel, ce futur insoumis, ce futur traître, c'est d'abord, c'est avant tout, un homme de discipline » (24). Voilà : quelques mois après la mort de Staline, dans un livre de Sartre, un éloge de la discipline révolutionnaire…

Et puis encore : « Henri Martin apprend de bonne heure qu'il vaut mieux s'accuser que la mauvaise fortune et que toute excuse amoindrit : le voilà renvoyé à cette autonomie de la volonté qui est son exigence la plus profonde et qu'il a rencontrée en lui quand il cherchait le vrai » (25). En sa situation, son caractère et le mouvement de sa vie, dès l'enfance Henri Martin porte l'histoire entière de la philosophie, depuis le stoïcisme jusqu'à Sartre, lequel en effet cherchera un accomplissement du marxisme dans son approfondissement même.

Une morale

Au nom de Martin, il fut délivré un mandat. Non pas celui que reçut l'enfant Poulou, mystifiant, et qui l'assignait à sauver le monde par la littérature, mais celui qui impose à Henri Martin de prendre sa part dans la victoire du prolétariat : « À cet enfant sérieux et volontaire, son appartenance à la classe ouvrière apparaît moins comme un fait que comme le plus personnel de ses devoirs. La victoire du prolétariat, il apprendra peu à peu qu'elle est liée au développement nécessaire des forces productives mais il ne cessera jamais de la tenir pour un but à atteindre, son but ; il ne perdra jamais le sentiment profond d'être élu, désigné, porteur d'un mandat impératif » (25). Dans cette histoire, il y a une élection, il y a de la prédestination et de la grâce, il y a de la sainteté.

Sartre voit bien le danger. Aussitôt : « Élu, mais ni plus ni moins que n'importe qui. […] Il sera le meilleur pour être digne de servir la volonté populaire. […] le meilleur, ce n'est jamais que n'importe qui. […] Le héros de la masse est plongé comme tout le monde dans une situation qui s'impose à tous. Héros simplement parce qu'il la vit jusqu'au bout. […] En un mot, le mandat impératif qu'il trouve en lui ne fait qu'un avec la volonté populaire » (25-27)[12]. Qu'est-ce que la sainteté, l'authentique sainteté ? Ou bien celle de saint Genet, transgressive et négative, ou bien celle de Martin, celle d'un homme dont les actes adhèrent par décision à la volonté générale, bref « tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n'importe qui ». Seulement, l'état que Poulou ne connaîtra qu'après de longues errances et une tardive conversion, l'enfant Martin le trouve dans son berceau, par la bienveillance d'une bonne fée : « Sa vieille amie lui a fait cadeau d'une enfance royale en lui apprenant qu'il était, par droit de naissance, destiné à servir une cause juste » (21-22).

Et si l'on demande au philosophe par quel coup de baguette magique ce miracle d'une royauté communiste a pu se faire, sa dialectique a réponse à tout. La vieille dame n'a fait qu'éveiller l'enfant à la réalité de sa situation, elle a apporté dans cet intérieur perdu de la France les nouvelles du vaste monde et dans ce moment premier de la classe ouvrière l'idée d'un développement ; tout le reste est l'effet d'une prise de conscience et d'une volonté qui retourne l'élection du côté de l'enfant : « En septembre 39, l'enfant a choisi ce qu'il était ; il a élu sa classe d'origine — tout comme il a procédé lui-même à une liquidation qui se serait faite en lui de toute manière. À la fonderie, dans les rues, à l'école, à la maison, c'est la paix, la sécurité, l'ordre de l'ancien temps ; l'avènement de la classe ouvrière semble chose faite ; dehors il y a cette vie énorme, ces houles, ces marées et ces tempêtes : tout reste à faire ; et quand l'enfant a longtemps regardé au-dehors, il se retourne sur ce qui l'entoure et voit tout avec d'autres yeux. C'est cet affrontement perpétuel qui fait la vérité d'Henri Martin » (26). Bientôt, Henri Martin va pratiquer les vertus héroïques d'une certaine sainteté, prolétarienne, c'est-à-dire l'ascèse de celui qui « veut tirer le meilleur parti de lui-même, simplement pour être tout à fait un homme » (26). Car « le héros de la masse est plongé comme tout le monde dans une situation qui s'impose à tous. Héros simplement parce qu'il la vit jusqu'au bout, héros d'un moment, d'une heure, aujourd'hui toi, demain moi peut-être, s'il fait seul en cet instant ce que n'importe qui pourrait faire, ce n'est pas qu''il soit d'une autre espèce : c'est qu'il s'est trouvé au bon endroit, au bon moment. Héros non pour être au-dessus de tous, mais parce que tous se reconnaissent en lui » (27).

Sartre vient de trouver, en vrai, un héros qui ne serait pas de mauvaise foi, un héros totalement transparent à lui-même et à l'Histoire, sans reste de supériorité, la pure adéquation d'une conscience, d'un caractère et d'un destin collectif. Une enfance de héros qui ne soit pas celle d'un chef.

On croit savoir que Genet faillit couler sous le poids du volume que Sartre avait attaché à son cou. Et Martin, que pensa-t-il de tout cela ? Dans son livre de souvenirs, publié en 2009, Henri Martin ne le dit pas : tout juste une allusion à ses lettres publiées dans le livre de Sartre, lettres dont il reprend alors quelques passages[13]. Toutefois il y a un mot de lui au sujet de ce livre, mais dans le témoignage modeste que cet homme de soixante dix-sept ans avait apporté en 2004 à la journée d'études sur « l'affaire Henri Martin » et qui se limita aux circonstances, matérielles et politiques, de son arrestation :

Jean-Paul Sartre dans son livre a même envisagé l'hypothèse que je cherchais à me faire arrêter en écrivant page 130 « En intensifiant sa propagande, il accroît ses chances d'être pris, malgré cela il force sa vitesse — malgré cela ? À cause de cela. Il n'est même pas exclu que cette volonté d'aller jusqu'au bout, jusqu'à la prison et au scandale enferme une exigence plus obscure : puisqu'il a fait cette guerre il faut payer. » Non, après trois demandes de résiliation de mon engagement, je ne me sentais pas obligé de payer cette sale guerre, mais je ne me sentais pas non plus le droit de ralentir l'action contre elle. Mais je n'ai pas cherché mon arrestation pour obtenir cela. Par contre, ce qui est un constat objectif, c'est que mon arrestation a permis que mes tracts furent connus dans toute la marine, alors qu'ils l'ils l'étaient seulement par une minorité de marins de Toulon[14].

Sartre, en effet, avait relevé que Martin avait laissé passer « quatorze mois sans agir » : « J'imagine qu'il a eu peur, peur d'avoir à se reprocher toute sa vie cette inaction » (128-130). Non, dit Henri Martin, cela ne s'est pas passé comme ça. C'est la protestation de l'acteur de l'affaire contre la parole de l'analyste : autre litige, fréquent et bien connu, dans lequel le premier intéressé proteste souvent en vain.

Deux alliés : deux enjeux, deux volontés

En ces années 1952 et 1953, si dures pour Sartre, qui virent les ruptures avec Camus et Merleau-Ponty, la violente querelle avec Claude Lefort et les menaces d'éclatement sur Les Temps modernes, il y eut peut-être une espèce de repos et de bonheur dans la complicité inédite et provisoire avec les communistes, le bonheur enfin, peut-être, de n'être plus toujours séparé, d'éprouver la chaleur des estrades et puis le ravissement de rencontrer dans un militant une figure simplement positive de l'humanité qu'il cherchait à définir[15]. Le rapprochement avec les communistes se fait bien, ici même, sur la base de la phrase du deuxième article des « Communistes et la Paix », celui d'octobre-novembre 1952 : « Il est vrai, le but de cet article est de déclarer mon accord avec les communistes sur des sujets précis et limités, en raisonnant à partir de mes principes et non des leurs[16]. » À un moment, deux forces se rencontrent et concourent, d'une nature et d'une puissance non comparables, autour d'une icône, que chacune peint à sa manière[17]… Évidemment il y a un malentendu, que lèveront définitivement l'invasion de la Hongrie en novembre 1956 et, aussitôt, l'article « Le Fantôme de Staline »[18]. Mais dès avant 1954 qui vit le troisième article et la fin de cette série dépourvue de suite, l'élan qui avait porté « Les Communistes et la Paix » s'était perdu :

En vérité j'étais à bout de souffle, je m'aperçus que je ne savais rien. Il ne suffit pas d'engueuler un préfet de police pour acquérir des lumières sur le siècle. J'avais tout lu ; tout était à relire ; je n'avais qu'un fil d'Ariane mais suffisant : l'expérience inépuisable et difficile de la lutte des classes. Je relus ; j'avais quelques os dans le cerveau, je les fis craquer, non sans fatigue ; je rencontrai Farge, j'adhérai au mouvement de la paix, j'allai à Vienne. Un jour, je fis porter à l'imprimeur mon second article qui n'était en fait qu'une ébauche[19].

Dure école. Mais, dans la brève histoire de ce compagnonnage, l'affaire Henri Martin n'est pas seulement un exercice un peu pervers d'abnégation ni même l'occasion tactique qui s'offre à deux stratégies politiques. C'est aussi, pour Sartre, un moment privilégié, une rencontre unique, à développer sous la forme d'un livre collectif, entre l'histoire d'une personne et l'Histoire tout court, entre les intérêts mêlés d'un parti politique, d'une pensée de philosophe et d'une écriture d'écrivain — une occasion qui se présentera de nouveau dans les années 70, sous une tout autre forme. Avec la sorte d'ivresse et dans l'une de ces exaltations qui le saisissent souvent, à travers une expérience réelle de la lutte des classes Sartre pense trouver aussi une trouée dans les apories de sa propre pensée. Et, d'une certaine façon, en effet, ce texte conduit à L'Idiot de la famille (Henri Martin en anti Gustave Flaubert), aux Mots (en anti Poulou) et à la Critique de la raison dialectique, c'est-à-dire à une théorie du groupe en fusion et d'une raison nouvelle, et enfin à une morale — cette Morale, toujours cherchée et qui ne fut jamais vraiment écrite.

Comment être un personnage de Sartre ?

Voilà donc une œuvre significative d'une certaine façon, c'est-à-dire à la manière d'une caricature, révélatrice et cruelle. Car la dialectique de Sartre, telle qu'elle s‘applique à l'enfance d'Henri Martin, révèle ce qu'elle a souvent d'arbitraire et d'emballement. Autrement dit, il ne fait pas bon tomber sous les yeux de Sartre. Tel le Seigneur de l'Ancien Testament, sa grâce ou sa disgrâce se choisit des personnages : Genet ou Martin, Baudelaire, Flaubert ou Merleau-Ponty… Ces personnages — et Poulou aussi, au prix d'un parti pris contre soi-même — doivent entrer dans ses récits, y jouer et y rejouer le drame d'une pensée et d'une vie qui ne sont jamais que celles de Sartre. Flaubert se défend bien tout seul et Sartre le lâchera avant d'arriver au moment décisif, à la création de Madame Bovary. Genet en somme s'en tire bien, lui aussi : ce sont des créateurs, dont la force d'invention déjoue d'avance les opérations de réduction ad hominem.

Fin 1961, Merleau-Ponty n'était plus là pour répondre à l'article nécrologique qui justement n'existait que par et pour sa mort et pour repeindre deux vies de conflits en amitié digne de Montaigne et La Boétie. Mais il avait répondu par avance, à la fin quasiment improvisée de la préface de Signes, en s'identifiant à Nizan et en le défendant contre l'opération de récupération a posteriori que constituait à ses yeux la préface d'Aden Arabie[20]. Et aussi en devinant et en dénonçant le ton que Sartre allait adopter bientôt à son égard dans son Merleau-Ponty vivant : « Entre Sartre et lui, Nizan aurait-il jamais toléré ce ton de confidence ? Sartre le sait mieux que nous[21]. »

Mais Henri Martin ? Une fois, on l'a vu, il se défend contre Sartre, modestement mais explicitement. Pour le reste, l'hallucination de Sartre tombe d'elle-même, tellement éclate la disproportion entre le personnage et l'appareil de pensée et de style mis en œuvre pour le raconter. Henri Martin pouvait être le héros d'une campagne de son Parti, et il le montra ; il ne pouvait et il ne peut rien pour sauver Sartre d'un regret absurde, celui de ne pas être Henri Martin.

L'avenir de L'Affaire Henri Martin

L'espèce d'unité d'action pratiquée en 1952-54 avec les communistes se prolongera en une confrontation philosophique dans la Critique de la raison dialectique. Dans les Questions de méthode qui servent de préambule à cette œuvre elle-même abandonnée, Sartre reproche au « marxisme d'aujourd'hui », c'est-à-dire à la philosophie et à la théorie des communistes réels par opposition au marxisme de Marx, de manquer de médiations. Il soutient en effet que cette pensée, ainsi que toute l'historiographie marxiste, se contente de projeter de grands schèmes généraux et tout faits sur les événements de l'Histoire : « En d'autres termes, nous reprochons au marxisme contemporain de rejeter du côté du hasard toutes les déterminations concrètes de la vie humaine et de ne rien garder de la totalisation historique si ce n'est son ossature abstraite d'universalité[22]. » Justement, et au contraire, l'existentialisme « entend sans être infidèle aux thèses marxistes, trouver des médiations, qui permettent d'engendrer le concret singulier, la vie, la lutte réelle et datée, la personne à partir des contradictions générales des forces productives et des rapports de production » (ibid., p. 45). Pour ce faire, il porte l'analyse sur « le point d'insertion de l'homme dans sa classe », c'est-à-dire sur la famille de tel homme, au moment déterminant pour celui-ci de l'enfance :

Les marxistes d'aujourd'hui n'ont souci que des adultes : on croirait à les lire que nous naissons à l'âge où nous gagnons notre premier salaire ; ils ont oublié leur propre enfance et tout se passe, à les lire, comme si les hommes éprouvaient leur aliénation et leur réification dans leur propre travail d'abord, alors que chacun la vit d'abord, comme enfant, dans le travail de ses parents. […] L'existentialisme croit au contraire pouvoir [pratiquer une méthode qui] découvre le point d'insertion de l'homme dans sa classe, c'est-à-dire la famille singulière comme médiation entre la classe universelle et l'individu : la famille, en effet, est constituée dans et par le mouvement général de l'Histoire et vécue d'autre part comme un absolu dans la profondeur et l'opacité de l'enfance. (ibid., p. 47)

Et d'évoquer la famille Flaubert, le père, la mère et Gustave, et la famille Baudelaire-Aupick… Dix ans plus tard, dans son Flaubert justement, Sartre précisera encore le but et la méthode de son anthropologie philosophique :

L'Idiot de la famille est la suite de Question de méthode. Son sujet : que peut-on savoir d'un homme, aujourd'hui ? Il m'a paru qu'on ne pouvait répondre à cette question que par l'étude d'un cas concret : que savons-nous — par exemple — de Gustave Flaubert ? […] C'est qu'un homme n'est jamais un individu ; il vaudrait mieux l'appeler un universel singulier : totalisé et, par là même, universalisé par son époque, il la retotalise en se reproduisant en elle comme singularité. […] Il nous faudra trouver une méthode appropriée[23].

En 1952-1953, déjà : que savons-nous — par exemple — de Jean Genet le sans-famille, ou bien d'Henri Martin, l'enfant d'une famille exemplaire ? Scrutons d'abord leur enfance à chacun et nous commencerons à comprendre, in concreto, comment se forme le projet d'une liberté plongée dans l'Histoire. De dix ans en dix ans, Sartre développe le mouvement d'une recherche obsédée de concrétisation — ce mot revêtant ici à la fois son sens trivial de réalisation matérielle et celui de la synthèse hégélienne comme processus de totalisation. Un mouvement qui laissera le Flaubert, à son tour, inachevé.

Reste L'Affaire Henri Martin, le livre, où l'on peut voir tourner le système de pensée de Sartre, de manière idéale, c'est-à-dire presque à vide. Sa dialectique se saisit d'un personnage selon son cœur, le peint à ses couleurs et l'anime, compose une cour virtuelle de Justice pour le venger, insère le tout dans un tableau de la lutte des classes, et se prolonge en adjurations apocalyptiques évoquant une prochaine Saint-Barthélemy et la troisième guerre mondiale : « Allons-nous faire exprès de devenir fous ? Henri Martin est en prison depuis trois ans, seul et malade ; mais nous sommes beaucoup plus malades que lui. Il a gardé sa volonté, son courage et son intelligence et nous sommes en train de perdre les nôtres. Arrachons les écailles de haine qui nous bouchent les yeux, refusons la peur, la mauvaise foi, le fatalisme, mettons tous nos espoirs dans la Paix : il nous semblera, du même coup, tout à fait insupportable qu'un homme jeune, courageux et sans haine soit persécuté par des jean-foutre pour avoir essayé de combattre la guerre. Car c'est une seule et même chose que de vouloir sa délivrance, la paix et notre guérison » (202).

Telle est la psychose de guerre de ces années-là, qu'il décrira a posteriori dans le « Merleau-Ponty vivant » de 1961[24]. Et le ton est celui des prophètes de l'Ancien Testament — ou celui de Rousseau à la fin du Discours sur l'inégalité. Mais, en octobre 1953, quand le livre paraît, Henri Martin a été élargi un dimanche d'août à l'aube, par un pouvoir plus malin qu'on ne pensait et qui avait gagné cette bataille-là aussi.

Un livre à abandonner à l'oubli dans lequel, semble-t-il, Sartre lui-même le laissa tomber ? Pas forcément, car l'oubli et l'échec racontent aussi quelque chose.

Pierre Campion



[1] C'est le récit que fait Sartre, presque dix ans après, dans son « Merleau-Ponty vivant », l'hommage posthume adressé à l'ami disparu : Les Temps modernes, n° spécial 184-185 « Maurice Merleau-Ponty », [octobre 1961]. Texte repris dans Situations, IV. Portraits, Paris, Gallimard, 1964 puis dans Jean-Paul Sartre, Les Mots et autres écrits autobiographiques, Paris, Gallimard, coll. de la Pléiade, 2010. Je cite dans cette édition, pp. 1092 et suivantes.

[2] « Les Communistes et la Paix », trois articles, publiés entre l'été 1952 et le printemps 1954 : Les Temps modernes, nos 81, juillet 1952 ; 84-85, octobre-novembre 1952 ; 101, avril 1954. Repris dans Situations, VI. Problèmes du marxisme, 1, Paris, Gallimard, 1964, pp. 80-384. Ici, p. 88.

[3] « Les Communistes et la Paix », deuxième article, Situations, VI, p. 168.

[4] Sur les faits et notamment sur cette campagne, lire L'Affaire Henri Martin et la lutte contre la guerre d'Indochine, journée d'études de janvier 2004 sous la direction d'Alain Ruscio, Pantin, Le Temps des cerises, 2005. Sur les relations entre Sartre et le Parti communiste à ce moment précis, voir le livre de Pierre Daix, J'ai cru au matin, Paris, Robert Laffont, 1976, chap. 38 « Au miroir de Sartre », p. 337-346. Sur les publications de Sartre à cette époque, voir Michel Contat et Michel Rybalka, Les Écrits de Sartre, Paris, Gallimard, 1970, p. 252-261.

[5] Précédant dans le livre le texte de Jacques Madaule qui expliquait « Pourquoi faire grâce », on lit cette distinction de Sartre, qui traçait les différences : « Non, ni les communistes ni les masses qu'ils représentent ne peuvent solliciter M. Auriol d'exercer un droit qu'ils ne lui reconnaissent pas. Qui donc a parlé de grâce ? Eh bien nous : nous qui ne sommes ni des communistes ni à proprement parler des sympathisants » (206).

[6] L'Affaire Henri Martin commentaire de Jean-Paul Sartre, textes de Hervé Bazin, Marc Beigbeder, Jean-Marie Domenach, Francis Jeanson, Michel Leiris, Jacques Madaule, Marcel Ner, Jean Painlevé, Robert Pinto, Jacques Prévert, Roland de Pury, Jean-Henri Roy, Vercors, Louis de Villefosse, Paris, Gallimard, 1953.

[7] « Merleau-Ponty vivant », éd. citée, p. 1093.

[8] Jean-Paul Sartre, Critique de la raison dialectique, Paris, Gallimard, 1960, préface.

[9] Jean-Paul Sartre, Saint Genet comédien et martyr, Paris, Gallimard, 1952.

[10] À propos de Jean Genet : « C'est un enfant qu'on a surpris, un tout jeune enfant, timide, respectueux, bien pensant », Saint Genet…, p. 31. L'un fut violenté en son innocence, l'autre libéré.

[11] Critique de la raison dialectique, éd. citée, p. 9.

[12] Plus tard, en 1944, le responsable FTP refuse sa demande d'engagement : « Première colère d'Henri Martin : on veut l'empêcher d'obéir à son mandat. Il menace de s'engager dans les FFI et il obtient gain de cause » (29). Plutôt passer à l'autre maison, pour rester communiste !

[13] Henri Martin, Quelques souvenirs du siècle passé…, Pantin, Le Temps des cerises, 2009, p. 13. En tout, deux allusions au livre de Sartre, non significatives pour ce qui nous occupe ici.

[14] L'Affaire Henri Martin et la lutte contre la guerre d'Indochine, op. cit., p. 19. Par la suite, Henri Martin dirigea l'organisation de la jeunesse communiste, ce qui lui valut même d'être arrêté à nouveau en 1957 pendant la guerre d'Algérie, puis relâché. Ensuite, il fut chargé de la formation dans le Parti et fut membre du Comité central, de 1956 à 1994 (quitté à sa demande).

[15] Sartre fut-il insensible aux honneurs qu'on lui fit à Vienne, lui qu'on avait traité à la tribune du Congrès des intellectuels pour la paix à Wroclaw, en 1948, d'hyène à stylographe et de chacal dactylographe ? Voir le témoignage de Pierre Daix, op. cit., p. 221. En tout cas, dans ces temps-là, il ne se fait pas faute de rappeler aux communistes français qu'ils l'avaient traité de « rat visqueux ».

[16] « Les Communistes et la Paix », Situations, VI, p. 168.

[17] Dans leur numéro du 24 octobre 1953, Les Lettres françaises publièrent des bonnes feuilles de L'Affaire Henri Martin et annoncèrent que Sartre serait présent avec « ce livre sensationnel » à la vente annuelle du CNE au Vel d'Hiv. Dans le jeu complexe qui les opposait alors à la direction du Parti communiste à propos du rôle des intellectuels dans le Parti et en dehors — un jeu que Sartre ne percevait pas forcément —, Aragon et Pierre Daix cherchaient à s'assurer l'alliance de Sartre (voir à ce sujet Pierre Daix, op. cit, p. 339-340).

[18] Les Temps modernes, nos 129, 130, 131, novembre-décembre 1956-janvier 1957, repris dans Situations, VII. Problèmes du marxisme, 2, Paris, Gallimard, 1965, p. 144-307.

[19] « Merleau-Ponty vivant », éd. citée, p. 1094. Le récit de 1961, apparemment, fait donc remonter cette lassitude avant la fin de 1952, après le premier article des « Communistes et la Paix ». Le Congrès des peuples pour la paix se déroula à Vienne du 12 au 19 décembre 1952. Sartre intervint à la séance d'ouverture et, le 23 décembre, en meeting au Vel' d'Hiv, il en rendit compte dans une intervention que Les Lettres françaises publièrent le 1er janvier 1953 (quatre colonnes à la une, la suite pleine page 5) sous le titre « Jean-Paul Sartre : Ce que j'ai vu à Vienne c'est la Paix ». Mais, en 1961, peut-être confond-il dans son souvenir l'intervalle de trois mois qui sépare les deux premiers articles et celui, de dix-huit mois, qui sépare les deux premiers du troisième, ce dernier laissé sans la suite annoncée. Car, si le troisième article manifeste bien l'essoufflement et l'accumulation des lectures, le deuxième paraît encore écrit dans l'enthousiasme.

[20] Merleau-Ponty : « Les jeunes gens apprendront justement en lisant cette préface que leurs aînés n'ont pas eu la vie si facile. Sartre les gâte. Ou plutôt, suivant exactement le modèle de toujours sévère pour les fils de son esprit, déjà quadragénaires, il cède tout aux suivants, — et les relance dans l'éternel retour de la rivalité. C'est Nizan qui avait raison, voilà votre homme, lisez-le… Je voulais ajouter : lisez aussi Sartre », Signes, préface, coll. Folio, p. 60. Cette préface porte deux dates : « février et septembre 1960 ». Cela parce que la fin fut ajoutée au dernier moment pour répondre à la préface de Sartre pour Aden Arabie.

[21] Ibid., p. 46.

[22] Critique de la raison dialectique, p. 58.

[23] Jean-Paul Sartre, L'Idiot de la famille, p. 7-8, Paris, Gallimard, 1971.

[24] « Merleau-Ponty vivant », éd. citée, p. 1091-1092. En 1961, Sartre a pris ses distances avec cette psychose de guerre. Mais, sur le moment, il y participa, comme en témoigne par deux fois la lettre que Merleau-Ponty lui adressa, au fort de leur conflit, le 8 juillet 1953 : « Tu m'as d'abord présenté pour une chose décidée le projet de quitter la France en cas d'occupation [soviétique] (je n'oublie pas que tu m'offrais de m'y aider, mais tu n'étais pas disposé à mettre en question la chose même). […] Puisque tu as si peu d'égards, il faut que tu saches qu'on peut être “gêné” aussi devant ton attitude ; je l'ai été le jour où je t'ai vu décidé à émigrer en cas d'invasion », dans « Sartre et Merleau-Ponty : les lettres d'une rupture », cité dans Maurice Merleau-Ponty, Parcours deux 1951-1961, Lagrasse, Verdier, 2000, p. 142 et 154. Ces lettres privées ne furent publiées qu'en 1994 par Le Magazine littéraire, n° d'avril.

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