RETOUR : Études d'œuvres

Pierre Campion : étude du livre de Lucien Vinciguerra, Celui qui parle, 2019.

Mis en ligne le 12 octobre 2019

Lucien Vinciguerra, Celui qui parle. Science et roman, Hermann, coll. Cahiers d'histoire et de philosophie des sciences, 2019.


Celui qui parle, de Lucien Vinciguerra

Remarques sur une intuition renversante

L'idée est forte et audacieuse, paradoxale, impressionnante. Avant le sous-titre dérangeant de Science et roman, le titre annonce un principe : dans ces deux domaines des créations de l'esprit, il se forme des énoncés qui impliquent des sujets de ces énonciations, tous subsumables sous la forme énigmatique de Celui qui parle… Qui parle ici ? Quel peut bien être ce personnage, qui parlerait dans les deux ordres antagonistes s'il en est de la science et du roman ? Dans quel monde parlerait-il, à qui et dans quelle langue, quels vocables et quelle grammaire ? Selon quelles motivations ?

Par la porte des sciences

Cette idée se propose dès un premier chapitre qui doit constituer la première porte du livre : « Entrée 1. Porte des sciences », — porte qui sera flanquée d'une « Entrée 2. Porte des romans ». Puisqu'il y a deux entrées donnant sur ce monde paradoxal, l'auteur avertit par une note, dès la première, que, indifféremment, « le lecteur peut s'il le préfère commencer la lecture par l'entrée 2 ». ludons cette offre, trop tentante pour un littéraire et, pour commencer à envisager « celui qui parle », entrons décidément par « la porte des sciences ».

Ce qui nous a touché et décidé à aller au chemin supposé le plus ardu, c'est la première phrase du livre : « La science raconte des histoires. Ses textes sont des récits. » Bien sûr, cette phrase sera immédiatement corrigée, réorientée, appropriée à chacun des deux ordres : les entités mathématiques (le triangle d'Euclide et les aventures de ses superpositions, les fonctions de Descartes et leurs inconnues) ne sont pas des personnages logés dans des maisons de Balzac. Néanmoins il y a dans les mathématiques des expressions dont certaines constituent des identités remarquables —  et là nos souvenirs lointains d'écolier viennent à notre aide : (a+b)2, et la suite, à apprendre par cœur, pour tous les cas où, bien cachées dans les données du problème, on peut et on doit les repérer, remonter de l'une à l'autre et triomphalement écrire une solution… L'expression, c'est le mot qui fait basculer le livre dans une histoire : entre les expressions mathématiques de Descartes (1596-1650) et celles d'Euler (1707-1783), il s'est passé quelque chose dans les configurations momentanées qui se forment entre la science et le roman, un ou des événements qui ont fait introduire la considération inouïe jusque là du sujet historique de l'expression mathématique et de sa « voix narratrice » :

Si cette voix a pris alors, en reconfigurant le rapport qu'elle entretenait avec le monde dont elle parlait, en se décalant de la place qu'elle occupait auparavant vis-à-vis du lecteur, en donnant à l'intérieur d'elle-même la parole à d'autres voix, c'est qu'elle a à ce moment-là rencontré des problèmes, des difficultés, des apories. Ces problèmes traversent en même temps la science et le roman, et c'est pourquoi les deux s'éclairent l'un par l'autre. (p. 21)

Notons que l'événement tient à un problème interne à telle configuration. Et gageons que ce récit et ce point de vue et ces expressions d'un problème d'histoire des sciences ne prendraient pas cette forme-là si l'auteur n'avait déjà pris le parti de traiter ce problème à travers une histoire de la littérature et un recours à la théorie littéraire. Et en effet, sa voix à lui se faisant jour quasi immédiatement, il nous raconte comment lui, en « historien des sciences obstiné », il est venu à l'histoire du roman : « […] c'est bien le roman et ses vicissitudes qui occupent la plus grande partie de ce livre, qui fait le pari que tel est le chemin à suivre afin de pouvoir penser dans toute son autonomie cette transformation de la voix qui raconte la science » (ibid.). Plus loin, évoquant les incertitudes des romanciers du XVIe siècle, il ajoutera : « Dans ces hésitations, dans ces tâtonnements, on peut peut-être déchiffrer, de manière plus lisible encore que dans la science ou la philosophie, les opérations qui ont peu à peu usé les formes anciennes du savoir, et ont rendu possibles notre modernité et notre monde » (p. 42-43).

Signalons que, dans le parcours de ce philosophe des sciences, il y eut deux personnages médiateurs avoués : Canguilhem comme critique du scientisme et Foucault comme inventeur du concept d'épistèmè, ce genre d'entité historiquement définissable où se passent, en même temps, les révolutions dans tous les savoirs d'un moment.

Par la porte des romans

Entrant maintenant dans le dispositif par le côté du roman, on voit se préciser les rapports qu'entretiennent la science et les romans, ou plutôt se reformuler les questions, par exemple en ces termes :

N'y a-t-il pas, au début de l'âge classique, un bouleversement des formes du récit qui affecte à la fois les techniques narratives de la science et celles de l'art romanesque ? (p. 39)

En quoi consisterait ce bouleversement ? Dans la survenue, de part et d'autre, d'une complication dans le point de vue de la narration, complication qui entraîne le remaniement de tout l'appareil du récit. Là où régnait, vu à travers le roman de chevalerie, un sujet simple qui considérait, naïvement et uniment pour ainsi dire, les entités mathématiques et les personnages d'une histoire, voilà que ce sujet se scinde en lui-même, en s'impliquant dans son récit :

Si je peux dire que la Terre se meut, c'est parce que j'ai appris que le mouvement d'un corps échappe en partie à ma perception, et qu'il y a en lui une part qui reste pour moi invisible. Je ne perçois pas le mouvement de la Terre à laquelle j'appartiens, la pierre que je fais tomber de la tour parviendra à son pied quelle que soit la trajectoire de la Terre dans l'intervalle, je ne verrai aucune différence, et pourtant, elle tourne. Je dois donc questionner ma place dans les mouvements qui ont lieu autour de moi, et ce qui s'efface pour moi du fait de cette place. (p. 39)

Mais déjà, dans le mouvement de ce chapitre, à propos de La Princesse de Clèves et des obscurités que le roman évoque dans les personnages, les conduites et la société de cour, on avait lu ceci :

Il y a désormais dans le roman comme une équation à résoudre. Comme toute équation celle-ci nous apprend quelque chose du monde qu'elle habite. Elle présente ses données, et ce sont les données d'un problème. Mais elle nous amène en même temps à diriger notre regard vers autre chose, une présence qui est là, et qui est bien nommée, mais qui n'a d'existence que dérobée au regard : ce que les algébristes appellent une inconnue. L'âme du personnage du roman dit psychologique, cette âme que l'on traque désormais dans toutes les phrases, est l'effet de cet effacement[1]. (p. 36)

Seulement : Vinciguerra s'emploie à éviter ou à réfuter toute tentation ou toute tentative (que ce soit celles de Lanson, de Cassirer ou de Panovsky) de tracer, entre les transformations du sujet de l'esthétique et de celui de la science, quelque espèce de causalité. Car nous sommes dans la description d'une épistèmè — autant dire dans le monde de l'Esprit, où rien n'arrive que simultanément, par réciprocités et non par l'effet de causes ou d'antécédences pures et simples. Voilà pourquoi on nous laissait la liberté d'entrer dans le système par l'une ou l'autre porte. Mais cela, le lecteur ne l'apprend que progressivement et en passant de la porte 1 à la porte 2, ainsi nommées et ordonnées par l'auteur, quoi qu'il en ait : tellement, et malgré tout, un récit, le sien, ne peut se constituer que dans le temps étendu et réglé de la lecture.

Aux points de concours des savoirs

À notre approbation, l'auteur se porte à une période de la pensée en Europe où les esprits traitaient entre eux de tous savoirs, au sein de ce qu'ils appelèrent à un moment la république des Lettres, dans laquelle chacun ne rendait de comptes qu'à ses pairs, selon ses talents, ses recherches et ses inventions. Moment apparemment trop oublié au profit de l'ordre des disciplines, les bien nommées, telles qu'elles furent instituées bien plus tard en vue de réglementer les enseignements au sein de l'Université, allemande ou française. Aujourd'hui, et surtout en France, ces disciplines s'exercent jalousement, bunkérisée chacune dans ses possessions, ses lois, ses solidarités claniques et ses appareils de sophismes. Pensez donc : par décret, on obligerait des professeurs de Philosophie à aller enseigner aussi en Première avec leurs collègues de Lettres sur un même programme optionnel d'humanités et avec même horaire !

Lucien Vinciguerra ignore ces intimidations, il fait concourir les savoirs de notre époque : théorie du récit, histoire des mathématiques et des sciences en général, histoire de la philosophie, esthétique, psychologie et anthropologie — cela sans tomber dans l'histoire des idées… De formation mathématique et philosophique et adoubé dans ces deux ordres par les concours d'enseignement, il fait mouvement de l'histoire des sciences vers celle du roman, par nécessité. Pour s'aider, à partir de ses disciplines assignées et en s'engageant dans l'analyse détaillée de romans et dans les débats de la théorie du récit, à formuler les apories dont l'obstacle, à l'orée de l'âge classique, fit basculer toute une épistèmè.

Une fenêtre sur les algébristes du premier XVIe siècle

Faute de pouvoir rendre un compte exhaustif de ce livre riche, inventif et ardu, aux démonstrations proprement étourdissantes, on s'en tiendra à attirer l'attention sur certains passages.

Par exemple, sur les 88 pages de la partie II « L'impossible charnière », d'une technicité qui fait appel à la patience du lecteur et, par moments, à sa confiance, quand l'auteur, à travers les errements des théories de la perspective en peinture et l'analyse détaillée de deux romans du milieu du XVIe siècle[2] et de leurs jeux métafictionnels, entend montrer le travail des différents savoirs pour sortir des anciennes représentations de  la science et des romans de chevalerie. Survient alors le troisième terme du trio que nous connaissons déjà : « la voix du mathématicien et l'inconnue des équations ». Cette parole en ce concert se constitue elle aussi dans les difficultés et sans laisser déterminer la date de sa naissance. Dans cette histoire obscure et tumultueuse de l'algèbre qui va, de Viète compris, jusqu'à Descartes exclu[3],

faire de l'inconnu l'objet d'un calcul n'est pas sans conséquence sur la nature même du savoir. Si le discours du mathématicien porte en même temps sur un objet qu'il ne donne pas à son lecteur et que lui-même ne connaît pas, alors il ne peut penser ce qu'il fait sans interroger sa propre place dans le récit qu'il raconte. L'imperfection de son savoir, en tant que situé depuis un lieu provisoire et limité, appartient en quelque sorte à son objet. Ce que nomme l'inconnu, en même temps que cet objet que je cherche à atteindre, est aussi le site incertain de celui qui cherche à l'atteindre, l'écart de son savoir et de la chose sur laquelle il porte. (p. 125-126)

Ainsi,

l'algèbre qui s'invente à la fin du XVIe siècle croise et rencontre […] les paradoxes de la place du narrateur dans le roman du XVIe siècle, et ceux que pose au même moment l'image en perspective dans ses difficultés à exister comme une chose et au milieu d'elles, tout en représentant les choses. (p. 127)

Comme en passant, Vinciguerra explique alors la méthode qu'il suit en général, une méthode régressive en histoire des sciences, laquelle, remontant à « des questions qui nous sont devenues presque inintelligibles » (p. 129), permet de creuser les difficultés et apories et d'en dévoiler le sens :

Suivre le cours normal de l'histoire, c'est bien sûr la bonne démarche de l'historien des sciences, qui explique ainsi une pensée, ses difficultés et ses inventions, par ce qui lui a été légué par ses prédécesseurs. Mais lire l'histoire à rebours permet de découvrir derrière l'évidence d'un passé immédiat les étrangetés à partir desquelles elle a dû s'instaurer. Ce n'est pas bonne histoire, mais c'est bonne manière de défaire les fausses évidences en lesquelles nous apparaissent les vérités émergeant du passé, et d'en éclairer peu à peu les étrangetés. (p. 132)

Mettant en œuvre cette méthode à propos de l'histoire de l'algèbre, l'auteur entreprend alors « le parcours à l'envers de l'algèbre symboliste » (p. 142) qui va le mener, en remontant de Viète à Peletier du Mans et à Cardan, en mettant en évidence les interférences entre les discours du géomètre et de l'algébriste, les formulations diverses de l'inconnu à chercher, les acrobaties des raisonnements, les confusions animistes entre le statut de l'inconnue algébrique et les énigmes de la nature, les interventions et justifications — tout ce qui va le mener en effet à constater :

Le mathématicien est un narrateur. Le contenu de son histoire est un monde de lignes et de surfaces, de grandeurs et de figures, parfois de nombres d'ordres et de qualités variés. Mais cette histoire découvre désormais dans l'algèbre que le mathématicien aussi parle de lui. Il met en scène dans son calcul même sa propre ignorance et le lieu où il se tient. Il est désormais sommé de prendre en compte sa position de personnage dans l'histoire qu'il narre, comme Franc-Gal dans le roman d'Aneau par le père Croniel [deux personnages de ce roman]. (p. 148)

Où évidemment nous constatons nous-même que les avatars et les aventures des algébristes racontés par Vinciguerra se sont formés, histoire, récit et narration, dans la confrontation qu'il mène entre l'histoire des sciences et la théorie littéraire. Cela était annoncé aux premières pages du livre dans le choix d'aller de l'histoire des sciences à la théorie du roman et dans la déclaration du « pari que tel est le chemin à suivre afin de pouvoir penser dans toute son autonomie cette transformation de la voix qui raconte la science » (p. 21).

Dans les dernières pages de cette partie, l'analyse du second roman, Les Angoisses douloureuses… d'Hélisenne de Crenne vient apporter de manière claire, dans le schéma, la notion d'auteur et permettra de construire explicitement les trois termes de la crise « entre auteur, narrateur et personnage », crise pour le moment non résolue, à laquelle L'Astrée et le roman pastoral apporteront une nouvelle configuration — et ce sera l'objet de la partie III « Clôture des images ».

Faut-il voir dans la relation problématique entre ces trois figures, dans cette relation qui, à l'approche de l'âge classique, domine à la fois les préoccupations et les incertitudes des géomètres perspectivistes, des algébristes et des romanciers, la « charnière impossible » qui fait le titre de cette partie II du livre ? Cela est probable, mais l'image reste implicite dans le travail de l'auteur : en quoi la métaphore d'un appareillage mécanique non fonctionnel ­— mal goupillé — éclaire-t-elle les impossibilités qui grèvent le savoir à ce moment donné ? L'image est mécaniste, elle entraîne du côté des bricolages conceptuels mais, malgré ses apparences, là justement réside sa valeur. Si les savoirs se construisent dans les difficultés et le besoin de moyens conceptuels et narratifs, alors le discours sur les savoirs est fondé à s'exprimer en ces images-là.

Ce qui est constant, en revanche, c'est que ces apories à l'œuvre dans les savoirs de cette époque sont toujours présentées à travers leurs transformations ultérieures en d'autres apories ou en résolutions, et ce jusqu'à l'époque contemporaine. Ce n'est pas que, dans une problématique du progrès, ces « solutions » diraient peu à peu la vérité des entités mathématiques et des figures du roman : ce que serait vraiment la suite des nombres, ou la figure du triangle, ou la nature des inconnues en algèbre — ou la seule et juste et définitive charnière qu'aurait construite Proust entre l'histoire, le récit et la narration, dans la Recherche du temps perdu

Ces trois notions, liées entre elles par la configuration de Genette[4], sont à l'arrière-plan du livre de Vinciguerra, au titre de la théorie contemporaine du roman, — comme l'est Descartes au titre de l'histoire des mathématiques occidentales. Mais elles n'expriment pas un dernier mot, ni sur Proust lui-même, ni sur le roman en général, ni pour Vinciguerra : elles sont ici une référence commode et obligée pour situer entre elles les épistèmès dont celui-ci décrit les avatars. Car nous ne voyons ces épisodes anciens du savoir et nous n'en saisissons l'étrangeté et le sens qu'à travers les propres et aventurées configurations de notre moment. Les théoriciens et praticiens du XIXe ou XXe siècle n'interviennent pas seulement, ici, au titre de commentateurs de telle configuration ancienne des savoirs, mais surtout comme des protagonistes de cette dramaturgie, qu'ils viennent, dans la construction de Vinciguerra, compléter, reconfigurer et renouveler, et donc éclairer.

 

Dans le même esprit et sans nous étendre, voici, pour les autre parties de son livre, les principales configurations de Vinciguerra :

I « Chevalerie : le récit divisé » : Chrétien de Troyes et Diego de San Pedro, les illustrations d'Amadis de Gaule, la Règle de saint Benoît sur la confession, les romans précieux du XVIIe siècle, Dorrit Cohn et Thomas Pavel.

III « Clôture des images » : l'architecte italien da Vignola et Piero della Francesca, L'Astrée et Charles Sorel, Raymond Roussel , Thomas Pavel, Marie-Laure Ryan et Umberto Eco ; mais deux longues notes écartent Ricœur et Schaeffer…

IV « Le narrateur effacé » : les deux Scudéry Georges et Madeleine entre eux et avec les deux configurations précédentes du récit de chevalerie et de L'Astrée ; Oresme  et Galilée jouant entre eux à plus de deux siècles de distance, et tous deux par rapport à l'inévitable Descartes.

« Annexe : et après », sorte de pièce rapportée : Balzac, Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire, Corneille, Leibniz, Helmholtz, Galois et Boole.

Une histoire des savoirs

Devant la construction élaborée par Lucien Vinciguerra, restent des questions inévitables. Comment passe-t-on d'une configuration de figures à une autre, quelle charnière ? Quelles forces sont en jeu dans ces transformations de telle configuration, qui courent parfois sur cinq siècles ? L'autre formulation de la même question : y a-t-il dans la réalité des choses quelque détermination à ce que telle configuration soit comme elle est, en elle-même et au sein des configurations successives ? Autrement dit, comment l'histoire des savoirs figurerait-elle au sein de l'Histoire ? On a vu que l'auteur écarte d'emblée la recherche des causes entre les figures d'une épistèmè. En fait, ce problème, assumé, est celui des penseurs d'obédience structuraliste qui le rencontrent constamment depuis les années 1970 ; il se pose encore, en termes moins politiques. Les épistèmès ont à voir entre elles, et cela Vinciguerra le montre admirablement. Si elles ont à voir avec la réalité des choses et des événements, cela reste nécessairement dans l'ombre, hors problématique. Ainsi, dans la partie I, quand l'auteur décrit, par opposition à celui du roman moderne, le personnage des récits de chevalerie dont la dimension intérieure morale et psychologique échappe à la voix narratrice et à lui-même :

Le personnage romanesque moderne avec son intériorité chancelante faite de trouble et d'hésitation n'a pas été découvert comme on découvre un continent nouveau. Il n'est pas indépendant des procédures mêmes par lesquelles le roman le met en scène. Il est en quelque sorte fabriqué par toutes ces techniques qui à un moment se mettent à le raconter […]. Mais cette opération ne s'est pas faite en un jour. Elle a dû passer par une série de ruptures qui ont conduit à l'idée qu'un récit est possible qui raconte un monde intérieur. {…]

Le personnage un jour va se mettre à parler un langage qui parle de lui. (p. 64)

La comparaison nous le dit : l'apparition du sujet romanesque moderne n'a pas à voir avec la découverte des Amériques, ni non plus d'ailleurs avec l'invention de l'imprimerie. L'histoire du roman n'appartient ni à l'histoire des historiens — fût-elle celle des mentalités — ni à l'histoire littéraire  fût-elle mieux définie et pratiquée qu'elle ne l'est. Elle se produit « un jour » dans le monde de ses propres techniques, selon des événements qui la lient par exemple à l'histoire de l'algèbre ou des géométries de la perspective. L'histoire des savoirs est autonome et indépendante. Elle ne fonctionne pas par périodes mais par moments.

Il est donc décidé, de manière ici légitime, et lumineuse et rigoureuse, que les savoirs sont liés en eux-mêmes et entre eux, chacun à son moments donné et organiquement, et de manière problématique : liés diversement par une volonté de savoir, laquelle rencontre constamment les doutes et les questionnements, les obstacles intérieurs, les contradictions et les artefacts produits pour les surmonter, l'impensable en somme et ses zones précises d'impensé, différentes à chaque fois. Cette prodigieuse volonté de savoir, que Foucault justement a interrogée à propos d'un thème précis, ne serait-elle pas la vraie énigme dans la Nature[5] ? Elle apparaît directement sur les scènes de la peinture et de la littérature et notamment sur celles de nos théâtres, mais il fallait dire et démontrer qu'elle se déploie, égale à elle-même et uniment, dans toutes les sphères de la connaissance.

Celle qui parle ici, c'est la volonté de savoir, toujours présente. Comme dans un théâtre non pas dramatique mais épique, nous assistons aux tableaux de ses manifestations. Ainsi le livre représente-t-il, en lui-même, le déroulé complexe — et selon une chronologie des âges — d'une sorte d'opéra où les voix diverses et éventuellement discordantes que forme cette Volonté se produisent sur scène, quitte même, au moins une fois, à glisser, entre les parties II et III — entre Les Angoisses d'Hélisenne de Crenne et L'Astrée d'Honoré d'Urfé — l'« interlude » du roman pastoral (p. 172). Dans cette pièce, les voix du roman auront pris peu à peu toute la place.

Quel spectacle et quels enseignements !

Pierre Campion



[1] Nous ajouterions : cette traque est menée, de son côté et dans un autre genre que le roman, par un ami de Mme de Lafayette, La Rochefoucauld, selon des énonciations séparées, dans un livre de maximes, inlassablement — la traque d'un sujet désormais réduit à un degré dernier et insaisissable, à un reste, à une inconnue fascinante et dangereuse, le sujet de la chevalerie ancienne, désormais dessaisi de ses prestiges. La grammaire est celle du « ne… que… » ; elle opère par approximations et négations.

[2] Hélisenne de Crenne, Les Angoisses douloureuses qui procèdent d'amour, 1538. Barthélemy Aneau, Aliénor ou Le Coq, histoire fabuleuse, 1560, l'un de ces « mauvais romans » comme les appelle ironiquement Vinciguerra et qu'il tient pour significatifs dans sa problématique.

[3] « Descartes renversera comme on sait le jeu de la lumière, des choses et du savoir » (p. 131).

[4] Gérard Genette, « Discours du récit. Essai de méthode », dans Figures III, Paris, Le Seuil, collection Poétique, 1972. Dans l'avant-propos de ce long et presque unique chapitre, Genette avoue et précise l'ambiguïté de son point de vue : entre la théorie sur la nature du récit et la critique particulière d'une œuvre, À la recherche du temps perdu. Le point de vue du théoricien et celui qui envisage les figures narratives d'un certain roman se biaisent mutuellement : manque une charnière. Les épigones qui ont voulu absolutiser le point de vue de Genette l'ont appris à leurs dépens ; mais ils étaient prévenus.

[5] Michel Foucault, La Volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976, première partie de son Histoire de la sexualité.

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