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Yves Delègue est professeur des Universités. Il a exercé à l'Université Marc-Bloch de Strasbourg. Principales publications : La Perte des mots. Essai sur la naissance de la littérature aux xvie et xviie siècles (Presses Universitaires de Strasbourg, 1990), Le Royaume d'exil (Obsidiane, 1991), Montaigne et la mauvaise foi. L'écriture de la vérité (Champion, 1998), Mallarmé, le suspens (Presses Universitaires de Strasbourg, 1999).

Ce texte a été écrit en marge du texte de théorie littéraire La fiction réhabilitée.

Mis en ligne le 9 mars 2007.

© : Yves Delègue.


LE PASSETEMPS S'EN VA

(sur deux vers de Ronsard)

Le tems s'en va, le tems s'en va, ma Dame,

Las ! le tems non, mais nous nous en allons.

 

La Belle Dame sans Mercy s'est une fois encore refusée aux avances de son Ami le Poète, alors celui-ci s'est accoudé à la fenêtre d'où il voit le temps vide aller, aller, en pure perte. Horreur de l'ennui, quand les cœurs et les corps désaccordés n'ont d'autre passe-temps que de regarder le temps qui passe. Non, pas de merci pour vous non plus, Madame ! Votre présence, tombeau de votre absence, creuse l'écart d'où le temps s'écoule à coup redoublé, le temps d'un long décasyllabe.

 

Soyons justes pourtant. Ce n'est pas vous, Madame, qui avez créé le temps : mais vous le catalysez en quelque sorte, comme disent nos chimistes, vous le précipitez. Car il existait de tout temps, bien avant l'espace et les choses, bien avant Dieu lui-même, puisqu'il en eut besoin pour les six jours de sa Genèse. Éternel, comment l'eût-il créé ? Après quoi, comme pour réparer  ce défaut du monde, il inventa l'Éden, ce lieu merveilleux où un présent continué tuerait le temps, où chacun ferait un avec soi-même, avec les autres, avec Lui, où les mots livreraient aussitôt les choses en leur substance.

Et Dieu jugea que c'était bien ainsi. Au diable, le temps ! Quelle erreur !

Car il avait toujours été déjà là, le bougre. À Dieu le royaume de l'espace, à Diable celui du temps, et il s'en est bien servi pour vous séduire, Madame, lorsqu'il vous promit l'Avenir de la Science. Entre lui et vous, il y eut toujours de la connivence, c'est bien connu. Alors l'humanité fut lancée debout dans l'ère successive. La punition, ce ne fut pas de travailler ni d'accoucher dans la douleur, mais de vivre dans la blessure de la non-coïncidence de soi à soi, de soi aux autres, par où le temps suppure. Fin de l'évidence immédiate, début de l'Histoire souffrante, de l'errance dans les déserts, des guerres de toutes les palestines, de l'exil vers les mirages d'une terre faussement promise au repos.

 

Mais revenons au présent. À l'origine, nous étions deux en un, quel bonheur, Madame ! Nous voici trois désormais, avec cet ennemi entre nous qui nous entraîne devant lui sans savoir où il va. Irremeabile tempus, comme disait l'autre en son latin intraduisible. Orphée en sut quelque chose avec son Eurydice. Non content d'avoir rebroussé chemin, il regarda en arrière et perdit tout son bien.

Alors attraper le temps, à défaut de le rattraper ; ne pas le perdre en tout cas, puisque c'est de l'argent. C'est pourquoi le plus vieux métier du monde fut inventé : les èves futures rapporteraient gros, façon de leur faire payer la Faute et de la racheter. Emploi du temps sans temps mort ! Pointer à l'heure ! Les trente-cinq-heures, quel gâchis, quand on pense aux cent-trente-trois autres passées à ne rien produire… Allons pressons, le temps presse ! Folie du temps psychédélique, qui étourdit le temps et le tue dans la danse à trois temps, à cent ans, à mille temps !

Allons, repos ! Ô temps, suspens ton vol ! Laisser le temps au temps, puisqu'après tout c'est son affaire. Quand il est bon, je ne le veux pas passer, je le retaste, je m'y tiens. Il faut courir le mauvais et se rasseoir au bon. Perdre le temps en se perdant soi-même en ses instants choisis. Oui, se donner du bon temps dans le repli de l'inconscience, jouir de l'instant prolongé qui recoud la blessure. Se boucher la mémoire comme on le fait des oreilles. Devenir à soi-même son propre contemporain. La mort heureuse, en quelque sorte. Alors elle est retrouvée ? Quoi ? — L'éternité ? Celle par exemple du beau vers auquel l'Ami vient de longtemps s'attarder ? Mais le suivant est là, qui presse et auquel il faut bien passer, quitte à relancer le temps.

 

Coup de théâtre, patatras ! De s'être arrêté, dirait-on, le temps ne passe plus, il s'effondre, et avec lui le beau manège de ces lieux communs, que son seul nom avait suffi à faire tourner pour donner malgré tout à l'Ami des raisons de survivre.

Las, le temps, non, mais nous nous en allons…

Las ! il n'y a pas de temps, ce n'était là qu'un mot, un leurre, le cache-misère de ce qui n'a de nom dans aucune langue, sauf à dire  nous , le nous, lui aussi redoublé, de deux pitoyables sujets, qui sous la fenêtre maintenant s'en vont à leur perte. La force ténébreuse qui désagrège et dénoue leur existence n'est pas cette forme a priori dont parlait l'homme de Königsberg, lequel pourtant calibrait ses journées à la seconde près. Non, Messieurs les savants et les philosophes, pas de Retour Éternel, pas d'Espace-Temps, pas d'euphémisme qui, d'égréner les instants du sablier, détourne de nommer le néant. Quant à vous, poètes bavards, qui avec l'Amour et la Mort, en faites votre thème préféré, vous n'êtes que des menteurs professionnels !

Sur les ailes du temps la tristesse s'envole…

Faribole! Le temps s'en va-t'en-guerre, oui, mironton, mirontaine, ne sait quand reviendra. Pour sûr, puisqu'il est toujours déjà mort ! Il n'y a que des temps morts.

 

Et la mort, elle aussi, qu'est-ce encore sinon un mot vide ? Que dire qui ne trompe, de cette chose qui n'arrive qu'aux autres, de cet acte à un seul personnage que chacun se joue à son miroir, maintenant qu'il est bien passé le temps où le petit d'homme riait puérilement de se reconnaître dans son image, ignorant que jamais il ne la rattraperait pour se rasseoir et se ravoir en elle.

Je n'ai plus que les os, un squelette je semble,

Décharné, dénervé, démusclé, dépoulpé

Que le trait de la mort sans pardon a frappé…

Trait silencieux du Temps ? Flèche ivre lancée par le cruel Zénon ? Si vous voulez, après tout. N'empêche : Ultima necat.

Un autre demandait seulement qu'on respecte son silence :

Laissez dormir en paix la nuit de mon hiver.

 

Et pourtant, discrète, obsessionnelle, une petite voix insiste, celle de l'Ami poète, qui tout à l'heure à sa fenêtre, pour divertir le temps qui passe, — passe-fleur ou passiflore, fleur-de-la-passion ou grenadille — faisait pousser la fleur du passetemps.

Yves Delègue

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