RETOUR : Coups de cœur

 

Daniel Morvan : Compte rendu du livre de Michel Jullien, Les Combarelles.
Mis en ligne le 19 février 2018.

© : Daniel Morvan.

Sur ce site, voir l'interview de Pierre Michon par Daniel Morvan.

Sur ce site, voir le compte rendu par Pierre Campion du livre de Pierre-Henry Frangne, Michel Jullien et Philippe Poncet, Alpinisme et photographie 1860-1940.

combarelles Michel Jullien, Les Combarelles, éditions L'Écarquillé, 2017.


Les Combarelles, cette capsule temporelle

En marge de son œuvre romanesque menée chez Verdier, qui nous portait vers les hauteurs avec Denise au Ventoux, Michel Jullien nous accueille au seuil d'une autre passion secrète : les grottes ornées. Et cet univers de l'art pariétal, dont la découverte est récente, autorise à toutes les échappées, toutes les rêveries : aux Combarelles, grotte du Périgord noir découverte en 1901, vingt ans après Altamira (la découverte initiale), l'humain est encore tout neuf, il a tout à apprendre, et d'abord il doit apprendre à voir.

Ce texte n'a pas d'équivalent dans la manière de mettre en scène la découverte, les gamins à béret qui ressemblent aux jeunes écoliers de Zéro de conduite ou l'abbé Breuil, archéologue en soutane, appelé au chevet de Lascaux. De camper l'homme de Magdalène (l'homme du paléolithique, nom formé sur le site de la Madeleine, à Tursac), se traînant sur les coudes pour inscrire ses fresques, « foudroyante intrusion du raffinement en plein primitivisme », pendant vingt-trois mille ans, de Chauvet (environ moins 35 000 ans) aux Combarelles (moins 12 000 ans). Peut-on encore inscrire cette immensité d'art pariétal dans notre minuscule histoire de l'art, compte tenu de l'ignorance dans laquelle nous sommes ? La proposition de Michel Jullien commence avec cette modestie, qui voit s'éteindre les théories les unes après les autres, et demeurer les grottes.

Au fond, il n'existe qu'une certitude aux Combarelles, Lascaux ou devant la page blanche, celle du style. Et le style n'est pas le beau. La grotte des Combarelles est des plus âpres : « La grotte majeure des Combarelles est hideuse, intestinale. Elle a le ver solitaire. Son cadastre est horrible, cassé, plein de baïonnettes, de retours et de contre-avancées. Forée dans le calcaire coniacien sur la rive gauche de la Beune, elle fait onze coudes ; les plus marqués ont des allures de fémurs. [...] Exiguë, 80 cm de large en moyenne ; bras tendus, on pourrait presque accomplir tout le circuit en frottant les murs du bout des doigts. »

On imagine l'abbé Breuil rampant sous un plafond de parfois cinquante centimètres, entre des parois criblées de griffures, « une furie de traits en tous sens, des formes spoliées, des signes hybrides, un mikado de gravures, des animaux d'allure incohérente… »

La grotte est une rêverie du temps, à la jonction d'autres aspirations à conquérir l'imprenable, à marquer l'inaccessible d'un « j'étais là, mortel » qui signe l'irruption humaine dans la solitude commune des sommets et des cavernes. Ce qui autorise l'auteur à de multiples développements sur toutes les « capsules temporelles » de l'histoire humaine, de Pompéi à Hiroshima et des images envoyées dans l'espace par la Nasa, les fresques de Fellini Roma, et même (l'auteur est aussi alpiniste) à comparer le tracé de figures humaines gravées aux Combarelles avec un « topo d'escalade », itinéraire tracé sur la face nord du Mont Blanc[1]. Ou encore les mains négatives soufflées sur la paroi d'une grotte et sa propre main crochée dans une fissure des Alpes, dans un de ces beaux moments d'intuition poétique dont l'ouvrage n'est pas avare : « la solitude d'un être en des lieux incertains se double de la main seule, sans plus de corps, marquée sur la paroi. »

Toute la beauté du livre de Michel Jullien tient dans cette humilité devant l'énigme, conjointe au trouble d'une expérience fugace inscrite pour durer dans la pierre.

La clef n'est pas ailleurs que dans le tréfonds humain, là où se rejoue l'infini et irréaliste galop des meutes et des troupeaux : c'est le livre d'un homme qui tient trop à ne pas tout savoir, s'affirmant au contraire simple touriste, conservant pour lui, ticket en poche, l'impression première de son passage dans la grotte des Combarelles : c'était « l'exact sentiment d'une voix plaintive suintée des murs et de moi-même, la même voix ».

 

Michel Jullien dit l'expérience rupestre, la stupeur rauque, l'étonnement, et la rugosité terrible des entailles est abordée comme le mineur sur le front de taille, de face.

La généalogie des hasards aboutit au prodige de la grotte ornée, rendue possible par le retrait des eaux, libérant de vastes « tableaux d'écriture à peine secs ». Après le geste humain, l'obstruction « pasteurise » certaines cavernes (Lascaux ou Chauvet), mais d'autres demeurent exposées à la corruption des pigments. « Dès lors la grotte se brime, les teintes meurent, la caverne se dépouille de sa géologie, il n'en reste que des gravures. » C'est le cas des Combarelles, choisies par l'auteur comme « sa » caverne, même privée de couleur : « C'est peut-être ce qui la rend non pas plus belle mais plus rude, faite d'incisions abandonnées, de cicatrices imbriquées plus bruissantes des cris de bêtes s'ébrouant au long des parois. » Ultime chance, la réouverture, la découverte par un curé fumant sa gauloise à quelques centimètres des mammouths, un érudit, un enfant qui lève la tête, mais souvent aussi par un centurion romain, un pâtre ou quelque antique promeneur.

 

Vient enfin le troupeau humain et l'érosion « délibérée, crapuleuse, brutale », les mufles et les gaz de bipèdes, les « mille cinq cents respirations hebdomadaires » de Lascaux qui vont lui insuffler leur lèpre, à quoi Lascaux répond en se suicidant — c'est-à-dire : « Trente mille ans de retenue, vingt mille ans sans un souffle, le premier mouvement de la grotte à notre retour fut de s'éteindre. »

Salubre clôture où la grotte revient à la solitude du temps de Magdalène, puisque les hommes des cavernes n'y vivaient pas, ne les visitaient pas plus souvent que l'heureux vigile de Lascaux I, seul homme sur terre désormais à pouvoir s'y balader peinardement une fois la semaine. Et peut-être s'imaginer mordant la torche de pin, à la place du peintre, nourrissant l'intuition « qu'en pareille circonstance, nous aurions fait la même chose », et cédé à « cet instinct radical de vouloir déposer un geste définitif et dérisoire quelque part au creux de la terre, mettre sa marque, comme à l'air libre, sur une paroi de granite, haute, gigantesque et d'un millier de mètres, imprenable ».

Daniel Morvan


[1] Voici ce qu'entend Michel Jullien par capsules temporelles :  Il s'agit de petits coffres hermétiques recélant des petits objets d'utilité commune. […] Bref on entasse tout un bric-à-brac plus ou moins fantaisiste avec la consigne de ne pas l'ouvrir avant une date reculée.  Michel Jullien distingue deux types de capsules : intentionnelles comme  la crypte de la civilisation  scellée en 1940 dans les sous-sols de l'université d'Atlanta (États-Unis), ou les disques d'or chargés de sons et d'images enregistrés propulsés dans l'espace par les sondes Voyager I et II. Et les capsules temporelles fortuites, comme les navires sombrés avec leur cargaison, Herculanum, Pompéi et les grottes ornées.

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