RETOUR : Coups de cœur

 

Henri Droguet : Sur un recueil d'Étienne Faure : Et puis prendre l'air.

Henri Droguet est né à Cherbourg en 1944. Il vit à Saint-Malo où il a enseigné les lettres de 1972 à 2004. Il a publié des recueils de poèmes aux éditions Gallimard (Le Contre-dit, Le Passé décomposé, Noir sur blanc, La Main au feu, 48°39'N-2°014W (et autres lieux), Avis de passage, Off, Désordre du jour), Champ-Vallon (Ventôses), Belin (Maintenant ou jamais) et Rehauts (Grandeur nature), un ouvrage en prose intitulé Albert & Cie, histoire, aux éditions Apogée, un autre : Faisez pas les cons ! aux éditions Fario, et, en collaboration avec des plasticiens (Thierry Le Saëc, Éric Brault, Dominique Penloup, Loïc Le Groumellec, Yves Picquet, Claire Illouz), quelques ouvrages d'artiste.

Mis en ligne le 16 décembre 2020.

© : Henri Droguet

Voir, sur ce site, Pour tout vous dire (ou presque), et Comment j'ai écrit certains de mes poèmes (essai) par Henri Droguet.

Faure Étienne Faure, Et puis prendre l'air, Gallimard, 2020.


DE L'AIR !

Valéry soutenait qu'il n'y a que des poèmes de circonstance, certes, mais la question de savoir si le titre du recueil de poèmes en prose que vient de publier Étienne Faure, Et puis prendre l'air, avec un sous-titre indiqué en page-titre : des villes et des champs, est une coïncidence ou une malice, importe peu. Allons z-y voir.

Déjà publié en prose avec La Vie bon train, prose de gare (Champ Vallon, 2013), Étienne Faure réitère avec bonheur dans cette forme plus souple où se reconnaît bien sa voix.

 

Des épigraphes précèdent le recueil et les dix ensembles soigneusement articulés et distribués qui le composent (Armen Lubin, André Breton & Philippe Soupault, Jacques Vaché, Joseph Roth, Jean-Luc Sarré, Marina Tsvetaïeva, Paul-Jean Toulet, Aloysius Bertrand, Anton Tchekhov, Rimbaud, Jean de la Bruyère, Velimir Khlebnikov, André Hardellet — qui se souvient d'André Hardellet ? —, Baudelaire) et le recueil est semé ici ou là de citations clandestines : Verlaine (deux fois son oisive jeunesse à tout asservie), Rimbaud, Baudelaire, La Fontaine, Aragon, Follain (explicitement nommé ailleurs également), Apollinaire, la Castafiore ou bien Marguerite du Faust de Gounod ; ou affichées : Wilde, Jules Renard, Laforgue, Mme de Staël, le tout constituant une sorte de panthéon en porte-bagage. On trouvera également plusieurs allusions à la posture Tête en bas qui donnait son titre au précédent recueil de l'auteur. Malice.

 

Les 10 ensembles sont de longueur inégale et les proses ou poèmes en prose — on ne sait trop comment dire, peu importe — sont calibrés dans chacun d'une façon à peu près homogène (le plus volumineux Éloge appuyé des bancs compte 35 éléments, le plus court Dix postures pour cueillir les mûres, 10 comme de juste). Certains de ces textes s'achèvent sèchement presque sur un mot, seul, comme une clausule, ou un titre, un mot-synthèse. Ainsi : Printemps, Envolés, Rideau, Les bancs, Raccords, À table ! Fin du jour, Sortie, etc… L'ensemble du recueil en totalise 194. Ce dispositif permet à l'auteur de balayer très large, de multiplier les aspects sur le vaste monde ouvert devant l'observateur à pied, en train, en avion, de les évoquer en multipliant des points de vue personnels quelquefois (avec le recours au tu), et le plus souvent impersonnels (on). On observe ici ou là un système de segmentation de la phrase qui évolue et se mue en « vrai poème »,  page 40, des mots qui traînent :

               Sécher ça

               Basse pression

               Sous le pardessus

               Le soleil reviendra

               Qui ne réchauffe rien

 

C’est cette émotion qui parfois coupe le souffle, impose la fragmentation de la phrase, que l‘auteur évoque ouvertement, p. 43, à propos d‘

 

       une syntaxe

       interrompue, lardée

       pour mieux laisser les mots

       suinter, rendre

       l'inexprimable 

 

ou enfin, p. 77 :

           Rose d'outre-mer le soleil englouti

             a viré au mauve, hémisphère Sud

                            océan indigo

                                 Indien

                                       o

 

La composition même du livre permet au lecteur d‘aller respirer l'air urbain dans le premier ensemble, Sortir, et celui de la campagne dans Prendre l'air qui clôt le recueil. Dans l'intervalle se succèdent une série de balades, de vadrouilles, de rêveries de promeneur solitaire ou pas, de tableaux parisiens ou pas, autant d'invitations à sortir de chez soi, dans la rue (où « les hommes sont des passants », selon la phrase de Joseph Roth placée en tête du premier ensemble). Et puis les bancs objets d‘un éloge appuyé qui sont à la croisée de mille relations humaines, où l‘on « accoste invariablement le voisin, la voisine, pour lui demander l'heure, du feu, un conseil, un brin de voix humaine », quand on veut échapper à « la cambuse -la turne, la piaule, le cagibi ». Le banc est alors le forum où se joue une sorte de comédie humaine qu'Étienne Faure présente dans tous ses états dans une série de 39 petits textes de longueur homogène où se croisent des êtres humains, des langues (wolof, soninké, bambara, kikongo ici, plus loin du russe, anglais, italien, francilien) et des animaux (The cat, Taïaut ! Minou minou !). Tout un monde.

La ville, c'est également le lieu de l’humaine et parfois risible facticité des cocktails, vernissage et théâtres, ici un ensemble à peu près central dans lequel se mêlent les virevoltes, les esquives savantes ou maladroites, la bousculade mondaine ou pas, avec intermèdes galants.

Puis Hôtels et retours, en pas automatiques où rôdent les surréalistes, propose une sorte de déambulation distanciée, répertoriale, issue de la fréquentation (professionnelle ou pas) des hôtels : arrivée, installation, découverte de lieux inconnus, nomenclatures, liste de noms prototypiques Hôtel du jardin d'Éden, Hôtel du Cloître, Hôtel des Alpes, Hôtel de l'Arrivée, Hôtel du Départ, Hôtel Moderne (où l'ascenseur est en panne), Hôtel de la Plage, Hôtel d'Alsace, le tout se terminant p. 89 par un bref post-scriptum anthologique avec une citation de Robert Desnos :

                                            À la porte de l'hôtel meublé

                                           un écriteau était collé :

                                           ICI ON PEUT APPORTER SON AMOUR

                                           (Robert Desnos, « Prospectus », 1919, à René Crevel),

le rappel du suicide de Jacques Vaché à Nantes en 1919 également, à l'Hôtel de France, une rencontre de Gide et Maria van Rysselberghe à l'Hôtel Voltaire le 10 janvier de la même année, et l'Hôtel des Grands Hommes où Breton et Soupault écrivirent toujours cette même année Les Champs Magnétiques. Cent ans plus tard, en 2019, les séjours à l'hôtel offrent toujours les mêmes aventures : écrire, aimer, mourir avec vue renversée sur le bleu du ciel (encore une fois cette posture fétiche de l'auteur : La tête en bas).

Avec Voyage à la cave, c‘est la mémoire qui remonte en surface, un passé, des souvenirs et aussi des souvenirs de souvenirs, ceux qui se racontent de génération en génération et dont on devient dépositaire, en quelque sorte, ou qu'on réinvente. Des remémorations sans pathos qui ne mangent pas de pain, écrit sobrement Étienne Faure.

Il y a dans le livre tout entier une étonnante bande-son propre à chaque espace et qui anime chacun d'eux, qu'il s'agisse du bruit domestique des fourchettes, des verres sur les assiettes, du cri des corbeaux comme des pierres sèches, de la sonnerie des cloches, abois des chiens, trains, frottements d'ailes, craillements presque allemands des corneilles, abeilles prisonnières des vitres, claquements des sabots de la Garde républicaine, jurons (Oh ! nom de Dieu !), paroles standardisées, exclamations et onomatopées : aux armes ! À la rescousse, à l'attaque, gloire à la nation, minou minou, Taïaut, miam miam, À table ! « Chais pas… j'aime pas », Ouf ouf ouf, badaboum patatras, tout l'ordinaire babil humain et les grincements des hyènes, un rire en éclats, des anglicismes : Wait and see, for ever, Go! paradise paradise paradise, of course, car le cosmopolitisme est un aspect du recueil qui mène le lecteur dans tous les bouts du monde, enfin le langage des oiseaux qui font tout ouïe tout ouïe tout ouïe… vite vite vite… t'écris t'écris t'écris ou encore tout cuit tout cuit tout cuit… dites dites dites… tu cries tu cries tu cries, page 115 dans deux séries quasi superposables…

Un dénombrement encyclopédique émerveillé (mais pas que) de tout ce qui fait simplement le monde : l'étonnante polychromie des chevelures, les voyages en train, la cueillette des mûres, les saisons (qui sont cinq), les séjours dans des lieux monastiques, la botanique dans tous ses états, des insectes et des fourmis qui alimentent le songe ; ou bien une rêverie, une dérive qu'engage un mot : ornière, égrugeoir, badminton, rouerie…

Sans oublier l'omniprésente histoire, comme toujours dans l'Ōuvre de Faure. La Commune et le mur des Fédérés, la Patrie en danger, les entreprises coloniales depuis Colomb aux Caraïbes, etc.

 

Et le lecteur lui-même se prend à poursuivre au hasard sa promenade, dans l’ordre ou le désordre de ces petits textes autonomes, libre d’aller et revenir dans un recueil qui invite, avec humour, et ça tombe très bien, à sortir de soi, comme de chez soi, « un instant pour chercher de quoi ». Allons z-y, prenons l'air !

Henri Droguet

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