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Christine Février : cours sur le thème « Énigmes du moi ».

Ce cours a été mis en ligne progressivement, entre le 6 septembre 2008 et le 18 janvier 2009 (achèvement par le chapitre IV).

© : Christine Février.

Ce texte est le plan d'un cours de Philosophie fait en classes préparatoires au lycée Chateaubriand de Rennes. Il peut faire l'objet seulement d'un usage personnel : aucune reproduction n'en est permise, sous quelque forme que ce soit.

Christine Février est professeur de Philosophie en Classes Préparatoires Économiques et Commerciales et en Classes Préparatoires Scientifiques au lycée Chateaubriand de Rennes.

 

Prépas scientifiques 2008-2009

Épreuve de français et de philosophie

 

« Énigmes du moi »

 

Confessions de saint Augustin, livre X, édition GF

Lorenzaccio d'Alfred de Musset, édition GF

L'Âge d'homme de Michel Leiris, édition Folio

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Plan du cours de Mme Christine Février - Lycée Chateaubriand à Rennes

Ce cours combinera l'étude des questions posées par le thème « Énigmes du moi » et l'approche plus spécifique que chacune de nos œuvres en propose.

 

Introduction : le sens et les enjeux d'une réflexion intitulée « Énigmes du moi », s'appuyant sur les trois œuvres au programme

I - Élucidation des termes composant l'intitulé du thème

1 - Le terme « énigme », défini au sens strict, par extension, et par comparaison avec des termes proches

1.1 - « Les allégories […] énigmes à résoudre » (LAH, p. 51) : une des expressions du terme « énigme » pris  au sens strict.

1.2 - Par extension, « énigme » se dit d'une chose très difficile à comprendre.

1.3 - Le champ sémantique du terme « énigme », très présent dans nos trois œuvres.

1.4 - Certains termes, qui ont un air de famille, ne sont pas rigoureusement synonymes : « problème », « question », « mystère », « masque »…

2- Le moi peut être envisagé de deux manières :

2.1 - En tant que sujet qui dit « je ».

2.1.1 - Être un moi  signifie « prendre un point de vue sur le monde à la première personne » (S. Chauvier, Dire Je) : « ce qui est pour moi le sens profond du suicide… » LAH, p. 141).

2.1.2 - Celui qui détient la capacité de dire je est une personne.

2.1.3 - Autrui est un moi comme moi.

2.1.4 - Je/tu/il/nous/ : « On discernera mieux la nature de cette subjectivité en considérant les effets de sens que produit le changement de personne dans certains verbes » (E. Benveniste, Problèmes de linguistique générale).

2.1.5 - Le pronom réfléchi et le verbe pronominal réfléchi : « Je me suis réveillé de mes rêves » (LOR, III, 3).

2.1.6 - Moi/soi.

2.2 - En tant que « le moi c'est celui que je suis, à la fois un corps propre absolument singulier, une personnalité sociale avec un état civil, un caractère inscrit dans une histoire, donc un passé et un avenir » (N. Grimaldi, Traité des solitudes).

2.2.1 - Être tel moi : « les traits caractéristiques de ma physionomie sont… » (LAH, p. 23<).

2.2.2 - Toutefois il faut distinguer individuel et personnel.

2.2.3 - Il faut également distinguer individualité et exemplarité. 

2.2.4 - Le moi : ses doubles, ses masques, ses modèles : « Certains préceptes qu'il me répétait sont restés gravés dans mon esprit et j'y souscris encore maintenant » (LAH, p. 78).

2.3 - Par conséquent : « Autre chose est le moi que je vois dans un miroir, que les autres reconnaissent, et autre chose ce qui en moi dit “je vois” » (N. Grimaldi, Traité des solitudes).

2.3.1 - Certes, dans la réalité le moi est tout à la fois le sujet qui dit « je » et telle identité personnelle dotée de qualités propres : « le moi-sujet / le moi-objet» (N. Grimaldi, Traité des solitudes).

2.3.2 - Mais il est impossible d'assimiler le moi-sujet et le moi-objet, comme le montrent les fictions sur les sosies et sur les métamorphoses.

2.3.3 - Par conséquent, si on peut identifier mon moi à ce qui est mien, on peut également affirmer que ce qui est mien n'est pas véritablement moi.

2.3.4 - Conclusion

2.4 - Égoïsme, égotisme, égologique, égocide, ont été forgés sur ego, terme latin signifiant « moi ».

3 - Ce libellé « Énigmes du moi » va orienter la réflexion sur le moi dans certaines directions.

3.1 - Pourquoi « énigmes » au pluriel ?

3.2 - Pourquoi « énigmes du moi » et pas « les énigmes du moi » ?

3.3 - Pourquoi « énigmes du moi » ?

3.4 - Pourquoi « énigmes du moi » plutôt que « révélations du moi » ou « figures du moi » ?

4 - Conclusion

II –  Cette exploration sémantique et conceptuelle met en évidence combien la question de l'énigme et celle du moi sont en résonance

1- La question « Qui suis-je ? » nous plonge dans un abîme de perplexité : « Il y a quelque chose dans l'homme que son esprit même ne connaît pas » (Conf., X, V, p. 83)

1.1 - « Je ne sais qui je suis, je ne suis qui je sais » (Angelus Silesius, Le Pèlerin chérubinique).

1.2 - Être une énigme pour soi-même rend d'autant plus perplexe que « qui peut être plus proche de moi que moi-même ? » (Conf., X, p. 118).

1.3 - Le caractère composite du moi rend difficile sa compréhension : « Toute ma vie est faite de ces balancements » (LAH, p. 136).

2 - La question ontologique et métaphysique « qu'est-ce que le moi » suscite des réponses si incompatibles que le moi en devient obscur : « L'énigme du phénomène de la conscience » (P. Ricœur, Soi-même comme un autre)

3 - Les analyses égologiques « dont le propos est d'expliquer comment je sais que je suis moi-même » (V. Descombes, Le Complément de sujet) soulèvent des problèmes quasi insurmontables.

3.1 - Lorsqu'on cherche à établir ce que signifie se penser à la première personne, on tombe dans un cercle vicieux.

3.2 - Comment puis-je m'identifier comme la même personne, alors que je change ? « Non quel j'ai été, mais quel je suis » (Conf., X, IV, p. 80.)

3.3 - La mémoire joue un rôle essentiel dans la constitution de l'identité personnelle, mais elle est un mystère pour l'esprit : « Ces divers plis et replis qui sont si secrets et si cachés que nulles paroles ne sont capables de l'exprimer » (Conf., X, VIII, p. 95).

3.4 - Il peut sembler obscur de ne pas se reconnaître dans ce par quoi on s'est identifié, ou inversement de dire « je puis perdre mes qualités sans me perdre moi-même » (Pascal, Pensées).

4 - Les rapports que chaque moi entretient avec les autres moi contribuent à épaissir le mystère du moi

4.1 - Le moi cernant difficilement le rôle des autres dans la constitution de lui-même s'échappe à lui même : « Je ne sais pourquoi […] il faut que je sois un Brutus ? » (LOR, III, 3).

4.2 - Se saisir dans sa singularité propre est problématique, les autres en sont la cause : « … qui ne pensent qu'au nom de mon père et qui me toisent toute la journée pour chercher par où je lui ressemble » (LOR, V, 4).

4.3 - N'est-il pas paradoxal de constater qu'autrui, pourtant un moi comme moi, est si différent du mien : « Il n'y a point d'homme au monde qui connaisse ce qui se passe dans l'homme » (Conf., X, III, p. 74).

4.4 - Mais alors, une littérature de confession prétendant être « une façon dont la condition humaine est regardée en face » (LAH, p. 20 laisse perplexe.

4.5 - Un moi peut se rendre énigmatique ; les relations à soi-même comme aux autres s'en trouvent opacifiées : « Pourquoi toujours le visage de ce prêtre ? Quel cercle décrit donc autour de moi ce vautour ? » (LOR, III, 5).

4.6 - La complexité et l'ambivalence des relations interpersonnelles obscurcissent la compréhension de soi et des autres.

5 - Prendre la mesure de ce que signifie vouloir être vraiment soi-même c'est se heurter à des paradoxes : « Comment se peut-il faire qu'il y ait une aussi grande différence entre moi et moi-même ? » (Conf., X, XXX, p. 151)

5.1 - Se fixer l'exigence d'établir un rapport convenable de soi à soi peut paraître logiquement et concrètement énigmatique.

5.2 - « Quand on donne une fonction normative au concept de soi on se préoccupe de tirer une règle de conduite personnelle de l'exigence formelle d'être soi »  (V. Descombes, Le complément de sujet). Ce n'est pas sans poser problème.

5.2.1 - Le projet de se confesser (« Je me confesse » (Conf., X, II, p. 72) pour se conformer à une conception normative du moi est aventureux.

5.2.2 - S'engager, se faire une promesse, introduit un rapport complexe à son propre futur : « Je jurai qu'un tyran de ma patrie mourrait de ma main » (LOR, III, 3).

5.3 - Quand on cherche à accomplir parfaitement son moi, la faiblesse de la volonté, la servitude volontaire sont autant de manifestations de soi contre soi-même qui déroutent : «  Je voudrais en être délivré et je ne le puis. Ainsi de tous côtés je suis misérable » (Conf., X, XL, p. 191).

6 - De plus, les énigmes à propos du moi entretiennent celui-ci dans une relation déconcertante à la mort, à Dieu, au monde…

6.1 - On distinguera les énigmes qui s'articulent aux énigmes du moi et celles qui se posent au moi sans l'impliquer directement : « Une des grandes énigmes de mes premières années […] fut le mécanisme de la descente des jouets de Noël à travers la cheminée » (LAH, p. 20).

6.2 - L'aspiration universelle au bonheur n'est-elle pas énigmatique ? « Mais qui en a donné la connaissance [de la vie bienheureuse] à ceux qui la souhaitent avec tant d'ardeur ? »  (Conf., X, XX, p. 128).

6.3 - Que penser de l'humanité, alors qu'elle fait l'objet de jugements si contradictoires ? « Il y en a très peu de très méchants, beaucoup de lâches et un grand nombre d'indifférents. / Tous les hommes sont sensibles aux grandes choses » (LOR, V, 2).

6.4 - Le rapport à Dieu garde une part de mystère : « Où vous trouverai-je ? »  (Conf., X, XVII, p. 122).

6.5 - La mort aussi : « cette espèce d'irréalité, d'absurdité de la mort » (LAH, p. 86) suscite des comportements d'une grande diversité.

7 - Les énigmes du moi peuvent être accablantes, passionnantes, fascinantes. Elles peuvent susciter le désir de les résoudre, mais on peut également les subir ou en jouer, assumer une part d'énigme ou s'apercevoir que ce que l'on considérait comme énigmatique ne l'était pas.

7.1 - On peut vouloir chercher à résoudre les énigmes du moi.

7.2 - On peut ne pas chercher la clé de l'énigme.

7.3 - On peut refuser de se laisser saisir par l'énigme du moi en la niant : « Mon père me disait trouver absurdes les deux derniers et admirables vers… » (LAH, p. 152).

7.4 - On peut, consciemment ou inconsciemment, souhaiter forger des énigmes à propos de soi.

7.5 - Plutôt que de résoudre telle ou telle énigme du moi, il peut s'agir de la dissoudre et de n'y voir que « constructions fallacieuses » (LAH, p. 200).

8 - Si on tente de percer ces énigmes du moi se posent la question des dispositions intellectuelles et psychologiques requises et celle des procédures d'interprétation adéquates.

8.1 - «  J'échafaudais des raisonnements » (LAH, p. 33).

8.2 - La confession à Dieu et aux autres, les Écritures, l'écriture de soi considérée comme une tauromachie, le meurtre, le théâtre, la psychanalyse, les autres, la lecture, sont autant de façons de chercher à élucider les énigmes du moi.

8.3 - Quel résultat attendre de ces méthodes ? « Ressuscitant le passé de façon tendancieuse, je me heurte ici à l'écueil auquel se heurtent fatalement les faiseurs de confessions… » (LAH, p. 49).

9 - Le moi ne peut que se féliciter d'avoir cherché à résoudre les énigmes auxquelles il est confronté.

9.1 - Soit parce que des succès à résoudre les énigmes du moi donnent une certaine vérité sur le moi.

9.2 - Soit parce que les échecs dans la résolution des énigmes du moi sont aussi instructifs.

9.3 - Soit parce qu'aborder le phénomène du moi en terme d'énigme présente d'autres avantages, que ces énigmes soient résolues ou non, et notamment parce que cela nous amène à interroger le bien-fondé d'une approche du moi en terme d'énigme.

III –  Le livre X des Confessions de saint Augustin permet d'aborder plus particulièrement certains aspects du thème « énigmes du moi »

1 - Augustin, l'auteur des Confessions

1.1 - Augustin (354-430) : éléments biographiques retraçant l'histoire d'un moi qui se confesse à Dieu.

1. 2- Des Confessions (397-401), J.-F. Lyotard propose cette paraphrase : « Mon œuvre de confession et de méditation n'est mon œuvre que parce qu'elle est la tienne. La conversion qu'elle relate est l'œuvre de ta puissance » (J.-F. Lyotard, Confession d'Augustin).

1.2.1 - « Les treize livres de mes Confessions louent le Dieu juste et bon de mes maux et de mes biens, ils élèvent vers Dieu l'intelligence et le cœur des hommes » (saint Augustin, Retractationes).

1.2.2 - Résumé analytique du Livre X.

1.2.3 - Les Confessions en quelques extraits significatifs.

1.2.4 - Quelques concepts clés de la pensée augustinienne : âme, béatitude, bien, charité, concupiscence, Dieu, grâce, liberté, mémoire, région de dissemblance, Verbe, vérité, volonté.

1.3 - Originalité de la conception augustinienne du moi dans la tradition philosophique et littéraire occidentale.

1.3.1 - « Avec Augustin et à la différence de la tradition philosophique antique, c'est de notre âme et non de l'âme humaine en général qu'il s'agit » (B. Groethuysen, Anthropologie philosophique).

1.3.2 - Augustin emprunte aux psaumes bibliques la forme du dialogue entre un moi et un Toi, mais il introduit dans sa méditation et sa prière les détails d'une expérience singulière.

1.3.3 - Le moi augustinien se distingue du moi psychologique contemporain.

2 - Augustin fait l'expérience malheureuse d'un moi tout en énigme : « Qui suis-je ? » Conf, X, XVII, p. 120

2.1 - La puissance de la mémoire, « même chose que l'esprit » (Conf., X, XIV, p. 110), est vertigineuse : « Qui est donc celui qui sera capable de pénétrer et de comprendre en quelle sorte cela se passe ? » (Conf., X, XVI, p. 117).

2.2 - La vie bienheureuse désirée par chacun pour se réaliser pleinement est pourtant une inconnue : « De quelle sorte est-ce donc que je cherche la vie bienheureuse ? » (Conf., X, XX, p. 127).

2.3 - Par conséquent le moi ne connaît de lui que « désordres, mensonges » (Conf., X, XLI, p. 193), « ignorance et faiblesses » (Conf., X, XLIII, p. 199).

2.4 - S'impose donc la nécessité de « me faire voir moi-même à moi-même » (Conf., X, XXXVII, p. 183), pas tant pour satisfaire une curiosité objective sur soi que pour trouver « la lumière » (Conf., X, I, p. 70) et « le repos » (Conf., X, XL, p. 190).

3 - Mais il y a bien une clé de l'énigme du moi : Dieu. Quête de soi et quête de Dieu sont indissociables : « Vous êtes l'éternelle vérité » Conf., X, XXVI, p. 142

3.1 - Il faut d'abord comprendre que le rapport de moi à moi est médiatisé par Dieu qui est au principe de mon âme : « C'est de vous que mon âme tire sa vie » (Conf., X, XX, p. 127).

3.2 - Il faut donc trouver Dieu pour se trouver soi-même : « …dans ma mémoire où je vous retrouve lorsque je me souviens de vous et trouve en vous ma consolation et ma joie » (Conf, X, XXIV, p. 139).

3.3 - Mais il ne suffit pas de savoir que la vocation divine de l'homme constitue son identité ni que Dieu « est en dedans de moi » (Conf., X, XXVII, p. 145) puisque on peut s'être rendu étranger à soi-même : « Mais hélas j'étais moi-même au dehors de moi-même » (Conf., X, XXVII, p. 145).

3.4 - Toutefois, par la grâce de Dieu (« vous m'avez touché » Conf., X, XXVII, p. 145), accéder à son être véritable, c'est-à-dire « mettre son âme en Dieu » (Conf, X, XL, p. 190) est possible.

4 - Sur le chemin de la conversion, se confesser à Dieu est nécessaire  et révèle les faiblesses et les espérances du moi

4.1 - En « examinant le fond de [son] cœur » (Conf., X, XXXVII, p. 184) Augustin débusque non seulement les tentations qui continuent de l'assaillir, mais surtout la difficulté d'y résister alors même qu'il le veut fermement : « Je reconnais qu'en cela même que je le condamne, ce que je condamne s'y peut rencontrer » (Conf, X, XXXVIII, p. 185).

4.2 - Néanmoins avouer ses péchés et prier sont les conditions premières d'une vérité sur soi : « Je viens reconnaître la vérité […] par une confession » (Conf., X, I, p. 70).

4.3 - De plus, ouvrir son cœur misérable à Dieu c'est ressentir « une secrète douleur mêlée d'espérance » (Conf., X, IV, p. 80), puisque Dieu offre sa grâce et « ce médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ » (Conf., X, XLIII, p. 197).

4.4 - La confession est donc un acte d'humilité et de louange : « Gémissant en secret je me déplais à moi-même et recherche votre miséricorde jusqu'à ce que je corrige mes défauts et que, par un parfait renouvellement, j'arrive à cette heureuse paix… » (Conf., X, XXXVII, p. 184).

5 - De la confession aux Confessions

5.1 - « Je veux encore confesser aux hommes par cet écrit […] » (Conf., X, III, p. 76) ; ainsi « le « je » des Confessions est un « je » universalisable » (P. Cambronne, Œuvres de saint Augustin dans la Pléiade).

5.2 - Les Confessions, un exercice d'écriture relié aux Écritures : « Aussi mon Dieu nous apprenons des oracles de vos Écritures » (Conf., X, II, p. 72).

6 - Le livre X des Confessions se distingue très nettement et tout particulièrement des recherches autobiographiques menées par les subjectivités modernes : « Si Augustin écrit les Confessions ce n'est pas comme Montaigne pour se peindre ou comme Rousseau pour se raconter […] c'est pour louer Dieu qu'il ne savait pas si près de lui tandis qu'il dérivait si loin de sa propre personne » (L. Jerphagnon, Saint Augustin).

7 - Conclusion : « Dispersion, recollection et extraction seraient les maîtres-mots du livre du moi dont le schème se lirait comme un abandon de l'horizontalité proprement humaine au profit d'une verticalité habitée par la divinité. L'accession à soi passe par l'abolition de l'ego » (L. Uciani, Le Livre du moi)

IV – Lorenzaccio de Musset permet d'aborder plus spécifiquement certains aspects du thème « Énigmes du moi »

1- Musset (1810-1857), l'auteur de Lorenzaccio

1.1 - Quelques éléments biographiques retraçant l'histoire d'un moi déchiré et désabusé.

1.2 - Lorenzaccio (1833-1834) : le drame romantique du moi.

1.2.1 - Résumé analytique de Lorenzaccio.

1.2.2 - Lorenzaccio : l'histoire d'un homme mais aussi d'une cité, Florence en 1537.

1.2.3 - La « scène historique » de George Sand et la chronique florentine de Varchi sont les principales sources de Musset.

1.2.4 - Dans ce drame, Musset s'inspire du passé (Florence en 1537) pour comprendre son présent.

1.2.5 - Musset propose avec Lorenzaccio un drame romantique afin d'épouser au mieux la complexité d'un moi confronté à lui-même et à l'histoire.

1.2.6 - Musset y opère une révolution scénique.

1.2.7 - Lorenzaccio, texte déchiffré comme une énigme, donne lieu à des mises en scènes multiples et contrastées.

1.3 - Musset donne à Lorenzo cette figure du moi que le XIXe siècle a qualifiée de romantique : « Je suis une force qui va !/ Agent aveugle et sourd de mystères funèbres !/ Une âme de malheur faite avec des ténèbres !/ Où vais-je ? Je ne sais. » (Victor Hugo, Hernani, III, 4.)

1.3.1 - Un moi qui fait l'expérience vertigineuse du gouffre entre la plénitude de ses désirs et le vide de son existence.

1.3.2 - Lorenzaccio et ses résonances dans La Nuit de décembre (1835) et La Confession d'un enfant du siècle (1836).

2 - Lorenzaccio retrace un itinéraire existentiel, celui du personnage principal à la recherche de l'unité problématique de son moi : « Musset nous raconte en un sens toujours la même histoire, celle d'un jeune homme en quête de soi-même » (B. Masson, Musset et le théâtre intérieur)

2.1 - Lorenzo est devenu une énigme pour lui-même : « Il m'est impossible de dire comment cet étrange serment s'est fait en moi » (LOR, III, 3) ; « Le vice a été pour moi un vêtement, maintenant il est collé à ma peau » (LOR, III, 3) ; «  Que veut dire cela ? […] Suis-je le bras de Dieu ? » (LOR, IV, 3).

2.2 - En revanche, Alexandre ou le cardinal Cibo, pour des raisons opposées, ne le perçoivent pas comme une énigme, et les autres ne sont plus une énigme pour Lorenzo : « Tous les masques tombaient devant mon regard (LOR, III, 3).

2.3 - Malgré certaines certitudes désespérées sur lui et sur les autres, Lorenzo maintient son projet de tuer le Duc, ce que Lorenzo ne trouve pas énigmatique : « Veux- tu que je laisse mourir en silence l'énigme de ma vie ? » (LOR, III, 3) ; « Ce meurtre est tout ce qui reste de ma vertu » (LOR, III, 3).

2.4 - Mais le meurtre révèle sur lui pire encore : « Je suis plus creux et plus vide qu'une statue de fer blanc » (LOR, V, 7).

2.5 - Les spectateurs sont conduits par le comportement de Lorenzo à s'interroger sur sa véritable identité avant même sa confession en III, 3). S'ils ont par cette confession découvert sa véritable identité sous le masque, le désenchantement final dont il fait preuve peut susciter chez eux de nouvelles perplexités.

3 - Dans sa dimension sociale et politique l'expérience du moi est tout aussi obscure.

3.1 - Le moi romantique ne peut être envisagé uniquement d'un point de vue personnel. Son aspiration à la liberté, nécessaire pour être vraiment lui-même, exige une traduction politique : « La liberté, la patrie, le bonheur, tous ces mots […] épurent l'air » (LOR, III, 3).

3.2 - Avancer masqué sur la scène sociale et politique, ruser pour démasquer les autres opacifie chaque moi. Même les attitudes  apparemment clairement identifiables s'avèrent équivoques : «  Si vous savez comme cela est aisé de mentir impudemment au nez d'un butor » (LOR, II, 4).

3.3 - La vie publique révèle une servitude volontaire, une discordance entre les discours et les actes qui rendent chaque moi incompréhensible : « Il y en a qui voulaient, comme vous dites, mais il n'y en a pas qui aient agi » (LOR, V, 5).

3.4 - À la fois raffinée et cruelle, asservie et révoltée, Florence symbolise un moi collectif plein de contradictions : « Florence était une bonne maison […] mais… » (LOR, I, 2).

4 - Le moi qui croirait trouver sa vérité dans l'art, la religion, la politique ou la philosophie, se projette en fait dans des formes de vie factices mais ne se comprend pas. Il est doublement égaré.

4.1 - En mettant en scène un Tebaldeo, artiste mystique et idéaliste acceptant néanmoins de devenir le peintre officiel d'Alexandre (« Rien, monseigneur, plaise à Votre Altesse » (LOR, II, 6), Musset fait perdre tout crédit à une réalisation de soi-même par l'Art.

4.2 - De même Musset veut montrer que le moi ne peut pas se trouver dans un engagement politique où il ne voit n'est rien d'autre qu'un opportunisme ridicule : « Pauvre peuple ! quel badaud on fait de toi ! » (LOR, V, 1).

4.3 - Le moi se trompe aussi en voulant s'épanouir par la réflexion philosophique car elle reste pure abstraction : « Je me bouchai les oreilles pour m'enfoncer dans les méditations » (LOR, II, 5).

4.4 - La vérité du moi ne se manifeste pas plus dans la foi religieuse, également dégradée puisqu'un cardinal peut dire : « Je vous dirai des choses que Dieu lui-même ne saura jamais » (LOR, IV, 4).

5- En revanche le théâtre s'avère un moyen privilégié de rendre le moi intelligible.

5.1 - Ce peut être sous la forme d'un théâtre autobiographique : Musset cerne, à l'aide de Lorenzo, l'énigme de son moi à défaut de la résoudre.

5.2 - Le théâtre a l'avantage d'« ouvrir au spectateur un double horizon, illuminer à la fois l'extérieur et l'intérieur des hommes ; l'extérieur par leurs discours et leurs actions, l'intérieur par les apartés et les monologues » (Victor Hugo, Préface de Cromwell ).

5.3 - Dans ce drame romantique les multiples expériences d'un moi se révèlent dans la profusion des personnages, et plusieurs personnages permettent de visualiser les contradictions intérieures d'un moi.

5.4 - La théâtralité ayant nécessairement partie liée avec le masque, elle est toute désignée pour être la métaphore du processus de dissimulation et de dévoilement dont le moi est l'objet.

V – L'Âge d'homme de Leiris permet d'aborder plus particulièrement certains aspects du thème « énigmes du moi »

1 - Leiris (1901-1990), auteur de L'Âge d'homme

1.1 - Quelques éléments biographiques retraçant l'histoire d'un moi « engagé tout entier dans la littérature » (DLT, p. 14).

1.1.1 - À la fois poète, ethnographe, essayiste, Leiris fait de son œuvre autobiographique la partie la plus imposante de son œuvre.

1.1.2 - Le portrait de Michel Leiris par le peintre Francis Bacon :

gravure
Eau forte, reproduite avec l'autorisation de la galerie Michel Fillion à Antibes

1.2 - L'Âge d'homme : « Son ultime propos est la recherche d'une plénitude vitale qui ne saurait s'obtenir avant une catharsis dont […] la littérature de confession apparaît l'un des plus commodes instruments » (DLT, p. 10). Il s'agit de « se mettre à nu » (DLT, p. 10)

1.3 - La préface définitive à L'Âge d'homme, rédigée pour la réédition de 1946 et intitulée « De la littérature considérée comme une tauromachie » revendique de « faire un livre qui soit un acte » (DLT, p. 14) par une élucidation exemplaire.

1.4 - L'Âge d'homme préfigure La Règle du jeu, une des plus monumentales autobiographies du XXe siècle (1200 pages, 4 volumes écrits entre 1948 et 1976) : « Ce livre tissé de ma vie et devenu ma vie même » Leiris.

1.5 - L'Âge d'homme est considéré comme le livre fondateur de l'autobiographie contemporaine car il renouvelle le mode d'écriture à la première personne et ne nie pas la puissance de la subjectivité, même dans le souci constant de vérité sur soi : « Ce n'est pas sans duplicité que je m'y suis aventuré » (DLT, p. 13).

2 - L'auteur de L'Âge d'homme déclare «  y avoir tenté de parler de lui-même avec le maximum de lucidité et de sincérité » (DLT, p. 14) : un moi qui, par l'écriture de soi, cherche à se comprendre  et à vivre pleinement.

2.1 - « Élucider, grâce à cette formulation même, certaines choses obscures » (DLT, p. 14).

2.2 - Donc « faire de la littérature qui soit un acte tel est, en gros, le but qui m'apparaît comme celui que je dois poursuivre quand j'écrivis L'Âge d'homme ».

2.3 - « Pour légèrement fondé que lui semble, aujourd'hui le titre de son livre, l'auteur a jugé bon de le maintenir, estimant que tout compte fait il ne dément pas l'ultime propos » (DLT, p. 9-10)

3 - « Pour qu'il y eût catharsis […] il était nécessaire que cette autobiographie prît une certaine forme » (DLT, p. 12) : « je m'imposais une certaine règle » (DLT, p. 19). Être soi-même c'est donc avoir un style.

4 - « […] Forme capable d'être fascinante pour autrui […] de lui faire découvrir en lui-même quelque chose d'homophone à ce fond que j'avais découvert » : Un moi qui, par le travail esthétique du matériau autobiographique, vise « l'affranchissement de tous les hommes » (DLT, p. 12).

5 - Écrire une œuvre qui « soit l'équivalent de ce qu'est pour le torero la corne acérée du taureau » (DLT, p. 12). Tout en ayant conscience des limites de la comparaison, Leiris la défend : le torero comme modèle du moi.

6 - « Mais à la base de toute introspection il y a le goût de se contempler […] et au fond de toute confession il y a le désir d'être absous » (DLT, p. 13) : les ruses du moi avec lui-même.

7 - De la littérature considérée comme une tauromachie formule « a posteriori » (DLT, p. 20) « le jeu que je menais » (DLT, p. 20) sans pour autant préciser si L'Âge d'homme aura réussi là où la poésie spéculative, le voyage, la psychanalyse, les rencontres amoureuses ont partiellement ou totalement échoué  : « atroce sentiment d'impuissance dont je souffre encore aujourd'hui » (LAH, p. 196). À moins que DLT, en tant que tel, constitue une partie de la réponse : un moi dans et par la littérature.

VI – Des considérations présentées ci-dessus, on déduit la problématique du cours et son plan, ainsi que les exigences méthodologiques qui l'animent.

1- La problématique du cours

1.1 - Penser le moi en terme d'énigme fournit-il la clé de l'énigme ?

1.2 - L'énigme du Sphinx est emblématique des enjeux d'une réflexion sur l'homme en terme d'énigme.

2- Les quatre chapitres de ce cours, qui mettront en œuvre cette problématique

2.1 - Premier chapitre : Il semble légitime de penser la question du moi en terme d'énigme : « Quand il s'agit du moi toutes les évidences sont douteuses »  (Fénelon, Lettres et opuscules spirituels). Bien des expériences du moi et bien des questionnements sur le moi en révèlent la dimension obscure, paradoxale, incompréhensible.

2.2 - Deuxième chapitre : Les énigmes du moi font l'objet d'évaluations contrastées et suscitent donc des réactions contradictoires ; toutefois les arguments invitant à percer les énigmes du moi l'emportent. Mais il peut paraître judicieux de se demander si penser un moi tout en énigme n'est pas une erreur de perspective : telle expérience du moi, tel questionnement sur le moi ne seraient pas à proprement parler énigmatiques.

2.3 - Troisième chapitre : Si l'on veut qualifier le moi d'énigmatique et si l'on veut résoudre les énigmes du moi, quelle(s) méthode(s) d'investigation adopter ? Quelle est leur efficacité ?

2.4 - Quatrième chapitre : Que l'on ait ou non trouvé la clé de telle énigme du moi, que l'on ait résolu partiellement ou totalement telle énigme du moi, que telle autre se soit avérée une fausse énigme…, les gains d'intelligibilité et les gains existentiels sont précieux. Réfléchir sur le moi en terme d'énigme est stimulant y compris pour cerner les raisons de cette propension si unanime mais somme toute problématique à penser le moi comme énigme.

3- Le traitement des sujets de dissertation sur ce thème s'inscrira directement ou indirectement dans cette problématique.

3.1 - Une liste de sujets de dissertation sous la forme de questions.

3.2 - Une liste de sujets de dissertation sous la forme de citations.

4 - Quelques règles de méthode pour aborder ce programme et les sujets de dissertation.

4.1 - Bien discerner dans un sujet si le terme « énigme » est employé dans un sens strict ou dans un sens large.

4.2 - Veiller à mettre en évidence le thème « énigmes du moi » dans sa spécificité même si le sujet ne comporte pas le terme « énigme », ne dit pas explicitement qu'il y a quelque chose d'énigmatique dans le moi.

4.3 - Se demander comment nos trois œuvres abordent la question des énigmes du moi doit tenir compte de la pluralité des voix qui s'y font entendre.

4.4 - Mettre en évidence systématiquement les points communs et les différences dans la manière dont nos trois œuvres abordent le thème.

4.5 - Le thème « énigmes du moi » ne doit pas être « rabattu » sur celui de l'écriture de soi. Cependant des questions qui semblent centrées spécifiquement sur l'écriture de soi peuvent éclairer le thème «  énigmes du moi ».

4.6 - Ne pas oublier les différents contenus que le concept de moi a pris au cours de l'histoire de la pensée occidentale.

VII – Bibliographie

1 - Sur le thème « Énigmes du moi»

Montaigne Essais (et notamment le chapitre : « De la présomption »)

Descartes : Méditations Métaphysiques

Pascal : Pensées

Locke : Essai philosophique concernant l'entendement humain

La Rochefoucauld : Maximes

Hume : Traité de la nature humaine

Kant : Critique de la raison pure

Rousseau : Les Confessions

Nietzsche : Le Gai savoir

Freud : Introduction à la psychanalyse

Maine de Biran : Essai sur les fondements de la psychologie

Bergson : L'Évolution créatrice

Valéry : Variétés

Sartre : La Transcendance de l'ego

Groethuysen : Anthropologie philosophique

Wittgenstein : Remarques mêlées / Investigations philosophiques

F. Jacques : Différence et subjectivité

G. Gusdorf : La Découverte de soi

S. Ferret : La Philosophie et son scalpel

P. Ricœur : Soi-même comme un autre

J. Kristeva : Étrangers à nous-mêmes

C. Taylor : Les Sources du moi

C. Larmore : Les Pratiques du moi

J. Bouveresse : Le Mythe de l'intériorité

M. Foucault : Le Souci de soi / L'Herméneutique du sujet

V. Descombes : Le Complément de sujet

S. Chauvier : Dire Je

N. Grimaldi : Traité des solitudes

H. Duméry : Moi, le moi dans l'histoire de la philosophie (Encyclopædia Universalis)

2 - Sur saint Augustin, et sur Confessions

L. Jerphagnon : Saint Augustin, le pédagogue de Dieu (Gallimard Découvertes, 2002)

P. Cambronne présente et annote les Œuvres de saint Augustin (éd. Pléiade)

Magazine littéraire Saint Augustin (février 2005)

H.-I. Marrou : Saint Augustin et l'augustinisme (Seuil 1969)

F. Farago : Lire saint Augustin (Ellipses 2008)

Groethuysen : Anthropologie philosophique (chap. St Augustin)

P. Hadot : Qu'est-ce que la philosophie antique ? Chap. « Exercices spirituels et philosophie antique » (Gallimard, 1995)

M. Foucault : L'Herméneutique du sujet (Gallimard, 2001).

C. Nadeau : Le Vocabulaire de Saint Augustin (Ellipses, 2005)

I. Brochet : Saint Augustin et le désir de Dieu

G. Tavard : Les Jardins de saint Augustin

L. Ucciani : Saint Augustin ou le livre du moi

E. Dubreucq : Le Cœur et l'écriture chez saint Augustin - Enquête sur le rapport à soi dans les Confessions (P.U. Septentrion, 2003)

J.-L. Chrétien : Saint Augustin et les actes de paroles (PUF, 2002).

3 - Sur Alfred de Musset, et sur Lorenzaccio

P. Van Thiegem : Musset, l'homme et l'œuvre (Hatier, 1969)

Revue Europe : Musset (n° 583 nov. 1977)

J.-J. Roubine : Lorenzaccio d'Alfred de Musset (Lecto guide)

C. Marcandier-Collard : Première leçon sur Lorenzaccio (PUF/Major)

R. Sénéchal : Masque et vérité dans Lorenzaccio (École des Lettres, 1984 n° 2)

B. Masson : Lorenzaccio ou la difficulté d'être (Archive des Lettres modernes, 1976).

B. Masson : Musset et le théâtre (Armand Colin, 1974).

B. Masson : Musset et son double (lecture de Lorenzaccio, Minard, 1978)

4 - Sur Michel Leiris, et sur L'Âge d'homme

Alain-Michel Boyer : Michel Leiris (Pochothèque/Gallimard)

Revue Europe : Leiris (nov-déc 1999)

Robert Bréchon : L'Âge d'homme de Michel Leiris (1973)

Maurice Nadeau : La Quadrature du cercle (M. Nadeau, 1963)

Sous la direction de Bruno Blankeman : L'Âge d'homme (PUR, 2004)

Nathalie Barberger : L'Écriture du deuil (Septentrion)

Catherine Maubon : L'Âge d'homme de Michel Leiris, commentaire (Gallimard, 1997)

Hubert De Phalèse : La Règle du Je de L'Âge d'homme (Nizet, 2004)

Maurice Blanchet : L'Amitié (Gallimard, 1971)

Philippe Lejeune : Lire Leiris (sur l'autobiographie)

Philippe Lejeune : Le Pacte autobiographique (Seuil, 1975)

Jean-Pierre Miroux : L'Autobiographie (écriture de soi et sincérité)

Georges Gusdorf : Écriture de soi I. Lignes de vie (Odile Jacob, 1991)

5 - Sur le thème « Énigmes du moi » en général, voir, sur ce site :
- Jacqueline Morne, Freud ou les énigmes du moi
- Jacqueline Morne, Une énigme de la conscience. La mauvaise foi selon Sartre

CHAPITRE I : Il semble légitime de penser la question du moi en terme d'énigme : « Quand il s'agit du moi toutes les évidences sont douteuses » (Fénelon, Lettres et opuscules spirituels). Bien des expériences du moi et bien des questionnements sur le moi en révèlent la dimension obscure, paradoxale, incompréhensible.

I - Ne peut-on affirmer avec Voltaire : « L'homme n'est point une énigme comme vous vous le figurez… » (Lettre 25 sur les Pensées de Pascal) ?

1 - « Dans chaque acte de sensation, de raisonnement, de pensée, nous sommes intérieurement convaincus en nous-mêmes de notre propre être, et nous parvenons sur cela au plus haut degré de certitude qu'il est possible d'imaginer » (Locke, Essai philosophique concernant l'entendement humain, II, ch. XXVII).

1.1 - « L'acte même de penser prouve notre existence » (Augustin, De la Trinité, X, X).

1.2 - « Il faut conclure et tenir pour certain que cette proposition : « je suis, j'existe » est nécessairement vraie toutes les fois que je la conçois en mon esprit » (Descartes, Méditations métaphysiques).

1.3 - « Nous sympathisons [entrons en coïncidence intérieure] sûrement avec nous-mêmes » (Bergson, La Pensée et le mouvant).

1.4 - « L'ego existe pour lui-même ; il est pour lui-même avec une évidence continue » (Husserl, Méditations cartésiennes).

2 - Se connaître soi-même ne serait pas si énigmatique.

2.1 - « Il n'est aucun si assuré témoin comme chacun à soi-même » (Montaigne, Essais, II).

2.2 - « Pour Jean-Jacques [Rousseau], la connaissance de soi n'est pas un problème, c'est une donnée » (J. Starobinski, La Transparence et l'obstacle) ; « Ces heures de solitude […] où je suis pleinement à moi, et à moi sans diversion, sans obstacle » (Rousseau, Rêveries du promeneur solitaire).

3 - Le moi, son moi peuvent faire l'objet de bien des certitudes.

3.1 - « Je suis un homme car je suis doté d'un corps et d'une âme : l'un est extérieur et visible, l'autre intérieure et invisible » (Conf., X, VI, p. 88).

3.2 - « En vérité […] je suis plus creux et plus vide qu'une statue de fer-blanc » (LOR, V, 7).

3.3 - « On se retrouve toujours identique à soi-même, il y a une unité dans une vie […] tout se ramène, quoi qu'on fasse, à une petite constellation de choses » (LAH, p. 200).

4 - Quand des personnes s'identifient à des figures archétypales, leur moi n'est pas énigmatique.

4.1 - Le cardinal Cibo : type du prélat politique machiavélique.

4.2 - « Ma mère aimait beaucoup ce frère, et je l'ai souvent entendue parler […] de son côté Don Quichotte » (LAH, p. 77).

5 - Bien des expériences du moi sont jugées parfaitement compréhensibles et prévisibles : « Que vous effrayez-vous de cela ? Ne savez-vous pas que Renzo est ordinairement gris au coucher du soleil ? » (LOR, IV, 10).

II - Cependant « la plus simple et originaire des évidences [je suis moi] est devenue la plus problématique et la plus énigmatique des réalités » (N. Grimaldi, Traité des solitudes).

1 - La transparence de soi à soi est illusoire.

1.1 - « Le mythe de l'intériorité », voici comment J. Bouveresse, réfléchissant sur ces questions, intitule son livre.

1.2 - Les puissances de l'introspection sont trompeuses : « Ce que je méconnaissais, c'est qu'à la base de toute introspection il y a le goût de se contempler » (DLT, p. 13).

1.3 - Le je(u) de masques : « Es-tu dedans comme au dehors ? » (LOR, III, 3).

2 - « La recherche psychologique […] se propose de montrer au moi qu'il n'est pas maître dans sa propre maison » (Freud, Introduction à la psychanalyse).

3 - « Je est un autre » (Rimbaud, Correspondance, à Paul Demeny, 15 mai 1871).

4 - Ces obstacles psychologiques dessinent un moi tout en paradoxes.

4.1 - « Notre moi est à la fois ce qui nous est le plus immédiatement donné et ce qui nous échappe toujours » (N. Grimaldi, Traité des solitudes).

4.2 - « Il y a un moi de la représentation sans qu'il puisse y avoir de représentation du moi » (N. Grimaldi, Traité des solitudes).

5 - « Il y a quelque chose dans l'homme que son esprit même ne connait pas » (Conf., X, V, p. 82). « Je ne sais pas à quelles tentations je suis et je ne suis pas capable de résister » (Conf., X, V, p. 83).

6 - « Pourquoi le tuer ? Cela est étrange » (LOR, IV, 3).

7 - « Leiris semble porter en lui un ennemi aux mille déguisements qui rend sa vie aride, sa pensée et son action inefficaces » (R. Brechon, L'Âge d'homme de Michel Leiris).

8 - Conclusion : « Quelle chimère est-ce donc que l'homme ? […] quel chaos, quel sujet de contradictions ! » (Pascal, Pensées). « Le moi n'est pas transparent mais opaque, c'est pourquoi il demeure une énigme pour lui-même » (A. Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation).

III - Si « autrui est le médiateur indispensable entre moi et moi-même » (Sartre, L'Être et le néant), le moi n'en est, paradoxalement, que plus insaisissable

1- Certes, la vérité sur moi passe par autrui

1.1 - « L'altérité ne s'ajoute pas du dehors à l'ipséité » (P. Ricœur, Soi-même comme un autre).

1.2 - La découverte de soi passe nécessairement par l'autre : « À Georges Bataille » (LAH - Dédicace).

1.3 - Certaines relations interpersonnelles contribuent à la révélation de soi : « Je fus amoureux d'une Éthiopienne » (LAH, p. 199).

1.4 - A contrario, peut-être n'est-on plus personne quand on n'est comme personne : « Je suis plus creux et plus vide […] » (LOR, V, 7).

2 - Mais cette médiation est aussi facteur d'aliénation de soi et d'incompréhension de soi.

2.1 - Les relations personnelles sont un jeu de miroirs déformants : « Le fantôme d'ego qui s'est formé d'eux dans l'esprit de leur entourage et qui leur a ensuite été communiqué » (Nietzsche, Aurore).

2.2 - De plus certaines relations interpersonnelles nous éloignent toujours plus de nous-mêmes : « Embrassant avec trop d'ardeur les témoignages d'amour et de respect que l'on nous rend » (Conf., X, XXVI, p. 177).

3 - Trouver la bonne distance vis-à-vis d'autrui pour se connaître vraiment soi-même est problématique : « se dévoiler devant les autres, mais […] pour qu'ils me soient indulgents » (DLT, p. 13).

IV - Comment ne pas trouver énigmatique le moi alors qu'on ne peut rendre compte rigoureusement de l'identité personnelle, même si celle-ci est vécue dans l'évidence ?

1- On ne comprendra pas véritablement la continuité temporelle du moi puisque la mémoire qui contribue à forger l'unité du moi reste obscure.

1.1 - Certes on peut ressentir cette identité personnelle : « cette habitude que j'ai toujours […] » (LAH, p. 42).

1.2 - Certes on croit pouvoir se fier à ces souvenirs qui font l'unité du moi : « De ma mémoire montent divers faits » (LAH, p. 54).

1.3 - Mais : « Qui me dit que je ne donne pas à ces souvenirs un sens qu'ils n'ont pas eu ? » (LAH, p. 49).

1.4 - Sans compter que cette continuité temporelle, fondatrice de l'unité du moi, est souvent compromise : « Je ne puis me retrouver moi-même » (LOR, IV, 5).

1.5 - De surcroît, l'examen du fonctionnement de la mémoire, auquel procède Augustin du chapitre VIII au chapitre XIX, donne le vertige.

2 - Se lier à son être futur par tel ou tel acte est nécessaire à l'unité du moi. Mais c'est aussi prendre le risque de pulvériser son identité personnelle.

2.1 - Le moi se construit dans le temps par les promesses qu'il se fait à lui-même : « Être [délivré] en toute ma vie de cette troisième sorte de tentation » (Conf., X, XXXVI, p. 177) / « me prendre corps à corps avec la tyrannie vivante » (LOR, III, 3) / « faire un livre qui soit un acte » (DLT, p. 14).

2.2 - Or entre le moi présent et le moi à venir se loge toute une série d'événements impossibles à prendre en compte au moment de l'engagement mais qui peuvent le dévoyer: « Il est trop tard » (LOR, III, 3).

2.3 - Donc le moi qui assume malgré tout la responsabilité de la fidélité à soi est face à un abîme : risquer de se perdre dans le mouvement même par lequel il cherche à se trouver « Le vice comme la robe de Déjanire […] si profondément incorporé à mes fibres » (LOR, IV, 6).

2.4 - Dans l'engagement, le moi affirme une liberté qui l'enchaîne : « Je puis délibérer et choisir mais non revenir sur mes pas quand j'ai choisi » (LOR, IV, 6).

3 - Identifier un individu comme le même individu dans différents contextes, sous différentes descriptions est déjà délicat mais plonge dans un gouffre d'incompréhension quand le même individu semble être devenu un autre : « Ah ! tout cela est un abîme ! » (LOR, I, 6).

4 - « Quels types de caractéristiques permettent d'identifier une personne comme étant par essence la personne qu'elle est, de sorte que si ces caractéristiques changeaient, elle serait une personne très différente et bien qu'elle puisse, même dans ce cas, être différenciée et réidentifiée comme étant la même personne ? » (Dictionnaire d'éthique et de philosophie morale, article « Identité morale »).

V - Le cheminement par lequel le moi tente de se purifier de tout ce qui lui est faussement attaché afin de se conformer à un moi véritable ou idéal, est hautement problématique.

1 - La variété des modèles du moi et leur incompatibilité laissent perplexe : quelle figure du moi choisir ?

1.1 - « J'écoutais […] votre parole intérieure […] c'est où je trouve […] un plaisir ineffable » (Conf., X, XL, p. 190).

1.2 - « J'ai voulu être grand » (LOR, III, 3).

1.3 - « Recherche d'une plénitude vitale […] dont l'activité littéraire […] apparaît l'un des plus commodes instruments » (DLT, p. 10).

2 - Devoir s'émanciper de ce qui empêche, en soi-même, la réalisation véritable et idéale de son moi est assez énigmatique comme l'est le désir « que je renonce à moi- même » (Conf., X, II, p. 72).

2.1 - Ne pas être soi malgré soi et ne pas pouvoir se faire confiance est assez mystérieux : « Car l'un de nos plus déplorables aveuglements est de connaître si peu ce que nous pouvons, que notre esprit, lorsqu'il s'examine sur ses propres forces, trouve qu'il ne doit pas aisément ajouter foi à soi-même parce qu'il ignore le plus souvent ce qui est caché dans lui » (Conf., X, XL, p. 190).

2.2 - Comment la volonté peut-elle agir sur sa volonté ?!

2.3 - L'autonomie du moi est problématique : « Ne faut-il pas déjà être autonome pour pouvoir le devenir ? » (V. Descombes, Le Complément de sujet).

2.4 - Comment se choisir alors que notre identité se constitue au sein de tout un ensemble de déterminations psychologiques et sociales ? « Et je pense également à l'influence déprimante qu'a eue sur ma formation ce que j'ai reçu d'éducation catholique » (LAH, p. 199).

3 - Se soucier de soi, se juger, se purifier […] autant de capacités égologiques difficiles à comprendre même si elles sont communément exercées : « Il y aurait quelque chose comme une création de soi-même mais pour autant ce ne sera pas deux entités individuelles identifiables » (V. Descombes, Le Complément de sujet).

VI - Penser le moi (rendre intelligible sa nature comme l'évaluer) ouvre un gouffre.

1 - Si la thèse de la simplicité intérieure du moi et celle de son immédiat accès à soi sont récusées, est-ce pour connaître le vertige de la déconstruction du moi ?

1.1 - « Il est des philosophes qui imaginent que nous sentons l'existence et la continuité d'existence de notre moi […] malheureusement toutes ces affirmations sont contraires à l'expérience » (Hume, Traité de la nature humaine).

1.2 - « Peut-être s'habituera-t-on un jour, même parmi les logiciens, à se passer complètement de ce petit « quelque chose » à quoi s'est réduit finalement le vénérable moi » (Nietzsche, Par delà le bien et le mal).

1.3 - « C'est un non-sens de dire qu'on a un soi en soi comme on a une pièce de monnaie dans sa poche » (Wittgenstein, Remarques mêlées).

2 - Amour de soi/amour-propre ; estime de soi/haine de soi ; affirmation de soi/sacrifice de soi ; vanité du moi/vacuité du moi : le moi est-il haïssable ?

VII - Cerner les énigmes du moi ce n'est pas automatiquement les percer mais c'est au moins éviter de se tromper et d'en subir les conséquences.

1 - Certes présenter « les mythes psychologiques qui s'imposaient à moi en raison de la valeur révélatrice qu'ils avaient eue pour moi » (LAH, p. 196) n'a pas résolu l'énigme de : « cet atroce sentiment d'impuissance […] dont je souffre toujours » (LAH, p. 196).

2 - Mais « la lucidité exemplaire » (DLT, p. 10) est le préalable nécessaire à l'accès à la compréhension de soi.

3 - Ne pas en prendre la mesure conduirait le moi à l'erreur et à l'errance.

3.1 - Vivre dans « la région de la dissemblance » (Conf., VII, X).

3.2 - Ne pas imaginer les profondeurs du moi peut-être une grave erreur : « Renzino la tenait il n'y a pas cinq minutes. Il l'aura jetée dans un coin selon sa louable nature de paresseux » (LOR, II, 6).

CHAPITRE II : Les énigmes du moi font l'objet d'évaluations contrastées et suscitent donc des réactions contradictoires ; toutefois les arguments invitant à percer les énigmes du moi l'emportent. Mais il peut paraître judicieux de se demander si penser un moi tout en énigme n'est pas une erreur de perspective : telle expérience du moi, tel questionnement sur le moi ne seraient pas à proprement parler énigmatiques.

I - Même si l'obscurité, l'opacité, les contradictions, les perplexités du moi (dans ses expériences comme dans ses questionnements) ne sont pas nécessairement appréciées négativement, c'est cette évaluation qui domine.

1 - Certes, on peut, pour des raisons diverses, valoriser le caractère énigmatique du moi : « Ce que nous avons de plus nôtre, de plus précieux, est obscur à nous-mêmes, il me semble que je perdrais l'être si je me connaissais toute entière » (P. Valéry, Monsieur Teste)/ « Il est permis de concevoir la plus grande aventure de l'esprit comme un voyage […] au paradis des pièges. » (A. Breton, Nadja)

2 - Mais le sentiment le plus largement partagé est le tourment dans l'épreuve des énigmes du moi : « L'esprit de l'homme, tout faible, tout aveugle […] qu'il est, […] ne veut pas que rien soit caché pour lui » (Conf., X, XXIII, p. 137).

II - Par conséquent chercher à comprendre l'incompréhensible, clarifier ce qui est obscur, découvrir la vérité cachée, sera l'attitude privilégiée pour ses bienfaits escomptés : faire en sorte que l'âme « n'ait plus ni tache ni ride […] c'est le but de mes espérances » (Conf., X, I, p. 69).

1 - Certes on court le risque de la déception et de l'échec quand on cherche à résoudre les énigmes du moi : « Je suis plus creux et plus vide […] » (LOR, V, 7) / « Le vide dans lequel je me meus en est d'autant plus accusé » (LAH, p. 200).

2 - Mais, le plus souvent, on entreprend, empli d'espoir, la résolution des énigmes du moi: « Mon marasme s'était accentué […] il me fallait découvrir la portée métaphysique […] mieux déchiffrer le sens » (LAH, p. 200).

III - Toutefois, plutôt que de commencer par chercher à résoudre les énigmes du moi, ne pourrait-on pas tenter de les dissoudre ? Mais peut-on se convaincre de renoncer à penser le moi en termes d'énigme ?

1 - Énigmes du moi dans un certain cadre interprétatif … pseudo énigmes dans un autre.

1.1 - Pour un non-croyant faire de Dieu la clé de l'énigme du moi ne fait qu'épaissir le mystère du moi ; pour Augustin, converti, c'est l'évidence même : « Vous y répondez très clairement, mais tous ne vous entendent pas très clairement » (Conf., X, XXVI, p. 143).

1.2 - « L'incrédule ne consent pas facilement que la foi sincère puisse coexister avec une conduite non irréprochable, pas plus qu'il ne conçoit qu'elle se puisse accorder avec la rigueur et la lucidité de l'esprit » (P. Valéry, Variété). Pour Augustin cette contradiction n'est qu'apparente.

1.3 - Dans le cadre d'une conception naïve et/ou substantialiste du moi, la pluralité des moi en moi, les paradoxes de l'identité personnelle, la non-coïncidence de soi à soi sont de véritables énigmes. Ce sont autant de fausses énigmes, en revanche pour ceux qui ne partagent pas cette conception.

1.4 - Le vice, la comédie sociale, la servitude volontaire ont cessé d'être des énigmes pour Lorenzo qui les explique aisément : « Je connais la vie et c'est une vilaine cuisine » (LOR, III, 3).

1.5 - Dans le cadre d'une interprétation freudienne du moi, « l'impuissance, tant génitale qu'intellectuelle » (LAH, p. 196) de Leiris n'a rien d'énigmatique. Son incapacité à trouver une sérénité au terme de l'analyse (« je m'engage dans un nouvel enfer ») non plus.

2 - « Presque toutes les difficultés concernant plus proprement le moi découlent du préjugé objectiviste qui a toujours consisté à confondre, comme s'il pouvait s'agir d'une même chose, l'objet que je suis pour les autres et l'expérience que j'ai de ma subjectivité. » (N. Grimaldi, Traité des solitudes)

3 - « Est-ce la subjectivité elle-même qui est paradoxale et résiste à une élucidation claire et distincte ? Ou bien n'est-ce pas la notion de conscience de soi au moyen de laquelle on a voulu la concevoir qui est paradoxale ? » (S. Chauvier, Dire je)

4 - Lorsqu'on s'interroge sur les raisons pour lesquelles le moi est souvent artificiellement conçu comme une énigme, on découvre que la surinterprétation en termes d'énigme est quasi inévitable. Les efforts portent donc davantage sur comment résoudre les énigmes du moi plutôt que sur comment les dissoudre.

Chapitre III : S'il est pertinent de qualifier le moi d'énigmatique comme de vouloir résoudre les énigmes du moi, on examinera quelles méthodes d'investigation adopter, et on évaluera leur efficacité.

I - S'examiner, sous la forme d'une mise à nu ou d'une mise en examen de soi, semble une voie privilégiée pour clarifier le moi et escompter un moi plus cohérent, plus harmonieux, plus véritable : « Je veux passer encore plus avant à examiner le fond de mon cœur » (Conf., X, XXXVII, p. 84).

1 - Certes, toute une tradition atteste de « la volonté de voir en moi avec la plus grande acuité possible » (DLT, p. 20). Cette démarche, de nature introspective et judiciaire, est plus ou moins couronnée de succès.

1.1 - Les philosophes de l'Antiquité pratiquaient avec bonheur des « exercices spirituels […] par lesquels le moi se concentre en lui-même en découvrant qu'il n'est pas ce qu'il croyait être » (P. Hadot, Qu'est-ce que la philosophie antique ?).

1.2 - Augustin constate au Livre X : « C'est avec fruit que je me confesse à elle [la divine majesté] » (Conf., X, II, p. 72) ; grâce à un retour introspectif sur soi (« Je suis revenu enfin en moi-même » (Conf., X, VI, p. 87), et l'aveu des défaillances coupables (« Je suis encore dans cette sorte de misère » (Conf., X, XXX, p. 153).

1.3 - Dissipant les vues erronées de lui-même, Lorenzo retrace, pour lui autant que pour Philippe Strozzi : « l'exaltation fiévreuse qui a enfanté en moi le Lorenzo qui te parle » (LOR, III, 3).

1.4 - En « [confessant] publiquement certaines des lâchetés qui lui font le plus honte » (DLT, p. 10), Leiris « maniaque de la confession » (LAH, p. 155), veut « tout avouer pour partir sur de nouvelles bases » (DLT, p. 14).

1.5 - On peut également chercher à interpréter les rêves : « Notant mes rêves, tenant certains d'entre eux pour des révélateurs dont il me fallait découvrir la portée » (LAH, p. 192).

1.6 - Le traitement psychanalytique a également des vertus : « Ce que j'y ai appris c'est que, même à travers des manifestations à première vue les plus hétéroclites, on se retrouve toujours identique à soi-même » (LAH, p.  200).

1.7 - « Connais-toi toi-même » : cette injonction prend ainsi tout son sens et toute sa valeur.

2 - Mais on peut avoir de bonnes raisons de partager l'objection radicale de Clément Rosset : « Qui souvent s'examine n'avance en rien dans la connaissance de lui-même » (C. Rosset, Loin de moi).

2.1 - « Je ne connais rien de plus malaisé que de se définir et de se résumer en personne. L'étude du cœur humain est de telle nature que plus on s'y aborde moins on y voit clair » (George Sand, Histoire de ma vie).

2.2 - « Aux frontières à douaniers il est commode d'avoir une pièce d'identité. Mais il est sûrement malsain, dans la vie sans frontières, de se laisser enfermer dans la pièce confinée d'une identité » (Claude Roy, Somme toute).

3 - Toutefois, même en refusant la radicalité de cette condamnation, on en tirera parti pour mieux définir à quelles conditions peuvent se produire de réelles avancées dans la résolution des énigmes du moi.

II – Si, à la question « Qui suis-je ? », on répond : « Je suis ce que je me raconte » (P. Ricœur, Temps et récit), alors la démarche autobiographique est un mode d'exploration de soi très prometteur… une fois faites les mises au point qui s'imposent.

1 - Certes, le moi n'est compris que par une forme narrative articulant logique et chronologie, dévoilant une fin qui donne un sens.

1.1 - L'identité narrative de soi peut prendre la forme d'un quasi soliloque livré devant un confident : « Je suis sérieux comme la mort, au milieu de ma gaîté » (LOR, III, 3).

1.2 - L'identité narrative de soi peut prendre la forme d'une écriture de soi dans un contexte de conversion : « Je peux confesser aux hommes par cet écrit non ce que j'étais autrefois, mais ce que je suis » (Conf., X, III, p. 76).

1.3 - L'identité narrative de soi peut prendre la forme d'une autobiographie plus psychologique ; écrire sur soi pour donner/se donner : « une vue panoramique de tout un aspect de ma vie » (LAH, p. 39).

2 - Pourtant les critiques ne manquent pas, qui visent la prétention de l'écriture de soi à être un bon mode de résolution des énigmes du moi. L'écriture de soi promet ce qu'elle ne peut tenir.

2.1 - L'écriture de soi ne peut restituer adéquatement le moi.

2.1.1 - L'ordre du discours est étranger à la fluidité du moi. « L'une des raisons […] de l'impossibilité d'une expression littérale du moi c'est la différence qualitative entre vécu intérieur et langage » (Laurent Jenny, La Figuration du moi).

2.1.2 - Écrire sa vie, c'est le plus souvent affirmer une continuité de son moi contre l'évidence de sa permanente transformation : « Il ne se peut rien établir de certain de l'un à l'autre, le jugeant et le jugé étant en continuelle mutation et branle ». (Montaigne, Essais).

2.1.3 - Le moi n'est pas seulement changeant, il est multiple : « Pour la psychanalyse, un être est divisé en instances multiples qui ne se réconcilient jamais tout au long de sa vie et font de lui un être profondément conflictuel » (Laurent Jenny, La Figuration du moi).

2.1.4 - Le moi se saisit donc nécessairement de manière incomplète : « Je m'imaginais me résumer. Est-ce qu'on peut se résumer ? Est-ce qu'on est jamais quelqu'un ? » (George Sand relisant Histoire de ma vie en septembre 1868) / « Que voulez-vous que je vous dise de moi ? Je ne sais rien de moi » (Borges).

2.1.5 - Donc « l'autobiographie est l'un des aspects les plus fascinants d'un des grands mythes de la civilisation occidentale moderne, le mythe du moi » (Philippe Lejeune, L'Autobiographie en France).

2.2 - « Par une habileté perverse, le sujet du discours confessionnel garde la mainmise absolue sur sa vérité » (Serge Doubrovsky, Autobiographiques). Le pacte d'authenticité est un leurre.

2.2.1 - Certes l'auteur de L'Âge d'homme, comme tout autobiographe, ne veut « se prévaloir d'autre chose que d'avoir tenté de parler de lui-même avec le maximum de lucidité et de sincérité » (DLT, p. 10).

2.2.2 - Mais Leiris lui-même produit un métadiscours qui désigne l'authenticité comme un leurre « …ressuscitant le passé de manière tendancieuse ». (LAH, p. 49).

2.2.3 - De plus, même si le texte autobiographique suppose « un soin rigoureux apporté à l'écriture » (DLT, p. 12), « en littérature le vrai n'est pas concevable » (Paul Valéry, Variété).

2.2.4 - Enfin, se raconte-t-on pour se dévoiler ou pour mieux se cacher ? « … l'homme qui se cache — ou se montre — derrière… » (DLT, p. 10).

2.3 - Par l'écriture de soi, le moi vise à se guérir, s'améliorer, s'accomplir. Le danger guette alors de prendre la pose, de construire une posture, d'être un imposteur.

3 - Mais ces critiques ne contestent radicalement qu'une certaine conception, naïve et erronée, de l'écriture de soi : « L'homme qui, en évoquant sa vie, part à la découverte de soi-même, ne se livre pas à une contemplation passive de son être personnel. […] Il opère une véritable création de soi par soi » (Georges Gusdorf, Conditions et limites de l'autobiographie, 1956).

3.1 - L'écriture de soi retrouve toutes ses vertus si on admet que « la réalité du moi n'est pas une substance mais un acte, c'est-à-dire qu'elle est pour chacun d'entre nous un vouloir vivre, non pas un donné mais un enjeu » (Georges Gusdorf, id.).

3.2 - Certaines objections à l'écriture de soi tombent si, tout en conservant l'exigence de vérité, on n'assimile pas celle-ci à la fidélité littérale.

3.3 - Un certain nombre de considérations sur l'écriture de soi comme voie d'exploration du moi sont justes, à condition de ne pas leur donner une coloration substantialiste et positiviste.

4 - De plus, chez Leiris, l'écriture de soi, esthétique et tauromachique, est toute désignée pour « exalter » le moi (DLT, p. 12).

III - De surcroît, et ce n'est pas antagonique, « ma vérité, pour une large part, c'est l'autre qui la détient » (Serge Doubrovsky, Autobiographiques).

1 - Si « on ne peut être un moi par soi-même » (Charles Taylor, Les Sources du moi), et si « je ne suis un moi que par rapport à certains interlocuteurs » (id.), toute élucidation de son identité propre doit prendre en compte autrui, sous les figures les plus diverses.

2 - Pour se connaître et se réaliser pleinement, Augustin s'adresse à Dieu, à Jésus-Christ médiateur, aux Écritures : « Instruisez-moi et guérissez-moi ». (Conf., X, XLIII, p. 199).

3 - Le moi, pour se comprendre, peut sonder les personnages mythologiques, historiques, auxquels il s'est identifié : « Je me suis surtout identifié à ce tétrarque lâche et cruel qui se roule ivre aux pieds de Salomé » (LAH, p. 93).

4 - Chacun peut trouver dans certains livres des « miroirs d'encre » (M. Beaujour), et tirer profit du cheminement des auteurs en quête d'eux-mêmes.

4.1 - Les vertus de la lecture dans le travail de clarification du moi : « Nous lecteurs nous croyons volontiers, tel Narcisse, que le texte offert à notre regard contient notre reflet » (Alberto Manguel, Une histoire de la lecture).

4.2 - « Elles [les confessions] servent à toucher le cœur de ceux qui les lisent […] à les réveiller en les faisant entrer dans l'amour de votre miséricorde » (Conf., X, III, p. 76).

4.3 -« C'est en poussant à l'extrême le particulier que bien souvent on touche au général […] en portant la subjectivité à son comble qu'on atteint l'objectivité » (Michel Leiris, L'Afrique fantôme).

5 - Toutefois, pour se saisir soi-même, devenir soi-même, en passer par l'autre n'est ni évident ni suffisant.

IV - On peut chercher la clé des énigmes du moi dans l'action, dans la création. Mais les obstacles sont nombreux sur cette voie.

1 - L'action : « Ma vie entière est au bout de ma dague » (LOR, III, 3).

1.1 - On peut choisir telle ou telle forme d'action pour se révéler à soi-même : « Ce meurtre, c'est tout ce qui me reste » (LOR, III, 3).

1.2 - Mais ceci peut échouer.

2 - La poésie : « J'espérais que le miracle poétique interviendrait pour tout changer, que j'entrerais vivant dans l'Éternel, ayant vaincu mon destin d'homme à l'aide de mots » (LAH, p. 183).

2.1 - « Alors le langage se transforme en oracle, et nous avons là un fil pour nous guider dans la Babel de notre esprit » (Michel Leiris, Glossaire, j'y serre mes gloses).

2.2 - Mais cet espoir est néfaste : « Je fus pris soudain d'une crainte aiguë de devenir fou » (LAH, p. 192).

3 - Le théâtre : « On doit envisager le drame qui s'y noue et se dénoue comme une espèce d'oracle ou de modèle ». (LAH, p. 45).

3.1 - Certes Leiris enfant a « une notion magique du théâtre » (LAH, p. 45).

3.2 - Mais de façon distanciée et raisonnée, Musset, en créant Lorenzaccio, fait de sa pièce une sorte d'expérimentation de la question des énigmes du moi.

3.3 - Pour autant la catharsis ne se produit pas nécessairement.

Chapitre IV : Que l'on ait trouvé la clé de telle ou telle énigme du moi ou pas, que l'on ait résolu partiellement ou totalement telle énigme du moi, que telle autre se soit avérée une fausse énigme…, les gains d'intelligibilité et les gains existentiels sont précieux. Réfléchir sur le moi en terme d'énigme est stimulant y compris pour cerner les raisons d'une si unanime propension, somme toute problématique, à penser le moi en terme d'énigme.

I – Les trois œuvres du programme mettent en situation des moi qui retirent des avantages, certes dans des tonalités et des registres divers, à penser le moi en terme d'énigme et à chercher à les résoudre.

1 - Un processus de rédemption que la confession atteste et amplifie, permet au converti de retrouver son moi véritable. Uni à Dieu, dont la parole sert de règle et de loi, le moi cesse d'être une énigme pour lui-même. Son âme devient claire et remplie de joie. Néanmoins Augustin constate combien les tentations peuvent encore l'éloigner de lui-même, mais il est convaincu que l'examen de soi et la grâce de Dieu doivent lui permettre d'accomplir sa vocation.

2 - Musset met à profit les ressources du drame romantique pour explorer les énigmes du moi. Si son propos est de cerner lucidement les gouffres et les impasses du moi, cela ne s'accompagne ni pour son personnage principal, ni pour lui-même d'une réconciliation avec soi-même ou d'une pleine réalisation de soi. La distorsion entre l'être et le paraître, entre la parole et l'action, entre l'idéal et la réalité semble faire du jeu des masques et des paradoxes de l'identité personnelle le fin mot de l'histoire sinon la clé des énigmes du moi.

3 - Leiris conçoit la littérature de confession comme un moyen de voir plus clair en soi, de liquider ce qui paralyse son moi, de se présenter aux autres sans tricherie. Cet engagement risqué fait de la littérature un acte et doit lui permettre de s'inscrire dans la vie plus et mieux vivant, triomphant de son moi rongé. L'Âge d'homme n'aura pas l'effet attendu, mais le code esthétique et moral qui sous-tend cette forme d'écriture de soi dessine une voie d'exaltation de soi par et dans la littérature.

II - Même si un lecteur de ces trois œuvres au programme ne leur reconnaît pas un pouvoir de révélation sur son propre moi (« quelque chose d'homophone à ce fond qui m'était découvert » DLT, p. 20), il peut les mettre à profit pour comprendre les enjeux d'une approche du moi en terme d'énigme.

1 - Les œuvres du programme offrent des clés pour lever la perplexité suscitée par certains questionnements sur le moi : le moi peut-il cesser d'être une énigme pour lui-même ? Est-on celui qu'on écrit ou écrit-on celui qu'on est ? Le moi, gouffre sans fond ou tâche sans fin ? Faut-il pour saisir son moi mettre autrui à distance ? Loin de moi ? Rester soi-même ? Le moi : un devoir-être ? Le je comme jeu ?…

2 - La confrontation des trois œuvres renforce le pouvoir qu'elles ont d'éclaircir ces questions.

3 - Les œuvres suggèrent que c'est dans le moment même où le moi se questionne comme énigme qu'il advient véritablement.

4 - Chaque œuvre du programme fait l'objet de diverses interprétations. Chercher à déchiffrer un texte qui met le moi en mots c'est encore chercher la clé des énigmes du moi. Cette mise en abîme approche d'une autre manière encore l'abîme du moi.

III - Bien que les trois œuvres au programme ne contestent ni la pertinence de la catégorie du moi ni le caractère énigmatique du moi, on peut, grâce à elles, cerner les raisons de ces impensés et, sans elles, interroger leur bien-fondé.

FIN

Christine Février
18 janvier 2009

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