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Yves Fravalo : Étude du livre de Séverine Pirovano, Demeure l'absent.
Texte mis en ligne le 20 février 2020.

© : Yves Fravalo.

Yves Fravalo a été professeur de Lettres classiques au lycée Guist'hau de Nantes. Dans le cadre désormais de l'Université Permanente à Nantes, il s'efforce de se faire l'interprète le plus attentif possible de quelques auteurs de prédilection, au premier rang desquels figure Julien Gracq. C'est dans son cours de l'Université Permanente qu'il a évoqué le livre de Séverine Pirovano, fin novembre 2019.

Pirovano  Séverine Pirovano, Demeure l'absent, éditions Le Petit Pavé, 2019.


De la mémoire au souvenir

Comment parvenir, sans rien trahir, à faire sentir la qualité, rare, du livre de Séverine Pirovano ?

Le mieux assurément serait de faire entendre d'abord, sans médiation aucune, la voix qui, de façon si sobre, si simple et si juste, « réentonne le thrène » (p. 18).

Tissu des mots et du silence

Voici donc un extrait (p. 28-30) :

8 janvier 1945.

C'était le jour de ta mort.

C'est le matin sans doute. Quel temps fait-il ? Un soleil d'hiver net et tranchant. Ou des brumes qui s'élèvent encore de la terre. Une pluie bête et froide. Le jour n'est pas encore levé.

Tu t'es assis tout simplement.

Il y avait une chaise devant l'infirmerie.

Il y avait tous les autres qui attendaient.

Il y avait aussi tous ceux qui arrivaient, cadavres pour remplacer les cadavres.

Il ne faisait aucun temps.

Il faisait un temps sans lumière.

En 2009 seulement je retrouve l'écriture de ta mort…

[…] Il faisait nuit. C'était un dimanche. Tu t'es assis. Qu'est-ce que cela change ? Tu n'as pas de tombe et ta mort n'a pas d'âge.

En décembre, j'essaie de figer le temps. J'avance vers janvier à reculons, le dos tourné. Aujourd'hui je sais qu'il te reste un mois à vivre.

Je voudrais chaque jour déconstruire ce qui t'emmène vers ta mort, te fermer les yeux pour que le froid n'entre pas, faire de toi une maison de pierre. Ne rien laisser t'atteindre du dehors.

[…]

Je pense à l'effort que t'a coûté de vivre, encore vingt jours, jusqu'à ta mort, de ne pas mourir aujourd'hui ni demain qui est déjà aujourd'hui, de ne pas mourir encore maintenant. Je pense à ce No‘l où plusieurs seront pendus sous vos yeux gelés. Les Tziganes jouent sur des violons les Yeux noirs.

Comme un chien couché sur le flanc, mort dans ses excréments, dort.

Lumière du matin.

Assis devant l'éternité, un médecin français attend la file des déportés.

Lumière du matin, comme d'autres. Le givre demeure parfaitement, toile d'araignée où se figent les rêves. Il n'y a plus de souffrance, plus d'espoir. Assis sur une chaise tu meurs doucement, en attendant ton tour, après une nuit encore dans le tunnel, une nuit dans l'eau gelée. Tu regardes peut-être le ciel. Les hêtres. Les collines. Et tu sais que c'est maintenant.

Des mots et du blanc. Le langage et le silence. La nécessité et l'impossibilité de la parole. Le passé et le présent. L'écart des temps et la superposition des instants. L'abîme de l'Histoire, la séparation des destins et leur rencontre, leur fusion dans le geste de la tendresse sous la lumière noire et nette de l'écriture.

Le labyrinthe de la mémoire

Discontinuité du texte, discontinuité de ce qu'on est bien obligé, faute d'un autre mot, d'appeler récit ; un récit qui ne raconte pas, qui ne peut pas raconter, parce que raconter ce serait établir une continuité, construire un enchaînement, suivre une orientation, se régler sur un sens, donner du sens (p. 21). Et tout le travail, secret mais incessant, de l'écriture Ń une écriture faite de ruptures et de ratures, une écriture qui ne progresse qu'à travers ses inlassables ressassements, ses effacements et ses recommencements - est d'avancer vers quelque chose qui serait à la fois son accomplissement utopique et sa propre négation (p. 21) :

« Il faudrait une langue sans syntaxe, une langue de la catastrophe et du chaos. Une langue indéchiffrable. Il faudrait effacer chaque mot écrit dans le double mouvement de dire et de se taire. »

Cette écriture jusqu'au bout est à la recherche d'un commencement tout autant que d'une fin. Le point d'origine en effet n'est pas dans l'expérience première de celle qui parle ici (« Quand j'avais sept ans, le soleil s'est éteint ») ; une expérience qui est d'emblée celle d'une fin, d'une entrée dans la nuit, où se revit une autre chute dans le noir (« C'était l'âge de la répétition car en 1945 le soleil s'était déjà éteint pour ma mère qui avait sept ans… »), une chute où s'était jouée déjà comme une jonction avec celui qui venait de se retirer définitivement dans l'absence.

Le point d'origine, dans un paradoxe qui fait la force étrange de ce texte, se déplace d'abord en direction de l'avenir pour se reporter aussitôt en arrière : « Bien des étés plus tard, lorsque ma grand-mère (la sœur du déporté) est morte, ce fut comme la résurgence d'une source vive » (p. 13). Et le mouvement de balancier qui va régler l'ensemble du récit est enclenché : « Un jour elle avait commencé son retour […] elle s'était réfugiée dans sa mutité originelle, elle était redevenue une page blanche. »

Dès lors on va avancer, si je puis dire dans les deux sens, selon une oscillation qu'il serait vain de prétendre décrire mais dont on peut dire les pôles d'aimantation : vers l'avenir donc de celle qui écrit (« sept ans », p. 11 ; « trente ans », p. 15) mais selon un mouvement où les choses se répètent, où le temps piétine, où l'on ne peut grandir : « j'ai trente ans, l'âge que ma grand-mère avait quand tu es mort. Trente ans aussi est un âge de l'enfance » ; vers le passé, un passé antérieur bien évidemment au temps de celle qui parle, et qui est d'abord le temps de celui qui n'est plus, pour mettre en place quelques jalons dans son histoire, selon le jeu d'un va-et-vient répété qui conduira de son arrestation à sa mort et qui remontera de sa mort en direction du moment de son arrestation, et en amont encore de ce moment, et qui emportera aussi en aval, au-delà de sa mort, au-delà de la Libération, dans le temps d'après la vie, après le témoignage du dernier compagnon de souffrance, quand chacun, définitivement arraché à l'espoir, deviendra « un enclos » et « un reposoir »  (p. 54) : « En juillet 1945 l'histoire ne fait que commencer. » On est au seuil d'une « éternité ». L'éternité de l'infini recommencement :

« 1945 est l'année zéro pour ceux qui attendent et qui ne peuvent que revenir en arrière, qui ne peuvent que bégayer l'histoire. Ils ne cesseront pas de poser des questions car ils ne seront jamais rassasiés de réponses. Ce sont eux qui te font vivre, ces récits où tu es vivant jusqu'au bout, et à chaque fois que l'histoire se termine il faut la recommencer.

Pour ne pas t'oublier ils font de ta souffrance une éternité » (p. 56)

C'est dans cette éternité d'après que se situe l'entreprise de l'écriture dont on suit la genèse tout au long du livre ; et ce n'est qu'à travers la trame qui dessine cette genèse chaotique (étalée sur une décennie, elle ne s'achève qu'en 2015) que se donne à lire, comme dans un palimpseste, quelque chose de la trame effacée d'un martyre.

Le temps de la recherche en cours et le temps du drame passé se superposent, le premier ouvrant au second dont les documents conservés et soumis au lecteur éclairent les ramifications au sein de toute une famille. Et ce sont autant de drames individuels qui passent un instant sous la lumière selon le hasard des documents conservés, produits ici dans leur vérité nue (lettres pour l'essentiel), témoins fragiles et menacés des gestes accomplis par des êtres dévastés, mais qui jamais ne se résignent et qui toujours refusent d'oublier.

S'engager dans le livre, c'est pénétrer dans le labyrinthe de la mémoire, guidé par quelqu'un qui travaille obstinément à dégager les galeries obstruées du temps. Travail aveugle dans les ténèbres de l'oubli qui gagne, des années qui effacent, dans la froideur et l'aridité des documents administratifs qui figent la vie et la vident de toute réalité et de toute substance, qui ignorent la durée, la souffrance, l'épuisement, qui escamotent le martyre et la mort. Une mort réduite à l'abstraction d'une date, niée dans l'euphémisation d'une structure grammaticale, noyée dans une comptabilisation monstrueuse, redoublée par la déformation d'un nom, l'oubli du lieu Ń Ohrdruf Ń, la pauvreté des vestiges qu'on découvre sur place, l'absence de tombeau.

Une parole adressée

La hantise de celle qui écrit, retraçant son enquête, reproduisant les documents, égrenant les noms et les dates, est de ne parvenir qu'à dessiner « les contours du vide ».

Pour échapper à ce risque, elle cherche d'abord à rejoindre le moment et le lieu. Pour cela, il faut non seulement reconstituer un parcours (Annecy, Lyon, Dachau, Weissensee, Dachau à nouveau, Buchenwald, Ohrdruf enfin) et reconstruire une chronologie (de mars 1944 à janvier 1945), mais aussi refaire soi-même le chemin, accomplir un pèlerinage, revivre une Passion.

Et la nécessité s'impose de s'arracher à l'à-plat des archives, de recréer le volume du temps, de redonner son épaisseur au passé, de sauver celui qui fut un vivant du laminoir de l'Histoire, de restaurer une présence. C'est le sens et la fonction du recours à la deuxième personne, dont l'usage constant fait du texte tout entier une parole adressée. Ce qui se rejoue à chacune des pages de ce livre, c'est le geste de la grand-mère relisant à sa petite-fille les lettres autrefois adressées au déporté :

« Lorsque ma grand-mère relit ces lettres que tu ne liras pas, lorsqu'elle me les relit, quarante ans ont passé, et je n'arrive pas à penser ton absence. Elles s'adressent à toi et cela suffit à te faire apparaître. On te parle. Tu es là. » (p. 90)

Force évocatoire, au plein sens du terme, de la parole ainsi adressée, qui retrouve le pouvoir des mots mêmes du disparu portés par la voix de la grand-mère lisant, dès le printemps 1944, puis ensuite dans les longues années de solitude, les lettres du prisonnier :

« Ce qui compte c'est une voix qui s'est tue et que je n'entendrai pas, une voix que ta sœur entendait, mêlée à sa voix intérieure, tandis qu'elle te lisait, ta voix, ton rire, ton visage. Ton unicité. Ce n'est pas de toi que je parle, mais de ton absence. Tu n'existes pas pour moi. Et pourtant. Tu es là. » (p. 80)

Le feuilleté des voix : lyrisme et ouverture du sens

Quant à la voix de celle qui parle dans le livre, elle tire la force singulière qui est la sienne du battement incessant qui la fait passer de la sécheresse du procès-verbal à la force poignante et lancinante d'un chant de deuil et de tendresse. D'un côté, les données du drame dans leur réalité brute et leur brutalité sans nom, de l'autre, l'amorce toujours reprise d'une méditation lyrique propre à imprimer au texte cette scansion particulière, spasmodique et heurtée, qui en constitue la basse continue, en fonde la vibration secrète, en nourrit la beauté.

Et voici comme l'esquisse d'un florilège que chaque lecteur pourra se sentir porté à étoffer :

« Quand les derniers d'entre les survivants seront morts, que sera-t-elle, notre mémoire sans souvenir ? » (p. 20)

« […] le mot est une atteinte au silence… » (p. 21).

 « Tout ce que je sais d'Ohrdruf, je ne peux pas en parler. Ils ont collé ma langue à mon palais et j'ai crié le jour et j'ai crié la nuit. » (p. 47)

« Je remonte le temps comme je remonte aux sources du langage. » (p. 49)

« Tu es mort comme un solstice. » (p. 53)

« Je suis une maison hantée. » (p. 56)

« Je ne sais pas quand tu as commencé à mourir. » (p. 92)

« Voilà que s'enfoncent dans un nouvel oubli, dans un nouvel opprobre, les sans visage du Petit Camp, les sans visage de tous les petits camps, les sans visage d'Ohrdruf. » (p. 97)

« Quand l'armée américaine entre dans Ohrdruf il n'y a plus qu'un monceau de cadavres. Les yeux ouverts ils regardent ceux qui les ont tués et ils nous regardent, nous qui ne les enterrerons pas. […] une larme coule de leur œil et ce n'est pas de tristesse mais de froid. Les morts pleurent, leurs cils ne battent plus, ils pleurent du froid dans leurs yeux. » (p. 124)

On est ici comme face aux fragments du récitatif d'un chœur antique, face aux lambeaux épars d'un bel oratorio… Des mots chargés d'intelligence, d'humanité, d'émotion, de douleur, arrachent quelque chose au gouffre de l'absurde et de l'horreur parce qu'ils sont écrits par quelqu'un qui a osé se pencher au-dessus de ce gouffre au lieu de chercher d'abord à s'en détourner. Et la voix que l'on écoute, sans renoncer à sa coloration singulière et monodique, sait se charger elle-même d'une épaisseur qui lui vient d'autres voix, pleinement appropriées ou explicitement convoquées sous forme de citations : voix de prophètes bibliques ou du Christ lui-même, voix de prédicateurs chrétiens, d'écrivains de langue allemande, de grands témoins de la déportation. Et ce n'est pas la moindre réussite de ce livre que de reposer sur une parole qui ne semble jamais dissonante dans le voisinage des grandes voix qu'elle repend en écho ou auxquelles elle confie le soin d'éveiller à une signification élargie. C'est un psaume dans la prose de Bossuet, des lignes portées par la musique d'une cantate de Bach, des paroles de Primo Levi, des vers de Goethe et de Celan… Retenons d'abord la transcription littéraire dans la langue du poète de Weimar de l'hallucination d'un instant (p. 25) :

« Un jour ton fils aîné, au bout d'un chemin, s'est approché de ton père. Et dans ce vide entre l'un et l'autre tu as surgi, dans ce vide l'un a cru te revoir en l'autre et il s'est levé de sa chaise en criant : Jo. C'était en 1948… »

- Siehst, Vater, du den Erlkšnig nicht ?

Den Erlenkšnig mit Kron un Schweif ?

- Mein Sohn, es ist ein Nebelstreif.

Et la traduction est reportée dans les notes à la fin du livre, selon une démarche qui laisse agir, éventuellement dans son énigme, toujours dans sa beauté, le seul tissu sonore d'un chant de langue allemande :

« Père, ne vois-tu pas le Roi des Aulnes ? Le Roi des Aulnes avec sa traîne et sa couronne ? – Mon fils, c'est un banc de brouillard. »

Et ces deux citations de La Rose de personne (p. 27) :

Du grŠbst und ich grab. Und ich grab mich dir zu.

« Tu creuses et je creuse. Et je me creuse jusqu'à toi »

puis (p. 34-35) :

« Ils creusaient et ne louaient pas Dieu qui, entendaient-ils, voulait tout cela, savait tout cela. »

Sie gruben

Und sie lobten nicht Gott,

Der, so hšrten sie, alles dies wollte,

Der, so hšrten sie, alles dies wusste.

 

La première citation de Celan fait écho, à quelques pages de distance, au propos de la narratrice qualifiant son propre travail de chercheuse à un moment où elle tente d'en saisir les motivations les plus intimes :

« Ce n'est pas pour d'autres ni pour toi-même, qui ne demandez qu'à reposer en paix, qui ne demandez que l'oubli des souffrances, que je fais ce travail de chien, que je fais le chien qui gratte, qui creuse, qui remue la terre, qui exhume les os. »

Entre temps, dans le texte, il y a eu le rappel des mots de Camus dans Combat au lendemain du 6 août 1946, puis une allusion au 7 janvier 2015, et enfin une reprise des derniers mots de Zweig :

« Jamais mon existence ne se remettra en place. Maintenant que le monde de mon langage a sombré pour moi. »

Bilan ramassé et symbolique d'une Histoire où ne cesse de se creuser l'abîme. Le destin personnel d'un écrivain désespéré indique ce qu'est devenu l'horizon du destin collectif. Un geste qui vise à faire « renaître » voit le sens de son propre travail tragiquement inversé et reste pris lui-même dans l'espace où l'entraîne le geste des fossoyeurs nazis. Les vers de Paul Celan voient éclater leur clôture de malheur et s'élargir le champ du néant dont ils portent l'obsession.

La seconde citation (p. 34-35) vient prolonger et clore le retournement ironique des leçons rassurantes d'un prêche, appuyées sur les mots du prophète dans le Psaume XXI : qu'advient-il du Dieu Père quand la métaphore de l'horreur est devenue réalité dans l'Histoire, quand le symbole s'est incarné ?

Ainsi va ce livre qui, loin de s'inscrire dans les limites restreintes d'un drame familial, s'ouvre constamment à l'universel, mais sait qu'il n'y peut parvenir qu'en atteignant d'abord dans sa vérité d'homme un être unique, en revivant une passion singulière, et en retrouvant en amont une vie elle-même singulière et unique.

Atteindre à l'intimité du souvenir

Pour cela, il faut s'arracher à l'abstraction de la mémoire et atteindre à la vérité, à « la substance du souvenir ». Mais comment y parvenir quand celui dont on parle a toujours été « un absent »

Il y a, on le sait, la voix, une voix portée par la voix d'une grand-mère relisant les lettres ; il y a aussi un regard, non pas bien sûr celui qu'on ne peut plus saisir dans les yeux du disparu, mais celui qu'on rejoint en posant ses propres yeux sur les paysages qu'il a vus autrefois. Ainsi, s'opère, le temps d'un éclair, dans la géographie funèbre de l'Allemagne des camps, comme une déchirure de lumière, avec l'apparition du mot « Weissensee », le lac blanc – situé dans le Gross-Glockner, non loin de Salzburg (p. 46).

« Pour accéder au camp il faut prendre un téléphérique et je te crois heureux, un instant, suspendu entre ciel et terre. Il suffit de regarder tout droit vers l'ouest, il suffit de regarder le soleil se coucher pour être chez toi. » (p. 93)

Quelques notations éparses permettent à la mémoire du lecteur d'approcher et de déplier un peu le paysage perdu et imaginairement posé ici sous le regard du montagnard déporté : c'est un chalet, « le chalet de Senage […] sur la route du Reposoir », au-dessus de la vallée, sur le flanc de la montagne, au temps de la fenaison (p. 88) ; c'est le nom glorieux du plateau des Glières auquel le déporté se trouve relié par son action de Résistant (p. 104-105) ; c'est un bateau aux amarres sur la rive du lac d'Annecy, contemplé par celle qui, ayant clos son enquête, revient sur les lieux de la vie d'autrefois (p. 129). Lieux connus, choses vues dont ont pu se nourrir des souvenirs.

Mais seul le regard d'une enfant, dont l'âge et le prénom suffisent à éclairer ce livre sombre, peut permettre d'atteindre à ce qui constitue véritablement l'intimité du souvenir :

« Ma mère pense à ton dernier signe de la main, à ton dos immense, qui s'éloigne. Elle a cinq ans. Tu rentres chez toi. » (p. 128)

Souvenir confié au terme du pèlerinage à Ohrdruf, où il ne reste rien ; souvenir dont la charge affective et sensible parvient, à cet instant, à faire contrepoids à la somme de tous les effacements.

Et, au seuil du dernier paragraphe, on peut lire :

« Le plus précieux et le plus vrai que je garde de toi, ce sont des souvenirs d'enfants car l'enfance témoigne dans une langue commune. » (p. 129)

Suit l'évocation d'un souvenir, un souvenir hérité mais pleinement approprié, un souvenir de Marie-Claire devenu souvenir de Séverine, un souvenir qui ne peut se dire, on le sait, qu'à la deuxième personne :

« Cher oncle Jo. Un jour tu as fait un « rabolet ». Tout avait brûlé mais il avait fallu quand même tout manger. »

Ainsi l'accès à la « langue commune de l'enfance » aura-t-il finalement permis à celle qui écrit de faire autre chose dans ce livre que tracer « les contours du vide ».

Et c'est cette certitude sans doute qui vient fonder la sérénité des notations sur lesquelles se ferme l'évocation du double pèlerinage à Ohrdruf, puis à Annecy, selon un ordre où s'inverse le mouvement du temps. À Annecy, c'est l'image du lac qui, le soir, « a repris sa quiétude » ; à Ohrdruf, c'était l'image du ciel nocturne.

« La nuit sera très étoilée.

[…] Cette nuit la vallée de Jonas est belle, comme rendue belle par ton absence. »

Et, au cœur du passage, il y a aussi cette confidence :

« Cette nuit […] je rêve que d'une étoile lointaine... / Je rêve que sur une autre planète… »

On est au bout d'un livre chargé d'une incommensurable détresse, et les forces du rêve, on le voit, sont parvenues à ne pas abdiquer. 

« De quoi souffres-tu ? » interroge un poète[1].

« De l'irréel intact dans le réel dévasté. »

Yves Fravalo



[1] René Char, « Rémanence », in Le Nu perdu, 1966.

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