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André Hélard : Il était quatre jeunes dreydusards, récit

Texte mis en ligne successivement le 21 février, le 1er, le 10 et le 18 mars 2016.

© : André Hélard.

André Hélard m'a proposé de publier en ligne les chapitres déjà écrits d'un projet qui restera désormais et délibérément inachevé.
Il s'agissait d'un récit, commencé vers 2006. Celui-ci aurait mis en scène quatre jeunes gens qui participèrent effectivement, à Rennes, à certains développements de l'affaire Dreyfus. Ces quatre personnes réelles, l'auteur les avait rencontrées en écrivant le livre qu'il a publié, avec Colette Cosnier : Rennes et Dreyfus en 1899. Une ville, un procès, Paris, Horay, 1999. Puis avec son livre, L'Honneur d'une ville. La naissance de la section de Rennes de la Ligue des Droits de l'Homme, Rennes, éd. Apogée, 2001. À ce titre, il a participé récemment à un colloque de spécialistes sur Francis Delaisi, du dreyfusisme à « l'Europe nouvelle », Peter Lang, 2015.
Ce projet de publication m'a convaincu.
En effet, quand le récit des historiens, faute de documents et même en présence de documents, doit s'arrêter au seuil de cela qui fait la rencontre entre des destins obscurs et entre ces destins et l'événement, il faut bien que les acteurs de l'Histoire deviennent les personnages d'un récit littéraire… L'histoire a à voir avec la littérature.
Et puis : quelle est la signification d'un projet abandonné ? et celle de cet abandon lui-même ? La littérature a aussi à voir avec ces sortes de renoncements.
Nous avons donc publié sur ce site, à mesure de leur révision et comme en une sorte de feuilleton, les sept chapitres qui subsistent de ce projet.
Successivement ont paru les chapitres 1 et 2 (21 février 2016), puis les chapitres 3, 4 et 5 (1er mars 2016), puis les chapitres 6 et 7 (10 mars 2016) et enfin un Post Scriptum (le 18 mars 2016).
Pierre Campion

Sur ce site, lire aussi : André Hélard, John Ruskin entre Chamonix et Venise.

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Il était quatre jeunes dreyfusards

À Colette, avec la mémoire toujours vive du bonheur de nos échanges sur ces quatre-là.

SOMMAIRE du récit, porté en ligne progressivement

  • Chapitre I Où l'auteur expose son projet et mesure sa difficulté (21 février 2016)
  • Chapitre II Où Delaisi et Müller s'inscrivent à la Faculté des lettres de Rennes, et tout ce qu'il fallut déjà pour en arriver là (21 février 2016)
  • Chapitre III Où Delaisi et Müller se trompent bien en pensant qu'à Rennes il ne leur arrivera jamais rien (1er mars 2016)
  • Chapitre IV Où l'on doit lire Le Journal de Rennes pour apprendre ce qui se passa le 19 et 20 janvier 1898, et comment Delaisi et Müller commencèrent à jouer un rôle dans l'Histoire (1er mars 2016)
  • Chapitre V Où l'on apprend en même temps que Delaisi et Müller pourquoi M. Basch et M. Sée sont devenus dreyfusards (1er mars 2016)
  • Chapitre VI Où l'on profite d'un été où il ne se passe rien pour revenir en arrière et faire connaissance avec un autre Francis, Leray, et un autre Charles, Bougot (10 mars 2016)
  • Chapitre VII Où il est question de la loge La Parfaite Union et du Cercle d'études sociales, grâce à quoi un et un font deux, mais où deux et deux ne font pas encore quatre (10 mars 2016)
  • Post Scriptum (18 mars 2016)

CHAPITRE I

Où l'auteur expose son projet et mesure sa difficulté

Ce sont quatre hommes qui auraient très bien pu ne jamais se rencontrer. Dont normalement les chemins ne se seraient jamais croisés. Ils s'appelaient Francis Leray, Francis Delaisi, Charles Bougot, Charles Müller. Ils étaient nés à Vitré, à Bazougers, à Guichen ou à Elbeuf. Ils étaient morts à Menton, Paris, Rennes ou Amiens. Quatre vies dont ces noms de lieux nous suggèrent qu'elles s'écrivirent dans des géographies assez différentes pour qu'elles aient pu rester étrangères les unes aux autres. Surtout à l'époque peu voyageuse où ils vécurent, puisque tous naquirent entre 1869 et 1877.

À quelques années près, ils sont donc nés avec la Troisième République, et c'est peu de dire, on le verra, que l'histoire de chacun d'eux, pour autant qu'on puisse l'écrire, est pleinement une histoire de la Troisième République. Cependant cela ne suffit évidemment pas à constituer un destin commun, ni à faire que ces quatre histoires virtuelles deviennent une histoire.

Ce ne sont pas tout à fait de parfaits inconnus de l'Histoire, ce ne sont pas des Pinagot, mais des méconnus ou des oubliés. Chacun à sa manière eut sinon son heure de gloire, ni même son « quart d'heure de célébrité », du moins un moment plus ou moins long de notoriété dans une sphère plus ou moins large. Il en reste des traces, plus ou moins effacées par le temps (et plutôt plus que moins) : l'œuvre d'économiste de Delaisi dans l'entre-deux-guerres, et ce qu'il advint de lui ce qu'il advint de lui après 1940, la place éminente de Bougot dans le mouvement ouvrier rennais, puis ses longues années de conseiller municipal, de 1923 à 1940, mais, en dehors des spécialistes de ces sujets, à qui le nom de Francis Delaisi ou de Charles Bougot dit-il encore quelque chose aujourd'hui ? Quant à Charles Müller et à Francis Leray, combien sont-ils à savoir que celui-ci fut le premier traducteur français de Kropotkine et de ses Mémoires d'un Révolutionnaire ou qu'il joua un rôle non négligeable dans la création de l'enseignement de plusieurs langues vivantes à la faculté des lettres de Rennes ? et que celui-là n'est autre que le Müller de Reboux-et-Müller, co-auteurs au début du siècle dernier des fameux À la manière de…, modèles de tous les pastiches ?

 

Mais rien dans tout cela qui suggère quoi que ce soit de commun entre ces quatre hommes, entre leurs quatre histoires. Qu'est-ce qui peut donc bien faire de Bougot, Müller, Delaisi et Leray ce qu'un narrateur, qu'il soit historien ou romancier, pourrait étudier et raconter comme un groupe ? Je peux toujours aligner leurs noms au sein de mes phrases, Leray, Delaisi, Bougot et Müller, du plus âgé au plus jeune, ou dans n'importe quel autre ordre, par exemple Müller, Delaisi, Bougot et Leray — les deux qui ont été un temps « célèbres » à Paris, et les deux qui ne se sont jamais beaucoup éloignés de Rennes, ou plus bêtement les deux Charles, Bougot et Müller, et les deux Francis, Leray et Delaisi, cela ne suggèrera jamais rien qui permette vraiment de les mettre en relation(s) dans une même histoire. Il faut se résigner, Leray, Delaisi, Bougot et Müller, ce n'est pas, ça ne sonne pas, ça ne sonnera jamais comme Enjolras, Combeferre, Prouvaire et Courfeyrac, les « amis de l'ABC » dans Les Misérables ; ni comme Dussardier, Sénécal, Cisy et Regimbart, les habitués des « réunions du samedi » que fréquente Frédéric Moreau dans L'Éducation sentimentale ; encore moins comme Athos, Porthos, Aramis et d'Artagnan !…

D'ailleurs, pourquoi et comment ces histoires oubliées, qui ont à peine laissé une empreinte dans l'Histoire, donneraient-elles matière à quoi que ce soit qui ressemble de près ou de loin à un récit ? S'il est vrai que, comme l'affirme Michel Butor, « le romancier est celui qui s'aperçoit qu'une structure est en train de s'esquisser dans ce qui l'entoure, et qui va poursuivre cette structure, la faire croître, la perfectionner, l'étudier, jusqu'au moment où elle sera lisible pour tous », quelle ébauche de structure, pour quelle ébauche de récit, puis-je espérer apercevoir ici ?

 

Et pourtant… Francis Leray, le fils d'un bourrelier de Vitré, Francis Delaisi fils d'un charron de Bazougers en Mayenne, Charles Bougot dont le père était je ne sais quoi, peut-être journalier ou ouvrier agricole, à Guichen dans l'Ille-et-Vilaine profonde, et Charles Müller fils d'un journaliste de Normandie, quatre jeunes gens que rien ne prédisposait à se rencontrer un jour quelque part, dont rien ne laissait présager qu'ils puissent partager un quelconque destin, ont bel et bien vu, à un moment, leurs histoires individuelles converger et se fondre en une même histoire, qui elle-même n'était qu'une partie, une infime partie d'une histoire infiniment plus vaste : l'histoire de l'affaire Dreyfus.

Il ne fallut en effet rien moins que le creuset de l'Affaire, qui mêla et fit s'entrechoquer bien d'autres destinées que celles-là, pour à la fois fondre momentanément ces quatre histoires en une seule et les projeter sur la scène de l'Histoire. Bien sûr, sur cette scène, celle du « drame prodigieux » dont parlait Zola, Bougot et Müller, Delaisi et Leray n'ont jamais eu un rôle de protagonistes. Ce ne sont pas Picquart et Zola, Jaurès et Clemenceau. Ils sont perdus dans la masse de ce qu'il faut appeler non pas les figurants — car aucun de ceux qui, à un moment ou à un autre s'est engagé, pro parte sua, dans l'Affaire, n'a été un simple figurant­ — mais les petits rôles. Ils seraient là, quelque part dans un coin de la photo — si elle avait été prise — avec toute la cohorte des dreyfusards qui, partout en France, de la Bretagne à la Corse et du Nord au Béarn, ont été un jour happés par l'Affaire et s'y sont jetés corps et âme. Dreyfusards inconnus ou méconnus, dreyfusards longtemps négligés et oubliés par l'historiographie.

Oui, il ne fallut rien moins que l'affaire Dreyfus, au cœur de laquelle, à Rennes, ils se sont rencontrés, pour qu'un moment, l'espace de quelques mois, de quelques années, ces quatre histoires n'en fassent qu'une. Et il ne faut rien moins non plus que l'affaire Dreyfus pour que s'ébauche une structure — dont l'Affaire est précisément le centre, ou plutôt le nœud. Comment les chemins de ces vies ont-ils un jour convergé vers ce nœud ou ce pivot alors que leurs points de départ ne le laissaient en rien prévoir, et comment ont-ils plus tard divergé d'une façon que tout ce qui les avait alors réunis ne permettait pas d'imaginer ? Voilà l'histoire que je voudrais être capable de raconter : comment Francis Leray, Charles Bougot, Francis Delaisi et Charles Müller ont dû partager une expérience unique où toute une jeunesse dreyfusarde, — Notre Jeunesse, disait Péguy, leur contemporain — croyait être en train de refaire le monde, où leurs idées, leurs énergies, leurs rêves, étaient en harmonie, où ils partageaient les mêmes indignations et les mêmes enthousiasmes. Et comment cela s'est défait au fil de l'histoire de chacun, au fil de l'Histoire, sous les coups de l'Histoire avec sa grande hache, comme disait Georges Perec.

 

Bougot, Delaisi, Leray et Müller sont peut-être des dreyfusards anonymes, méconnus, oubliés, provinciaux, de deuxième ou troisième rang, ils n'en sont pas moins au nombre de tous ces jeunes gens auxquels songeait Daniel Halévy quand il écrivait, en 1910 dans Apologie pour notre passé, que l'Affaire avait représenté pour ceux de sa génération, « la grande aventure que le monde doit à tout jeune homme ». Et j'aurais aimé, car cela eût été plus simple, pouvoir annoncer ici que j'ai retrouvé, publiés chez un éditeur local ou même à compte d'auteur, ou bien que j'ai déniché dans une brocante ou dans un grenier, le manuscrit plus ou moins indéchiffrable de « Souvenirs sur l'affaire Dreyfus » signés de Bougot ou de Delaisi, de Leray ou de Müller. L'auteur y aurait raconté comment lui et ses amis ont « été pris et marqués » par cette « grande aventure », à Rennes en 1898 et 1899 : « Nous avons eu cette unique affaire, aurait-il écrit. Quatre années, moins encore, trois, deux années, pour choisir nos amis, nos ennemis, pour affermir en nous ces partis pris nécessaires, ces haines, ces instincts, qui maintenant régissent nos pensées. » Revenant sur ces années, il aurait constaté que, décidément, « cette immortelle affaire Dreyfus n'était pas une illusion de leur jeunesse » ; que, décidément, « l'affaire Dreyfus fut une affaire élue » et « qu'elle eut un prix, une valeur propre qui apparaît encore, quoi qu'on fasse ». Il aurait même, qui sait, osé écrire : « À présent que nous sommes à douze et quinze ans de notre jeunesse et que nous voyons clair dans nos cœurs, on peut bien dire que notre dreyfusisme était une religion, que nous fûmes des héros. » Peut-être aurait-il été jusqu'à conclure : « Nous avons été grands, nous avons été très grands », car avec le recul du temps il aurait été sûr que le combat dreyfusiste avait élevé « le niveau des vies » de tous ceux qui s'étaient un jour engagés dans le dreyfusisme.

Je n'aurais eu alors qu'à écrire une belle préface à ce que j'aurais évidemment présenté comme un Notre jeunesse à la mode rennaise, puisque lorsque l'Affaire dut commencer à les toucher d'un peu près, à la fin de l'année 1897 ou plutôt au début de 1898, Francis Leray avait vingt-neuf ans, Charles Bougot en avait vingt-six, Francis Delaisi vingt-cinq et Charles Müller vingt et un ans. Oui… mais ces quatre-là n'ont jamais rien écrit de tel, et ces mots, ces phrases qui me paraissent si bien convenir à la façon dont mes quatre personnages ont dû vivre l'affaire Dreyfus, sont les mots et les phrases de Daniel Halévy et de Charles Péguy. Faisons-nous une raison : ce n'est pas non plus Bougot mais Léon Blum qui a écrit Souvenirs de l'affaire Dreyfus, c'est Maurice Paléologue et non pas Delaisi qui a laissé son Journal de l'affaire Dreyfus, c'est Barrès et non Leray, c'est l'ancien policier Jean France et non Müller qui sont les auteurs de Ce que mes yeux ont vu à Rennes, ou de Autour de l'affaire Dreyfus. Pas de mémoires, pas de journal, pas de correspondance, pas même une petite lettre, il semble qu'aucun de ces quatre-là n'ait laissé de trace de sa rencontre avec l'affaire Dreyfus quand il était à Rennes et qu'il avait entre vingt et trente ans.

Pas de manuscrit donc, et même pas de photographie, dont, à défaut du manuscrit sensationnel, je me serais contenté ; une photographie, rien qu'une photographie, où on les verrait tous les quatre à Rennes au temps de l'affaire Dreyfus et qui donnerait un support visuel à ce projet, à ce récit. Après tout, il y avait tant de photographes à Rennes au moment du procès Dreyfus. Des photographies ont été « tirées », comme on disait alors, devant le lycée, dans la cour du lycée, dans la salle du lycée, à la Gare, devant la prison militaire, à la terrasse de tel café, devant telle église, sur telle place ou sur tel pont de Rennes. Des photographies de Barrès, de Jaurès, de Réjane, de Séverine, des militaires, des avocats et des journalistes, des premiers rôles et des seconds couteaux, des illustres et des obscurs. Et des photographies de groupes, depuis les membres du Conseil de guerre jusqu'aux sténographes du Figaro, des membres du barreau aux inspecteurs de la Sûreté, sans oublier la presse américaine et la presse rennaise. Dans l'album de deux cents photographies de Gerschel, Cinq semaines à Rennes, il y a à la page 99 une photographie où l'on voit quatre personnages, qui posent d'un air satisfait. Mais la légende ne nous permet pas d'entretenir la moindre illusion : il s'agit de « MM. Hermann-Paul, Bernard Lazare, Marcel Prévost et Octave Mirbeau ». Quatre célébrités parisiennes portant d'élégants panamas et posant sur le pavé rennais, canne à la main. Qu'ai-je à faire ici de ces quatre-là ? Pourquoi Leray, Bougot, Delaisi et Müller n'auraient-ils pas été saisis eux aussi par un objectif, pourquoi n'y aurait-il pas quelque part une photo sous laquelle on lirait « MM. Leray, Bougot, Delaisi et Müller à la sortie d'une audience » ? ou, ce qui serait encore mieux : « Les jeunes dreyfusards rennais » ? Mais non, il n'y a aucune image d'eux à Rennes au moment de l'affaire Dreyfus. Ni tous les quatre ensemble, ni même séparément.

Il y a juste ces deux lignes de Victor Basch, dans une lettre adressée à son épouse Ilona, deux lignes qui pour moi les ont constitués en groupe de manière décisive : « Ce matin, j'ai invité à déjeuner aux Trois Marches Bougot, Delaisi, Leray et Müller. » Victor Basch, alors professeur à la Faculté des lettres de Rennes, âme du dreyfusisme rennais, et à ce titre de toute la haine dont furent capables les antidreyfusards. Ce même Victor Basch, qui, quarante-cinq ans plus tard, serait assassiné près de Lyon, ainsi qu'Ilona par les gestapistes de Klaus Barbie et les miliciens de Paul Touvier, lesquels laissèrent sur les cadavres de leurs victimes ces mots en guise d'explication : « Le Juif paie toujours »…

Pour comprendre non point ce qu'ils faisaient là, ni de quoi ils parlaient car le contexte de cette lettre datée du 25 juin 1899, un peu plus d'un mois et demi avant l'ouverture du procès de Rennes, me dit qu'il s'agissait forcément de l'Affaire, mais comment et pourquoi ils se retrouvaient là tous les quatre, il fallait donc mener l'enquête (historia en grec…), les trouver, ou plutôt aller les chercher, comme le fit Alain Corbin pour son Pinagot, là où apparaissaient des traces d'eux à cette époque, « dans les archives ». « Recomposer à partir d'éléments initialement dispersés », non pas un mais quatre puzzles. Et là où les archives feraient défaut, « recréer le possible et le probable ». En pensant aussi à Madeleine Rebérioux, qui aimait à dire que « ce que les documents ne disent pas à l'historien, la sympathie et l'imagination y pourvoiront ».

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CHAPITRE II

Où Delaisi et Müller s'inscrivent à la Faculté des lettres de Rennes, et tout ce qu'il fallut déjà pour en arriver là

Francis Delaisi et Charles Müller seront les deux premiers à entrer dans ce récit, l'autre Francis et l'autre Charles n'y arriveront qu'un peu plus tard. Je pourrais dire que c'est parce que ce sont les deux qui, à un moment de leur vie, eurent une réputation nationale. C'est en réalité, et de façon bien moins arbitraire, parce qu'ils furent touchés les premiers par l'irruption de l'Affaire dans la monotonie de la vie rennaise.

Ainsi, par une singulière ironie, se trouvent étroitement unis au début de cette histoire les deux personnages qui, arrivés au terme de leur parcours, présenteront la dissymétrie la plus frappante. Au lendemain de la première guerre mondiale, l'un fut promu au rang de symbole de « l'esprit français » parce qu'il était mort en menant sa section au feu face aux Allemands ; après la seconde guerre mondiale, l'autre fut frappé d'indignité nationale parce qu'il avait, sous l'Occupation, affirmé que l'Allemagne du Troisième Reich montrait le chemin de l'avenir à la France (et à toute l'Europe)... Apothéose de l'un et déchéance de l'autre, autour de la guerre et de la paix, de la France et de l'Allemagne.

Pour l'instant, à ce moment de leur vie où je les prends, en janvier 1898, ils sont l'un et l'autre étudiants à la Faculté des lettres de Rennes, où leurs noms apparaissent à quelques pages de distance dans le registre des inscriptions, en novembre 1897. Mais à quoi cela a-t-il tenu ? En fait rien ne les prédestinait à faire un jour partie des mille et quelques étudiants qui en cette fin du XIXe siècle fréquentaient l'Université de Rennes. Et encore moins à s'y retrouver, côte à côte, dans les mêmes combats, tant leurs histoires, jusqu'à ce moment, semblent faites pour offrir l'antithèse la plus forte qui soit.

Que Francis Delaisi fît partie de ce petit nombre d'étudiants était déjà, en soi, quelque chose de hautement improbable. Car il était petit-fils et fils de charrons. Je ne connais aucune étude statistique sur la place des fils de charrons dans l'Université, mais je prends le risque d'affirmer que Francis Delaisi, fils de Parfait Delaisi, charron à Bazougers, Mayenne, à dix-sept kilomètres de Laval, était sans doute le seul et unique fils de charron de campagne (comme il aime se qualifier lui-même) que l'on pût trouver en cette fin de siècle sur les bancs de l'Université française. Mais le petit Francis, né en 1873, arrivait à point nommé pour profiter de toutes les nouveautés de l'école de cette Troisième République qui, comme lui-même l'écrira plus tard, osait considérer que « après le pain l'instruction est le premier besoin du peuple ». À l'école communale de Bazougers, qui était donc depuis 1881, comme toutes douze écoles communales de France, gratuite et obligatoire pour tous les enfants de six à douze ans, il montra « une vive intelligence et un goût pour le travail intellectuel ». En 1885, quand il eut passé avec succès le certificat d'études (qui n'avait été introduit dans le département de la Mayenne qu'en 1879), les frères qui tenaient encore l'école de Bazougers engagèrent son père à lui faire poursuivre des études. Ce qui fut fait, après que le jeune garçon, eut passé l'examen des bourses (un élu pour deux cents écoliers) avec la même réussite que le certificat d'études, en dissertant brillamment sur… Philippe-Auguste. Sa mère était morte l'année d'avant, mais son père sut prendre les choses en mains. Le 1er octobre 1885 (en ce temps-là on entrait toujours en classe le 1er octobre), il conduisit le jeune Francis au lycée de Laval, où il aurait pu avoir pour condisciple un certain Alfred Jarry, né comme lui en 1873, si celui-ci n'avait déjà quitté Laval pour Saint-Brieuc. Il savait qu'il ne fallait plus espérer, désormais, que son fils prît un jour sa succession, comme lui-même avait pris celle de son père. Mais il savait également que cela était une chance, et tout ce que, dans Simon le Pathétique de Jean Giraudoux, son père dit au jeune Simon qui va partir en pension et entrer au lycée, Parfait Delaisi aurait pu le dire à son fils. Par exemple il aurait pu lui dire, il lui a peut-être dit :

« Tu entres dans la lutte avec une chance incroyable. Je t'envie ! Pas de charge : je suis toute ta famille. Pas de tare : ton grand-père était paysan ; il n'y a eu entre lui et toi ni comptables, ni perruquiers, ni maquignons. Ton nom, tu peux en faire ce que bon te semble ; il est neuf. »

Il aurait pu lui donner ces « derniers conseils », il les a peut-être donnés, il devait en être capable :

« Ne t'imagine pas, parce que tu es boursier, ne rien devoir à personne. Tu es l'égal de tous ; fais-le sentir aux camarades riches, en les dédaignant. Obéis à tes maîtres, révère-les, admire-les, mais le jour où tu les sentiras injustes à ton égard, le jour où ils favoriseront un moins digne que toi, […] réclame[*] ! »

On m'objectera qu'il n'y a que chez Giraudoux que les pères des collégiens studieux parlent ainsi, et que ce n'est pas là un langage pour un charron de Bazougers… Mais Francis Delaisi, en 1904, se souvenait parfaitement des mots par lesquels son père lui avait littéralement donné mandat, le 1er octobre 1885, « devant le lourd portail du lycée » :

Le père Delaisi dut simplement être un peu moins exigeant que celui de Simon, qui, faisant à la fois question et réponse, assignait à son fils les objectifs les plus ambitieux :

« Tu le sais pourquoi tu vas au lycée ? Tu vas au lycée pour ne pas perdre tout à fait ton temps. Chaque soir dans ton lit, répète-toi que tu vas devenir président de la République. Le moyen en est simple ; il suffit que tu sois le premier partout ; et tu l'as bien été jusqu'ici. »

Quoi qu'il en soit, le jeune Francis fit comme si ce mandat-là aussi lui avait été donné « devant le lourd portail du lycée de Laval ». Certes, il ne devint pas président de la République : peut-être, comme le Simon de Giraudoux songea-t-il qu'avec « des études parfaites », il se contenterait de devenir « préfet ou ministre ». Mais il eut tous les ans le prix d'Excellence, et collectionna ceux de la plupart des disciplines, des lettres au dessin et des sciences à l'instruction religieuse. Comme cela se passait alors pour les plus beaux fleurons de chaque lycée, il fut présenté au concours général l'année où il était en rhétorique et obtint un quatrième accessit. Et l'année suivante, en 1893, il fut reçu au baccalauréat avec la mention Très Bien. 

Restons encore un moment sur cette scène : le petit Francis Delaisi (douze ans !) qui se voit enjoindre par son père, et avec quelle solennité, de faire de brillantes études pour pouvoir se faire, plus tard, le défenseur de ce qu'on n'appelle pas encore « la classe ouvrière » (mais c'est bien de cela qu'il s'agit). Cela vous rappelle peut-être quelque chose, ou quelqu'un ? Oui, bien sûr, dans Les Mots, certain Poulou à qui son grand-père Karl donna mandat (voilà d'où m'est venue cette expression !) d'entrer à l'École Normale supérieure et de passer l'agrégation, pour, plus tard, se faire non pas le défenseur mais le vengeur de l'Alsace et des Alsaciens. Étonnant comme en ces années les pères, celui de Delaisi, celui de Sartre, sans oublier celui du Simon de Giraudoux, chargeaient (c'est le cas de le dire) les fils de missions qui devaient être bien lourdes à porter. Mais, plus étonnant encore : c'est que cette rencontre du charron de Bazougers et du professeur d'allemand, du petit Francis et de Poulou, me vient d'un livre, Le Roman familial d'Isadora D. dont l'auteure se nomme Geneviève Delaisi de Parseval… la petite-fille de notre Francis Delaisi ! Un livre, publié en 2002, en forme de quasi autofiction, sur sa famille, ou plutôt sur les secrets de sa famille, au premier rang desquels l'histoire de ce grand-père, mort quand elle avait huit ans, qu'elle n'avait jamais vu, et « dont on ne parlait jamais dans la famille ». Mais ceci est une autre histoire… qui se passe au début du XXIe siècle, et nous ne sommes encore que dans les dernières décennies du XIXe siècle.

Pour en finir, provisoirement, avec ces histoires de mandat, je doute que le père de Charles Müller, lui, ait jamais tenu à son fils, devant le portail du lycée de Rouen, un discours semblable à celui de Parfait Delaisi. Car l'entrée du jeune Charles au lycée devait lui paraître aussi normale que celle du petit Francis devait paraître miraculeuse à son père. Car si Delaisi, en entrant au lycée, a échappé d'un coup à la forge où avaient travaillé son grand-père et son père et s'est vu épargner une vie passée à faire des roues de charrettes, chez les Müller on a changé progressivement de statut social. Le grand-père de Charles était commissaire de police, son père, Louis Müller, est journaliste ; et Charles, pour sa part, rêve de devenir écrivain… Comme ses cinq frères et sœurs, nés entre 1875 et 1887, il a été élevé dans le culte des beaux-arts et des belles lettres comme l'on disait alors. Son aîné Valéry fut artiste peintre. Quant à ses cadets, André écrivit (entre autres) une pièce de théâtre et un curieux roman d'anticipation La Planète antennée, publié en feuilleton en 1924 dans Paris Soir, où l'on voit des Martiens se poser au sommet du mont Blanc ; Pierre devint sculpteur, et le plus jeune des cinq frères, prénommé Louis comme son père, fit une brillante carrière de rédacteur-traducteur à la Société des Nations puis à l'ONU ; enfin Madeleine, la petite dernière et la seule fille, se consacra à la musique, en tant que pianiste et parfois compositrice, et épousa un musicien, Yves Alberro. Ce n'est plus une famille, mais un véritable chœur des Muses.

Lorsqu'en 1870, le commissaire de police Müller fut muté de La Roche-sur-Yon à Elbeuf, Louis Müller venait d'avoir vingt ans ; il ne fit pas de vieux os dans la maison de commerce où il avait trouvé un premier emploi, il aspirait à autre chose. Grâce peut-être aux relations paternelles, il entra comme rédacteur dans un journal local, L'Industriel Elbeuvien : c'était l'époque de l'essor des grandes fabriques de textiles d'Elbeuf. Il en devint rapidement rédacteur en chef, et dut y montrer suffisamment d'aptitudes pour se retrouver dix ans plus tard, en 1880 (le jeune Charles avait alors trois ans) à la tête du Petit Rouennais. Il fut encore, plus tard, directeur ou rédacteur de La Dépêche de Rouen, L'Indépendance Havraise, Le Petit Cauchois ou L'Écho de la vallée de Bray, sans oublier Le Progrès Républicain de Bolbec et Lillebonne, comme s'il ne pouvait vivre qu'en étant « publiciste », ce mot qui disait tellement mieux que celui de journaliste la fonction et la mission de celui qui porte à la connaissance du public et commente pour lui les événements importants du village, de la ville, du canton, de la nation et du monde.

Ce publiciste était aussi un érudit. À Elbeuf il fonda une Société des Sciences naturelles, se passionnant dans ses « contributions à la Flore et à la Faune de Normandie » aussi bien pour « l'intelligence des animaux » que pour « les Fleurs sauvages de la région d'Elbeuf ». À Rouen, il publia un guide à l'intention des promeneurs. Il y indiquait savamment tout ce qu'il y avait à voir, dans un rayon de vingt-cinq kilomètres. Il n'est pas une abbaye, un château, une maison à pans de bois, un mégalithe, ni même un pommier dont il n'ait expliqué l'histoire ou la légende. Et non content d'être ainsi à lui tout seul une société savante et archéologique, il écrivait des romans à ses moments perdus, L'Homme du Bec ou Le Serment de René. Si l'on veut bien admettre que point n'est besoin d'être un savant ou un écrivain de génie, pour être ce que l'on n'appelle pas encore mais que l'on va bientôt appeler « un intellectuel », le père de Charles Müller en était indiscutablement un, à l'échelle de son département de Seine-Inférieure.

Que le fils d'un tel père entre au lycée et plus tard à l'Université était donc bien dans la nature des choses : s'il ne vint à l'idée de personne de le traiter d'héritier, c'est que la sociologie n'en était alors qu'à ses premiers pas, puisque c'est précisément en cette même année 1898 qu'Émile Durkheim créa l'Année sociologique. Charles Müller fut un brillant élève au lycée de Rouen. En revanche, il ne dut qu'à une curieuse parenthèse dans la carrière de son publiciste de père de s'être retrouvé un jour étudiant à Rennes. En effet, Louis Müller qui semblait voué à diriger toutes les Gazettes, toutes les Dépêches, tous les Échos, tous les Progrès de Normandie, devint un beau jour d'août 1896 rédacteur en chef de L'Avenir de Rennes !

Les voilà donc maintenant tous les deux à la Faculté des lettres de Rennes, Delaisi qui n'aurait jamais été là s'il n'était sorti du chemin que l'ordre social lui assignait, et Müller qui était, plus simplement, sorti du cadre géographique où il semblait destiné à vivre encore un certain temps. À première vue, tout les oppose, le petit Francis, fils du charron de campagne et le grand Charles, fils du notable rouennais devenu rédacteur en chef de L'Avenir de Rennes. Delaisi est toujours boursier, appartenant, selon les termes du Recteur d'Académie, « à une famille d'ouvriers avec des ressources nulles » — les bourses de licence ayant été créées, elles, en 1877. Il loge dans un garni au sud de la Vilaine, entre le champ de Mars, qui est aussi le champ de foire, et une des nombreuses casernes de la ville, au 6 de la rue du Colombier. Il a comme voisins un marchand de bois et charbons, un cabaretier, un bourrelier, un voiturier, et en dessous de chez lui le « restaurant » Filly, qui doit en fait être un de ces gargotes comme il s'en trouve à l'époque dans ce quartier populaire en particulier tout au long de la toute proche rue de Nantes. Charles Müller, lui, habite avec ses parents de l'autre côté du champ de Mars, un immeuble cossu de l'avenue de la Gare, voisin de l'hôtel particulier de M. des Nétumières, dans un quartier de professeurs, de retraités, de rentières, un quartier neuf et plutôt chic depuis l'arrivée du chemin de fer il y a trente ou quarante ans. Qu'est-ce qui pourrait bien les rapprocher ? Rien, sinon peut-être ce qui, à première vue les oppose le plus fortement : leurs pères et ce qu'ils leur ont légué à l'un et à l'autre… De Louis Müller à Parfait Delaisi, il y a peut-être moins de distance que ne le donnent à imaginer les statuts sociaux.

D'abord parce que le père Delaisi et le père Müller étaient deux fervents républicains, à une époque et dans des départements où même depuis 1871 et l'avènement de la Troisième République, cela n'allait pas de soi tous les jours. La ferveur républicaine de Louis Müller est facile à constater : tous les journaux qu'il a dirigés, du Petit Rouennais à L'Avenir de Rennes étaient des quotidiens républicains de tendance modérée, qui souvent ferraillaient rudement contre d'autres organes de presse. Ainsi, à Rennes, L'Avenir, était-il perpétuellement en guerre avec Le Journal de Rennes, ultra-monarchiste, ultra-catholique et ultra-réactionnaire, mais aussi avec Le Petit Rennais, certes républicain mais habité par une tenace nostalgie du boulangisme et une forte aspiration au césarisme.

Parfait Delaisi, quant à lui, fut un des rares républicains de Bazougers. Et son courage n'était pas mince de s'affirmer tel dans un département qui entretenait farouchement le souvenir et le culte de la Chouannerie. Au point que le héros local, dont une plaque apposée sur le mur de l'église paroissiale rappelle le souvenir, est un chouan surnommé Jambe d'Argent qui s'illustra dans la Virée de Galerne… Mais il y a mieux : depuis 1890 Parfait Delaisi n'était plus seulement charron. Son fils, boursier et pensionnaire, ne lui coûtait plus, il avait donc pu limiter son activité à ses clients du bourg et ouvrir un débit de boissons. C'était sans doute un vieux rêve qu'il assouvissait là, ce fut en tous cas pour lui l'occasion de donner enfin libre cours à son goût de la parole. Le « Café Parfait Delaisi » devint le rendez-vous des républicains de Bazougers. Paul Thuau, lui-même natif de Bazougers dont il se fit l'historien, rapporte que « aux dires d'un témoin de son temps, le patron animait les conversations, s'exprimant fort bien avec bon sens et parfois de l'ironie ». Le Café Parfait Delaisi était donc d'une certaine façon La Dépêche, L'Écho ou Le Progrès de Bazougers et son tenancier était bel et bien un « publiciste » à sa façon, différente de celle de Louis Müller mais parfaitement adaptée à son public. Au point qu'à cette époque, les gens du pays, dont certains s'irritaient peut-être des discours et les leçons du charron-cafetier disaient : « Il y a deux Parfait à Bazougers : Delaisi et le chien de la ferme de la Paumardière »…

Si, à la différence de Charles Müller, Francis Delaisi ne fut évidemment pas un héritier au sens sociologique du terme, il n'est pas interdit d'imaginer qu'il avait hérité de plus d'un trait du caractère de son Parfait de père. En 1893, l'année de son baccalauréat, le fils du charron fut aussi le lauréat du Prix de l'Association des anciens élèves du lycée de Laval. À cette occasion, conformément à la tradition, il porta un toast devant une assemblée de notables, médecins, notaires, avocats, industriels, tout le gratin de la bonne société lavalloise qui banquetait à l'occasion de la remise du prix à son lauréat. Ce discours révèle un jeune homme de vingt ans, qui n'a certes plus rien d'un petit bouseux venu de la Mayenne profonde, mais qui est aussi bien mieux qu'un bon élève, un fort en thème, ou un ennuyeux polar. Peut-être y a-t-il dans cette aisance, cette facilité, ce brio, quelque chose de la verve avec laquelle son père exerçait à sa manière le métier de « publiciste » dans son café de Bazougers.

Un de ses anciens camarades du lycée de Laval, se rappelait que Francis Delaisi avait « la parole facile, une voix chaude, une argumentation abondante et imagée, un accent de sincérité et de conviction ». Il n'est jusqu'au Recteur de l'Académie de Rennes qui n'ait souligné que « M. Delaisi écrit avec goût et parle avec une grande facilité ». Au temps de sa plus grande notoriété, entre les deux guerres, si Francis Delaisi était connu pour ses nombreux livres, il fut plus encore réputé pour être un conférencier qui, avec un véritable génie de l'oral, était capable de passionner pour les sujets les plus ingrats — même l'économie, même l'Europe, c'est dire ! — n'importe quel public, depuis les adhérents de la CGT jusqu'au roi des Belges. Pour le moment, ce 14 septembre 1893, il ne s'adressait qu'à une assemblée de notables lavallois. Mais, écoutez-le, ce n'est pas mal non plus, et cela nous donne peut-être une idée des « grandes espérances » avec lesquelles il est arrivé à Rennes :

 

« Messieurs,

Tout entiers à vos souvenirs d'anciens élèves, il vous plaît d'entendre, ce soir, bégayer un jeune, dont la rhétorique, un peu naïve peut-être, vous rappelle vos essais d'autrefois.

Anciens élèves, vous voulez savoir ce que sont vos successeurs au lycée.

Jeune élève, je voudrais, moi, vous dire ce que vous êtes pour nous, avec quel visage, sous quels traits précis se présente à nous cet être éternellement envié : un Ancien élève.

Un ancien élève, ce n'est pas, pour nous, M. le Président honoraire, quoique toujours parmi les plus jeunes ;  ce ne sont plus Messieurs les avocats, les industriels, les notaires groupés ce soir autour de cette table ;  M. le secrétaire adjoint, seul, le serait sans doute s'il n'était notre jeune maître.

Vos noms, Messieurs, sont pour nous trop imposants. Vos titres, vos occupations, vos honneurs, sont trop loin des exercices de nos classes et des jeux de nos cours. Car, je dois bien vous l'avouer, Messieurs, de vos exploits en thème latin, ou de vos prouesses à la balle au barreau, nul parmi nous ne se souvient plus. Ainsi passe la gloire au collège !

L'Ancien élève, je l'ai vu. Il a vingt ans, vingt-deux ans au plus. Il possède encore dans nos murs quelques camarades ; son nom nous rappelle de malins tours.

Et de temps en temps, sans doute pour raviver le plaisir d'en être sorti, il remonte à notre vieux lycée.

Familièrement il adresse en passant au concierge un petit salut ; puis, dédaigneux du parloir, en homme qui connaît les aîtres, il se dirige vers la cour des Grands. Aussitôt des cris partent, des mains se tendent, les groupes, un à un, viennent s'aplatir contre la grille…

Je vous demande, Messieurs nos Anciens, une minute d'attention pour cette grille de la cour des Grands.

D'un côté, vous voyez les costumes en désordre de la gent porte-uniforme, des fronts surchargés de l'ennui philosophique, des visages tout échauffés encore de la partie de ballon interrompue : le jeu, la turbulence et le rêve.

Et de l'autre côté, pimpant, souriant, coquet et calme, M. l'Ancien élève.

Ah ! quelle bonne bouffée d'« au-dehors » il nous apporte ; quel grisant parfum d'au-delà se dégage de sa personne !

Il a fait ce jour-là, sans trop s'en rendre compte, un peu de toilette, sans doute pour reparaître bien vêtu dans ces cours, peut-être aussi pour le malin plaisir d'étonner un peu les camarades. Et comme la coupe de son vêtement nous raconte toutes les élégances du monde où il vit ; — comme la souplesse de sa poignée de main, la correction de son salut, nous expriment l'exquise politesse des pays d'au-delà ; — comme les pointes légèrement relevées de sa jeune moustache nous signifient la tranquille assurance avec laquelle il est entré dans la bataille de la vie.

Tel, vivant symbole du vrai monde, il nous apparaît à travers la grille.

Et nous l'envions. Oh ! nous l'envions beaucoup.

Ce qui nous frappe en lui, c'est sans doute l'élégance et les raffinements de sa nouvelle existence ; mais c'est bien plus encore cette entrée dans la vie que nous sentons qu'il a faite ; le commencement de la réalisation de ses rêves.

Vous vous souvenez certainement, Messieurs, de votre cour des Grands et de ses arbres sous lesquels, vingt fois, au pas d'un ami, vous avez exposé vos rêves d'avenir.

Tout notre séjour au lycée en est la lente éclosion.

Dès la huitième, un avenir vague, aux formes changeantes, pointe dans notre cerveau ; il se précise et se fixe vers la troisième, élagué, dirigé et fortifié par la main de nos maîtres ; il est enfin, dans la Cour des Grands, un organisme aux formes arrêtées, complexe et prêt à vivre.

Et c'est alors, Messieurs, que nous sentons que jusqu'ici nous n'avons pas été ; que ces années passées au lycée sont des années de préparation à l'existence, non des années d'existence ; que là-bas, au-delà de ces barreaux, au-delà de ces murs, sont les vraies affections, la vraie lutte et la vraie vie.

Et ce rêve d'avenir, tout vivant déjà au fond de nos têtes, aspire à voir le jour.

Et brusquement nous avons la sensation de cette barrière qui nous sépare du monde réel ; nous la sentons qui se dresse entre nos désirs et leur réalisation ; entre le monde où l'on rêve et le monde où l'on agit. Et nos maîtres nous pardonneront d'aspirer à celui-là.

Nos mains se serrent avec impatience sur les barreaux que jusqu'alors nous n'avions pas vus…

Puis un roulement sonne ; l'ancien élève, qui s'est oublié, court à ses affaires ; les jeunes rentrent à leurs études. Ils se voient à leur tour, pimpants, souriants, coquets et calmes, par-delà toutes les grilles, par-dessus tous les murs, envolés à la conquête de l'avenir — oh ! d'un avenir bien modeste, mais si chèrement rêvé !

Et voilà, Messieurs, ce que vous êtes pour nous, et pourquoi nous vous envions, et comment votre vue nous est un symbole d'espérance.

Comme nous sommes pour vous une évocation du passé, vous êtes pour nous une vision de l'avenir.

Au nom de tout notre petit monde renfermé, je bois à vous,

À Messieurs d'au-delà de la grille. »

 

Le Francis Delaisi qui saluait de son toast, avec tant d'élégance, j'ai envie de dire de grâce, le vrai monde, celui d'au-delà de la grille, la vraie vie, les vraies luttes, avait juste vingt ans. Comme le Courfeyrac des Misérables, dont Hugo écrit : « Il avait cette verve de jeunesse qu'on pourrait appeler la beauté du diable de l'esprit. »



[*] Merci à Colette Cosnier, grande lectrice de Giraudoux, qui m'offrit ce rapprochement.

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CHAPITRE III

Où Delaisi et Müller se trompent bien en pensant qu'à Rennes il ne leur arrivera jamais rien

Nous voici, cinq ans plus tard, au début du mois de janvier 1898, à la Faculté des lettres de Rennes. Charles Müller, vingt-et-un ans, parfait produit de la culture bourgeoise et Francis Delaisi, vingt-cinq ans, modèle de bénéficiaire de l'école républicaine, se disent que cette ville de Rennes n'a rien de folâtre, et qu'ils avaient rêvé « le monde de l'autre côté de la grille » sous d'autres apparences que ce morne Palais universitaire, qui n'avait d'un palais que le nom, au bord de la Vilaine, ce caniveau à découvert, aux eaux mornes, croupies, dormantes, désespérément sales, que décriront avec dégoût, dix-huit mois plus tard, tous les visiteurs venus assister au procès Dreyfus, à qui j'emprunte ces qualificatifs. « La Vilaine qui roule des eaux noires comme de l'encre. Stygios fluctus… », écrira même Maurice Paléologue. Stygios fluctus, les flots du Styx… : il y a bien de quoi, n'est-ce pas, rouler (aussi) des idées noires !

Ils ne savent pas, ils ne se doutent pas que la vraie vie, la vraie lutte, le vrai monde, « le monde où l'on agit » vont d'un moment à l'autre se présenter à eux. Pour de bon. Et qu'en fait d'action, en fait de lutte, ils vont être servis ! Car ils devaient bien se l'être demandé plus d'une fois, Francis Delaisi et Charles Müller, accoudés au parapet de la Vilaine devant le Palais universitaire : que diable pouvait-il se passer en cette ville ? Que pouvait-il arriver dans cette faculté, qui était très vite devenue pour eux autre « petit monde renfermé » ? Et ils devaient rêver parfois à d'autres époques, d'autres lieux, où le vrai monde et la vraie lutte se seraient présentés à eux.

Par exemple, comme dans Le Bachelier de Jules Vallès, qu'ils avaient certainement lu, au lycée ou bien un peu plus tard. Au moins Delaisi, qui, au lycée de Laval, avait eu des amis et des idées socialistes, et dont l'œuvre de l'ancien communard avait peut-être été à ce moment le livre de chevet. Ils avaient été frappés, peut-être inquiétés, en tant qu'étudiants d'une faculté de lettres, par sa dédicace « À ceux qui, nourris de grec et de latin, sont morts de faim ». Mais ils avaient pu bien vite se dire que cela n'était pas pour eux, et que, « brillants sujets » qu'ils étaient, ils sauraient mieux tirer leur épingle du jeu que ce pauvre Jacques Vingtras. Et puis ce n'était pas de mourir de faim qu'avaient peur le jeune bourgeois Müller et le jeune boursier d'études Delaisi qui avec ses mille et quelques francs par an avait presque l'impression de rouler sur l'or. C'était plutôt de mourir d'ennui, dans cette ville pleine de couvents et de casernes, de prêtres et de militaires…

Dans Le Bachelier, Jacques Vingtras et ses amis étudiants apprenaient que le cours de Michelet au Collège de France venait d'être suspendu par le gouvernement, et tout leur clan, toute leur bande se réunissait dans la fièvre. « Que faire ? Mais protester parbleu ! » Ils rédigeaient une pétition, qu'ils iraient porter « à la Chambre, aux représentants du peuple », avant de partir manifester dans le Quartier Latin en ébullition. C'est ainsi qu'ils s'imaginaient, Delaisi et Müller, que l'on pouvait, à vingt ans, tenir son rôle dans « le vrai monde » et participer à de « vraies luttes », bref devenir un acteur de l'Histoire. Ah ! ce n'était pas à eux, dans cette ville grise et morne, que pouvait advenir une telle chance !

Dans cette Faculté sans éclat, quel Michelet imaginer, dont l'enseignement aurait pu passer pour une menace à l'ordre établi ? M. Allais qui étudiait Sedaine et Émile Augier ? M. Coulet, qui faisait cours sur la grammaire du français et du provençal ? ou M. Loth qui professait la grammaire du breton armoricain et faisait des explications de textes en moyen-breton ? Ils ne se voyaient pas descendre dans la rue pour M. de La Borderie, qui tenait chaque jeudi des propos enflammés sur l'âme de la soi-disant nation bretonne et contre la République française, et en qui Delaisi se refusait à voir autre chose qu'un héritier du sinistre et farouche Jambe d'argent…

Il y avait bien M. Sée, le professeur d'histoire moderne, dont le cours sur les idées politiques en France au XVIIIe siècle rencontrait leurs propres convictions et confortait l'admiration qu'ils avaient héritée de leurs pères pour « les conquêtes de 1789 ». Mais cet homme si doux qu'il en paraissait timide devant sa petite poignée d'étudiants ne risquait guère d'attirer sur lui l'attention des autorités par quelque éclat, même si parfois il lui échappait quelques mots incroyablement acerbes sur cette ville où, disait-il, l'on respirait un air méphitique de conservatisme et de crétinisme, où le cléricalisme était tout-puissant et où les curés avaient des têtes infâmes !

Il y avait bien encore M. Basch, aussi électrique que M. Sée pouvait être paisible. Avec sa barbe en pointe, et son regard magnétique, il traînait derrière lui une réputation sulfureuse qui le leur rendait plutôt sympathique. Professeur d'allemand mais aussi plus largement de « littérature étrangère », ses cours et conférences sur Nietzsche, sur Ibsen, sur Tolstoï, indisposaient la bonne société rennaise qui trouvait cela antipatriotique et dangereusement moderne. On disait qu'à l'oral du bachot, il épouvantait les candidats par ses éclats, surtout ceux qui sortaient des collèges catholiques, qu'il traitait à l'occasion d'imbéciles et de crétins. On disait enfin qu'il n'était pas français, on insinuait qu'il était hongrois, on murmurait qu'il était juif. Pour toutes ces raisons, Delaisi et Müller avaient tenu à suivre ses cours, comme ceux de M. Sée. Mais l'un était intimidant et paraissait vivre exclusivement dans le culte des œuvres d'art sur lesquelles il conférait si brillamment, l'autre semblait perpétuellement intimidé et s'abîmait dans l'étude des cahiers de doléances de la sénéchaussée de Rennes, sur quoi il préparait, disait-on, un livre des plus savants.

Bref c'était toujours le calme plat ; devant le Palais des Facultés, Delaisi et Müller pouvaient toujours faire des ronds dans l'eau jaunâtre (car pour moi elle est plus jaune que noire) de la Vilaine, il n'y avait rien, dans leur vie présente, qui leur promît quoi que ce soit d'exaltant. Ce n'était pas cela le monde « de l'autre côté de la grille » dont ils avaient rêvé, ce n'était pas ici, ce n'était pas à eux qu'il arriverait quelque chose comme lorsque, dans le roman de Vallès, le mot d'ordre « Au cours de Michelet ! » se répand comme une traînée de poudre… Aussi, quand ce 16 janvier ils virent passer un groupe de jeunes gens manifestement excités qui criaient « Conspuez Andrade ! Vive l'Armée ! À bas les juifs ! », ils prêtèrent à peine l'oreille à ce chahut.

Andrade ? Ce nom ne leur disait absolument rien. L'armée, les juifs ? Bon, c'est l'affaire Dreyfus, pensèrent-ils tous les deux. Encore l'affaire Dreyfus ! Ils savaient, enfin à peu près, de quoi il en retournait. Cet officier juif accusé de trahison et envoyé au bagne. Depuis quelques semaines, depuis octobre ou novembre 1897, certains journaux, à Paris, avaient commencé à écrire que tout n'était pas aussi clair, ni aussi simple qu'on avait pu le croire. Que ce Dreyfus avait probablement été condamné de manière irrégulière, on disait même illégale. Et ces derniers temps on disait même dans certains journaux de Paris qu'il avait été condamné à la place d'un autre, mais que l'État-Major, la Haute-Armée préférait laisser un innocent croupir au bagne que de reconnaître son erreur. À vrai dire, et même s'ils suivaient les dernières péripéties de ce qui était devenu un vrai feuilleton, ni Delaisi ni Müller ne se sentait très concerné par cette « affaire », qui devenait chaque jour plus compliquée.

Il me paraît donc vraisemblable que le J'Accuse d'Émile Zola, trois jours avant ce chahut rennais, leur était apparu comme un événement qui se situait encore une fois loin d'eux, de leurs désirs, de leurs attentes. Ils avaient pu lire quelques semaines plus tôt, en décembre 1897, sa Lettre à la jeunesse : « Jeunesse ! jeunesse ! sois humaine, sois généreuse. Sois avec nous lorsque nous disons qu'un innocent subit une peine effroyable, et que notre cœur s'en brise d'angoisse. […] Qui donc, si ce n'est toi, tentera la sublime aventure, se lancera dans une cause dangereuse et superbe, tiendra tête à un peuple, au nom de l'idéale justice ? » Ils avaient pu être émus par la question que Zola posait dans ses dernières lignes : « Où allez-vous, jeunes gens, où allez-vous, étudiants, qui battez les rues, manifestant, manifestant au milieu de nos discordes la bravoure et l'espoir de vos vingt ans ? » Ils avaient pu rêver devant la réponse qu'il leur soufflait : « — Nous allons à l'humanité, à la vérité, à la justice ! » Mais comment et par quel chemin aller à l'humanité, à la vérité, à la justice, ici, à Rennes, où l'on semblait si loin de tout ce qui bougeait, de tout ce qui bouillonnait, de tout ce qui vivait ? À Paris, oui, on le pouvait sans doute, mais à Rennes ! À Rennes où, d'ailleurs, on aurait cherché en vain quelqu'un pour se dire « dreyfusard » !

 

Voilà pourquoi ils ne s'étaient guère intéressés à ce petit groupe de braillards qui passait en criant « Conspuez Andrade ! Vive l'Armée ! À bas les juifs ! » C'était encore les petits messieurs catholiques et royalistes du Cercle Saint-Yves. Un vrai nid de chouans, disait sans doute Delaisi, ce qui, j'imagine, amusait Müller, car son nouvel ami, décidément marqué par les récits qui avaient bercé son enfance à Bazougers, avait, comme son père, tendance à voir partout des Chouans, des Jambe d'argent n'attendant qu'une occasion pour lancer contre la République une nouvelle Virée de Galerne… Bah ! on n'en était tout de même plus là, et ceci n'était sûrement que feu de paille.

En fait de feu de paille, il y en eut un le lendemain. Un vrai. Qui prit les formes d'un véritable autodafé. Devant chez le professeur Andrade, rue de Sébastopol, et aux cris de « Démission ! Démission ! ». Les manifestants qui étaient maintenant trois à quatre cents avaient traîné avec eux un mannequin d'osier, bourré de paille, affublé d'un dolman et d'un képi. Ils y mirent le feu et firent la ronde autour et ils frappaient le mannequin à coups de canne, comme ils auraient sans doute voulu frapper Dreyfus lui-même. Les plus excités attisaient le feu, sautaient par-dessus le brasier. Puis, en monôme, ils avaient regagné le centre-ville toujours aux mêmes cris de « À bas les juifs ! Vive l'Armée ! Conspuez Andrade ! », en s'arrêtant longuement devant le Cercle militaire, au-dessus du Café de la Paix. Le monôme était devenu une manifestation, embarquée dans une déambulation dont on ne sait à quelle logique elle obéissait, du Cercle militaire au Conservatoire, du Conservatoire à nouveau au Cercle militaire, et de là à nouveau devant chez Andrade, et de là encore au centre de la ville. Mais à chaque étape elle devenait plus grosse et plus bruyante et plus haineuse. Des commerçants avaient baissé leur rideau, fermé leurs volets. Des passants, en qui les manifestants croyaient reconnaître un « bleu », un républicain affiché, avaient droit à une ration personnelle de « Vive l'Armée ! » et à une bordée d'injures. Et Le Journal de Rennes, quotidien catholique et monarchiste à qui je dois de savoir avec un tel luxe de détails ce qui se passa ce soir-là, ne cachait pas sa jubilation en achevant son récit de ce qu'il feignait de prendre pour un aimable divertissement : « Enfin la voix justement fatiguée mais pleine d'ardeur encore, nos jeunes gens débouchent sur la place de la mairie, où ils rompent les rangs, et chacun s'en va coucher, très satisfait de la soirée, et se promettant bien de recommencer. »

Le fait est que, le lendemain, les bons « jeunes gens » recommencèrent. « Nouvelle et imposante manifestation », « charivari remarquable, nourri de sifflets et de cris stridents » devant le domicile du professeur, « farandole échevelée devant la Faculté des Sciences », et pour finir les meneurs qui « délibèrent pour obtenir la satisfaction désirée : le déplacement de M. Andrade ». Pour Le Journal de Rennes, habituellement plus révulsé que séduit que par tout ce qui pouvait lui rappeler 1789 et ce qui s'en était suivi, c'était plus ni moins qu'un « nouveau Serment du Jeu de Paume » !

Delaisi, lui, ne devait pas être loin de voir là le début d'une nouvelle Terreur blanche, mais Müller, avec un père et un frère à L'Avenir de Rennes où l'on observait cela avec circonspection, était forcément mieux renseigné : tout cela, c'était parce que dans Le Siècle, un journal de Paris, ce professeur de mathématiques avait interpellé le général Mercier, le ministre de la guerre du temps où Dreyfus avait été envoyé au bagne, en lui disant que la façon dont il avait fait condamner celui-ci était absolument « contraire à la probité scientifique ». Ah bon… Ne comprenant pas très bien ce qu'il pouvait y avoir de scientifique dans cette affaire, ni en quoi une question de probité scientifique soulevée par un professeur de mathématiques pût bien les concerner, nos deux étudiants en lettres conclurent qu'il s'agissait d'un problème interne à la Faculté d'en face, de l'autre côté de la Vilaine, la Faculté des Sciences. Pour une fois qu'il se passait quelque chose à Rennes, c'était bien leur veine !

Le lendemain, puis encore le surlendemain, cela recommença. Delaisi et Müller, agacés de voir la Réaction usurper un privilège des révolutionnaires, avaient peut-être pris le parti de faire comme s'ils ne voyaient rien, n'entendaient rien. Peut-être, aux premiers cris poussés encore une fois « en face », du côté de la Faculté des Sciences, avaient-ils pris la décision d'aller, pour la journée, respirer un autre air ici ou là, dans la campagne rennaise ou au café de la Comédie. Il ne serait pas invraisemblable qu'en prenant dans l'après-midi le chemin de la Faculté, où ils avaient justement cours avec M. Basch, ils se soient trouvés en présence d'une foule de « jeunes gens », toujours les mêmes, ceux du Cercle Saint-Yves et du Journal de Rennes, mais de plus en plus excités et de plus en plus nombreux, qui criaient « Au cours de Basch ! Au cours de Basch ! ». Au cours de Basch ? Nos Jacques Vingtras en herbe s'étaient fait souffler la réplique par cette bande de Chouans ! Mais ils ne se le firent pas dire deux fois, et ce à quoi ils assistèrent leur fit sûrement penser que, cette fois, il se passait à Rennes quelque chose où ils allaient avoir leur rôle à jouer.

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CHAPITRE IV

Où l'on doit lire Le Journal de Rennes pour apprendre ce qui se passa le 19 et 20 janvier 1898, et comment Delaisi et Müller commencèrent à jouer un rôle dans l'Histoire

Au cours de Basch ? Ce n'était que le dernier épisode d'une journée parmi les plus mouvementées que Rennes eût connu depuis longtemps. Le très catholique Journal de Rennes en fit le récit le lendemain, en un style enlevé qui tranchait avec le ton habituellement chagrin de ce quotidien qui ne voyait dans le monde moderne et spécialement dans la République que matière à réprobation et à lamentation.

Ici, il n'y a plus à supposer, plus à conjecturer, plus à imaginer. Simplement à insérer mes personnages dans le tissu (Péguy disait « la texture ») de l'Histoire, telle que les archives nous la révèlent parfois, et c'est le cas ici, avec une évidence impérieuse. Voici donc ce que j'ai lu dans Le Journal de Rennes du 20 janvier 1898 et des jours suivants, et qui témoigne de la violence de l'irruption de l'Histoire dans les rues de Rennes avec une telle immédiateté qu'il me semble que je n'ai qu'à m'effacer devant son rédacteur, en lui laissant plus ou moins longuement la parole :

Hier matin, la nouvelle se répandait rapidement parmi les étudiants des diverses Facultés et Écoles que MM. Aubry, professeur de droit international, Basch, professeur de langue et littérature allemande, Sée, professeur d'histoire, avaient envoyé leur adhésion à la liste de protestation en faveur de Dreyfus, qui paraît dans le journal juif L'Aurore. On achète ledit journal, on vérifie ; la nouvelle était exacte. Aussitôt une manifestation est décidée et l'on se donne rendez-vous devant la Faculté des Sciences.

À l'heure dite, deux cents manifestants environ sont arrivés. Ils se mettent en marche aux cris de Conspuez Andrade ! Conspuez Basch etc.

 

Alors que ces deux cents manifestants commencent à marcher, prenons le temps de mieux comprendre la fureur qui les amène à vouer ainsi aux gémonies de respectables professeurs d'Université. Il suffit pour cela de jeter un œil, à la même page du même journal, sur un autre article intitulé « Un abus » :

Un cri unanime de protestation, peut-on y lire, se fait entendre contre ce qu'on a justement appelé le Syndicat de trahison. L'âme de la patrie, indignée de tant d'outrages, semble avoir donné le mot d'ordre à tous ces manifestants de tout âge et de toute condition.

Aujourd'hui, un journal que nous ne voulons pas nommer, mais qui n'a d'autre but et d'autre raison que d'injurier l'armée et de glorifier le traître, publie une quatrième liste de protestation ; on y voit que les signataires « protestant contre la violation des formes juridiques au procès de 1894 et contre les mystères qui ont entouré l'affaire Esterhazy, persistent à demander la révision ». En d'autres termes, associés à Zola, ils soutiennent que Dreyfus a été injustement condamné et Esterhazy injustement acquitté. Or parmi les signataires de cette liste de protestation publique, on trouve celles de M. Aubry, professeur à l'Université de Rennes, de M. Basch, professeur à la Faculté des Lettres de Rennes, de M. Sée, professeur à la Faculté des Lettres de Rennes.

Que MM. Aubry, Basch et Sée pensent ce qu'ils veulent de Dreyfus et du commandant Esterhazy, c'est leur droit et nous ne songeons pas à leur demander compte de leur opinion. Mais ce qui n'est plus leur droit, ce qui constitue un intolérable abus, c'est de venir publiquement, audacieusement, eux fonctionnaires, se parant de titres qu'ils tiennent de la nation, accuser la justice nationale d'avoir commis une véritable forfaiture.

Qui donne donc à ces docteurs en droit, ès-sciences ou ès-lettres, en rupture de chaire, le droit de se constituer les réformateurs publics des décisions rendues par les magistrats les plus compétents comme les plus irréprochables ? de qualifier et de flétrir des procédures établies dans les formes les plus légales ? Et de quel respect vont être entourés dans leur chaire, un instant désertée pour les colonnes d'un journal, et de quel journal !, ces singuliers éducateurs de nos étudiants, à l'âme si haute, si fière, si française ? Il n'y a donc plus de Recteur d'Académie à Rennes ; plus de ministre, plus de conseil supérieur à Paris ? Ah ! s'il s'était agi d'un pauvre petit instituteur libre, mais Français de France, se permettant seulement de dire que tout n'est pas irréprochable dans l'enseignement officiel, on lui eût bien vite fait voir qu'il existe des juridictions disciplinaires pour frapper sévèrement. L'impunité sur laquelle comptent les signataires de la « quatrième liste de protestation » leur serait-elle donc assurée parce que deux au moins sont israélites, c'est-à-dire Français d'hier ? Et faudrait-il que longtemps encore nous, fils de France, descendants de ceux qui ont fait la Patrie, nous soyons contraints de baisser la tête devant les insolences d'Israël et les outrances de tous ces baptisés du sécateur ! Qu'ils prennent garde ! Les temps sont proches peut-être, où dans un mouvement d'indignation, trop justifié par tant de rapines et de vols, de scélératesses et de trahisons, tant de crimes publics et privés, le peuple jugera et condamnera ; il se débarrassera pour jamais de ceux qui n'ont apporté que la honte à la Patrie qui leur a trop généreusement ouvert ses portes et donné asile.

 

C'est exactement, quoique de manière moins explicite, ce que les deux cents manifestants se disaient entre eux ou pensaient en leur for intérieur en se mettant en marche. Ils allaient crier leur indignation à des professeurs qui avaient signé ce que l'on appelait alors la « protestation », mais qui entrerait dans l'histoire sous le nom de « pétition des intellectuels ». Depuis ce 13 janvier où Zola avait lancé son « J'Accuse » dans L'Aurore, le journal de Georges Clemenceau, des écrivains, des peintres, des savants, des professeurs d'Université ne cessaient de joindre leurs voix à la sienne. Anatole France et Edmond Rostand, Maeterlinck et Mallarmé, mais aussi de jeunes écrivains alors à peine connus, tels Apollinaire, Proust et les frères Halévy, Élie et Daniel. Monet et Pissarro, Bonnard et Vuillard. Et puis Émile Duclaux, directeur de l'Institut Pasteur, Édouard Grimaux, Charles Seignobos et Gustave Lanson, et Ferdinand Brunot, Émile Durkheim et Célestin Bouglé. Et tant d'autres. Ils « protestaient » en effet contre une justice mal rendue et demandaient que le procès de Dreyfus fût « révisé ». Et au fur et à mesure que grossissait ce mouvement, que Clemenceau avait appelé si noblement et si justement « la révolte des savants », grossissait aussi la colère de ceux pour qui oser demander la révision équivalait à insulter l'Armée. De ceux pour qui, derrière ces savants, il y avait, il ne pouvait y avoir qu'un Syndicat de trahison, instrument d'un effroyable complot juif et cosmopolite contre la France. De ceux enfin qui voyaient dans tout cela la preuve que, décidément, cette République était pourrie. Telles étaient les idées des rédacteurs du Journal de Rennes. Et des jeunes gens qui depuis maintenant quatre jours criaient À bas les juifs ! Vive l'Armée ! dans les rues de la ville, où il est maintenant grand temps de les rattraper et de leur emboiter le pas, toujours avec le rédacteur du Journal de Rennes :

La manifestation remonte la rue Gambetta en passant devant la porte de la caserne Saint-Georges et se dirige, par le Contour de la Motte et la rue de Fougères, vers la demeure de M. Sée, 10 rue Brizeux, où on conspue ferme ; enfin elle prend le faubourg d'Antrain et arrive devant chez M. Basch, juif hongrois ainsi qu'on sait, et naturalisé depuis peu de temps.

Les manifestants, dont le nombre s'est grossi dans le trajet, sont environ quatre cents à ce moment.

M. Basch, qui tous ces jours-ci avait fait garder sa maison par un détachement de gendarmerie, vient aussitôt à sa fenêtre. Il s'efforce de sourire, mais ne réussit qu'à grimacer. Après l'avoir conspué on fait silence. M. Basch remercie les manifestants de l'ovation qu'ils lui ont faite, et leur donne rendez-vous, à quatre heures, à la Faculté des Lettres, où il doit donner son cours. La tempête des cris redouble ; on brûle L'Aurore au bout des cannes, et on promet d'être exact au rendez-vous.

La colonne se reforme, remonte le faubourg d'Antrain, prend les rues Brizeux, de Fougères, Le Sage, d'Antrain, Motte-Fablet, Lafayette, de Toulouse, passe devant Saint-Sauveur, et vient, en suivant les quais Duguay-Trouin et de la Prévalaye, manifester devant la maison de M. Andrade, boulevard Sébastopol, 16. Puis elle se dirige vers la Faculté pour y attendre M. Basch.

 

C'est évidemment à ce moment que Delaisi et Müller entendirent les premiers cris « Au cours de Basch ! » Ils pressent donc le pas, et voici ce à quoi ils assistent, effarés :

Il y a alors plus de cinq cents manifestants, et de nombreux groupes curieux et sympathiques regardent et applaudissent.

Les étudiants ferment les portes du Palais Universitaire et se massent devant. Bientôt M. Basch, escorté de deux autres professeurs, apparaît sur le pont Saint-Georges. Une partie des manifestants se porte au devant de lui, tandis que les autres défendent l'entrée de la Faculté, et on fait la haie sur le passage de ces messieurs… De vraies fourches caudines.

Enfin M. Basch et ses deux acolytes arrivent au bas des degrés donnant accès au palais Universitaire, qui sont défendus par un groupe compact d'étudiants. M. le commissaire du deuxième arrondissement et M. l'inspecteur Gagneux sont obligés d'intervenir pour décider les étudiants à s'écarter. M. Basch entre ; quelques agents essaient de contenir la foule qui les écarte en un clin d'œil et envahit la salle où doit avoir lieu le cours et les corridors de la Faculté. On crie toujours Conspuez Basch ! À bas les juifs ! (Le Journal de Rennes, à qui ces jeunes gens, on l'a compris, sont éminemment sympathiques, préfère ne pas le dire, car cela ferait désordre, mais d'après Les Nouvelles Rennaises, « des tables sont même brisées à coups de cannes ».)

En vain M. le Doyen de la Faculté menace-t-il de rendre responsables de ces désordres quelques manifestants et de leur infliger des peines disciplinaires ; tous les étudiants se déclarent solidaires et sont décidés à empêcher les cours des professeurs antipatriotes. Ils se répandent ensuite à nouveau dans les rues, allument un feu de joie sur le Champ de Mars avec des exemplaires de L'Aurore et reviennent sans nouveaux incidents sur la place de la Mairie où ils se donnent rendez-vous pour ce soir huit heures au Carlis, où une nouvelle manifestation doit s'organiser.

Que sortira-t-il de tout cela ? les esprits se montent ; les manifestants se sentent soutenus par la grande masse de la population, écœurée par les dernières manœuvres des juifs.

Les manifestations se multiplient d'un bout à l'autre de la France, elles s'accentuent, deviennent presque des émeutes, comme à Nantes. Le grelot attaché par Drumont sonne à toute volée, l'opinion est lassée : attention !

 

« Que sortira-t-il de cela ? »… « Attention ! »… C'est aussi ce que Delaisi et Müller ne pouvaient manquer de se dire à ce moment. Et encore plus le lendemain quand ils virent, sur les murs de la ville, une affiche rose sur laquelle on lisait cet appel :

            En présence des événements scandaleux et antipatriotiques qui désolent le pays, les patriotes ne sauraient trop affirmer leur amour pour la France grande et libre.

            Un groupe de cosmopolites soutenu par les Andrade et autres Zola ne sauraient plus longtemps nous en imposer et bafouer l'Armée, cœur même de la Patrie.

            Manifestons contre les Juifs et leurs amis avec la dignité et le calme que donne la cause trois fois juste de la défense de la Patrie et de la liberté.
            Venez tous jeudi soir à 8 heures au Carlis, faubourg de Fougères pour affirmer encore une fois l'amour de la Patrie.

                       Vrais Français de France !

                                               Les Étudiants.

 

Il nous faut donc ouvrir à nouveau Le Journal de Rennes, non que nos héros ni moi-même ayons la moindre sympathie pour cette feuille, mais parce que, décidément, cette agitation l'inspire au point de donner un allant certain à la plume de ses rédacteurs : 

                                  

MANIFESTATION DES ÉTUDIANTS

 

Dès huit heures, une foule compacte s'entassait dans la grande salle de l'établissement, mise gracieusement à la disposition des Étudiants par le propriétaire.

Notre ami M. Vallée ouvre la séance en faisant élire par acclamations un président. Le bureau est composé de MM. Adam président, Bourdonnay et Lecoq assesseurs. Le président déclare que « la réunion a pour but uniquement de traiter « l'affaire Andrade, que toute question politique ou religieuse doit être écartée, et que seuls seront autorisés à prendre la parole ceux-là qui appartiennent à l'Université ».

La parole est alors donnée à M. Ferrand, qui donne lecture d'une adresse à M. le Recteur d'Académie, que l'assemblée applaudit vigoureusement. La voici :

             

Lettre ouverte à M. le Recteur d'Académie

M. le Recteur,

Vous avez sans doute vu avec douleur les lettres et signatures de MM. Andrade, Aubry, Basch et Sée, et Cie.

Malgré les déclarations d'officiers français en conseil de guerre, malgré le jugement de ce conseil, les déclarations des ministres et de M. Cavaignac, ancien ministre de la guerre, ils s'associent contre l'évidence à une campagne contre l'honneur de l'armée, et la paix de la France !

Nous les jugeons indignes d'instruire des Français de cœur, qui aiment leur pays et l'armée, sa plus glorieuse incarnation. Que ces antipatriotes, inconscients ou non, quittent l'Université !

Démission des camarades de Dreyfus !

La Jeunesse des Écoles, invariable dans ses idées de chaleureux amour pour la Patrie poursuivra partout les traîtres qui la vendent, la ruinent et l'abaissent. Elle compte sur les pouvoirs publics pour sanctionner ses nobles idées et rendre enfin libres et dignes les vrais Français de France.

                          À bas le Syndicat !

                          Vive l'Armée !

                          Vive la France !

                                                 Les Étudiants

 

L'on sort ; un millier de personnes qui n'avaient pu entrer dans la salle attendent dans la rue. La manifestation se forme. En tête une bannière violemment enluminée et donnant la pourtraicture plus ou moins altérée de M. Andrade ;  quelques transparents portant des inscriptions : Conspuez les juifs !

La plupart des étudiants portent au bout de leurs cannes des lanternes vénitiennes.

On gagne au plus court le domicile de M. Basch, et l'on manifeste quelques instants devant les volets clos ;  l'on remonte ensuite la rue Albert, le boulevard Sévigné, le faubourg et la rue de Fougères.

Par les grandes rues et les quais le cortège se dirige vers le Cercle militaire, où une ovation est faite à quelques officiers qui se trouvent aux fenêtres ; ceux-ci répondent en agitant des mouchoirs.

La foule augmente de plus en plus. Les chants :

                          Il donnera sa démission tontaine,

                          Il donnera sa démission tonton

sortent plus entraînants que jamais des gosiers infatigables ;  les sifflets, les cornes au son lugubre, mêlent leur note au charivari.

Les passants emboîtent le pas, ouvriers et employés, gamins de dix ans et messieurs sérieux.

Après avoir parcouru la plupart des grandes rues, la manifestation s'arrête place de la mairie.

Une immense ronde se forme, au milieu de laquelle un brasier s'allume, formé de numéros de L'Aurore ; on y jette la bannière ornée de l'effigie du malheureux professeur, les transparents, les lanternes et les ballons.

Une immense acclamation salue les étincelles qui montent vers le ciel.

 

Delaisi et Müller n'étaient plus là pour voir ce symbolique et effrayant autodafé dont la victime symbolique n'est plus Dreyfus mais l'intellectuel dreyfusard. Non qu'ils se désintéressent de ce qui se passait. Au contraire. Car ils venaient d'entrer à leur tour dans l'histoire, en train de se faire, de l'affaire Dreyfus à Rennes. Mais ce premier mouvement, ce premier temps de leur engagement, cette première page de « leur » affaire Dreyfus, Le Journal de Rennes a voulu l'ignorer, l'occulter, le censurer. Il nous faut donc maintenant lire Les Nouvelles Rennaises, moins partiales, pour savoir que, si l'on n'avait manifesté que « quelques instants devant les volets clos de M. Basch », si l'on s'était bientôt empressé de remonter la rue Albert, le boulevard Sévigné, le faubourg et la rue de Fougères, c'est qu'une contre-manifestation s'était produite : un second groupe était arrivé, aux cris de À bas la calotte ! Vive la pensée libre ! Il faut surtout avoir lu la lettre où, quelques jours plus tard, M. Sée, encore sous le coup de l'émotion, racontait à un ami parisien ce qui s'était vraiment passé « devant la maison de Basch » :

Ils étaient au moins 1500 et il y avait autre chose que des étudiants : on distinguait les gens les plus « posés » de la ville, des avocats, des bourgeois de toutes catégories, des curés même. À la tête se trouvait la fine fleur de la jeunesse chrétienne et royaliste. Tous les partis de réaction étaient présents.

On commence par conspuer, par injurier Basch, par crier « À bas les juifs ! » mais bientôt des pierres sont lancées contre des fenêtres où on apercevait de la lumière. Trois d'entre elles ont pénétré dans l'appartement ;  peu s'en est fallu que Basch et les amis qui se trouvaient là n'aient été blessés. Tout d'un coup on entend les cris séditieux de « Vive la République ! Vive la Liberté ! » auxquels se joignent quelques cris de « À bas les cléricaux ! » C'était une contre-manifestation composée d'une trentaine de personnes parmi lesquelles, au premier rang, marchaient nos étudiants à nous. Cette petite troupe déterminée a mis en fuite le millier de ces héroïques personnages qui osaient attaquer un grand homme. Ils se sont répandus alors dans la ville ;  les contre-manifestants les suivaient chantant la Marseillaise, précédés d'un drapeau et criant toujours : « Vive la République ! Vive la Liberté ! »

 

« Nos étudiants à nous », c'étaient bien sûr Francis Delaisi, Charles Müller, et quelques autres. À l'heure qu'il est, ils sont réunis dans la salle enfumée du café Kléber ou du café de la Pomme. Ils s'indignent de ce à quoi ils viennent d'assister, et plus que tout de cette pétition, signée Les Étudiants, et qui réclame la démission de M. Basch et de M. Sée. Ils se demandent que faire. « Que faire ? — Mais protester parbleu ! », dit l'un d'eux. Comme Jacques Vingtras dans Le Bachelier. Comme leurs professeurs et tous les signataires da fameuse « protestation ». Ils rédigent une pétition ; ils ne la porteront pas à la Chambre aux représentants du peuple, bien sûr, mais ils l'adresseront au Recteur. Après la contre-manifestation, une contre-pétition ! Peut-être est-ce Delaisi qui écrit :

Les étudiants soussignés, élèves de Monsieur Basch, protestent contre la demande de démission de leur professeur, faite au nom des « Étudiants ».

Cette signature anonyme et faussement générale est à ces deux titres doublement nulle.

Et à côté de lui, c'est peut-être Müller qui écrit :

Les étudiants soussignés, élèves de Monsieur Sée, protestent etc.

Puis ils font circuler ces deux feuilles, leurs deux « protestations » à eux, chacun y appose sa signature, selon qu'il est élève de l'un ou de l'autre, ou des deux : Delaisi, Müller, et puis Le Moy, Dupont, Martin, Rioche, Laurent, Parmentier, Guerrin, Hémond, Lembey, Le Rouge, Ollivier, Le Roux, Le Flohic, Moreau, Caron, Topin, Maurice, dont il ne sera plus jamais question ici bien qu'ils aient peut-être, — que dis-je ? sûrement ! —, eux aussi, une histoire méconnue qui mériterait d'être racontée. Et quelques autres encore, dont je ne peux même pas citer les noms, car leur signature est indéchiffrable. Dix pour M. Sée, quatorze pour M. Basch, les étudiants en lettres n'étaient pas nombreux en ce temps-là. Portées au Recteur, transmises par celui-ci au Ministère de l'Instruction publique, Direction de l'enseignement supérieur, ces deux nouvelles « protestations » se trouvent aujourd'hui aux Archives nationales, dans le dossier de fonctionnaire de Basch et de Sée, comme deux témoignages à décharge. C'est, avec la lettre de Sée la seule trace, mais la preuve irréfutable de la participation de Francis Delaisi et Charles Müller à ces journées de janvier 1898 où l'affaire Dreyfus fit irruption dans les rues de Rennes et dans leurs propres vies. Cette fois ils étaient bien enfin dans « le monde où l'on agit », et ils se voyaient partir « à la conquête de l'avenir, souriants et calmes » — à défaut d'être encore après une si rude journée « pimpants et coquets ».

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CHAPITRE V

Où l'on apprend, en même temps que Delaisi et Müller, pourquoi M. Basch et M. Sée sont devenus dreyfusards

Delaisi ne reviendra en scène qu'au mois de décembre, et pour Müller, ce sera encore plus tard. Ce qui vient de se jouer à Rennes n'est pas à proprement parler un premier acte, suivi, après un bref noir, du deuxième acte. Ce n'est qu'un prologue, à quoi va succéder une longue période de latence. Cela tombe bien ! En attendant que décembre arrive, j'ai le temps de revenir sur le pourquoi et le comment de ces événements, ce dont l'irruption aussi brutale qu'inattendue de l'affaire Dreyfus dans les rues de Rennes et dans la vie de mes deux personnages ne m'a pas laissé le loisir de dire un mot.

Pourquoi et comment ? Un exposé savant sur l'affaire Dreyfus, combiné à un exposé non moins savant sur l'état de l'opinion rennaise en janvier 1898, permettrait sans aucun doute d'apporter une réponse à ces questions. Mais ne faut-il pas plutôt écouter encore ici Daniel Halévy : « Cette affaire, toute d'opinion, ne reçoit quelque lumière que si on peut en suivre les effets dans le champ limité d'une pensée individuelle. » Ce qui nous inviterait à essayer de nous mettre à la place de Delaisi et Müller. Pourquoi et comment ? C'était exactement les questions qu'ils se posaient et brûlaient de poser à leurs professeurs au lendemain de ces mémorables journées. Que se passa-t-il alors entre M. Basch et M. Sée et ces étudiants qui étaient soudain apparus, comme surgis de nulle part, pour voler à leur secours ? Où, quand, comment se retrouvèrent-ils ? Que se sont-ils dit ? Comment l'ont-ils dit ? Aucun document, aucune archive ne permet évidemment de répondre à ces questions, mais le plus vraisemblable est qu'ils se revirent d'abord en cours, à la Faculté, comme si rien ne s'était passé. Ces professeurs n'avaient alors que trente-cinq ans, et la « barrière de l'âge » n'était pas si grande entre eux et leurs étudiants… Mais on était en 1898, et on n'imagine pas l'intimidant M. Basch, ni l'intimidé M. Sée disant avec effusion : « Ah ! Francis ! Comment vous remercier ! Oh ! Charles ! Ainsi vous êtes dreyfusards vous aussi ! » Et « Francis » et « Charles » répondant le plus naturellement du monde : « Eh bien oui, depuis que j'ai lu ceci, ou cela, la brochure de Bernard Lazare ou la lettre de Zola… » M. Basch reste M. Basch, M. Sée reste M. Sée, et en face d'eux il y a M. Delaisi et M. Müller, comme on appelle alors ses étudiants. La distance qui est la norme en cette fin de XIXe siècle — et pour encore longtemps — entre n'importe quel professeur d'Université et ses étudiants, rien ne peut l'abolir du jour au lendemain. Pas même une si incroyable journée. Voilà pourquoi la première rencontre entre les rescapés de ces fiévreuses journées et leurs défenseurs inattendus, dut être empreinte de toute la retenue qui caractérisait l'époque.

Le plus vraisemblable est que Delaisi, Müller et les autres entendirent un cours, comme d'habitude. Simplement il ne s'agissait pas cette fois de littérature allemande ou d'histoire moderne, mais de l'affaire Dreyfus. Peut-être même l'avaient-ils sollicité. Car s'ils venaient de recevoir leur baptême du feu de dreyfusards, le dreyfusisme ne leur était pas venu comme une illumination céleste. Sommes-nous même certains qu'en volant au secours de leurs deux professeurs ils faisaient déjà, en toute conscience, acte de dreyfusisme ? En ce mois de janvier 1898, étaient-ils, sur « la question Dreyfus », beaucoup plus avancés que la plupart des Français de province ? Ce qui les avait ainsi jetés dans la rue, à crier Vive la Liberté et à chanter La Marseillaise, à trente contre mille, c'était d'abord une réaction épidermique : une certaine sympathie pour les victimes et une franche antipathie pour leurs agresseurs. Ils furent nombreux dans cette période, à être d'abord « anti-antidreyfusards » avant de devenir vraiment, profondément dreyfusards. Le professeur de droit Jules Aubry, qui avait signé lui aussi la fameuse « protestation » et qui, ces jours-là eut aussi sa part d'insultes, trouvant lui aussi des défenseurs dans ses étudiants en droit, expliquait son dreyfusisme par le dégoût que lui inspirait l'antidreyfusisme avec « ses délires patriotiques et injurieux ». Le professeur de philologie Georges Dottin, qui allait bientôt signer à son tour et qui, à cette heure, faisait cours dans une salle voisine sur les emplois de l'aoriste grec, devint dreyfusard par répulsion envers l'antisémitisme, « doctrine de haine et de proscription » où il voyait « l'abolition de tout progrès, le recul en arrière et un danger pour la République ».

Ces jeunes gens n'avaient pas prêté jusqu'alors une oreille assez attentive à l'affaire Dreyfus, et ils eurent droit à une séance de recyclage. Pour imaginer un peu ce moment, nous n'avons que quelques mots de Francis Delaisi, dix-huit mois plus tard. Ce sera le 14 juillet 1899 à l'auberge des Trois Marches, tout au bout du faubourg d'Antrain, non loin de la maison de la maison de M. Basch où lui et ses amis ont fait leurs premières armes. Trois semaines avant que ne commence à Rennes le second procès du capitaine Dreyfus. Il se tient là un grand banquet, auquel sont venus tous ceux qui, dans cette ville de soixante dix mille habitants, veulent bien apparaître comme dreyfusards. Cela fait deux cent cinquante personnes. Comme c'est l'usage, les toasts se succèdent, et voici Delaisi qui se lève à son tour : il lui revient, à lui le fils du charron de Bazougers, à lui qui a la parole facile, de parler au nom de la jeunesse républicaine rennaise. Il lève alors son verre aux « éloquents et courageux professeurs » grâce à qui ses amis et lui « ont été conduits dans la voie de la justice et de la vérité ».

Cela ne dit rien, et peut-être cela dit-il tout. La dette de ces jeunes gens envers leurs professeurs sans lesquels ils auraient continué à ignorer « la voie de la justice et de la vérité ». Et la façon dont ces professeurs leur avaient montré la voie. Par leur courage, celui qu'il fallait pour s'afficher comme dreyfusards dans une ville telle que Rennes. Et par leur éloquence, celle qu'ils avaient déployée ce jour-là, dans une salle du Palais Universitaire, devant cette poignée d'étudiants qui ne comprenaient pas très bien, voire pas du tout, par quelle folie deux savants professeurs avaient pu se fourrer dans un tel guêpier. Ils leur parlèrent de l'affaire Dreyfus, ils leur montrèrent que c'était une question de justice élémentaire. Ils leur expliquèrent pourquoi ils avaient signé la protestation, ils leur démontrèrent en quoi il y avait là un problème fondamental de vérité, un problème qui mettait en cause l'idée même qu'ils se faisaient de leur dignité d'universitaires.

Faute de connaître les mots précis avec lesquels ils ont pu dire tout cela, je pourrais leur prêter ici une sorte de discours-type, fait de tous les arguments dreyfusards classiques, comme dans la plupart des (assez rares) romans où l'Affaire joue un rôle, comme Monsieur Bergeret ou Jean Barois. Mais ce n'est jamais un discours-type que l'on prononce dans de telles situations et de tels moments. M. Basch et M. Sée ont forcément parlé avec les mots, une façon d'être ému, un angle d'approche qui leur étaient propres. Je préfère donc leur prêter maintenant les mots qu'ils ont utilisés plus tard pour évoquer ces journées : Henri Sée, dont on n'a sur ces moments que quelques pages d'une lettre à un ami, écrite presque à chaud, Victor Basch, qui au soir de sa vie se remémore ces heures, « les plus dangereuses mais les plus exaltantes » qu'il ait vécues. Au moins suis-je sûr que ce sont des mots à eux.

« Voyez-vous, jeunes gens, leur dit donc M. Basch, lors de la condamnation, en 1894, du capitaine Dreyfus, je n'eus aucun doute sur sa culpabilité. J'avais certes souffert de voir la passion antisémite troubler la sereine atmosphère de la justice et j'avais été indigné par les brutales manifestations qui avaient accompagné l'atroce scène de la dégradation. Mais comment aurais-je pu soupçonner ce qui s'était tramé dans les bureaux de l'État-Major et dans le secret des délibérations du Conseil de Guerre ? Il est vrai que j'avais vécu jusque là dans le monde des idées, dans le culte et dans la religion de la démocratie. J'étais fermement républicain et j'avais essuyé la première bordée de sifflets de ma vie pour avoir invectivé contre le général Boulanger paradant sous les fenêtres de ma demeure rennaise. Mais, au fond, tout ce qui n'était pas verbe, forme, idée pure ne me passionnait pas. Je n'appartenais d'ailleurs à aucun parti.

Mais voici que, passant à Paris en juin 1897, j'entendis, pour la première fois, affirmer que ce capitaine Dreyfus, que je ne connaissais pas et dont j'avais suivi le procès sans aucune passion, avait été condamné injustement et illégalement. »

Peut-être ici Delaisi ou quelque autre ébaucha-t-il un geste, pour demander si M. Basch pouvait leur expliquer en détail ce qui permettait alors d'affirmer cela : pourquoi illégalement ? pourquoi injustement ? Mais, porté par son sujet, enflammé comme il l'était toujours, le professeur était déjà rendu à l'étape suivante :

« Il se produisit alors en moi un phénomène étrange. Moi qui, jusqu'alors, n'avais, à proprement parler, éprouvé aucun sentiment social, qui n'avais vécu que pour moi-même, pour mon enrichissement intérieur, pour ma science, pour mon enseignement; pour mes livres et pour ma famille, je me sentis transformé. À me dire que, là-bas, agonisait dans les fers, sous la « double boucle », un innocent, j'ai senti comme une brûlure qui me dévorait tout entier. Il me devenait impossible de me livrer à mes occupations habituelles. La science, la poésie, l'art, certes ! Mais l'innocent qui, dans son île maudite, se mourait dans la honte et le désespoir ! Comment vivre avec la conscience de cette monstrueuse iniquité ? N'était-ce pas en être complice que de ne pas consacrer ce que j'avais en moi d'énergie, d'intelligence, de force de propagande, au sauvetage de l'homme de la douleur ? Et n'avais-je pas le devoir de sacrifier à cette tâche tout ce qui m'était cher, ma tranquillité, celle des miens, ma situation et jusqu'à ma vie même ? »

Müller, Delaisi et les autres écoutaient. C'était le même M. Basch, la même passion, la même fièvre, la même exaltation que lorsqu'il leur parlait de « l'âme dionysiaque et du cerveau volcanique » de Nietzsche, « ce grand insurgé de la pensée », ou des héros d'Ibsen « qui osent, en face d'un peuple abusé, soutenir seuls la cause sacrée du Droit et de la Vérité ». Cela leur était parfois apparu abstrait, et aussi lointain que la lointaine Norvège d'Ibsen, mais ils savaient désormais que « la cause sacrée du Droit et de la Vérité » pouvait aussi être attaquée et défendue jusque dans les rues de Rennes.

« Je revins à Rennes extrêmement frappé par ces déclarations, poursuivait justement M. Basch. Je m'ouvris de cette confidence à plusieurs de mes collègues et amis : Andrade, esprit épris d'aventure intellectuelle, plein d'audace et de fantaisie, Aubry, Dottin, catholique pratiquant, philologue et linguiste de la plus stricte observance et, comme tel, attaché avant tout à la recherche de la vérité objective ; Sée, enfin. Nous résolûmes de suivre de près l'Affaire et d'étudier tous les documents qui seraient publiés avec le sévère scrupule que nous apportions à nos recherches scientifiques, comme l'étudièrent, à ce moment, tant d'intellectuels, en toute objectivité scientifique. 

« Et voici que se déroula, à Paris, l'extraordinaire drame, si ingénieusement, si dramatiquement mis en scène par les événements et par les hommes (Ah ! durent se dire ici Müller, Delaisi et les autres, même cette affaire Dreyfus, il la voit comme un espèce de théâtre !) : les doutes, puis la conviction de Scheurer-Kestner, éclairé par les confidences de Leblois, interprète du colonel Picquart ; la publication du bordereau par Mathieu Dreyfus et la déclaration du banquier Castro que l'écriture en était due au commandant Esterhazy ; la soudaine apparition sur la rampe de la hideuse figure du traître ; le procès qu'il provoque, que machine l'État-Major, et dont il sort victorieux ; le coup de tonnerre du 13 janvier 1898, le J'Accuse d'Émile Zola. »

Face à M. Basch, les étudiants n'étaient pas sûrs d'avoir tout compris de ce drame extraordinaire dont ils n'avaient pas toujours suivi les péripéties. Au moins percevaient-ils clairement le lien entre l'enchaînement de ces péripéties et les événements qu'ils venaient de vivre à Rennes. L'étude rigoureuse et scientifique que ces professeurs avaient menée avec leurs méthodes et leur savoir de mathématicien ou de juriste, de philologue ou d'historien (et ainsi s'éclairait un peu, pour Delaisi, Müller, et les autres ce fameux appel à « la probité scientifique », à quoi d'abord ils n'avaient rien compris…) les avait conduits eux aussi, au moment où tout se précipitait, à prendre parti publiquement en faveur de la révision du procès de Dreyfus. Au prix en effet, de leur tranquillité, de leur situation, de leur vie même, on l'avait bien vu la veille, et c'est aussi ce qu'allait dire, pour sa part, M. Sée, l'heure de son cours venue :

« Des faits analogues se sont passés dans d'autres villes, mais c'est la seule où des manifestations aient été dirigées contre des individus et contre des professeurs. Aussi avons-nous l'impression d'être sous le coup d'une véritable terreur. Nous avons contre nous tous les bourgeois et les innombrables cléricaux que contient cette ville ; nous avons été les victimes, et surtout Basch et Andrade, d'un véritable coup d'État. 

« Tous ces événements nous ont prodigieusement instruits sur les choses et sur les gens. L'immense majorité des bourgeois, des fonctionnaires, nous jette la pierre ; nous serons brouillés avec une foule de gens, mal vus, traités en parias. D'ailleurs on entend dire ici publiquement qu'il faut massacrer les juifs, et les plus acharnés ce sont les officiers, au moins quelques-uns d'entre eux dont nous avons entendu les propos. La vie va devenir intolérable, mais toute la province est aussi insupportable.

« En dépit des mauvais moments que nous avons passés, que nous passerons peut-être encore, nous en sommes profondément heureux car nous avons agi en hommes libres prêts à accepter toutes les conséquences de leurs actes. »

Cet homme à l'allure parfois embarrassée et hésitante, toujours posé, pondéré, réservé et dont on aurait pensé que toute agitation lui faisait horreur, disait cela de sa voix douce et tranquille, et il ajouta avec un sourire résigné : « Je me suis aperçu que l'on surveillait ma correspondance, que l'on décachetait mes lettres. Nous sommes déjà suspects : à quand la proscription ? » Puis il continua, comme s'il revenait à son cours d'histoire :

« La bourgeoisie, Messieurs, veut défendre ses privilèges en s'appuyant sur les puissances du passé, l'armée et l'Église. Mais elle est en peine corruption, elle n'a plus la force de penser. Elle a le mépris de la science et elle la déteste parce que la science apprend à raisonner, parce qu'elle est la grande révolutionnaire, ennemie de tout préjugé, de tout dogme, de tout absolu. Et voilà pourquoi dans le mouvement actuel les savants figurent au premier rang : leur cause est la même que celle des prolétaires. La haine contre les Juifs s'explique aussi fort bien ; c'est qu'avec les protestants ils sont les seuls bourgeois qui échappent aux prises de l'Église, et puis les plus intelligents d'entre eux sont fort émancipés : il faut donc les chasser de partout. De là le procès de Dreyfus. Dans ce procès se trouvent incluses toutes les tendances de la réaction ; et voilà pourquoi une simple question judiciaire devient l'événement politique le plus grave, le plus passionnant. Tout ce qui a poussé sur ce procès s'y trouvait en germe. »

Delaisi, Müller et les autres écoutaient toujours. M. Basch, avec sa parole vibrante et survoltée, leur avait communiqué sa passion et son enthousiasme. M. Sée leur rendait clair et quasiment évident ce qui, sans lui, serait resté étranger à leur raison, comme quand il peignait pour eux le tableau de la France économique et sociale à la veille de la Révolution et qu'il leur montrait comment les Lumières y avaient changé les mentalités. Ainsi, à les écouter, comprenaient-ils mieux ce que signifiait pour leur petite troupe déterminée le fait que la veille ils s'étaient trouvés tout au bout du faubourg d'Antrain, à trente contre mille, en train de chanter La Marseillaise et de crier Vive la pensée libre ! Il y avait comme une chaîne qui allait de Mathieu Dreyfus à Bernard Lazare, de Picquart à Scheurer-Kestner, à Zola et au coup de tonnerre de J'Accuse, et de tous ceux-là à M. Basch et M. Sée. Et ils avaient l'impression d'être devenus un maillon, un modeste petit maillon de cette chaîne. D'être devenus dreyfusards.

 

Une fois rentré dans sa chambre d'étudiant de la rue du Colombier, au-dessus de la gargote Fily, Francis Delaisi écrivit dans son journal : « Mon ami, tu es à un des tournants de ta vie. Cette démarche à laquelle rien ne te sollicite et que tu peux interrompre va peut-être une fois faite te mener bien loin. » Et par une coïncidence à peine croyable, au même moment, à deux cents mètres de là, dans l'immeuble cossu de l'avenue de la Gare où il habitait avec ses parents, Charles Müller qui venait de décider de tenir un journal, s'installait à son bureau et écrivait sur la première page d'un grand cahier : « À nous deux ma vie ! » Puis, allant à la ligne après un temps de réflexion, il ajouta : « Je ne crois pas que nous ayons jamais vécu une heure aussi historiquement grave que celle-ci. »

Ce serait une belle fin de chapitre, une suite aussi belle que nécessaire à l'expérience cruciale que ces deux héros de mon récit ont vécue au chapitre précédent et au début de celui-ci. Hélas, et le lecteur le sait déjà, ni Delaisi ni Müller n'ont laissé la moindre page de mémoires ou de journal intime. C'est encore Daniel Halévy, et non Charles Müller qui ouvrait son journal de l'affaire Dreyfus par ce retentissant « À nous deux ma vie ! » Et ce n'est pas le petit Delaisi de Bazougers mais le grand savant Émile Duclaux de l'Institut Pasteur, qui s'apprêtant à plonger dans le chaudron de l'affaire Dreyfus en prenant parti pour la révision au nom de la vérité scientifique, méditait sur ce tournant de sa vie.

Car Rennes n'était pas Paris. Daniel Halévy s'enthousiasmait pour le « travail » qui consistait à « réunir les signatures de l'adresse de protestation ». À aller « de quartier en quartier » pour rameuter « du monde », pour recruter des partisans, à se retrouver dans la bibliothèque de Normale, autour de Lucien Herr, avec son frère Élie, leurs amis, Jacques Bizet, Léon Blum, Fernand Gregh, Marcel Proust et d'autres encore pour mesurer les progrès de l'idée dreyfusarde. Et après une de ces fiévreuses journées, il pouvait écrire : « Je ne crois pas que nous ayons jamais vécu une heure aussi historiquement grave que celle-ci. » Mais à Rennes il n'y eut rien de tel. Delaisi ne reviendra en scène qu'au mois de novembre, Müller ce sera encore plus tard, et sur ces deux-là je n'ai plus rien à raconter pour le moment, sinon qu'au mois de juin ils passèrent leur licence. Tous les deux avec la mention Assez Bien. Le 14 1/2 de Delaisi et le 13 de Müller en dissertation française, les 14 et les 15 collectionnés par l'un et l'autre à l'oral montrent assez qu'ils étaient, comme on disait jadis, de brillants sujets ; mais pas forcément, comme on disait naguère, des polars. Car si Müller dut se contenter d'un médiocre 10 et 1/2 à l'oral en littérature française, lui le futur coauteur des À la manière de…, c'est qu'il avait parié (avec Delaisi, ou un autre) que, quel que fût le sujet, il parlerait… d'Ibsen, un des chevaux de bataille de M. Basch ! Façon, pour un étudiant doué, de témoigner de l'influence d'un professeur admiré. Et de faire, en quelque sorte, du « à la manière de Basch ». Interrogé sur Beaumarchais (ce qui valait mieux, compte tenu de son intention, que Pascal ou Racine), il n'eut sans doute pas à faire trop d'acrobaties intellectuelles pour présenter celui-ci comme un précurseur du théâtre social d'Ibsen. Mais l'examinateur était le très académique et très conservateur M. Allais, dont le grand homme était le très anti-dreyfusard Brunetière, et cela dut tomber à plat.

L'été venu, Delaisi revint sans doute à Bazougers, où il fournit un intarissable sujet de conversation pour tout l'été aux voisins et plus encore aux voisines de son père. Dans le bourg, les unes s'attendrissaient sur « l'Parfait » qui n'était pas peu fier de voir « son p'tit Francis » devenu un licencié-ès-lettres, et rappelaient qu'on l'avait toujours su, à Bazougers, qu'il irait loin, que l'maît'd'école l'avait bien dit. D'autres haussaient les épaules, disant que ce n'était point ces lettres ni cette licence qui allaient lui donner un bon métier, un métier qu'on fait avec ses mains. D'autres encore s'offensaient de ce que le même « p'tit Francis » faisait de la propagande pour ce Dreyfus que les grands chefs avaient sûrement eu de bonnes raisons d'envoyer au bagne. S'offusquaient de ce que le café du Parfait, où pourtant on en avait déjà beaucoup entendu, n'était plus qu'un cabaret de dreyfusards. Et susurraient que M. le Curé l'avait bien dit, le jour où l'Parfait avait conduit son gars à Laval, que quand on commence à se croire plus malin que tout le monde et à oublier d'où qu'on vient, ça finit toujours mal…

Müller, lui, repartit à Rouen où il passa évidemment plus inaperçu que Delaisi à Bazougers. Il y revenait pour faire son service militaire au 24e de ligne. Il n'est pas interdit de penser qu'il vécut cela comme une année de vacances. Et si j'ai dû imaginer ce que purent être les vacances de Delaisi, il n'en va pas de même avec Müller : je sais, par exemple, qu'il y avait « un colonel à plumet, bel homme », « un commandant sec et marron comme ces morceaux de bois dur et tordu dont on fait les manches de tire-bouchon », « un capitaine bonhomme et fêtard qui avait très peur de son cheval », et surtout « des sergents braillards et injurieux ». Il y avait aussi « les exercices trop matinaux sur les plateaux de la colline d'où l'on apercevait Rouen et ses îles baignées du brouillard qui succédait à la pluie, par la pluie qui succédait au brouillard ». Mais tout cela devait quand même, pour Müller, être moins pénible que pour Delaisi, pendant ses (heureusement plus courtes) vacances à lui, les ragots dans son dos des commères de Bazougers ! D'autant plus que dans ces vacances à la caserne, il y avait ce qui manquait sûrement à Bazougers : « les immenses rigolades qui certains soirs secouaient les tripes de la chambrée ». Tout cela m'évoque irrésistiblement Le Soldat Chapuzot (justement sous-titré Scènes de la vie de caserne), où les conscrits s'appelaient Mégotin, Bidouille, Fricotard ou Bécasseau, et les sergents, aussi braillards que ceux de Rouen, Hémaboir ou Brousspoil, — ce Soldat Chapuzot que tous ces jeunes conscrits avaient très probablement lu dans leur enfance, comme nous savons que le firent, un peu après eux, des enfants (nés plutôt dans les années 1880-90) nommés François Mauriac, Georges Bernanos, Louis-Ferdinand Destouches ou Charles de Gaulle, car c'est précisément en 1890 (année de la naissance de ce dernier) qu'il avait été publié, dans une collection pour la jeunesse, par un certain Jean Drault, qui allait, quelques années plus tard, pendant l'Affaire, être un collaborateur zélé de Drumont à La Libre parole, et bien d'autres d'années plus tard, entre 1940 et 1944, un collaborateur tout court. Intéressant exemple des plis et replis du temps, qui ne demandent en fait qu'à être… dépliés !

Mais je n'en ai pas fini avec cette année de service militaire : Müller y fit la connaissance d'un certain Paul Reboux, son futur complice des À la manière de…, qu'il retrouverait à Paris quelques années plus tard. Je dois d'ailleurs avouer que c'est à Reboux, et non à Müller, qui n'a laissé ni souvenirs, ni mémoires, que j'ai emprunté tout ce que le lecteur a lu ci-dessus sur la vie de caserne. Mais l'habitude est tellement ancrée quand on parle de leurs pastiches de dire Reboux-et-Müller que l'on me pardonnera, j'espère, cette légère indélicatesse. En tous cas, c'est bien Reboux, tout seul, qui évoque (comme ce qui précède, dans des Mémoires aussi enjoués que cancaniers, écrits en 1956), sa première rencontre à Rouen, avec « le grand Müller », ce camarade « qui nous dépassait tous de toute la tête, et se distinguait par sa maigreur, sa robustesse et son agilité », qui « à son prestige physique ajoutait le privilège d'être fils de journaliste », et que, de surcroît « tout le 3e bataillon honorait pour son insolence irréprochable et vengeresse » face à tel ou tel adjudant « écarquillé » ou « apoplectique ».

Encore un mot, avant de revenir à Rennes, car je crois deviner que quelques lecteurs commencent à s'impatienter de cette longue station à Rouen : cette année d'immenses rigolades, Reboux l'appelle « ma vie de héros »… Ce dernier mot, pris cette fois au pied de la lettre, me fait penser que cela, décidément, loin de n'être qu'une parenthèse insignifiante dans la vie de Müller, peut se lire comme un troublant raccourci, une mise en abîme de ce que sera sa courte vie, quand il aura quitté Rennes. Les années parisiennes, avec Reboux, retrouvé cinq ou six ans plus tard : « La classe arrive. On se promet de s'écrire. Naturellement on ne s'écrit pas. Un matin, je vois arriver à Paris mon copain du 24e, toujours long, toujours maigre, dans un vêtement civil, cylindré dans une longue redingote. » Des années auxquelles Müller goûtera, avec son goût des canulars, « la force d'entrain et de vie » qui le caractérise, « ces soirées où il prodiguait, en jeux imprévus et fantasques, en inventions plaisantes, cette exubérance de vie que la nuit n'endormait pas » (cette fois ce sont Jean et Jérôme Tharaud qui contribuent obligeamment à mon récit), et bien sûr le succès des À la manière de…. Voilà pour « la rigolade », après tout n'était-on pas dans les années folles ? Et puis 1914. Le retour à la vie militaire. Septembre 14, et Charles Müller qui meurt, à trente-sept ans, un mois après Charles Péguy (et donc, pour revenir à mes quatre mousquetaires du dreyfusisme, trente-trois ans avant Delaisi, trente-cinq ans avant Bougot, et… cinquante-deux ans avant Leray). Voilà pour l'héroïsme, l'héroïsme « pour de vrai » cette fois, à Longueval dans la Somme, bien loin des plateaux de la colline d'où l'on apercevait Rouen dans le brouillard : sa citation à l'ordre de la IVe Armée nous apprend qu'il y fut « mortellement blessé le 26 septembre 1914, au moment où, debout à un point balayé par la mitraille, il rassemblait sa section un instant dispersée ».

Mais nous en sommes encore loin, de son débarquement à Paris, et de ses retrouvailles avec Paul Reboux. Et a fortiori de Longueval. Ce qui m'importe, à ce point du récit, c'est que je suis sûr qu'il resta toujours, pendant cette année 1899, en contact avec Rennes où il ne reviendra qu'en septembre, et qu'il ne perdit pas une miette de ce qui s'y passait. Surtout pendant cet été, où, à Rennes, l'on n'avait pas affaire à des sergents braillards et des adjudants apoplectiques, mais à des capitaines, des commandants, des colonels, des généraux autrement plus inquiétants. Une tout autre armée que celle, bonasse, du soldat Chapuzot, ce que Jaurès appelle la Haute-Armée, et où il ne voit que « des scélérats d'État-Major ».

Je vois bien que les lecteurs impatients n'y tiennent plus. Rennes où « il ne reviendra qu'en septembre 1899 » ? C'est bien ce qu'il nous avait semblé saisir au passage. Il ne faisait pas simplement ses vingt-huit jours, et il a donc manqué non seulement la rentrée de 1898, mais encore toute l'année 99 jusqu'aux lendemains du procès Dreyfus ? Et… mais oui, forcément aussi ce fameux déjeuner du 25 juin à l'auberge des Trois Marches, à l'invitation de Victor Basch, dont il a été question au premier chapitre ? À moins qu'il ne soit venu spécialement de Rouen, en permission, pour y prendre part ? cela est-il vraisemblable ? Ce serait, ma foi, un possible narratif amusant à expérimenter, quoiqu'en effet bien peu vraisemblable. En vérité, ces questions de lecteurs vigilants m'obligent — ce qui au fond vaut aussi bien, car ainsi j'en serai débarrassé — à confesser sans plus attendre que le Müller du déjeuner des Trois Marches avec Victor Basch, Delaisi, Bougot et Leray, le 25 juin 1899, n'est pas le Charles Müller que j'ai présenté plus haut, mais son frère aîné Valéry, de deux ans plus âgé que lui, devenu en janvier 1899 rédacteur en chef de L'Avenir de Rennes. Mais ceci est encore une autre histoire, qui trouvera son explication le moment venu, quand ce que Thomas Mann appelait plaisamment « l'esprit de récit », qui a tendance à n'en faire qu'à sa tête, le voudra bien, et seulement à ce moment-là. En attendant, constatons qu'au fond j'offre ainsi au lecteur deux Müller pour le prix d'un. Et passons à la suite !…

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CHAPITRE VI

Où l'on profite d'un été où il ne se passe rien pour revenir en arrière et faire connaissance avec un autre Francis, Leray, et un autre Charles, Bougot

Puisque Delaisi est à Bazougers et Müller à la caserne, j'ai encore — j'ai enfin ! — le temps de vous présenter Leray et Bougot qui, depuis près de cinquante pages, attendent leur tour d'entrer dans ce récit. L'autre Francis et l'autre Charles ! J'aurais pu, j'aurais peut-être dû commencer par eux. Après tout, nés en 1869 et 1872, ne sont-ils pas les deux aînés ? Et les deux « locaux », natifs d'Ille-et-Vilaine, habitant et travaillant l'un et l'autre à Rennes depuis de nombreuses années ? Oui, mais l'un et l'autre n'ont suivi les derniers événements que d'assez loin, et même peut-être de très loin. Pourquoi ? Eh bien tout simplement parce qu'il n'est pas vraisemblable à cette date, ni à Rennes ni ailleurs, qu'un menuisier comme Bougot, ni même un instituteur comme Leray, soient déjà profondément touchés par l'affaire Dreyfus. Aussi remarquables fussent-ils (et le lecteur verra qu'ils l'étaient !), il n'y a pas la moindre chance que, en ce début de 1898, autrement dit au lendemain de J'Accuse, ils soient, ou deviennent, déjà dreyfusards. Car ceux qui sont entrés dans l'Affaire à ce moment-là, ce sont « les hommes de pensée », comme les appelait Clemenceau, « les hommes de pur labeur intellectuel ». À qui se sont joints, bien qu'ils ne fussent encore que des intellectuels en herbe ou des savants en devenir, des étudiants éclairés par leurs maîtres et parfois pris avec eux dans la tempête. Comme Delaisi et Müller. Mais pas des menuisiers, et pas davantage des instituteurs ! M. Basch et M. Sée pouvaient parler de « l'iniquité » à Delaisi, Müller et quelques autres. Pour un Bougot, pour un Leray, ce M. Basch, ce M. Sée vivaient dans un autre monde que le leur, et l'heure n'est pas venue où ces deux mondes vont entrer en contact, et se parler. Il me faut donc, pour les introduire dans ce récit, aller les chercher là où ils sont encore.

 

L'autre Francis et l'autre Charles… Pour le moment, en dehors de ces prénoms, que pouvaient-ils avoir en commun avec le premier Charles et le premier Francis ? Apparemment rien. Si entre ces quatre-là doit un jour s'ébaucher puis se dessiner une structure, elle ne repose encore que sur des oppositions : les uns étaient, d'une certaine façon, le contraire des autres, et à peu près tout les destinait à rester à jamais étrangers les uns aux autres. Et d'ailleurs, même entre Leray et Bougot, entre l'instituteur et le menuisier, quels points communs pouvait-il y avoir ?… Au moins ceci, qui les différencie d'emblée des deux autres : face à ces deux « venus d'ailleurs », tout juste arrivés là en 1896 pour « faire leurs études », ceux-ci sont deux autochtones, pas tout à fait deux Rennais de naissance mais deux « gars » d'Ille-et-Vilaine. En un temps où l'on ne voyageait guère, cette différence-là quant à l'inscription dans l'espace français n'est certes pas négligeable, mais la plus importante était ailleurs : ils n'étaient pas plus allés au lycée l'un que l'autre, ce qui, au moins dans l'immédiat, constituait un marqueur infiniment plus fort. Car comme l'écrivit Charles Tillon, le lycée où l'on goûte aux humanités, c'était alors (et pour longtemps) « l'école du pré-destin bourgeois ». Charles Müller y avait accédé naturellement. Francis Delaisi y était arrivé par exception, comme un des premiers exemples de l'ascenseur social et de l'élitisme républicain. Mais lorsque, petits garçons d'une douzaine d'années, Charles Bougot et Francis Leray sortirent de l'école primaire avec leur certificat d'études en poche, la question ne se posa pas de savoir s'ils seraient ou non lycéens. Leray prépara l'École Normale d'Instituteurs, où il entra en 1884, Bougot entra à l'École pratique d'Industrie en 1885. Leurs pères n'y virent sûrement pas matière à leur faire un discours solennel comme celui que Parfait Delaisi tint à son fils devant le lycée de Laval en cette même année 1885 ; et pourtant c'était déjà quelque chose d'en être arrivés là ! Chacun de son côté, ils bénéficiaient du vent de démocratie et de modernité que depuis quelques années la République faisait souffler sur la France. Ils avaient déjà eu droit à l'école gratuite et obligatoire jusqu'à 12 ans, et s'ils ne profitèrent pas, comme Delaisi, de l'aubaine d'une bourse qui leur eût ouvert les portes de l'enseignement secondaire, au moins virent-ils se présenter à eux d'autres voies que celle de travailler dès la sortie de l'école.

De la jeunesse de Bougot, né à Guichen, je ne sais à peu près rien. Au moins puis-je imaginer que lorsque ses parents décidèrent de l'envoyer à « l'Industrie » comme on disait, cela se passa à peu près comme plus tard pour Charles Tillon. Celui-ci rêvait de « faire les Beaux-Arts ». Ce qui était évidemment exclu. J'ignore à quoi rêvait le petit Bougot, mais je ne risque guère de me tromper en imaginant que ses parents le voyaient prendre tout de suite un métier « pour gagner ». Un voisin qui s'y connaissait un peu conseilla : Mettez-le donc trois ans à l'École d'Industrie et il aura un métier solide… Parce que, c'est Tillon qui l'écrit, « l'école technique c'était un progrès de la démocratie, la lutte contre l'inégalité sociale affirmée par la barrière du lycée ». Et c'est précisément (voire providentiellement) cette École qui venait d'être fondée en 1885 par la municipalité, radicale, de Rennes juste à point pour que notre Bougot y entre à treize ans ! Elle se trouvait alors place du Vieux Saint-Étienne, avait pour but de « former des ouvriers instruits et habiles » et donnait aux élèves un complément d'instruction primaire essentiellement pratique et professionnel. Car « le développement industriel exigeait désormais la formation d'ouvriers pourvus d'un bagage supérieur à celui de l'apprentissage routinier, laissé à la discrétion des patrons plus ou moins mal intentionnés ». Ainsi, « en se mécanisant, la production exigeait des professionnels plus instruits, une sorte d'enseignement secondaire doublé par des travaux manuels ».

Madame Bougot dut donc, comme plus tard Madame Tillon, acheter à son fils deux paires de bleus pour l'atelier où il trouva « un tiroir garni de limes et de burins, d'équerres et de compas », en fonction des métiers dont les rudiments y étaient enseignés aux futurs apprentis : forge, serrurerie, ajustage, tour sur métaux, mécanique, menuiserie, ébénisterie, tour sur bois, modelage. Mais si sa journée comprenait 5 heures 1/2 d'atelier, il avait aussi droit à 1 heure 1/2 d'enseignement général, 1 heure de dessin et 1 heure 1/2 d'études. Charles Bougot n'y apprit pas l'art de faire de belles phrases comme Delaisi ni le goût d'imiter les écrivains comme Müller. Mais il apprit là tout ce qu'il fallait pour pouvoir dire plus tard : « S'il est vrai qu'on n'apprend que de petites choses avec son métier, c'est tout lui devoir que d'apprendre à connaître, grâce à lui, le monde du travail, ce qui dispense de l'inventer. » C'est, évidemment, encore Charles Tillon qui écrit cela ; mais je l'imagine bien dans la bouche de Bougot.

 

Si l'École pratique d'Industrie (tel fut son nom exact, à partir de 1891) semble avoir été créée exprès pour que Bougot y trouve un peu plus, et même peut-être beaucoup plus d'instruction que ce à quoi il aurait pu accéder seulement quelques années plus tôt, l'École Normale d'Instituteurs existait certes bien avant que Leray n'y entrât. Mais elle avait pris, dans les dernières années, une importance nouvelle. Et ce, doublement : parce que les bâtiments construits 19 faubourg Saint-Malo dans les dernières années du Second Empire (entre 1865 et 1868) étaient en cours d'agrandissement dans les années 80. Mais surtout parce que les lois scolaires de la Troisième République avaient, en quelques années, donné aux Écoles normales un rôle désormais capital dans l'organisation de l'enseignement. La loi du 9 août 1879 avait décidé l'établissement d'une École normale dans chaque département. Les lois du 16 juin 1881 et du 28 mars 1882 avaient instauré l'obligation (de six à treize ans) et la laïcité de l'enseignement primaire et sa gratuité absolue dans les écoles publiques. Leray arrivait donc, lui aussi, à point nommé, au moment précis où cette École normale, qui avait désormais à répondre à ces exigences nouvelles de l'enseignement républicain, devenait pour les enfants de familles pauvres une chance d'échapper à un destin tracé d'avance. Et pour Leray il semblait l'être encore plus que pour Bougot.

Son père, Ambroise Leray, était d'une famille de onze enfants, de Chateaugiron dans la campagne rennaise. Il travailla de bonne heure. Il devint sellier ou bourrelier à Vitré, et la qualité de ses harnais pour chevaux lui valut un temps une relative prospérité. Hélas, la défaite de 1870 et la crise économique qui s'ensuivit eurent sur ses affaires de néfastes effets. Son fils, notre deuxième Francis, eut une jeunesse misérable, si misérable qu'il aurait pu n'avoir d'autre issue que d'entrer dans les ordres. Cinq des frères et sœurs de son père avaient déjà choisi, (si l'on peut dire…), cette voie, et il en est au moins un à qui cela n'avait pas mal réussi, son oncle François-Xavier (tels étaient d'ailleurs aussi les vrais prénoms de notre Francis, qui était peut-être donc son filleul), son oncle d'Amérique ! Entré chez les Eudistes, la congrégation qui avait fondé à Rennes le Collège Saint-Martin, celui-ci était parti là-bas très jeune. Il s'était illustré par son dévouement pendant la peste de 1853 où « avec une charrette il parcourait les rues de Jackson, en Louisiane, pour ramasser et évacuer les cadavres » ; puis avait été aumônier auprès de l'armée sudiste pendant la Guerre de Sécession. Ayant survécu à tout cela et y ayant gagné d'être « célébré par la vox populi », il était devenu Mgr Leray, évêque d'Ionopolis, puis évêque-coadjuteur et finalement archevêque de la Nouvelle-Orléans. Il fut même nommé cardinal, mais post mortem. Assez d'aventures et de réussite pour donner l'envie de suivre la même voie à un neveu à qui des qualités intellectuelles évidentes auraient ouvert sans problème les portes du Séminaire.

Mais à quoi tient un destin ! Ambroise Leray ne partageait pas les convictions de son aîné François-Xavier et de ses quatre sœurs religieuses. Il n'était pas du même bord car, pour tout dire, il était le « Bleu » de la famille. Et même « si passionnément libéral qu'à Vitré on le qualifia de communard ». Relativisons ce qualificatif : Vitré était le fief électoral de M. le comte Le Gonidec de Traissan, qui aurait pu concourir pour le titre de l'élu le plus réactionnaire de l'Assemblée nationale. Un peu d'audace et de liberté d'esprit devait suffire pour que l'on y fût catalogué comme communard. Il n'empêche : au lieu d'assurer à son fils, à défaut de palpitantes aventures au Far West, tout au moins la sécurité et une relative prospérité de curé de campagne en l'envoyant au Séminaire, Ambroise Leray choisit pour lui l'autre refuge qui s'offrait aux garçons intelligents mais pauvres, — pour ne pas dire le refuge d'en face : l'École Normale. Le jeune Francis, qui aurait peut-être pu prétendre à un destin en rouge, à l'instar de son oncle cardinal, fut ainsi voué à l'uniforme noir des jeunes élèves-maîtres. En 1884, il entrait à l'École Normale d'Instituteurs de Rennes, échappant ainsi aux deux possibles narratifs auxquels il était le plus vraisemblablement voué : la misère, et les ordres. Au cas où l'on aurait oublié ce que Charles Péguy, décrivant les élèves-maîtres qui, chaque semaine, lui faisaient la classe à l'annexe de l'École Normale d'Orléans, disait de cet uniforme et de ceux qui le portaient, relisons-le : c'est beau comme l'est le Péguy des grands jours, et c'est le Francis Leray des années 1884-1887 qu'il nous décrit ici :

« Nos jeunes maîtres étaient beaux comme des hussards noirs. Sveltes, sévères, sanglés. Sérieux et un peu tremblants de leur précoce, de leur soudaine omnipotence. Un long pantalon noir, mais je pense avec un liseré violet. Le violet n'est pas seulement la couleur des évêques, il est aussi la couleur de l'enseignement primaire. Un gilet noir. Une longue redingote noire, bien droite, bien tombante, mais deux croisements de palmes violettes au revers. Une casquette plate, noire, mais un croisement de palmes violettes au-dessus du front. Cet uniforme civil était une sorte d'uniforme militaire encore plus sévère, encore plus militaire, étant un uniforme civique… Porté par ces gamins qui étaient vraiment les enfants de la République. Par ces jeunes hussards de la République. »

Mais l'habit ne fait pas toujours le moine… Dans les années 1880, à l'École Normale d'Instituteurs de Rennes, les promotions, où les fils de cultivateurs étaient majoritaires, paraissaient bien médiocres. Un an avant l'arrivée de Leray, le Directeur s'en désolait : « Nous recevons très peu de sujets dont l'intelligence dépasse la moyenne » et établissait ainsi le bilan intellectuel de ses élèves : « peu ou pas d'intelligence d'élite, deux tiers environ de sujets passables, un tiers de médiocres ». Et comme l'enseignement lui-même passait pour médiocre, que les conférences pédagogiques étaient ennuyeuses, et la bibliothèque, franchement « indigente », nous nous garderons de nous forger une image trop flatteuse de ce qu'était alors l'École Normale de Rennes.

Il n'en reste pas moins que Francis Leray, comme Delaisi, l'autre Francis, y cultiva l'excellence et fut indiscutablement le meilleur et le plus brillant de sa promotion. Au point que le Directeur, à sa sortie de l'École en 1887, fit de lui ce portrait flatteur qui nous assure que ce hussard noir de la République avait la tête bien faite, et pas seulement un bel uniforme : « M. Leray est un jeune homme de bonnes manières et de bonne éducation, il a de la volonté et de l'indépendance, du caractère sans prétention ni suffisance. Il était de beaucoup supérieur en toutes choses à ses camarades. Il faisait bien à l'école annexe et réussira certainement comme instituteur, quoiqu'il ait à faire plus qu'un autre pour sa parole qui manque d'ampleur et sa taille qui ne s'impose pas. C'est un garçon à placer dans une école de ville, à Vitré, Redon ou Saint-Malo. »

La réalité dépassa les suggestions de M. le Directeur de l'École Normale. Pendant sa première année comme instituteur-adjoint, à Bruz, à quelques kilomètres de Rennes, pendant l'année scolaire 1887-88, son poulain fit si bonne impression qu'il fut gratifié de cette appréciation : « Brillant élève à l'EN où il a toujours tenu le premier rang, serait à sa place à Rennes si son inspecteur le proposait pour cet avancement. » Aussitôt dit, aussitôt fait : le 7 septembre 1888, « M. Leray » était nommé à Rennes, à l'école du boulevard de la Liberté.

 

Cette même année 1888, Bougot sortait de l'École d'Industrie, pourvu d'un diplôme d'aptitude au métier de menuisier. Il avait seize ans. Je n'ai toujours pas plus de renseignements sur lui en cette période de sa vie, mais il dut forcément trouver un patron, peut-être Ferchaux qui fabriquait des meubles dans trois magasins de la rue Vasselot à l'enseigne des « Fiançailles », ou bien Quimbrot dont les réclames proclamaient qu'il était aussi habile dans la « réparation de meubles antiques » que dans la « sculpture de meubles de tous styles », ou Le Cloerec qui au 9 du boulevard de la Liberté faisait aussi bien des sommiers élastiques que des cercueils en tous genres tout en étant surtout spécialiste des jalousies. Un de ces nombreux menuisiers pour meubles ou menuisiers pour bâtiments dont on trouve les noms dans l'Annuaire de Rennes (en 1900 on en dénombre pas moins de quatre-vingts). Il y fut apprenti, puis compagnon.

Cela aurait pu durer longtemps, et même toute sa vie. Il aurait simplement fini par se mettre à son compte, comme Ferchaux, ou Quimbrot, ou Le Cloerec, et il n'y aurait pas lieu de parler plus longtemps de lui. Tout comme Leray aurait pu rester un de ces instituteurs comme M. Fardin de l'école de la Halle-aux-Toiles, M. Couapel de l'école de la rue Vaneau ou M. Poirier, de celle du boulevard de la Liberté, des maîtres d'école certainement très estimables mais dans le dossier desquels il n'y a sans doute rien à trouver d'autre que l'appréciation annuelle et rituelle : « M. Untel est un bon instituteur consciencieux etc. » Un menuisier et un instituteur sans histoire — ou plus exactement dont l'histoire est restée entièrement du domaine privé — comme il en a existé des milliers dans la France de la Troisième République. Et qui ainsi n'auraient évidemment jamais eu la moindre occasion de rencontrer un Francis Delaisi ou un Charles Müller, tels que nous les connaissons déjà. Parce qu'ils auraient été, définitivement, sur des routes qui ne se seraient jamais croisées.

 

Si pourtant notre récit peut se poursuivre, c'est que, pendant que notre premier Francis et notre premier Charles, l'un sur les bancs du lycée de Laval et l'autre sur ceux du lycée de Rouen, faisaient leurs « humanités », le second Charles et le second Francis, eux, faisaient leur (petit bonhomme de) chemin. Un chemin pas si banal que cela. Mais que nous ne pouvons suivre qu'en pointillés, en essayant de le reconstituer au gré de leurs apparitions, hélas trop rares, dans diverses archives. L'on me dira que l'historiographie est riche d'études sur les instituteurs, et plus encore sur les ouvriers, et que je n'ai qu'à m'y référer… J'y trouverai, j'y ai trouvé, certes ce que Leray et Bougot ont en commun avec les autres instituteurs, ou les autres ouvriers, et ce sera déjà beaucoup. Et puis je constaterai, j'ai constaté, que Marcel Schwob avait raison lorsqu'il écrivait, dans ses Vies imaginaires : « La science historique nous laisse dans l'incertitude sur les individus. » Je continue donc, comme j'ai déjà commencé, à partir des bribes que les archives ont bien voulu me livrer sur l'individu Leray, et sur l'individu Bougot.

Leray d'abord : comme tous les normaliens il avait passé le brevet élémentaire à la fin de sa première année d'école normale, et le brevet supérieur au terme de la troisième année. Il aurait pu en rester là, à ce parcours de la plus grande banalité, mais selon les termes même de l'Inspecteur primaire, conservés aux Archives d'Ille-et-Vilaine, « il travaillait sans cesse à son instruction ». Il reprit donc des études. Comment, où, avec qui, on n'en sait rien, toujours est-il qu'il se présenta au baccalauréat d'enseignement moderne et qu'il fut reçu. En 1893, la même année que Delaisi, mais à vingt-quatre ans…

Et puis en ce mois de juillet 1893, il ne devenait pas seulement bachelier ; les archives du Grand Orient de France, rue Cadet, m'ont révélé qu'il entra aussi en maçonnerie. Le 30 de ce même mois, il fut initié et reçu comme apprenti à la loge La Parfaite Union. Son oncle archevêque se retourna-t-il dans sa tombe ? Ses quatre tantes religieuses se doutèrent-elles jamais que leur neveu, non content d'être devenu un hussard noir de la République, était aussi désormais ce que dans les milieux bien-pensants on appelait avec un frisson d'effroi « un frère trois points » ? On n'en sait évidemment rien, pas plus qu'on ne sait, hélas, à la suite de quelle démarche personnelle, de quelles rencontres, de quel parrainage, il en était venu à « frapper à la porte du Temple », alors situé au 13 du quai du Mail d'Onges. Cela restera son secret. Tout au plus peut-on remarquer qu'il y avait alors cinq ou six instituteurs du département à La Parfaite Union.

Quoi qu'il en soit, le Frère Leray manifesta au sein de son atelier les mêmes dons pour l'excellence que dix ans plus tôt à l'École normale. Le Vénérable de La Parfaite Union semble faire écho au directeur de l'École normale lorsqu'il écrit : « Le Frère Leray est un excellent maçon digne d'intérêt à tous les points de vue et l'une des Lumières de notre pauvre Atelier. » Le jeune initié brûla même les étapes à un rythme peu conforme aux délais habituels et à la durée des apprentissages si l'on se fie aux ouvrages sur la Maçonnerie : le 21 mars 1894, il devint Compagnon et le 1er juillet de la même année, onze mois après son initiation, il accédait au grade de Maître.

 

Pendant que Leray franchissait les trois premiers degrés de la Franc-Maçonnerie à une vitesse record, Bougot n'était pas en reste. Hélas, pour nous éclairer sur son parcours, pas de lettre d'un patron, Quimbrot, ou Ferchaux ou Le Cloerec, disant à quel point le compagnon Bougot excelle dans l'art de la menuiserie. Il faut ici se contenter de quelques traces aux archives municipales de Rennes, dans le dossier I 79, qui n'a pas fini de nous en apprendre. En cherchant bien, on y découvre qu'avec une quinzaine de compagnons, il a fondé une « Association coopérative ouvrière des menuisiers et ébénistes ». Cette coopérative, dont le premier directeur s'appelle Émile Danrée et dont le siège social est situé place de la Halle-aux-Blés, « se charge de tous les travaux concernant la corporation, tant en bâtiments qu'en meubles » et se déclare fièrement compétente en meubles en tous genres, meubles de style, réparations, travaux à façon, menuiserie et parquets, agencement de magasins, jalousies de tous systèmes, étaux de boucherie et même installation d'écuries. Mais Bougot ne va pas plus se contenter d'être un bon menuisier que Leray d'être un instituteur bien noté par ses supérieurs : les mêmes sources nous apprennent qu'à partir de juillet 1895 il représente le syndicat des menuisiers à la Bourse du Travail. Une institution rendue possible par la loi Waldeck-Rousseau de 1884 sur les syndicats, et dont le rôle est d'organiser le placement des travailleurs, mais au-delà de répondre aux besoins de la population ouvrière, en assurant son éducation professionnelle et sociale. Celle de Rennes, où l'on ne s'est vraiment pas précipité, vu les alarmes et résistances que cela inspirait à la droite et aux patrons, fut installée dans l'ancien Café Central, au 14 place du Champ Jacquet, et inaugurée le 1er octobre 1893.

Charles Bougot fait partie, dès 1895 (il a vingt-trois ans), de « la liste des membres du Conseil d'administration », où son nom, — le premier, grâce sans doute à l'ordre alphabétique ! —, côtoie ceux des cinquante autres ouvriers (trois par corporation ou corps de métier) qui représentent les charpentiers, les cordonniers et les plâtriers, les tailleurs de pierre et les travailleurs du livre, les ouvriers en métaux et ceux des cuirs et peaux, les maçons et les peintres, les ouvriers des voitures et ceux du chemin de fer, les brossiers, les cochers et même les chapeliers. Tout ce qui dans cette ville de Rennes, où l'industrie est à peu près inexistante, tient lieu de classe ouvrière.

Enfin, et puisque classe ouvrière il y a, on découvre que, le 1er mai de cette même année 1895, il est, en tant que président de séance, à la tribune de la réunion publique organisée sous les Lices (date, et lieu privilégié des grands meetings ouvriers rennais) par le Cercle d'Études sociales. Il suffira de dire pour l'instant (car je n'en ai pas fini avec ce Cercle d'Études sociales) qu'il est, selon les mots même du Préfet, « à côté de la Bourse du Travail », mais surtout que l'on y développe et commente « les théories socialistes collectivistes et révolutionnaires », puisque, dit le même préfet, « les tendances du Cercle d'Études sociales sont franchement socialistes ». Autant dire que Bougot, trouvant sans doute son engagement à la Bourse du travail trop tiède, s'est engagé aux côtés de la frange la plus radicale des ouvriers rennais.

Triple engagement donc, professionnel, syndical, et politique, qui fait un digne pendant à la façon dont Leray a gravi, à peu près dans les mêmes années, les trois premiers degrés de la Franc-Maçonnerie ! Et comme pour Leray, malheureusement, rien ici non plus qui nous indique au terme de quelles expériences, de quelle réflexion, de quelles fréquentations, Bougot en est arrivé là. Mais ce qui est sûr, c'est qu'en ces années 1893-95, il n'est pas, lui non plus, resté les deux pieds dans le même sabot ; il y a, chez ces deux « gars » d'Ille-et-Vilaine, un profond désir de dépasser les limites étriquées dans lesquelles leur avenir semble fatalement devoir s'inscrire. Le même désir de dépasser le simple état premier d'instituteur ou de menuisier, la même aspiration à élargir leur horizon social, intellectuel et politique en inscrivant leur vie dans un espace élargi, en faisant l'expérience d'une sociabilité nouvelle et plus généreuse que celle des simples relations de travail, celle de Frères ou celle des Camarades ! Et dans une ville comme Rennes, cet engagement, laïc et anticlérical pour l'un, socialiste et révolutionnaire pour l'autre, est assurément très minoritaire.

Encore un mot, le dernier.

Pour l'instituteur Francis Leray, ce n'en était pas encore fini des expériences nouvelles. À peine devenu Maître au sein de la respectable loge La Parfaite Union à l'Orient de Rennes, il ambitionnait de se présenter au Certificat d'Aptitude à l'enseignement de l'allemand, et cherchait à obtenir un congé afin de séjourner en Allemagne pour se perfectionner dans cette langue… Quand avait-il commencé à l'apprendre ? D'où, de qui lui en venait le goût ? Mystère encore ! Un seul document pourtant, un seul et unique document nous en parle, un peu, trop peu… Une lettre que j'ai lue toujours rue Cadet, à la bibliothèque du Grand Orient de France : c'est décidément entre la Franc-Maçonnerie et l'Instruction publique que se construit la vie de Leray en cette fin du XIXe siècle, et c'est entre les archives de l'une et celles de l'autre que nous pouvons de temps en temps extirper de quoi imaginer quelques bribes de cette vie. Voici donc ce que, le 6 septembre 1895, Francis Leray écrivait à Isidore Louveau, Vénérable de La Parfaite Union :

 

Très Vénérable Maître,

J'ai la fav∴ de solliciter votre bienveillant appui dans une démarche que je fais auprès de Monsieur le Ministre de L'Instruction publique.

Cette année, j'ai été admissible au concours du Certificat d'aptitude à l'enseignement de l'allemand dans les Lycées. Malheureusement je viens d'échouer aux épreuves orales. Or, tous les ans on accorde à quelques candidats admissibles une délégation dans un collège pour les fonctions de professeur d'allemand.

C'est cette faveur que je recherche.

Actuellement je suis instituteur. Mes nombreuses heures de service et la fatigue que me cause une classe très nombreuse me placent dans des conditions très défavorables pour préparer un examen, où mes concurrents, faisant presque tous partie de l'enseignement secondaire, disposent de beaucoup plus de loisirs et jouissent de plus grandes facilités pour leurs études.

J'ai cru aussi que Monsieur le Ministre daignera considérer que j'ai acquis les connaissances nécessaires pour affronter les épreuves du concours par mes seuls efforts et dans les rares instants que me laissait ma tâche journalière.

Mon expérience de l'enseignement, mon séjour d'un an en Allemagne, mon admissibilité au Certificat d'aptitude et l'appui que veulent bien m'accorder mes supérieurs hiérarchiques sont de sûrs garants que je serais à la hauteur de ma tâche dans cette charge de professeur.

J'ajouterai que je possède, outre les brevets primaires, le grade de bachelier ès-lettres et que je compte déjà huit ans de service dans l'enseignement.

Je vous serais très reconnaissant, T∴ C∴ V∴, si vous vouliez en faveur de ma requête user de votre influence auprès du F∴ Steeg, Inspecteur général de l'enseignement primaire qui présidait le jury de mon examen, et du F∴ Buisson, Directeur de l'enseignement primaire .

Daignez agréer, T∴ C∴ Vén∴, l'expression de ma profonde gratitude et l'assurance de mes sentiments maç∴ et dévoués.

F. Leray, M∴

 

Cette lettre, on le voit, n'a rien d'exceptionnel, rien qui puisse charmer ni passionner le lecteur. Je vois déjà celui-ci murmurer, car comme l'écrivait Scarron, « tout lecteur murmure, et je murmure moi-même lorsque je suis lecteur ». Elle n'a ni le brio ni le charme du toast de l'autre Francis, Delaisi, discourant devant les Anciens élèves du lycée de Laval sur les vraies affections, la vraie lutte et la vraie vie, sur le monde où l'on rêve et le monde où l'on agit. Leray écrit au Vénérable de sa Loge pour faire appel à la solidarité maçonnique, autrement dit solliciter un peu de piston, et voilà tout. Que cela est prosaïque ! Eh bien oui, Delaisi, à ce moment, était encore dans la poésie, la poésie dont se parait pour le lycéen qu'il était encore le monde d'au-delà des grilles, à la conquête duquel il se voyait partir bientôt. Leray est ici profondément, jusqu'au cou, dans ce que Hegel appelle « la prose du monde ». Avec ses déceptions et ses échecs, qu'il faut avoir l'énergie de surmonter, avec ses contraintes et les sollicitations à quoi il faut parfois s'y plier pour toucher ne serait-ce qu'un bout de son rêve. Francis Leray tenait à obtenir le diplôme qui ferait de lui un professeur de l'enseignement secondaire, un professeur de lycée pour en finir avec les misères d'une vie d'instituteur, ces misères que révélerait un peu plus tard le Jean Coste dont Péguy publierait l'histoire dans Les Cahiers de la Quinzaine  ! En fait, il obtint non pas la délégation qu'il sollicitait, mais ce qui valait bien mieux : une seconde année en Allemagne (car nous avons aussi appris au passage, qu'il en avait déjà fait une, dont je ne sais encore une fois, hélas, rien du tout), d'octobre 1895 à juin 1896, au terme de laquelle il fut cette fois reçu au Certificat d'aptitude. Eh bien ! il avait le bras long votre Louveau ! Voilà bien les Frères trois points, les Frères la gratouille, les Frères la magouille ! Eh bien non, lecteur qui murmurez encore, ces clichés éculés de l'antimaçonnisme de l'époque ne conviennent absolument pas au Frère Leray. Car celui-ci, dûment muni du diplôme qui l'autorisait à devenir professeur de lycée, « aima mieux rester instituteur » et fut donc nommé à l'école de la rue d'Échange, « la rue d'Ech' » comme on disait à Rennes, qui était alors la plus importante école publique de Rennes et possédait un cours primaire supérieur. En effet « il préférait s'adresser à une élite d'origine populaire, dans les cours complémentaires et supérieurs des écoles laïques, plutôt qu'à des enfants fortunés dans des collèges ou lycées ». Je tiens cette information (comme d'ailleurs toutes celles qui concernaient, au début de ce chapitre, aussi bien son enfance misérable que l'oncle archevêque) de son fils unique, Jean Leray, grand mathématicien qui fut professeur au Collège de France : c'est à ce titre que, dans un volume d'entretiens intitulé Hommes de science. Vingt-huit portraits — où il côtoie Pierre-Gilles de Gennes, Alfred Kastler, Laurent Schwartz, François Jacob, etc. —, il évoqua, en un très bel hommage, tout ce qu'il devait à son père, lequel, dit-il encore, « enseignait admirablement ». Comme quoi, en tous cas dans les familles de nos deux Francis, le fils du bourrelier de Vitré aussi bien que le fils du charron de Bazougers, ce que l'on n'appelait pas encore l'ascenseur républicain fonctionnait à merveille.

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CHAPITRE VII

Où il est question de la loge La Parfaite Union et du Cercle d'études sociales, grâce à quoi un et un font deux, mais où deux et deux ne font pas encore quatre

Le 1er octobre 1896, l'instituteur Francis Leray prit possession de son nouveau poste à Rennes. Quant à Charles Bougot, il était toujours menuisier coopérateur, et représentant de son syndicat à la Bourse du Travail. Ce qu'il me faut dire maintenant, c'est que, le même jour, Charles Müller était entré au lycée de Rennes en Première Supérieure, et qu'un mois plus tard, très exactement le 13 novembre, Francis Delaisi, qui venait d'être reçu premier au concours des bourses de la Faculté des lettres, était venu y prendre sa première inscription.

Ainsi, plus d'un an avant le début de mon premier chapitre, ces quatre jeunes gens étaient-ils bel et bien réunis dans le même espace, celui de la ville de Rennes. Alors pourquoi ne pas avoir commencé cette histoire dix-huit mois plus tôt, non en janvier 1898 mais en octobre ou novembre 1896 ? Pour le plaisir de plonger le plus vite possible deux personnages, et le lecteur avec eux, dans ces journées de manifestations, in medias res, en plein dans l'action, en plein dans l'Affaire ! Mais me voilà maintenant contraint à expliquer après coup ce qui s'est produit précédemment ! Furetière, en 1666, se moquait déjà dans Le Roman bourgeois de ces auteurs qui pour surprendre veulent « écorcher l'anguille par la queue » et en sont ensuite réduits à « de longs galimatias jusqu'à ce que quelque charitable écuyer ou confidente vienne éclaircir le lecteur des choses précédentes qu'il faut qu'il sache pour l'intelligence de l'histoire »… Mais comme je n'ai sous la main ni écuyer ni confidente, il faut bien que je m'expose moi-même à ce reproche de galimatias. Non sans avoir tenté de me justifier, en expliquant que j'avais une bonne raison de ne pas commencer mon récit en octobre 1896 : c'est qu'à cette date, aucun de ces quatre jeunes gens ne connaissait aucun des trois autres. Même les deux Rennais, Leray et Bougot, n'avaient sans doute jamais fait plus que se croiser dans les rues, mais rien ne permet de penser que l'instituteur franc-maçon et le menuisier socialiste se fussent un jour rencontrés. Quant aux deux étudiants, Delaisi et Müller, il faut attendre la rentrée de novembre 1897 pour qu'ils fassent connaissance, aux cours de MM. Basch et Sée.

Mais comme en ces temps-là les vacances des Facultés étaient fort longues, les cours ne reprenant que début novembre, j'ai encore le temps de faire part au lecteur d'une de ces figures inattendues que la réalité se plaît parfois à dessiner. La vérité est en effet que, s'ils étaient tous étrangers les uns aux autres en octobre 1896, quelques semaines plus tard ce n'était déjà plus le cas. Ils se connaissaient, si l'on peut dire, deux par deux. Structure incomplète, faite de deux improbables duos, que rien ne semblait promettre : Leray et Müller, Bougot et Delaisi. Un Francis, un Charles. À chaque fois, un grand Charles et un petit Francis. Le menuisier et l'étudiant, le fils du bourrelier de Vitré et celui du publiciste de Rouen. Car le fait est que Delaisi, comme Bougot, était membre du Cercle d'études sociales. Et que Müller, comme Leray, était membre de La Parfaite Union. Pourquoi, demandera le lecteur, ne pas l'avoir pas dit plus tôt, au chapitre II, quand nous faisions connaissance avec Delaisi et Müller ? Peut-être, et même sûrement parce que « l'esprit du récit », cher à Thomas Mann et dont j'ai déjà dit le caractère imprévisible, ne le voulait pas.

Aurais-je dû donner un autre début à ce récit, voire même — ce qui eût été plus compliqué — deux débuts parallèles ? Du genre « Un jour d'octobre 1896 (ou de novembre, à vrai dire personne ne peut dire avec précision quand cela se produisit), un étudiant de la Faculté des lettres de Rennes nommé Francis Delaisi se rendait place du Champ Jacquet, à la Bourse du travail… », « Un soir de novembre (ou de décembre) 1896, un jeune homme frappait à la porte d'une bâtisse au bout du Mail d'Onges ; il s'appelait Charles Müller… ». Le lecteur n'eût-il pas murmuré si j'avais affirmé que Bougot était, par un hasard miraculeux, de permanence à la Bourse du travail le jour où Delaisi s'y présenta, ou que la porte de la loge fut ouverte à Müller par Francis Leray ? Et ne murmure-t-il pas de nouveau, en s'étonnant de voir les deux Rennais de fraîche date qu'étaient alors Delaisi et Müller apparaître maintenant si rapidement en des lieux et des milieux où apparemment rien ne les prédestinait à pénétrer, et où l'on n'est pas censé entrer comme dans un moulin ?

Pour Charles Müller, voici comment les choses s'expliquent. Les archives du Grand Orient de France (décidément bien précieuses ici) me garantissent qu'il fut reçu et initié à la loge du Mail d'Onges le 23 janvier 1897. Elles me donnent en même temps la clé de cette initiation particulièrement précoce d'un jeune homme qui n'avait pas encore vingt ans : son père, Louis Müller, avait lui-même été, pendant des années, un des piliers de la loge La Constance Éprouvée, à Rouen, où il avait été reçu et initié le 14 octobre1886. Il désirait sûrement qu'un de ses fils au moins entrât à son tour en maçonnerie. Ce ne fut pas l'aîné Valéry, mais le second, Charles. Celui-ci n'avait que treize ans, en 1890, quand il fut adopté comme « lowton » à La Constance Éprouvée. Ainsi appelait-on le fils d'un franc-maçon ayant lui-même au moins le grade de Maître. Cela lui garantissait que, si son père venait à disparaître ou éprouvait des revers de fortune, il deviendrait, littéralement, le fils adoptif des Frères de la loge. Heureusement pour lui, Charles Müller ne fut pas réduit à cette extrémité, mais en tant que lowton, il avait aussi un privilège, qu'il ne tarda guère à faire valoir : celui de pouvoir être initié dès l'âge de dix-huit ans au lieu des vingt et un requis pour tout autre postulant, et ce sans être soumis ni à l'enquête ni au scrutin.

Louis Müller qui, dès son arrivée, s'était affilié à la loge rennaise, y trouvant même tout de suite place dans le collège des Officiers, au bureau de Secrétaire, était évidemment présent à l'initiation de son fils. Et pendant qu'avec émotion il regardait son fils, guidé par deux Frères, faire les trois voyages symboliques au terme desquels il recevrait la Lumière, il pensait sans doute à cet autre voyage, nullement symbolique celui-là, qui au mois d'août 1896 l'avait mené, lui, de Rouen à Rennes, du Petit Rouennais à L'Avenir de Rennes, et de La Constance Éprouvée à La Parfaite Union. Un voyage, dont je n'ai dit au Chapitre II que le strict nécessaire à ce moment-là du récit, mais dont je dois expliquer ici qu'il n'avait pas d'autre raison d'être que la solidarité maçonnique. Car si un certain Louis Caillot, directeur de L'Avenir, n'était mort en cette année 1896, Louis Müller ne serait jamais venu à Rennes. Ce Louis Caillot, qui vient pour ainsi dire d'une autre histoire, était le fils d'Aristide, fondateur de ce journal de tendance modérée qui, en 1870 à la chute de l'Empire, avait été le héraut de l'idéal républicain, en un temps où cet idéal n'y était pas la chose la mieux partagée du monde. Avec comme rédacteur en chef l'instituteur Bertrand Robidou, il avait été de toutes les batailles au nom de la République, ne cessant pendant un quart de siècle, de rompre des lances contre l'ultra-catholique, ultra-monarchiste et ultra-réactionnaire Journal de Rennes, mais vivant plutôt en bonne intelligence avec Le Petit Rennais, le quotidien des radicaux, qui tenaient la mairie. Mais depuis que ceux-ci, après s'être entichés du général Boulanger, étaient devenus nationalistes, militaristes, d'aucuns disaient même césaristes, un nouveau front s'était ouvert ; mais Aristide Caillot, le fondateur, n'était plus là depuis déjà bien des années, tandis que Bertrand Robidou, le vieux rédacteur en chef, était au plus mal. La mort prématurée de Paul Caillot laissait donc L'Avenir de Rennes entre les mains de sa femme Antoinette, à un moment où faisait rage entre les trois grands titres de la presse rennaise. Situation qui dut paraître suffisamment inquiétante pour que, partout où l'on restait fidèle aux idéaux des républicains modérés, de Gambetta à Jules Ferry en passant par Waldeck-Rousseau, l'on se répétât : « Il faut sauver L'Avenir de Rennes ! » L'écho de cet appel au secours dut résonner de ville en ville, et surtout de cercle républicain en loge maçonnique. Car si le nom de Caillot n'apparaît pas sur les tableaux de loge de La Parfaite Union, les autres journaux rennais, dont l'un avait qualifié L'Avenir de « champignon vénéneux poussant sur les planches humides de la loge du Mail d'Onges », ne se privèrent jamais de le présenter, en toute confraternité, comme « l'organe du Grand Orient ». L'Avenir ne prit jamais la peine de s'en défendre, et en tous cas lorsque Robidou, dernier survivant de l'époque héroïque de L'Avenir, passa à l'Orient éternel, ou se contenta, s'il n'était point maçon, de rendre l'âme, les cordons du poêle, à ses obsèques, étaient tenus par Louis Müller, Secrétaire comme on le sait déjà, et Isidore Louveau, Vénérable de La Parfaite Union… Jusqu'où l'écho de ce cri d'alarme put-il retentir ? Comment mena-t-il jusqu'à Louis Müller ? Impossible de dire après quelles démarches, à la demande pressante de quels amis politiques, de quels notables, et sûrement de quels « frères », Louis Müller abandonna Rouen pour débarquer à Rennes avec toute sa famille, dans la chaleur étouffante d'un mois d'août, quasiment en service commandé, avec pour mission d'apporter à la veuve Caillot son expérience de publiciste et la fermeté de ses convictions, politique et maçonniques. Si celles-ci ne s'étaient imposées impérieusement à Louis Müller, son fils Charles n'aurait jamais rencontré Francis Leray à la loge La Parfaite Union, ni Francis Delaisi à la Faculté des lettres de Rennes.

Quant à Delaisi, justement, les rapports de police conservés aux Archives de Rennes et consacrés aux réunions du Cercle d'études sociales, témoignent plus qu'abondamment de sa présence régulière et active à partir de décembre 1898. Mais ils ne nous disent ni quand, ni comment, ni pourquoi il vint frapper à la porte de la Bourse du travail. Il y a, décidément, encore et toujours, un comment et un pourquoi, qui m'obligent, encore et toujours, à m'en remettre au collectage d'indices plus ou moins épars, plus ou moins infimes, et, à partir de là, construire des hypothèses point trop illogiques, des interprétations pas trop hasardeuses. Comment et quand Francis Delaisi devint membre du Cercle d'études sociales de Rennes, c'est lui-même qui nous le dit, mais près d'un demi-siècle plus tard, et il faut aller chercher ce précieux témoignage en 1943, dans un article du journal collaborationniste L'Atelier, où, en une série d'articles où il évoque sa formation politique : « Détaché comme boursier à l'Université de ma petite province, je me mettais d'emblée en rapport avec la Bourse du travail, et bientôt je devins membre de la section allemaniste de l'internationale ouvrière. » Que ne nous en dit-il davantage ! Que n'a-t-on conservé, comme son « toast » devant les anciens élèves du lycée de Laval, les mots qu'il prononça peut-être après avoir été accueilli, dans cette « section allemaniste de l'Internationale ouvrière » ! Pourquoi une telle démarche ? Peut-être, comme il l'avait écrit bien plus tôt, en racontant son entrée au lycée de Laval, à cause du remords secret d'avoir « été tiré de la campagne ou de l'usine par la gratuité du lycée » et par sa bourse d'études. Sûrement par fidélité au « mandat » que son père lui avait délivré à la grille du lycée, et dont il n'est pas superflu de rappeler ici combien il pesa sur son histoire personnelle : « Plus d'un père, j'en suis sûr, a tenu le même langage en conduisant son fils dans les lycées de la bourgeoisie. Et pour moi, je n'oubliai pas. » En socialisme il n'y a pas de lowton, mais il est évident que c'est d'abord par fidélité à son père que Francis Delaisi devint socialiste.

Mais ici aussi il a fallu autre chose que l'influence d'un père pour amener notre personnage dans l'espace de ce récit. Quelqu'un venant lui aussi d'une autre histoire, d'un autre espace narratif. Le Caillot de Delaisi s'appelle Gustave Hervé, celui-là même qui allait devenir célèbre en 1901, du fait du scandale provoqué par ses positions violemment antimilitaristes, et qui devait créer en 1906 un journal, La Guerre Sociale, dont Delaisi serait un jour une des signatures les plus appréciées. Au lycée de Laval, entre 1890 et 1892, le jeune Francis l'avait eu comme répétiteur, mais n'en doutons pas : ce répétiteur, qui n'avait rien d'un Petit Chose, fut alors pour Francis Delaisi bien plus qu'un pion : sinon un ami, certainement un mentor. Lorsqu'il arriva à Laval, à dix-neuf ans, il présentait bien des points communs avec l'élève Delaisi qui était alors en Seconde. Fils d'un fourrier de la marine à l'Arsenal de Brest, brillant élève chez les Frères à l'école primaire, il avait obtenu, lui aussi, une bourse lui permettant, malgré le peu de ressources de sa famille, de poursuivre des études au lycée. Après une scolarité remarquable, il était allé, sur les conseils de ses professeurs, préparer l'École Normale Supérieure à Paris, au lycée Henri-IV. Mais l'histoire s'était mal terminée pour Gustave Hervé, comme nous l'apprennent Madeleine Rebérioux et J. Raymond, dans le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français : « Les exigences matérielles, personnelles et familiales, le contraignirent à chercher un gagne-pain. Il trouva celui de l'étudiant pauvre : il se fit pion. Pendant deux ans, surveillant au lycée de Laval, il put nourrir les siens. » C'est ce jeune, qui voyait se dérober à lui, à cause des pesanteurs sociales, le brillant avenir auquel on lui avait fait croire, qui, remâchant ses illusions perdues, dut, entre études surveillées, réfectoire et dortoir, transmettre à son cadet une conscience politique et surtout une conscience de classe qu'il devait lui-même à un camarade qui à Henri-IV lui apportait des brochures socialistes et qui l'avait, selon ses propres termes, « intoxiqué au marxisme ». Lorsqu'à soixante-dix ans, dans L'Atelier, Delaisi ébauche une mini-autobiographie intellectuelle et politique, il ne parle rien de Gustave Hervé. Mais il y est étrangement question d'un « ami inséparable, dans le vieux lycée de province où nous préparions notre bachot ». Un nommé Forestier, qui serait devenu plus tard Normalien et historien de la Révolution, et à qui Delaisi devrait d'être socialiste : « Un jour, mon camarade glissa sous mon pupitre le manifeste communiste de Karl Marx, avec un résumé fort clair du Capital. Ce fut une révélation ! » C'est avec ce Forestier qu'il aurait bâti ses premiers « rêves de jeunesse » : « Le peuple était le nombre. À la voix de quelques normaliens éloquents (que nous rêvions d'être), il accourait vers les urnes électorales et le suffrage universel qui lui conquérait à la fois bien-être et liberté. C'est la lutte finale ! » Le problème est qu'il n'y a pas la moindre trace de quelque Forestier au lycée de Laval dans les années 1880-1890, pas plus que de Forestier à Normale Sup, ni de Forestier historien de la Révolution… Autant dire que ce Forestier (qui, par un hasard qui me laisse songeur, porte le véritable nom du Siegfried du roman et de la pièce éponymes de Jean Giraudoux) a tout d'un prête-nom : dans l'étrange système de remémoration de sa jeunesse par un Delaisi de soixante-dix ans, il tient manifestement la place et le rôle d'un Gustave Hervé qui en ces années de l'Occupation n'est vraiment plus une référence dont on ait envie de (ou intérêt à) se réclamer. Ainsi donc, tout comme Charles Müller devint, début 1897, membre de La Parfaite Union, à cause de la mort de Paul Caillot, de même Francis Delaisi, sous l'influence de Gustave Hervé, devint bel et bien, fin 1896, membre du Cercle d'études sociales de Rennes, seul étudiant parmi ces menuisiers, plâtriers, cordonniers, fondeurs, ajusteurs que le commissaire de police Samyon, appelait « les citoyens du prolétariat rennais ». Comme quoi le récit a parfois besoin d'un Hervé, ou d'un Caillot, qui a priori n'ont rien à y faire et qui n'y apparaîtront jamais plus, venant, comme je l'ai déjà dit, d'une autre histoire, qui attend d'être racontée ou qui l'a déjà été ailleurs.

 

Ce commissaire Samyon, qui vient, lui, d'apparaître ici fort à propos, faisait régulièrement espionner les réunions du Cercle d'études sociales, sur l'ordre du Maire et du Préfet, qui craignaient fort que l'on s'y prépare à faire la Révolution. Et c'est bien de cela qu'il s'agissait, du moins en théorie, pour ces « citoyens », comme ils s'appelaient entre eux. Les plus assidus, entre quinze et vingt, se réunissaient tous les lundis soir au 16 de la rue Vasselot, dans « la basse ville », au sud de la Vilaine, un quartier pauvre, ouvrier, populaire, du centre ville. Il y avait aussi les soirées familiales où tout ce « prolétariat rennais » se retrouvait à deux pas de là avec femmes et enfants à l'auberge du sieur Raillé, à l'enseigne du Piré, 6 rue du Champ de Mars. La distraction s'y mêlait à l'endoctrinement. On prononçait des discours enflammés, on chantait des chansons et des romances, on écoutait des conférences, on disait des récitations et des monologues et pour finir l'on tirait une tombola. « Vive la Sociale ! » était le mot d'ordre que l'on y reprenait avec le plus d'entrain et de conviction, et si l'on ne se séparait pas sans avoir chanté… La Carmagnole, le grand moment de l'année était le 18 mars où l'on célébrait l'anniversaire de la Commune.

Le Cercle d'Études sociales, héritier donc à la fois de 1789 et de 1871, invitait aussi et accueillait, sous la halle des Lices, ceux que le Commissaire central Samyon, appelait « les apôtres prêcheurs du socialisme révolutionnaire ». Cet homme qui devait rêver d'une ville de Rennes où tout le monde reste bien à sa place, déplorait que « chaque ville possédant une Bourse du Travail reçoive tour à tour la visite de ces voyageurs en politique ». Ainsi Jean Allemane lui-même était-il venu en octobre1895 parler de la solidarité ouvrière et de la grève de Carmaux, et ce jour-là, comme par hasard, le président de séance s'appelait encore Charles Bougot. Une autre fois c'était le député Toussaint, qui proclamait : « Nous ne nous regardons pas seulement comme des représentants des circonscriptions qui nous ont élus, mais comme les représentants des travailleurs de toute la France ! » Une autre fois Jean-Baptiste Clément, dont on peut toujours rêver qu'il fit, sous les Lices, chanter Le Temps des cerises à tous les citoyens et citoyennes du prolétariat rennais.

Entre Temps des cerises et Carmagnole, entre les Vive la Sociale ! et la célébration annuelle de la Commune, il y avait bien de quoi nourrir les fantasmes et les angoisses des « autorités », celles de l'État comme celles de la ville, la Préfecture et la Mairie. Celles-ci surveillaient donc ces menuisiers et cordonniers comme le lait sur le feu. Elles voulaient ne rien ignorer de ce qu'ils disaient, de ce qu'ils projetaient, de ce qu'ils rêvaient. Elles se firent ainsi adresser avec la plus grande régularité, pour notre plus grand bonheur, des rapports de plus en plus détaillés sur ces réunions. Comme on n'imagine pas qu'au 16 rue Vasselot ni au restaurant Le Piré on écoutait par les tuyaux des poêles comme, dans Les Trois Mousquetaires, où d'Artagnan, pendant le siège de La Rochelle, entend par ce canal la conversation de Richelieu et de Milady, il faut bien en déduire qu'il y avait un « tuyau » d'un autre genre : une mouche, comme on disait aussi, à l'époque, autrement dit un mouchard, un indic, un indicateur de police. Lequel poussera le scrupule (ou le raffinement) jusqu'à noter, fin mars 1900, qu'un adhérent nommé Garel « a fait connaître aux camarades que tout ce qui était discuté au Cercle d'études sociales était rapporté mot à mot à la Préfecture et à la mairie. Un conseiller municipal lui a répété textuellement tout ce qui avait été décidé aux réunions précédentes ». Et de conclure, avec une évidente jubilation : « Chaque membre présent a dû promettre de faire tout son possible pour découvrir le mouchard » !

C'est en tous à ce mouchard, à ce tuyau, que je dois d'avoir lu, souvent avec délectation, ces notes qui disaient, un jour, un rien alarmistes : « En résumé les idées développées sont celles du parti socialiste révolutionnaire de Paris avec lequel ils sont en relation constantes et d'où ils reçoivent des instructions. » Et un autre jour, se voulant rassurantes : « Ces idées n'ont pris aucune extension dans le département et à Rennes elles sont admises, non par tous les membres des syndicats qui ont adhéré à la Bourse du Travail mais seulement par les délégués de ces syndicats. » Elles précisaient que « les membres du cercle d'études sociales sont au nombre de deux cents environ », affinant l'analyse pour expliquer : « Ses idées ne pénètrent que peu dans les groupes nombreux d'ouvriers (ateliers de la Gare, de l'Arsenal, de la Confection militaire) où elles ne rencontrent qu'un nombre restreint de partisans », ou encore : « Son action ne s'étend pas au-delà d'une certaine sphère, les ouvriers isolés ou petits patrons, ceux-ci supposant qu'ils trouveront au Cercle la force et les moyens de combattre avec succès le capitalisme. »

Sur la loge La Parfaite Union, qui se réunissait au Mail d'Onges, dans un nouveau quartier de la ville, à quelques minutes seulement du centre, il n'y a pas, secret maçonnique oblige, de rapports de police. Pas de Frère Mouche ou de Frère Tuyau pour briser le secret maçonnique en allant raconter dans le monde profane ce qui s'était dit à l'occasion de la dernière tenue, ou pendant les dernières agapes. Au moins sait-on tout de même, parce que Daniel Kerjan, historien de la Franc-Maçonnerie rennaise, en a dépouillé minutieusement les archives, que les  frères de 1896, qui se réunissaient deux fois par mois, n'avaient plus grand chose de commun avec leurs prédécesseurs qui avaient fondé cette loge historique, une des plus anciennes loges de province. Elle avait traversé avec plus ou moins de bonheur (il serait juste de dire : avec plus ou moins de malheurs !) les tourmentes du XVIIIe puis du XIXe siècle. Mais sa composition sociologique avait considérablement évolué depuis les origines. Aux noms aristocratiques des Frères d'avant 1789, les Belletier de l'Étang, Beschais de Garmeaux, Buhot de Kersers, Bidard de la Noé, etc. avaient succédé des patronymes plus ordinaires, un Allain, un Benoit, un Bizette. Non plus ceux d'avocats au Parlement de Bretagne, de Procureurs du Roi au Présidial ou de Directeurs des Fermes, mais plus bourgeoisement, ceux d'un commis des contributions, d'un avoué, d'un négociant en métaux, d'un marchand de chaussures, et de plusieurs instituteurs.

C'est dire si le 13 du Mail d'Onges et le 16 de la rue Vasselot étaient deux univers sociaux totalement différents et étrangers l'un à l'autre. Ici on se disait Mon frère, on se donnait l'accolade en se frappant trois fois sur l'épaule et après ce que l'on appelait une tenue on participait à des agapes, parfois copieusement arrosées. Là on s'appelait Camarades, on se serrait solidement la main, on se donnait de bonnes bourrades dans le dos et après la réunion on allait volontiers (était-ce le seul point commun ?) boire un coup de rouge au Piré tout proche. Ici on écoutait, dans un silence qu'en tout autre lieu on eût qualifié de religieux, des « planches » ou « morceaux d'architecture », censés contribuer à l'édification de l'assemblée, à l'amélioration morale de leur auteur, à l'approfondissement de la symbolique maçonnique, et à la construction du Temple. Là on se montait la tête aux discours des commis-voyageurs du socialisme, et l'on rêvait d'un autre monde et d'un grand soir. Rue Vasselot on discutait passionnément, parfois en parlant tous ensemble malgré les rappels à l'ordre du président de séance (si bien que la mouche du commissaire Samyon en perdait le fil du débat), sur les coopératives ouvrières ou sur le dernier congrès socialiste ; au Mail d'Onges on méditait gravement sur le pavé mosaïque ou sur la pierre cubique et le Vénérable Maître ne donnait la parole que selon un rituel bien établi, à chacun à son tour : « Tu as la parole, mon Frère. » Et surtout tandis qu'ici on criait Vive la Sociale en brandissant le poing, là on battait des mains en cadence en scandant solennellement : Liberté, Égalité, Fraternité ! Car l'immense majorité des francs-maçons de La Parfaite Union étaient sincèrement et même farouchement républicains mais ils n'étaient, loin s'en faut, ni socialistes ni révolutionnaires. On y aurait vainement cherché un ouvrier. Et l'on ne risquait pas de rencontrer un Frère dans l'obscure allée menant au Piré ou dans les sombres escaliers du 16 rue Vasselot.

Voilà qui donnait peu de chances aux deux duos que le hasard venait de constituer de se fondre bientôt en quatuor, quartette ou quadrille. Et de ces deux duos, Bougot-Delaisi et Leray-Müller, on ne sait évidemment rien. Les indicateurs de police et les tracés d'architecture ne s'attardent pas, hélas, à ces questions purement personnelles. Mais il y a peu de chances qu'un coup de foudre de l'amitié, du genre « parce que c'était moi, parce que c'était lui ! » ait, du jour au lendemain fait de ces deux-ci ou de ces deux-là des paires d'amis à toute épreuve. Les nouveaux venus trouvaient en face d'eux dix, vingt ou trente inconnus, et rien ne permet de dire que quelque mystérieuse affinité élective ait d'emblée poussé Delaisi vers Bougot ou Müller vers Leray. C'est dire si, décidément, deux fois deux paraissaient encore loin de devoir un jour faire quatre !

Et pourtant, à bien y regarder, ils avaient quelque chose en commun. Appartenir à la Franc-Maçonnerie ou appartenir à un Parti Socialiste Ouvrier Révolutionnaire, c'était appartenir à une micro-société, si ce n'est à une contre-société, être, d'une manière ou d'une autre, en marge de la société. D'ailleurs, à Rennes comme ailleurs, on avait tôt fait de considérer de telles micro-sociétés comme des sociétés secrètes. En tant que telles, elles suscitaient le soupçon, l'inquiétude, l'effroi. Ceux-ci étaient les rouges, les communards, les partageux, les ennemis de la propriété. Ceux-là étaient une secte impie, les Frères trois points, les chevaliers de la truelle. Des uns comme des autres on imaginait qu'ils participaient à Dieu sait quelle conspiration, qu'ils travaillaient à quelque obscure et néfaste entreprise de sape et de mise à bas de tout ce que la société avait de mieux établi et de plus sacré. En cette fin de XIXe siècle, les Francs-Maçons et les socialistes étaient les épouvantails préférés de la France bien-pensante… avec les Juifs.

Et c'est vrai que Rue Vasselot, on s'en prenait aux injustices et à l'inhumanité de la société bourgeoise et on voulait contribuer à l'avènement de la République sociale. Sur le Mail d'Onges on était simplement républicain, modéré ou radical, mais, en dignes héritiers des philanthropes du siècle des Lumières, on aspirait à voir régner entre les hommes des rapports plus raisonnables, plus justes et plus fraternels que dans « le monde profane ». Si donc d'un côté Bougot et Delaisi, et de l'autre côté Leray et Müller, avaient adhéré à ces deux micro-sociétés « aux valeurs nettement démarquées de leur environnement » — selon l'expression de Daniel Kerjan —, c'est sans doute qu'ils rêvaient, un peu ou beaucoup, d'un autre monde. Chacun d'eux savait bien ce qu'il devait à la République et à ses législateurs, mais chacun d'eux, qu'il fût allé frapper à la porte du Temple, ou à celle du Cercle d'études sociales, témoignait par là que cette République devait aller plus loin, qu'elle n'était pas encore celle de leurs rêves ou de leurs utopies.

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Post-Scriptum

Il y eut un début de chapitre VIII, que voici :

CHAPITRE VIII
Où décidément quatre fois un ne font pas encore quatre, mais où l'on voit Francis Delaisi se démener comme quatre

Cependant que notre récit revenait en arrière, le temps n'en continuait pas moins à courir, si bien que l'on est maintenant tout à la fin d'octobre 1898, peut-être même au début de novembre. Francis Delaisi est de retour à Rennes. C'est la rentrée des facultés. Il a retrouvé sa chambre d'étudiant, rue du Colombier, et va reprendre le chemin du Palais universitaire. Cette année, il doit se consacrer au Diplôme d'Études supérieures qui lui donnera le droit de préparer l'agrégation, précieux sésame supposé lui ouvrir toutes grandes les portes du professorat tout en lui assurant un salaire non négligeable et une relative indépendance. Belle réussite pour un fils et petit-fils de charron !

Comme tout étudiant à la veille de commencer son année de diplôme, il s'est demandé : avec qui, et sur quoi ? Car s'il s'agit de se trouver un sujet, il faut surtout, pour diriger le travail, un professeur avec lequel on a un minimum d'affinités. Delaisi n'a pas longtemps hésité : ce sera, s'il y consent, Monsieur Sée. La façon très nouvelle et personnelle qu'a celui-ci d'aborder l'histoire sous l'angle économique et social, en s'intéressant davantage à la misère du peuple et à ses doléances correspond à la façon qu'a le fils du charron de voir le monde et de se poser les problèmes.

Et cela tombe bien : Monsieur Sée est probablement enchanté de revoir son étudiant. Je crois même que, pour un peu, n'était la réserve confinant à de la timidité qui le caractérise, il lui dirait qu'il l'attendait avec impatience, peut-être même l'embrasserait-il, tant il est, j'en suis sûr, profondément soulagé de voir de retour à Rennes celui qui au mois de janvier avait pris la tête de ces deux douzaines d'étudiants qui leur avaient si courageusement apporté leur soutien. Car, en cet automne 1898, Monsieur Sée est inquiet, très inquiet. Toujours à cause de l'affaire Dreyfus. Il s'est passé tant de choses depuis le mois de juin !

« Ah ! M. Delaisi ! vous voilà ! comme vous tombez bien », doit-il lui dire en brandissant Le Petit Rennais.

Car voici qu'à Rennes, où l'on compte en tout et pour tout onze familles juives, le monarchiste et clérical Journal de Rennes et le laïc et républicain Petit Rennais annoncent avec une égale sympathie dès septembre-octobre 1898 la prochaine constitution d'un Groupe Antisémite et Nationaliste Rennais, qui veut « propager l'idée antisémite » et exhorter à « se grouper contre la juiverie qui menace nos intérêts les plus sacrés » ! Inquiétante perspective en tous cas pour le (toujours) minuscule groupe des dreyfusards rennais qui peuvent craindre de se retrouver dans la situation de janvier, en pire. Le Journal de Rennes en avait ainsi rendu compte (le 3 octobre 1898), sous le titre Fondation d'un Groupe antisémite à Rennes :

 

*

 

C'est ici que je me suis arrêté, en pleine phrase. Suivaient des copiés/collés de ma documentation : articles de presse, rapports de police, etc., déjà utilisés pour écrire, quelques années plus tôt, à quatre mains, avec Colette en une coopération dont je garde précieusement le souvenir, Rennes et Dreyfus en 1899, puis, signant seul, L'Honneur d'une ville. La naissance de la section de Rennes de la Ligue des Droits de l'Homme. Et devant cela, j'ai vraiment l'impression que « l'esprit du récit » se décourage ou renâcle. Raconter à nouveau cela, qui va me mener jusqu'aux lendemains du procès de Rennes et en 1900, avant la dislocation de ma bande des quatre, et les départs de Delaisi, puis de Müller pour Paris, et celui de Leray pour Nantes ? Bis repetita ? Ici, c'est : non placent, et le plaisir d'écrire a effectivement disparu. Les Quatre sont en panne. L'esprit du récit jette l'éponge. D'autant plus facilement que se présente le hasard d'une proposition alternative : traduire les écrits sur les Alpes de John Ruskin, comme le prolongement d'un livre antérieur que j'ai publié sur ce personnage et écrivain étonnant. L'esprit du récit cède la place à un esprit de la traduction, moins folâtre, moins surprenant, plus méthodique aussi, presque austère. Plus reposant aussi, mais pas forcément moins passionnant.

Je n'aurai donc pas raconté à nouveau (mais sous une autre forme et de leur point de vue) comment ces quatre-là jouèrent, à côté des sept universitaires dreyfusards rennais, un rôle capital en leur ralliant d'un côté (le côté de Müller et de Leray) la bourgeoisie éclairée, ou les républicains modérés, et de l'autre (le côté de Delaisi et de Bougot) les ouvriers socialistes. Je n'aurai pas raconté ces journées ou moments où se construisirent leurs rôles de jeunes dreyfusards : ce jour de décembre 1898 où Basch et Sée guidés par Delaisi s'engagèrent, non sans « un petit frisson d'inquiétude »  — c'est Basch lui-même qui le dit — dans une allée sombre menant à l'hôtel Piré où ils devaient « rencontrer les chefs du parti socialiste », ou celui de janvier 1899 où fut fondé le Groupe d'Action Républicaine de la Jeunesse Rennaise, avec, au bureau de la réunion, Delaisi, Bougot, Leray, et à L'Avenir de Rennes, pour en rendre compte et publier leur appel, Valéry, le frère de Charles Müller. Ni le mémorable après-midi où chez Basch se constitua la section rennaise de la Ligue des Droits de l'Homme. Ni ce formidable « combat des Trente de la rue de Robien » (c'est Basch qui l'appelle ainsi !) du 10 juin 1899 où les ouvriers — mais Delaisi et Leray étaient aussi de la partie — rossèrent copieusement les antidreyfusards et conquirent définitivement la maîtrise de la rue. Ni bien sûr ce déjeuner aux Trois Marches, d'où était parti ce récit, et où l'on devine que c'est sa « jeune garde » que Basch rassemblait là pour prendre toutes les dispositions nécessaires en vue des semaines à venir. Ni…, ni tant d'autres scènes. Jusqu'au moment où l'esprit du récit aurait décidé qu'on en était arrivé, entre jeunes dreyfusards, à une sorte d'acmè et de perfection dans la fraternité et la camaraderie nées de l'action, et où l'un d'eux se serait écrié : « Je ne sais ce que nous deviendrons… mais promettons-nous que dans dix ans nous nous souviendrons de ce que nous sommes ce soir ! » Comme dans Good morning Babylonia, des frères Taviani.

 

Et puis, en plus de ce début de chapitre, il y avait aussi un classeur où sont entassées des notes. Et dans le Mac un dossier « les 4 », avec pas mal de fichiers. Des idées de chapitres, des documents sur l'un ou l'autre. Avec beaucoup de questions auxquelles je n'ai pas trouvé de réponses, beaucoup de problèmes que je n'ai pas résolus.

Je ne raconterai donc pas non plus l'arrivée de Delaisi à Paris, pour préparer à nouveau une agrégation à laquelle il avait échoué à Rennes, et sans plus de succès, perturbé qu'il devait être par ses obligations de pion au lycée Buffon et au lycée Louis-le-Grand, où un inspecteur constata que son étude était « une pétaudière ». Et je ne parlerai pas de ses innombrables articles, dans Les Lettres que vient de fonder son ami Müller, puis dans les tumultueuses Guerre Sociale et Bataille Syndicaliste, de son ancien pion de Laval, Gustave Hervé, retrouvé à Paris. Ni de tout ce qui suivit : des livres sur l'économie — comment en parler, les évaluer, faute de la moindre compétence en ce domaine ? —, des livres sur l'Europe, dont il fut parmi les premiers partisans. Ni de ses liens plus ou moins éphémères avec la CGT, avec la LDH (où il retrouve « M. Basch », mais pour s'opposer à lui). Ni de son glissement jusqu'au pacifisme intégral, qui fait de lui un fervent munichois, puis un collaborateur, qui finira misérablement, et frappé d'indignité nationale. Etc. etc.

Et comment rendre compte de l'entrée de Müller dans « la vie parisienne », de ses quelques pièces, et surtout des À la manière de…, qui témoignent évidemment d'un rapport à la littérature aussi original qu'essentiel. Avec une proportion remarquable de pastiches d'auteurs modernes ou même contemporains, de Mallarmé (avec deux sonnets, « suivis de leur glose »), à Péguy en passant par Déroulède et Barrès, D'Annunzio et Kipling ? Et comment raconter sa mort héroïque sur la Somme, dès septembre 14, qui lui vaudra le double hommage si cocardier qu'on le croirait sorti d'une série d'À la manière de…, celui d'Henri de Régnier en un sonnet qui commençait par

Je vous ai vu jadis qui passiez dans la vie

Svelte et mince, un éclair de gaieté dans les yeux…

C'était au temps lointain où, pour Paris joyeux,

S'exerçait en riant votre verve applaudie

et s'achevait ainsi :

Et vous avez montré à plus d'un qui tomba

Comment on meurt, héroïquement, pour la France

À la manière de Charles Müller, soldat.

et celui d'Edmond Rostand, qui en vingt-trois strophes parfaitement « cyranesques » célèbre en lui « le type du Français/ Auquel un Allemand ne comprend rien », qui « est toute la France/ En étant le Tout-Paris », qui « Impassible se rend aux premières du feu/ Portant avec autant d'aisance l'habit bleu/ Que l'habit noir », et qui au moment de mourir se demande :

Quel style prendra-t-il, couché sur ce brancard ?

Certes il est sûr

De réussir Corneille… il préfère Bayard,

Adoptant sans effort la manière sans art

Du héros pur.

 

Et puis, à côté de ces deux-là, quelle place garder pour les deux autres, l'ouvrier menuisier et l'instituteur qui décidément, bien loin de Paris, et plus encore du Tout-Paris, reviennent plus que jamais à la prose du monde ? Bougot, dans la première décennie des années 1900, en figure de la classe ouvrière rennaise, candidat aux municipales en 1902, faisant campagne sous les préaux d'écoles flanqué de Victor Basch ; son rôle dans l'accueil bouleversant par la Bourse du travail de Rennes aux enfants des grévistes de Fougères en 1907 ; ses mots à l'emporte-pièce, comme quand il raille un ennuyeux conférencier socialiste venu de Paris : « Celui-là, c'est un conférencier pour le samedi soir : quand on l'a écouté, on est tout rasé pour le dimanche. » Et puis à partir de 1912, son entrée dans la municipalité, à côté de plusieurs anciens dreyfusards, comme Georges Dottin. Son action sociale incontestable, dans l'administration des hospices civils de Rennes ou à l'office municipal d'habitations à bon marché, ancêtre de nos modernes HLM, dont témoignent encore aujourd'hui près du pont de Nantes les remarquables bâtiments du Foyer Rennais. Mais aussi son glissement d'un socialisme révolutionnaire à un socialisme municipal — avec la perspective d'avoir à lire tous les procès-verbaux des réunions du conseil pendant quasiment trente ans, à la recherche de ses interventions… Parmi lesquelles, la plus émouvante, est celle où en 1923 il propose que le nom de son ancien complice et ami Charles Müller soit donné à une rue de Rennes.

Et quid de Leray ? Il part en Loire-Inférieure dès 1904 ou 1905. Mais auparavant il aura signé (avec un certain Alfred Martin) la traduction, publiée chez Stock, des Mémoires d'un révolutionnaire de l'anarchiste russe Kropotkine, avec lequel il entretint une correspondance à laquelle je n'ai pas eu accès. Leray, encore, dont la passion des langues ne cessera de se manifester. Et qui, revenant à Rennes en retraite, retrouva certains de ses anciens amis des luttes dreyfusardes, surtout Dottin, devenu Doyen de la Faculté des Lettres. Selon son fils, il fut alors chargé d'un cours d'italien qui eut un tel succès qu'une chaire d'italien fut créée à la Faculté de Rennes (à laquelle, faute des diplômes nécessaires, il ne pouvait prétendre lui-même), puis d'un cours d'espagnol, puis, quelques années plus tard, d'un cours de russe. Il ne cessa d'enseigner qu'à quatre-vingts ans. Revanche sur l'exécrable Patriote breton qui l'accusait d'être un agent du cosmopolitisme : Francis Leray fut un pionnier de l'enseignement des langues vivantes à Rennes. Il s'était mis, après Kropotkine, à traduire Dante, et dans les dernières années de sa vie il travaillait encore à une grammaire du russe… Avant de mourir, presque centenaire, deux ans avant mai 1968.

 

Tout cela, et bien d'autres choses que j'épargne au lecteur, ainsi recensé, « il n'y avait plus qu'à… » Oui, il n'y avait plus qu'à compter sur « l'esprit du récit » pour agencer tout cela, et (par exemple) faire cohabiter dans l'espace narratif, Charles Bougot se vouant aux hospices de la ville de Rennes et Müller, l'autre Charles, à Paris trouvant, avec Paul Reboux, le dernier vers de leur pastiche de Mallarmé : « J'offusque, triomphal, le néant qui m'assigne » ! Et de même Francis Delaisi, lancé dans une de ses brillantissimes descriptions des Contradictions du monde moderne, ou son éloge, moins reluisant, de La Révolution européenne, celle dont le Troisième Reich était, à ses yeux, l'artisan… Et Leray, l'autre Francis, dans sa maison du boulevard Volney, à Rennes, travaillant à ses Verbes italiens, dont il veut, ce sont ses mots, « exposer les difficultés en suivant une méthode à la fois scientifique et simple qui a fait ses preuves au cours de nos longues années d'enseignement ».

 

Il aurait juste fallu pour en arriver là plus de constance, plus de souffle, plus de talent (liste non exhaustive), et sans doute avoir eu cette idée au moins dix ans plus tôt… Et alors, une fois ce récit fini, j'aurais songé à l'intituler : Nous nous sommes tant aimés ! Mais ce titre était évidemment déjà pris par Ettore Scola, pour son film auquel l'idée de mes « Quatre » devait évidemment beaucoup, un film tant de fois vu et revu, et tant aimé avec Colette.

André Hélard

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