RETOUR : Contributions à la théorie de la littérature

.François-Marie Mourad : Recension du volume collectif Réinventer la brachylogie.

Mise en ligne le 24 mars 2020.

© : François-Marie Mourad.

François-Marie Mourad est professeur de lettres en classes préparatoires au lycée Montaigne de Bordeaux.
Il est l'auteur de Zola critique littéraire (Champion, 2003), de la présentation du Roman expérimental de Zola (Flammarion GF, 2006), de la présentation du recueil des nouvelles de Zola, en deux volumes (Flammarion GF, 2008), et de nombreux articles sur le naturalisme. Il est membre de l'équipe Zola de l'ITEM/CNRS.

 Réinventer la brachylogie, entre dialectique, rhétorique et poétique, sous la direction de Patrick Voisin, Paris, Classiques Garnier, 2020, 628 p.


Poétique de la brachylogie

Par leur nombre déjà, les trente-trois contributions qui constituent ce fort volume confortent le programme affiché par le titre. Elles avèrent paradoxalement l'extension et la richesse suggestive d'une notion pour le moins négligée. La brachylogie, qui peine à trouver sa place dans les taxonomies linguistiques, est souvent assimilée à un défaut d'expression, à une coupable ellipse, à un manque (de clarté, de précision…), quand elle engage au contraire un effort d'interprétation de l'herméneute et qu'elle peut être le point d'entrée privilégié d'analyses stylistiques aussi cruciales que raffinées. C'est ce que montre par exemple Isabel Dejardin, qui revient sur la brevitas de Suétone comme art de l'insinuation ou Annie Rizk, qui explore avec brio l'espace sémiologique de la brachylogie dans Salammbô. Les études sur les adages (Érasme), les proverbes (Bonaventure des Périers), les fables (La Fontaine), les maximes (La Rochefoucauld) sont évidemment plus attendues mais témoignent d'un intérêt renouvelé selon l'angle choisi, par exemple la relation de concurrence qui s'établit entre les contes de Perrault et les illustrations de Gustave Doré. L'étude des énoncés théologiques, des paraboles de la Bible et de certaines séquences mythologiques est aussi enrichie par l'attention particulière, la considération qu'appelle tout énoncé brachylogique caractérisé.  

Patrick Voisin, qui a coordonné l'ouvrage, propose un premier exposé très clair, joyau méthodologique qui fera date. Après avoir fait le tour des définitions qui figurent dans tous les dictionnaires, il signale la confusion fatale qui assimile la concision expressive et concertée à une entorse du bien dire que s'empressent de sanctionner les doctes de tous bords, les rhéteurs et les grammairiens. Un des articles les plus saisissants du recueil montre aussi comment la plupart des traducteurs professionnels, qui souscrivent à un idéal conformiste de la clarté dans la langue, en viennent à expliquer les brachylogies des grands écrivains plutôt qu'à essayer de les traduire fidèlement. En l'occurrence le mieux est l'ennemi du bien. Ghassan Lutfi suspecte un manque de tact chez ceux qui traduisent Shakespeare, les poètes arabes ou le Coran en gommant de géniales brachylogies sous couvert de précision pédagogique. Confronté au célèbre vers 20 d'Antigone, Paul Mazon réagit en professeur. Il explicite : « De quoi s'agit-il donc ? Quelque propos te tourmente, c'est clair. » Le poète Hölderlin choisit une autre tournure : « Qu'y a-t-il ? Tu sembles broyer un pourpre dessein » (dans la traduction soignée de Philippe Lacoue-Labarthe). Il préfère le sens premier du mot grec, qui « signifie en effet originairement avoir la couleur de la pourpre, avoir une teinte sombre. De là son glissement vers : être sombre, tourmenté, etc. » Ghassan Lutfi précise : « L'image de Sophocle étant brachylogique par excellence, la traduction de Mazon clarifie et épargne au lecteur de faire le chemin entre le sens premier et le sens dérivé. » C'est l'idéologie de la précision analytique et du discours normé (sinon orné) qui préside à la condamnation de la brachylogie. Or, on sait depuis Protagoras et le Phèdre que la conception de l'écriture renvoie à des enjeux dialectiques qui ne sont pas que formels. « Tout discours doit être constitué comme un être vivant », harmonieux comme il convient, court ou long, et l'on se demande si la distinction entre macrologie et brachylogie ne fait pas obstacle la détermination d'une vérité bien comprise comme mode d'être et de relation entre des hommes de bonne volonté, susceptibles de s'accorder. Il est vrai que l'écrit semble avoir partie liée avec la macrologie, l'étendue, la digression pour exorciser l'oubli qu'il institue, comme le signale le roi Thamous au très habile Teuth dans le mythe éponyme. Au moins, la brachylogie a-t-elle le mérite de rappeler les vertus du silence et de refreiner l'irrépressible bavardage. On sait en quel sens Socrate, d'abord partisan de l'économie de parole, conclut dans le Phèdre  : « Tant qu'on ne voit pas la vérité pour chacun des sujets sur lesquels on parle ou on écrit, que l'on n'est pas capable de définir toute chose en elle-même ; tant que, l'ayant définie, on ne sait pas la diviser à nouveau selon ses espèces jusqu'à trouver ce qui ne se divise pas ; tant que l'on n'a pas percé à jour la nature de l'âme selon ces mêmes principes, trouvé l'espèce de discours qui convient à chaque naturel, et disposé et arrangé son discours de manière à procurer à l'âme bigarrée des discours bigarrés, en totale harmonie avec elle, et à l'âme simple des discours simples — il ne sera pas possible de manier avec art le genre oratoire autant que par nature il peut l'être » (Phèdre, 277c, traduction de Létitia Mouze). La brachylogie a toujours un entour et des justifications que le lecteur doit trouver, non pas comme s'il s'agissait d'une devinette ou d'un rébus, mais parce qu'ils sont le gage d'un partage fécondant, conforme au synergisme du pacte de lecture établi par Rabelais dans le prologue de Gargantua, d'ailleurs mentionné dans l'ouvrage. Les études sur la poésie n'y sont pas majoritaires mais elles sont présentes, qu'il s'agisse de « l'écriture d'épargne » d'Henri Michaux ou d'allusions éparses à Mallarmé, qui aurait mérité un exposé approfondi. Pour réinventer la brachylogie, comme le préconise le titre, était-il judicieux d'aller jusqu'à prétendre la retrouver à peu près partout, dans les media, les séries télévisées, les clips et la publicité ? Les articles qui se prêtent à cette entreprise semblent factices et dégradent un peu la valeur heuristique de l'ensemble. Heureusement, le dernier exposé de Patrick Voisin, « pour une conclusion provisoire », recentre le propos sur l'analyse littéraire. Il met deux auteurs à l'épreuve de l'écriture brachylogique en livrant deux études approfondies, la première sur le chapitre 18 du Quart Livre, menée avec brio, et la seconde sur « La Mort d'Hercule », quatorzain de Chénier, une épopée paradoxale qui ne fait certes pas d'Hercule un minus. L'analyse magistrale de ce poème génial redonne alors à l'ouvrage sa densité roborative et lui confère une exemplarité, un temps menacée par le laisser-aller de quelques contributions. En fin de compte, le bilan est très positif, car le livre détermine une avancée notable sur la brachylogie, enfin réévaluée à sa juste mesure.

François-Marie Mourad

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