François-René Simon : Présentation de l'édition de Nadja en fac-similé. François-René Simon a été journaliste. En 1965, il a rencontré André Breton et participé au mouvement surréaliste jusqu'à son auto-dissolution en 1969. Mis en ligne le 12 juin 2020. © : François-René Simon.
Nadja au fil de la plumeLe
manuscrit de Nadja, acquis par la BnF lors de la vente Pierre Bergé en 2017, est désormais
publié en fac-similé[1]. Édition
précieuse à plus d'un titre : tirage limité à 1 200 exemplaires (plus
vingt hors commerce) et prix à la hauteur : 180 Û. Tout d'abord ses
caractéristiques physiques : une reliure réunit les vingt-cinq pages
manuscrites reproduites sur des feuilles d'un demi centimètre plus grandes que
les originales (205 x 315 mm), auxquelles il faut ajouter neuf pages sur
lesquelles sont collées les reproductions, d'une fidélité admirable, de divers
documents. Je pense en particulier à deux enveloppes adressées par Nadja à
Breton d'où l'on peut extraire – attention, fragile ! – leur
contenu : d'une part, une lettre avec le dessin d'un chat signé des
initiales A et N, accolées (accouplées ?) ; d'autre part deux cartes
postales figurant l'une Orphée de
Gustave Moreau et l'autre La Main de Dieu
de Rodin, avec quelques mots au verso par Nadja elle-même. Voilà pour le “trésor”,
intime bien plus que “national” comme l'institution qui le détient aime à le
vanter, emboité dans un coffret aux dimensions de la reliure et qui s'orne
comme elle de la première version de la légendaire Ç fleur des amants È
dessinée par Nadja, reproduite ici dans un bleu scintillant. L'intérêt collatéral de ce fac-similé est de rendre de nouveau accessible la version originale de Nadja (parue en 1928) alors qu'on connaît davantage aujourd'hui sa version Ç entièrement revue et corrigée par l'auteur È de 1963 et depuis longtemps en collection de poche (Folio). J'ai pour ma part dénombré près de deux-cent-quatre-vingts interventions dudit auteur (Marguerite Bonnet en mentionne Ç plus de trois cents È et en publie un certain nombre dans ses précieuses notes et variantes du tome I des Œuvres complètes de la Pléiade[2]). Ces
interventions vont de la transformation d'une virgule en point virgule jusqu'à
la suppression (à vrai dire peu fréquente) d'un paragraphe. De cette variété de
révisions, je me garderai bien de tirer la conclusion d'un “appauvrissement” ou
d'une “amélioration” du texte. Je fais confiance à l'Ç avant-dire È
de No‘l 1962, où Breton déclare ne pas s'être Ç interdit de vouloir
obtenir un peu plus d'adéquation dans les termes et de fluidité par
ailleurs È. Contemplons
en premier lieu le manuscrit, si fidèlement restitué (il a été imprimé en
Chine) qu'on peut y deviner les endroits où Breton a préféré coller un fragment
recopié (et travaillé) plutôt que confier à l'imprimeur un manuscrit par trop
surchargé. De même, les béquets sont reproduits à l'identique et à leur place. Car
c'est bien ce manuscrit (et non une dactylographie) qui a servi à l'imprimeur,
et si l'on peut louer Breton d'avoir eu toujours le souci de la compréhension
et de la lisibilité (il a changé très jeune et dans ce sens son écriture), on
doit louer aussi les typographes d'avoir su démêler entre trois versions plus
ou moins biffées d'une même phrase laquelle était la bonne. De surcroît, pas
une trace de doigt maculé de plomb ! Et puisqu'elle est fidèlement offerte
au regard, comment ne pas évoquer la graphie même de Breton : fine,
régulière, rectiligne, très légèrement oblique sur la droite, à la plume (mais
difficile de voir les endroits où l'initiateur de l'écriture automatique vient
de la recharger d'une encre d'un bleu très noir), interlignage serré (5 mm) où
se glissent d'assez fréquentes corrections. Bref, le manuscrit d'un homme qui
Ç ne laisse passer sous [sa] plume aucune ligne à laquelle [il] ne voie
prendre un sens lointain[3] È. On
sait que Breton a rédigé son livre en deux temps : les deux premières
parties en août 1927 (en Normandie, au manoir d'Ango,
en quinze jours !), la troisième fin décembre à Paris, dans l'exaltation
de sa relation pourtant complexe avec Suzanne Muzard.
On le sait aussi, il a souffert, au début de sa rédaction et sur le strict plan
de l'aisance et de la rapidité, de la comparaison avec Aragon qui venait lui
lire quotidiennement les pages encore toutes fraîches de son Traité du style, commencé au même moment
à Varengeville, tout proche. Breton a d'ailleurs
lui-même écrit l'historique de la rédaction de Nadja pour l'éditeur d'art Louis Broder, probablement en 1948, et
on peut en lire de larges extraits dans l'ouvrage présenté et réalisé par Henri
Béhar, Potlatch
André Breton[4], nettement plus abordable que
le fac-similé, mais pas donné non plus (55 Û). Le
problème de cet emboitage est de contenir également un livret signé Jacqueline Chénieux-Gendron, directrice de recherche au CNRS, et
Olivier Wagner, de la BnF. Pavé dans cette mare
bleu-nuit, Nadja en silence est d'une
lecture pour le moins désagréable. Évidemment, la tentation est grande de le lire en espérant y trouver des informations inédites. Ce
n'est pas le cas. Il y a même pour commencer une vantardise mensongère : ce
n'est pas Ç la première fois È que le manuscrit de Nadja est révélé. Il a été exposé
(forcément partiellement) en 2003 au Pavillon des arts à Paris, à l'occasion de
la très belle exposition de Vincent Gille, Ç Trajectoires du rêve È. Mais
il y a plus fâcheux : ce livret, franchement, on croirait un rapport de
police et c'est à se demander si Mme Chénieux-Gendron
ne s'appelle pas en réalité Chénieux-Gendarme. Toutes
les corrections, ratures, biffures et réécritures de Breton sont examinées à la
loupe d'une bonne conscience et analysées dans un jargon alambiqué,
prétentieux, à la limite du compréhensible. Un exemple : Ç Se détachant de Nadja, tentant par
l'écriture de se détacher définitivement
de Nadja, Breton laisse s'évanouir le signifiant “Nadja” en un “elle” auquel il
arrive même de disparaître complètement È. D'abord, qu'est-ce qu'ils
en savent, que Breton a tenté de se détacher “définitivement” de
Nadja ? La révision de la première édition, trente-cinq ans après, les
quelques femmes qui au fil du temps se sont présentées à lui en se faisant
passer pour une réincarnation du personnage (ou croyant l'être), sans évoquer
les multiples analyses de son livre ou même les jeunes gens que Nadja a aimantés vers le surréalisme,
montrent que Breton n'en a jamais été quitte avec cette œuvre et cette figure
véritablement mythiques. Il faut avaler aussi, en particulier, une analyse de
l'édition de 1963, torche électrique braquée dans les yeux de l'auteur, avec
cette accusation toujours sous-jacente, induite, hypocrite, que Breton a
précipité le destin tragique de Nadja. On y trouve, j'ai presque envie de dire naturellement, cette médisance des
commentateurs : évoquant la partie du livre où Breton s'en prend sans
aménité aux traitements psychiatriques de l'époque, nos deux épilogueurs très
inutiles évoquent la rage “bretonnante” comme une Ç catharsis évidente pour le narrateur, qui se dédouane,
avec une certaine lassitude, de toute influence néfaste en ce sens È (c'est
moi qui souligne, cette fois). J'arrête
ici, de peur de dégoûter d'acquérir ce beau fac-similé. Je voudrais toutefois
revenir sur la suppression par Breton de l'hôtel Prince de Galles à
Saint-Germain-en-Laye et de la nuit qu'il y a passée avec Nadja. Elle est
présente dans le manuscrit comme bien entendu dans la première édition. Mandiargues et Gracq avaient déjà relevé (et déploré) ce
gommage. Son importance est à l'appréciation du lecteur. Pour moi, elle est
inexistante et cette mention tiendrait presque de l'anecdote, trop facilement
transformable en ragot. Par ailleurs, plusieurs fois dans son récit, Breton ne
fait pas mystère des baisers échangés avec Nadja, notamment un sur Ç ses
très jolies dents È. La suite corporelle ne nous regarde pas. Léona Delcourt (le vrai nom de Nadja) avait
imploré auprès de celui qu'elle tient pour son dieu d'écrire sur elle Ç un
roman È pour que Ç quelque chose reste È de leur histoire. Cette
chose reste, trois fois physique désormais, elle est même arrimée dans
Ç l'abîme où viennent se confondre nos jours et nos nuits È, comme
l'a vu Annie Le Brun[5]. Demeure
peut-être à publier une édition “intégrale et commentée” de Nadja, qui comprendrait - les
deux éditions voulues par Breton ; -
le carnet-journal tenu par Breton en octobre 1926 (révélé lors de la vente
Jean-Paul Kahn du 7 novembre 2019) ; -
ses notes à Louis Broder sur la rédaction de son livre ; - les
commentaires savants et sensibles de Marguerite
Bonnet, Annie Le Brun, Étienne-Alain Hubert et Philippe Bernier. Parce
que précisément dans ce “non-roman” (comme dans ses lettres de l'époque à sa
femme Simone), il n'y a aucune espèce d'équivoque, et on peut faire confiance à
Breton pour décrire, avec ce souci incroyable de la justesse qui le caractérise, la frontière, par moments infime –
mais tellement infranchissable –, qui l'empêche de reconnaître dans ce
qui le lie à Nadja Ç le mystérieux, l'improbable, l'unique, le confondant
et François-René Simon |