RETOUR : Cours sur la critique

Article du 30 mai 1854, sur l'Histoire de la littérature anglaise par M. Taine, repris dans Les Nouveaux Lundis, Tome VIII, Paris, Michel Lévy, pp. 66-137.

Sainte-Beuve, commentant la monumentale Histoire de la littérature anglaise de Taine, en loue la démarche rigoureuse, novatrice ; elle marque un pas décisif dans l'histoire de la critique littéraire. Son éloge ne va pas cependant sans quelque réserve : il écrit assez perfidement pour commencer: « C'est, tout compte fait, un grand livre… »

Sainte-Beuve résume tout d'abord la méthode de Taine et expose pour les réfuter les objections qu'elle pourrait susciter :

M. Taine n'a fait autre chose qu'essayer d'étudier méthodiquement ces différences profondes qu'apportent les races, les milieux, les moments, dans la composition des esprits, dans la forme et la direction des talents. - Mais il n'y réussit pas suffisamment, dira-t-on; il a beau décrire à merveille la race dans ses traits généraux et ses lignes fondamentales, il a beau caractériser et mettre en relief dans ses peintures puissantes les révolutions des temps et l'atmosphère morale qui règne à de certaines saisons historiques, il a beau démêler avec adresse la complication d'événements et d'aventures particulières dans lesquelles la vie d'un individu est engagée et comme engrenée, il lui échappe encore quelque chose, il lui échappe le plus vif de l'homme, ce qui fait que de vingt hommes ou de cent, ou de mille, soumis en apparence presque aux mêmes conditions intrinsèques ou extérieures, pas un ne se ressemble (…), et qu'il en est un seul entre tous qui excelle avec originalité. Enfin l'étincelle même du génie en ce qu'elle a d'essentiel, il ne l'a pas atteinte, et il ne nous la montre pas dans son analyse; il n'a fait que nous étaler et nous déduire brin à brin, fibre à fibre, cellule par cellule, l'étoffe, l'organisme, le parenchyme (comme vous voudrez l'appeler) dans lequel cette âme, cette vie, cette étincelle, une fois qu'elle y est entrée, se joue, se diversifie librement (ou comme librement) et triomphe.

- N'ai-je pas bien rendu l'objection, et reconnaissez-vous là l'argument des plus sages adversaires ? Eh bien ! qu'est-ce que cela prouve ? C'est que le problème est difficile, qu'il est insoluble peut-être dans sa précision dernière. Mais n'est-ce donc rien, demanderai-je à mon tour, que de poser le problème comme le fait l'auteur, de le serrer de si près, de le cerner de toutes parts, de le réduire à sa seule expression finale la plus simple, de permettre d'en mieux peser et calculer toutes les données ? Tout compte fait, toute part faite aux éléments généraux ou particuliers et aux circonstances, il reste encore assez de place et d'espace autour des hommes de talent pour qu'ils aient toute liberté de se mouvoir et de se retourner. Et d'ailleurs, le cercle tracé autour de chacun fût-il très étroit, chaque talent, chaque génie, par cela même qu'il est à quelque degré un magicien et un enchanteur, a un secret qui n'est qu'à lui pour opérer des prodiges dans ce cercle et y faire éclore des merveilles. Je ne vois pas que M. Taine, s'il a trop l'air de la négliger, conteste et nie absolument cette puissance : il la limite, et, en la limitant, il nous permet en maint cas de la mieux définir qu'on ne faisait.

Dans cette contre-réfutation perce cependant l'objection majeure que Sainte-Beuve, à la fin de son étude (in cauda venenum) adresse à la démarche scientifique de Taine :

« L'esprit humain, dites-vous, coule avec les événements comme un fleuve. » Je répondrai oui et non. Mais je dirais hardiment non en ce sens qu'à la différence d'un fleuve l'esprit humain n'est point composé de gouttes semblables. Il y a une distinction de qualité dans bien des gouttes. En un mot, il n'y avait qu'une âme au XVIIème siècle pour faire La Princesse de Clèves : autrement il en serait sorti des quantités. Et en général il n'est qu'une âme, une forme particulière d'esprit pour faire tel ou tel chef-d'uvre. Quand il s'agit de témoins historiques, je conçois des équivalents ; je n'en connais pas en matière de goût. Supposez un grand talent de moins, supposez le moule ou mieux le miroir magique d'un seul vrai poète brisé dans le berceau à sa naissance, il ne s'en rendra plus jamais un autre qui soit exactement le même ni qui en tienne lieu. Il n'y a de chaque vrai poète qu'un exemplaire.

Sainte-Beuve insiste et reformule sa réticence, le point jusque auquel il refuse de suivre la méthode tainienne : on peut expliquer les conditions d'éclosion d'un génie , mais celles-ci ne peuvent le créer : ce point demeure comme une « une dernière citadelle irréductible »

…il n'y a rien, je le répète, de plus imprévu que le talent, et il ne serait pas le talent s'il n'était imprévu, s'il n'était un seul entre plusieurs, un seul entre tous Je ne sais si je m'explique bien : c'est là le point vif que la méthode et le procédé de M. Taine n'atteint pas, quelle que soit son habileté à sen servir. Il reste toujours en dehors, jusqu'ici, échappant à toutes les mailles du filet, si bien tissé qu'il soit, cette chose qui s'appelle l'individualité du talent, du génie.