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Julie Thézé : Revoir Créteil.

Après avoir vécu à Tallinn, Julie Thézé vit actuellement à Pékin.

Mise en ligne le 20 juin 2012.

© : Julie Thézé.


Revoir Créteil

Cinquante ans plus tard, Monsieur J. raconte : il se souvient bien des immeubles défilant le long de la voie ferrée, le train en marche, lui dans le train, avec ses grands-parents. En route pour un retour inconnu vers un pays qu'il ne connaît pas. Peut-on supposer qu'il éprouve un sentiment de déchirement, lui qui est né à Créteil en 1944 d'une mère russe et d'un père qui ne le reconnaît pas ? Ses grands-parents maternels, eux, avaient quitté la Russie à l'époque de la Révolution. Installés en France, d'abord dans l'Est puis en région parisienne, ils ont mené une vie qu'on peut, sans en connaître les détails, aisément imaginer difficile, délicate, d'ouvriers immigrés. Alors qu'il est encore enfant, la mère de Monsieur J. se marie, et part s'installer, avec son époux, aux âtats-Unis. Il n'entendra plus jamais parler d'elle et sera élevé par les parents de sa mère, à Joinville-le-Pont, où il fréquente l'école de garçons Jean-Charcot.

 

Viennent les années 1950 : pour ses grands-parents, la retraite ; pour la Russie, l'appel de la grande Patrie à ses émigrés, avec la promesse d'un accueil bienveillant. Monsieur J. explique que c'est sa grand-mère, en particulier, qui, l'âge avançant, exprime le souhait de revoir sa terre natale. Elle était née en Estonie, à l'époque intégrée à l'Empire russe, plus précisément à Saaremaa, la plus grande île de ce pays qui en compte plus d'un millier. Et c'est dans l'espérance de revoir et retrouver cette terre que le départ se décide, puis s'organise et se concrétise. Monsieur J. a donc douze ans.

 

On ne peut qu'imaginer les heures de train enchaînées, ce trajet immense, incalculable, les heures passées, aussi, à imaginer les modalités de ce retour, des retrouvailles. On peut imaginer aussi la désillusion, car l'histoire nous apporte son lot de témoignages sur l'accueil réel fait aux revenants, bien loin des promesses de bienvenue. Comme tant d'autres, les J. ne rentrent pas « chez eux », bien que revenus dans le giron de l'URSS. Un nouveau périple commence. Ils sont d'abord envoyés en Géorgie, et ce n'est que lentement, très progressivement, que la famille finit par rallier l'île de Saaremaa.

 

Les années passent, Monsieur J. garde profondément ancré en lui le souvenir de son enfance française, il n'oublie pas la langue qui lui fut maternelle sans être celle de ses parents, ni son pays de naissance. Il continue d'espérer y retourner un jour et revoir Créteil. Mais les sorties sont limitées en Union Soviétique. Bien que demandant, plusieurs années de suite, des visas de tourisme pour partir en vacances en France, Monsieur J. se voit proposer, comme plus lointaine destination possible, la Bulgarie.

 

Il garde la France et le français « au cœur », comme il le dit, sans l'oublier, sans le pratiquer non plus.

 

Vient 1989, la chute du mur de Berlin, celle du rideau de fer, l'année suivante, l'implosion de l'URSS, et l'indépendance de l'Estonie, proclamée en 1991. Dès cette époque, Monsieur J. envisage, un temps, de saisir cette occasion de liberté toute nouvelle. Il a un argument en sa faveur : sa déclaration de nationalité française, précieux papier, que sa mère avait fait établir pour lui en 1949, et que sa grand-mère, peut-être entrevoyant l'importance capitale de ce document, lui avait enjoint de conserver précieusement, caché. Les années, cependant, avaient passé, Monsieur J. avait construit sa vie sur Saaremaa, s'y était marié en 1980, avait eu des enfants. Il y exerçait le métier de conducteur de bus. Il n'ose pas faire ces démarches, se dit peut-être qu'il est un peu tard. Il faudra un de ces étranges coups de dés du hasard pour donner l'impulsion. En 2006, un groupe de lycéens français effectue un voyage en Estonie. ╦ Saaremaa, Monsieur J. retrouve un passeport oublié dans son bus╔ L'étourdie est née à Créteil, comme lui !

Alors Monsieur J. se rendra à l'Ambassade de France à Tallinn, muni de sa déclaration de nationalité vieille de plusieurs décennies, demandera si ce document a quelque valeur, s'il prouve qu'il est bien français.

 

Et c'est ainsi que Monsieur J., presque exactement cinquante ans après avoir quitté son pays, fut reconnu officiellement comme Français. Revoir la France, revoir Créteil, n'étaient plus de l'ordre des rêves impossibles, mais un projet véritable, qui n'a pas encore, à ce jour, pu être concrétisé. Ce nouveau voyage, non un retour en sens inverse, mais des retrouvailles, il souhaitait le réaliser avec les siens, en particulier ses enfants, renouer avec cette identité qu'il savait sienne en dépit des ans et de la distance, la transmettre aussi.

Julie Thézé



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